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Est-il encore temps de monter dans l’ascenseur social ?, par Emmanuel Quilgars

Billet invité.

J’ai toujours aimé Henry Miller. Ce n’était pas le genre d’homme à prendre l’ascenseur social. Dans Virage à 80, un court texte de la fin de sa vie, il écrit ceci : « Ce sont les petites choses qui comptent – pas la renommée, ni le succès, ni la fortune. En haut de l’échelle la place est rare, tandis qu’en bas on est des foules à tenir ensemble sans se bousculer et sans personne pour vous emmerder. » Miller était un sage : il avait compris que l’ascension sociale n’est pas un paisible voyage, mais un combat acharné contre soi-même et les autres.

De nos jours, rares sont les personnes qui renoncent ainsi à leur ticket pour les sommets. Il vaut mieux d’ailleurs ne pas s’en vanter : c’est rarement perçu comme un choix éthique mais au mieux comme un manque pathétique d’ambition, au pire comme un comportement déviant, anti-social, aux limites de la pathologie mentale.

Il faut dire qu’aujourd’hui, à la différence des générations précédentes, l’aspiration à la réussite prend les apparences d’un véritable sauve-qui-peut. C’est compréhensible, du reste : l’époque est tellement désespérée, l’avenir si sombre, que chacun veut – pour soi-même ou sa progéniture – l’assurance d’une planche de salut. Face à la déliquescence inéluctable de l’Etat-providence, on sait bien que les services de base comme la santé, l’éducation et la retraite vont devenir des luxes et que, dans ces conditions, il vaut mieux prendre les devants. Autrement dit, l’ascenseur social, c’est un peu le canot du Titanic : c’est la seule façon de ne pas sombrer quand le pays fait naufrage. Et évidemment, comme pour le Titanic, il n’y aura pas de place pour tout le monde. Vae victis !

Reconnaissons que l’expression « ascenseur social » est une excellente métaphore. Elle donne une image édulcorée de la mobilité sociale, comme si celle-ci n’était qu’une question technique et que toute panne supposée du moteur pouvait être réglée avec trois serrements de boulons comme n’importe quel problème mécanique. Elle suggère de plus un trajet rapide, uniforme et sans heurt, à l’image du parcours paisible que suivra l’heureux impétrant – à l’image aussi des qualités dont il devra faire preuve dans sa carrière : confiance, efficacité, et promptitude dans l’action. Enfin, c’est une métaphore dont le sens figuré se réalise dans le sens propre : on imagine très bien que celui qui aura pris l’ascenseur social aura le droit de monter tous les jours dans une cabine aseptisée pour rejoindre son bureau en haut d’une tour. En comparaison, il est vrai, « escalier social » ferait un peu pue-la-sueur, un peu laborieux. Quant au « téléphérique social » (un engin pourtant censé aller beaucoup plus haut qu’un simple ascenseur), il embarque bien trop de monde pour être attractif : l’ascension sociale, pour être exemplaire, doit être réservée à une minorité.

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