Villiers–le–Bel et la « voyoucratie »

Elisabeth Lévy a eu l’amabilité de m’inviter à commenter l’intervention télévisée du Président sur son site « Causeur ».

Je me suis volontiers rendu à son invitation. Mon billet s’intitule « Villiers–le–Bel et la « voyoucratie » ».

Vous verrez que je mentionne La Liberté guidant le peuple de Delacroix dans mon billet.

La Liberté guidant le peuple - Delacroix

Ah ! Je ne me fais guère d’illusions : il y aura toujours des voyous ! Certains sont nés voyous dans l’âme : la voyouterie est dans leur sang et le système politique qui recueille leurs suffrages est bien la « voyoucratie », pour reprendre le terme utilisé par le Président.

Pierre Lacenaire était un voyou s’il en fut, assassin récidiviste qui tuait par derrière, à l’aide d’un tire–point de cordonnier. Dans Les enfants du paradis (Marcel Carné 1945), Jacques Prévert lui fait dire : « Quand j’étais enfant, j’étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres… « Ils » ne me l’ont pas pardonné, ils voulaient que je sois comme eux… Levez la tête Pierre-François… regardez-moi… baissez les yeux… Et ils m’ont meublé l’esprit de force, avec des livres… de vieux livres … Pourquoi tant de poussière dans une tête d’enfant ? Quelle belle jeunesse, vraiment ! Mon père qui me détestait… ma mère, ma digne mère, qui préférait mon imbécile de frère et mon directeur de conscience qui me répétait sans cesse : « Vous êtes trop fier, Pierre François, il faut rentrer en vous-même ! Alors je suis rentré en moi-même… mais je n’ai jamais pu en sortir ! Jolie souricière ! Les imprudents ! Ils m’ont laissé tout seul avec moi-même… et pourtant ils me défendaient les mauvaises fréquentations… ». Même les voyous dans l’âme vivent donc dans un monde peuplé de circonstances. Mais tous les voyous ne sont pas « voyous dans l’âme » : les autres, je les appellerai précisément « de circonstance » : ceux qui ne sont pas nés voyous mais qu’un contexte, « une crise sociale », par exemple, ont fait basculer du côté de la voyouterie. Gavroche comme l’on sait avait eu une enfance difficile. On ne sait rien de la Liberté guidant le peuple chez Delacroix (1830) – sinon que son style dépoitraillé fait mauvais genre – mais pour prendre les risques qu’on la voit prendre, je ne crois pas m’avancer trop en disant qu’elle a dû en baver.

Je ne sais rien des enfants voleurs de bonbons de Villiers–le–Bel et condamnés à trois mois de prison ferme : peut–être sont–ils des voyous dans l’âme et j’aurais bien trop peur en les exonérant d’office, en invoquant leurs circonstances difficiles, de me retrouver dans le camp des « donneurs de leçons ». Mais peut–on au contraire me faire la preuve que leur acte n’a, comme l’affirme le Président, « rien à voir avec une crise sociale » ? Que ça n’a « rien à voir » avec un taux de chômage de 19 % et de 30 à 40 % dans les quartiers chauds, avec le fait que la ville compte 50 % de logements sociaux et que le revenu annuel moyen par habitant est de 6 500 euros (contre 12 500 euros en Ile-de-France) (*). Cela aussi me semblerait difficile à prouver.

Les anthropologues opposent dans un couple indissociable les « structures » aux « sentiments ». Ce sont les sentiments des femmes et des hommes qui les conduisent à bâtir des structures qui les contraignent ensuite et modèlent alors leurs sentiments, et ceci oblige à distinguer différents types de causes selon que l’on fixe son attention sur les unes ou sur les autres. Le voyou qui allume la mèche d’un cocktail Molotov puis le lance dans la direction des forces de l’ordre est bien la cause qui risque de provoquer des blessures effectivement « gravissimes ». Mais sa présence là a, elle aussi, ses propres causes au sein d’un contexte qui, ce n’est pas à exclure, pourrait très bien être celui d’une « crise sociale ». Quand les structures descendent dans la rue, elles réclament sans doute un voyou pour allumer la mèche, mais ce sont bien elles qui ont causé l’incendie.

