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LE « COURT-TERMISME » N’EST PAS UN ÉTAT D’ESPRIT

De l’avis général, le « court-termisme » est l’un des fléaux qui affligent l’économie : ce serait lui l’élément détestable qui a fait glisser la grosse entreprise d’autrefois, qui travaillait pour ses clients et ses employés, vers la grosse entreprise d’aujourd’hui, au service essentiellement de ses actionnaires et des rémunérations extravagantes qu’en extraient leurs dirigeants.

Il serait naïf cependant de voir dans ce « court-termisme » un simple état d’esprit qu’il suffirait de corriger pour résoudre les problèmes de la grosse entreprise, à l’instar des financiers qu’il suffirait de « moraliser » pour que la finance se mette désormais au service de la communauté plutôt que l’inverse constaté aujourd’hui.

Or, et comme on peut l’observer si l’on lit la série de cinq billets que je viens de consacrer ici  à « revisiter Enron », le « court-termisme » n’est pas un état d’esprit, mais un effet de structure constitué de trois éléments :

1)   Une évolution de la réglementation comptable dans les années 1980 vers une évaluation « à la casse » des entreprises,

2)   L’invention des stock-options, qui focalise l’attention des dirigeants sur une inflation constante des bénéfices mentionnés au bilan – quelle que soit la probabilité que les chiffres anticipés soient un jour confirmés par d’authentiques flux de trésorerie,

3)   Le traitement comptable de ces mêmes stock-options.

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UN EXEMPLE INATTENDU D’ACTIVITÉ FINANCIÈRE DÉNUÉE D’INTÉRÊT

Préparant la leçon que je donnerai demain sur la distinction faite en 2009 par Lord Adair Turner, le président de la Financial Services Authority, le régulateur des marchés financiers britanniques, entre activités financières socialement utiles et activités financières dénuées d’intérêt, j’ai été surpris par l’un des exemples qu’il offre de ces dernières : le crédit immobilier. Qu’il mentionne la spéculation comme étant nocive répond à mon attente, mais le crédit immobilier ?

L’explication qu’il offre est la suivante : le crédit immobilier sert essentiellement à ce qu’une génération rachète à la précédente le parc immobilier à un prix supérieur à ce que celle-ci avait dû payer, et ceci, sans autre justification qu’un prétendu renchérissement « séculaire » du foncier. Le résultat, c’est qu’une génération aura besoin pour s’acheter une maison d’un prêt sur 10 ans, que la suivante devra en obtenir un sur 15 ans, et la suivante encore, sur 20, etc. la limite supérieure dans l’évolution historique du processus n’étant sans doute rien d’autre que la durée de vie ultime des emprunteurs.

La population se partage ainsi selon Lord Adair en deux composantes : ceux qui peuvent s’acheter un logement et qui s’enrichiront du fait de cette inflation s’assimilant à un subventionnement générationnel, et ceux qui demeureront en-dessous du seuil de l’accès à la propriété et seront dans l’incapacité de jouer de l’effet de levier qu’autorise le crédit immobilier.

Je parle souvent de la machine à concentrer la richesse qui est inscrite au sein du fonctionnement du capitalisme, et je désigne le versement d’intérêts comme étant son moteur, mais Lord Adair a certainement raison : il y a ici, dans le crédit immobilier, un autre mécanisme contribuant lui aussi à la concentration de la richesse.

Logiquement du coup, dans le raisonnement de Lord Adair, la titrisation des crédits immobiliers qui déboucha sur la crise des subprimes est également dénuée d’intérêt sur un plan social.

La titrisation permit, explique-t-il, d’abaisser artificiellement le seuil séparant les deux catégories de la population que constituent ceux qui accèdent à la propriété et ceux qui y échouent. Mais l’abaissement de ce seuil dépendait de l’existence d’une bulle financière, ce que Robert Shiller appelle une « machine de Ponzi spontanée », et lorsque la bulle éclate, le seuil existant de fait entre les deux populations se révèle soudain dans toute sa dureté. Pire encore, il se solidifie : les banques échaudées par la crise du crédit exigent désormais des apports personnels substantiels de la part des candidats à la propriété. La presse française mentionnait ainsi récemment un minimum de 40.000 euros.

