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Chine : le civisme inscrit dans la langue

Dans Moïse ou la Chine. Quand ne se déploie pas l’idée de Dieu de François Jullien paru ce mois-ci chez L’Observatoire.

Pages 131 et 132 :

… « normes comportementales » – c’est ainsi que je traduirai désormais le terme li, forcé que l’on est de déborder la notion de « rite » et de dé-catégoriser nos mots. […] Il est coutumier […], dans la pensée chinoise, de rapporter ce terme li à deux homonymes. D’une part, […] la « chaussure. Car de même que la chaussure encadre le pied et le maintient ferme, en lui servant à la fois de forme et d’appui, une telle norme comportementale encadre la conduite, dans sa démarche, et lui permet de ne pas déraper. […] D’autre part, […] li […] consonne avec le terme […] qui est devenu le plus abstrait de la pensée chinoise et signifie la « raison » des choses. Ce terme a d’abord désigné les fines lignes de veinure que le polissage fait apparaître dans un morceau de jade et selon lesquelles celui-ci peut se laisser le plus commodément fissurer et cliver ; puis, à partir de ce sens de linéaments structurants, en est venu à signifier la cohérence foncière à laquelle se conforme le procès du monde. D’homonyme devenant synonyme, la norme comportementale s’apparente ainsi au principe le plus subtil de la pensée.

P.S. Je m’amuse que des réflexions de Jullien autour du Livre (ou « Classique ») des Documents, un texte de diverses époques, mais d’il y a ± trois mille ans en tout cas, reprises par moi sous forme de citations, puissent être qualifiées par certains commentateurs de mon blog de « propagande chinoise » 😀 .

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Le citoyen et le bourgeois

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Quand on me demande de parler quelque part et que celui qui m’invite n’a pas une idée très claire de ce qu’il veut m’entendre dire, il me suggère de proposer moi-même le sujet. Je dis alors – de manière très dadaïste – la première chose qui me passe par la tête (vous le savez, je suis un très grand admirateur de la psychanalyse : je me demande même si ce n’est pas la seule science authentique – je dis ça très sérieusement) et l’autre jour, je réponds à celui qui me presse : « Je vous parlerai de 1788 ! »

Bien sûr je n’avais qu’une idée très vague de ce qui s’est passé en 1788. Mais depuis, je me renseigne activement. Alors voici sur quoi je vous demande de réfléchir avec moi : sur la vertu. Ici aussi je suis sérieux : il s’agit d’un passage des Leçons sur la philosophie de l’histoire de Hegel où il parle de la Révolution française. On est à un tournant. La question est celle-ci : on veut tout changer (en mieux) mais on est confronté au fait qu’il existe une très grande variété parmi les tempéraments, les opinions. Quand on change les choses, les opinions sur ce qui serait une amélioration ne sont pas unanimes. Quand on en appelle à la Raison, tous ne viennent pas avec la même réponse. Chacun peut même se voir partagé par le milieu : la propriété et la moralité ne sont pas nécessairement compatibles (pensez à Goldman Sachs cette semaine !). Ou, comme le dit éloquemment Hegel ailleurs : le citoyen et le bourgeois qui se logent en nous ne parlent pas d’une seule voix !

Allez : à vos plumes !

Alors règnent les principes abstraits – de la liberté, et comme elle se trouve dans la volonté subjective – de la vertu. Cette vertu doit régner maintenant contre le grand nombre de ceux que leur perversité, leurs anciens intérêts ou même les excès de la liberté et des passions rendent infidèles à la vertu. Ici la vertu est un principe simple, distinguant seulement ceux qui sont dans les sentiments convenables et ceux qui ne les ont pas.

Ainsi la suspicion règne ; mais la vertu, dès qu’elle devient suspecte, est déjà condamnée. La suspicion acquit une formidable puissance et conduisit à l’échafaud le monarque dont la volonté subjective était précisément la conscience religieuse catholique. Robespierre posa le principe de la vertu comme objet suprême et l’on peut dire que cet homme prit la vertu au sérieux. Maintenant donc la vertu et la terreur dominent ; en effet la vertu subjective qui ne règne que d’après le sentiment, amène avec elle la plus terrible tyrannie.

Hegel, G. W. F. [1837] Leçons sur la philosophie de l’histoire, trad. J. Gibelin, Paris : Vrin, 1987, page 342

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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