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(*) Chiffres publiés dans Le Monde en ligne.

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Ne pas confondre la « cause » avec la cause

Je voudrais revenir sur un sujet que j’avais évoqué rapidement dans Ce que révèlent les situations anormales, la campagne lancée en mai dernier par la Mortgage Bankers’ Association, l’association professionnelle américaine des organismes de prêts au logement, contre la proposition « que l’offreur de services, organisme prêteur ou courtier indépendant, se voie désormais obligé d’agir en ayant à l’esprit non seulement son propre intérêt mais aussi celui de l’emprunteur, obligation qui fait d’ailleurs partie depuis 1979 de la législation de l’un des États : la Californie ».

Un des arguments utilisés par la MBA dans sa contre–attaque consistait à affirmer que la véritable cause pour laquelle un ménage se révèle incapable de payer les mensualités de son prêt, n’est pas que pas que celles–ci sont trop élevées par rapport aux ressources dont il dispose mais résulte de certains « aléas de la vie quotidienne comme la perte d’un emploi, un divorce, une maladie ou un décès ». Et le rapport (*) présentait (page 24) une table constituée, selon eux, des véritables causes de non–remboursement. Je la reproduis ici :

Raisons des défauts : %
Perte d’emploi ou autre réduction des ressources : 41,5 %
Maladie ou décès dans la famille : 22,8 %
Obligations excessives : 10,4 %
Problèmes du couple : 8,4 %
Difficultés extrêmes : 3,3 %
Problèmes liés à la propriété : 2,1 %
Impossibilité de vendre ou de louer la propriété : 1,6 %
Transfert d’emploi ou service militaire : 0,9 %
Autres : 9,0 %

J’ignore si cet argument était présenté de bonne foi ou non mais il est en tout cas spécieux parce qu’il joue sur les mots et en particulier sur la signification du mot « cause ». Si un emprunteur s’est mis dans une situation telle que ses mensualités sont à la limite de ses moyens, alors bien entendu, tout « aléa » tel que perte d’emploi, divorce, maladie ou décès le mettra dans l’incapacité de faire face à ses échéances. La cause essentielle des difficultés est celle que je viens de dire : que le montant des mensualités est excessif par rapport au budget du ménage, les
« aléas » interviennent alors comme cause « adjuvante » : celle qui fait basculer au sein d’une configuration qui en soi était déjà critique.

Ironiquement, et si l’on examine attentivement la liste des « causes » reproduite plus haut, on notera qu’elle n’a pas pu faire l’économie du montant excessif des mensualités dans deux rubriques qui ne peuvent en réalité renvoyer à rien d’autre :
« obligations excessives » (excessive obligation) et « difficultés extrêmes » (extreme hardship).

(*) Mortgage Bankers Association, « Suitability – Don’t Turn Back the Clock on Fair Lending and Homeownership Gains », MBA Policy Paper Series, Policy Paper 2007-1, mai 2007.

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Découvrir l’altitude qui convient

Hier, j’étais en train de rédiger un billet consacré à la prise de participation de 4,9 % de l’émirat d’Abou Dhabi dans Citigroup, la deuxième banque américaine en capitalisation, et je me suis interrompu, non pas que la nouvelle ait eté sans importance – elle signale un tournant pour les milieux financiers – mais parce que je m’interrogeais sur la finalité de vous communiquer ce genre de nouvelles que l’on trouve sous des formes multiples dans les média.

« Vers la crise du capitalisme américain ? » a paru en janvier de cette année. Quelques semaines plus tard les événements se sont précipités, confirmant ce que j’avançais comme de simples conjectures dans le livre. Au moment de la parution, je correspondais avec quelques–uns qui avaient lu le livre et manifesté leur intérêt alors qu’il n’était encore que manuscrit : Jacques Attali et Alain Caillé et ses amis du MAUSS en particulier, qui avaient la gentillesse de diffuser mes messages dans leur cercle. Le blog de Jacques Attali me suggérait le format qu’il fallait que j’adopte moi–même. Depuis, vous m’avez encouragé à poursuivre : en juin, lorsqu’un compteur fut installé sur mon site, vous étiez environ 40 par jour à y accéder, vous êtes aujourd’hui en moyenne, 160.