Ce sont ces 40.000 € à réunir impérativement par les candidats à l’accès à la propriété qui sépareront d’une part les éternels losers, et d’autre part les futurs gagnants du jackpot que constitue le subventionnement générationnel qu’évoque Lord Adair.

Cet élément de preuve supplémentaire d’un système à deux vitesses n’est pas sans rappeler celui que le héros de La machine à voyager dans le temps de H.G. Wells découvre dans notre avenir, où l’humanité s’est séparée en deux sous-populations distinctes : les riches Eloïs et les pauvres Morlocks. Différence notoire entre le futur hypothétique de Wells et notre présent : alors que les riches s’y font bouffer par les pauvres, chez nous, c’est exactement le contraire. Merci à Lord Adair Turner de nous avoir rappelé une fois de plus cette vérité de base !

 

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LE MONDE-ÉCONOMIE, Le mirage de la pluridisciplinarité, lundi 4 – mardi 5 avril 2011

Le mirage de la pluridisciplinarité

Robert J. Shiller, professeur d’économie à l’université Yale (Etats-Unis), vient de publier, en collaboration avec son épouse, Virginia, psychologue, un article intitulé « Economists as Worldly Philosophers » (Cowles Foundation Discussion Paper n° 1 788, Yale University, mars 2011), que l’on peut traduire par « L’économiste comme honnête homme ».

On doit à Shiller l’expression d' »exubérance irrationnelle » pour caractériser la finance au tournant du millénaire, et le livre du même nom (Irrational Exuberance, Princeton University Press, 2000, traduit aux éditions Valor la même année) fut, dans sa seconde édition en 2005, le premier à prédire la catastrophe à venir.

A une époque où l’équipe qui entourait Alan Greenspan à la Réserve fédérale américaine continuait d’affirmer que le phénomène de bulle financière n’existait pas, Shiller en décrivait la dynamique comme un « processus de cavalerie spontané« .

Il est aussi connu pour avoir mis au point avec Karl Case l’indice Case-Shiller, qui évalue le prix de l’immobilier résidentiel aux Etats-Unis.

Dans leur article, les époux Shiller suggèrent que, si les économistes avaient été des « honnêtes hommes », la double incapacité dont ils ont fait montre ces dernières années aurait pu être évitée : ils n’ont pas été capables de prévoir la crise ni d’y proposer des remèdes.

Est en cause, selon eux, l’ultraspécialisation, qui prive les économistes du temps nécessaire pour élargir leurs horizons à la philosophie, l’histoire, la sociologie, la psychologie, etc.

L’article des Shiller nous laisse cependant sur notre faim, car c’est le mirage ressassé de la pluridisciplinarité qui est ici suggéré : il s’agirait d’en savoir davantage et sur plus de choses. Faute de pouvoir dire ce qui fait défaut à la science économique, la question est vainement transposée sur un plan quantitatif.

COOPTATION INCESTUEUSE

Or, la valeur ajoutée de l’expert d’un autre domaine n’est pas d’apporter la pièce manquante, empruntée à son propre savoir, mais de désigner les aveuglements nés de la cooptation incestueuse qui affecte toutes les disciplines.

Aussitôt le cadre de la science économique défini comme la maximisation de l’utilité de l’Homo oeconomicus, assorti d’un principe d’individualisme méthodologique qui tient que les interactions ne débouchent sur aucun effet collectif, ladite science se trouve sur une voie de garage, et aucune ouverture d’esprit ne peut la sauver.

Contrairement à ce que les Shiller suggèrent, l’impasse ne découle pas d’une ultraspécialisation mais d’un faux pas épistémologique : avoir remplacé les véritables acteurs de l’économie – les groupes d’hommes et de femmes assumant des fonctions économiques distinctes (qu’on les appelle « conditions », « Etats » ou « classes sociales » important peu) – par un Homo oeconomicus asocial dont il est indifférent qu’il soit investisseur, dirigeant d’entreprise ou salarié.

Le problème essentiel de la science économique est qu’elle s’est laissée enfermer dans le cadre de la psychologie naissante de la fin du XIXe siècle, psychologie volontariste où les individus sont maîtres de leurs décisions et à même d’être parfaitement rationnels sur la base d’une information parfaite elle aussi.

Si la science économique s’était plutôt développée comme une sociologie, la question ne se poserait pas de chercher à remplacer aujourd’hui des économistes à la vision en tunnel par des philosophes « honnêtes hommes ».

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