Mon but initialement était donc d’apporter un prolongement au livre, de le mettre à jour en direct avec l’information qui permettait de le compléter. Son titre comportait un point d’interrogation et je voulais démontrer que celui–ci se justifiait de moins en moins. D’une certaine façon, j’essayais aussi de lever l’inquiétude de celui qui s’est avancé en pronostiquant des événements qui peuvent très bien ne pas se produire de la manière qu’il avait prévue.

Les choses ont changé : il n’est plus nécessaire que je convainque qui que ce soit que le capitalisme américain est en crise. Même si parfois, pour une semaine ou deux, les choses ont l’air d’aller mieux parce qu’elles ne vont pas plus mal, le drame va en fait en s’amplifiant : l’immobilier américain n’est encore atteint que sur sa marge subprime mais c’est en réalité l’ensemble qui est menacé, les instruments les plus modernes du système financier sont soit paralysés (les Residential Mortgage–Backed Securities qui ne sont pas émises par les GSE, les Collateralized–Debt Obligations), soit en voie d’extinction pure et simple (les Structured Investment Vehicles), quant aux credit swaps, qui ne sont pas encore affectés, il constituent désormais une poudrière qui ne demande qu’à exploser. Du fait de la présence stratégique de ces produits au sein de la finance internationale, il n’est plus possible d’affirmer que la crise n’affecte que les seuls États–Unis.

Du coup, le relevé des « métastases », comme j’ai appelé les surgeons de la crise des subprimes, se transforme en un exercice un peu vain, car trop prévisible, dans le cadre d’une crise qui s’est généralisée. Comme chacun le sait, quand les métastases sont devenues trop nombreuses, la maladie est en fait entrée dans sa phase suivante : celle que l’on appelle terminale. Si l’on veut servir à quelque chose, il faut alors cesser de se cantonner dans le rôle de l’observateur passif : il faut pousser l’analyse et, si l’on croit être en mesure de le faire, proposer des solutions. On dit parfois en parlant d’une telle attitude, « prendre de la hauteur », mais il ne faudrait pas entendre cela au sens du retrait mais plutôt au sens de trouver l’altitude optimale à partir de laquelle il convient de porter son regard pour couvrir tout ce qui doit l’être si l’on veut comprendre. D’une certaine manière, c’est à cela que m’ont encouragé tous ceux qui, dans la presse et à la radio, m’ont offert au cours de ces derniers mois une tribune d’où parler, ainsi que vous, mes commentateurs, qui me pressez souvent de déborder du cadre restreint de mes billets. Merci d’avance pour votre aide, dont je sais qu’elle me sera précieuse !

Remarque : Le blog que j’ai consacré il y a quelques jours à D’où vient la croissance ? où je compare la finalité des entreprises avec celle de certaines formes de la parenté me semble aller dans la bonne direction. Je n’entends pas revenir à l’anthropologie qui fut ma discipline d’origine : mes billets consacrés à la philosophie des sciences me semblent aussi avoir la tonalité juste. On verra !

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Qui perd gagne ou Freud en Amérique

Aux États-Unis on vous dit, « De Freud, il ne reste rien, n’est-ce pas ? » Et je réponds invariablement que ce n’est pas du tout l’impression que j’en ai, qu’il me semble au contraire que le freudisme a complètement imbibé de son influence la société et la culture américaines. Ce qui le rend invisible, ce n’est pas son absence mais son omniprésence : non tant sa défaite que le caractère absolu de sa victoire. Le concept de psychothérapie, de guérison par la narration de son histoire, est à ce point acquis ici qu’on considère que nul n’est suffisamment fou pour qu’une bonne conversation ne puisse le remettre sur pied. « Oui », me dit-on, « mais quand même, cette idée que tout comportement a un motif caché, d’origine sexuelle. Ça, avouez-le, plus personne n’y croit ! »

Je pourrais qualifier cette objection de « puritaine » mais ce serait une étiquette de plus qui, en matière d’explication, nous laisserait sur notre faim. Si je trouvais un Américain parfaitement ouvert sur ces questions, voici ce qu’il me déclarerait en fait : « Il est vrai que vous pourrez prendre chaque individu en particulier et me montrer que son comportement a un motif caché, d’origine sexuelle, et en ce sens vous pourriez avancer qu’il s’agit d’une règle et qu’elle s’applique à tous. Et je vous répondrais, « Non » : vous avez bien observé ce motif à l’oeuvre dans chacun des cas que vous avez examinés, mais cela ne vous autorise pas pour autant à dire qu’il s’agit d’un principe d’application universelle ». Et ce qu’il révélerait ainsi, c’est qu’il ne s’agit pas de puritanisme dans ce déni, mais de la manifestation d’un des autres crédos qui oeuvrent sous-terrainement dans la culture américaine : l’affirmation irréfutable de la capacité individuelle au choix, au libre-arbitre. On constate sans doute que chaque individu succombe mais cela ne fait pas pour autant de cette défaite la conséquence inéluctable d’une loi naturelle, car chacun demeure confronté, en toute liberté, au choix de succomber ou non. Autrement dit, l’éventualité de la sainteté reste ouverte en principe, sans qu’il faille, si elle devait se manifester, crier au miracle. La rumeur aux États–Unis que Freud est mort, plutôt que de relever du puritanisme, manifeste en réalité la foi absolue des Américains dans l’individualisme.

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D’où vient la croissance ?

En 1961, dans un article intitulé « The Segmentary Lineage : An Organization of Predatory Expansion » (*), l’anthropologue Marshall Sahlins décrivait un certain type d’organisation familiale, propre plus particulièrement à certaines sociétés africaines, où la stratégie du chef de lignage consiste à envahir l’environnement à l’aide de son abondante progéniture. Il qualifiait le lignage segmentaire d’« organisation d’expansion prédatrice ». Le choix du terme « prédateur » était cependant malheureux : ce type de stratégie – à défaut d’une organisation sociale l’accompagnant – était déjà connu en « dynamique de populations » sous le nom moins dramatique et plus approprié en l’occurrence de comportement « colonisateur ».

Le comportement colonisateur est tout particulièrement adapté à des environnements relativement vides de populations où il permet l’expansion rapide du vivant. Les environnements africains dont parlait Sahlins correspondaient (je peux en témoigner) à cette description et le qualificatif de « prédateur » était donc excessif. La donne se modifie cependant du tout au tout le jour où l’environnement où se développent ces stratégies « colonisatrices » devient densément peuplé.

Comme les lignages, les entreprises au sein du système capitaliste n’ont pas d’autre objectif que d’assurer leur survie illimitée dans le temps. Dans le cas du lignage, les membres des familles et leurs chefs en bénéficient. Dans le cas des entreprises, leurs actionnaires et les chefs de ces entreprises en bénéficient. Dans le cas des lignages, la stratégie d’expansion englobe une partie toujours plus vaste de l’environnement et de ses ressources. Les entreprises font de même ; elles mesurent en « parts de marché » le succès de leur stratégie.

Dans des environnements densément peuplés, l’emprise croissante d’un lignage sur un territoire ou d’une entreprise sur des parts de marché permet à ce groupe d’éliminer la concurrence et de se rapprocher tendanciellement du rapport de force optimal de son point de vue : celui de la situation monopoliste qui permet de définir son rapport avec les autres sans contrainte, autrement dit, à « dicter ses propres termes ».

Si une politique dite de « colonisation » permet effectivement au vivant de se propager avec rapidité dans des environnements relativement inoccupés, elle devient inadéquate puis franchement dommageable à mesure que la densité des populations augmente. En effet, le seul objectif des lignages et des entreprises d’assurer leur survie illimitée dans le temps, et ceci à l’aide d’une stratégie unique d’occupation de l’espace ou d’une augmentation des parts de marché, débouche alors sur la guerre de tous contre tous.

Assurer sa survie illimitée dans le temps est un objectif que la nature laissée à elle–même assigne par défaut à tout groupe. Au sein d’une nature domestiquée par l’Homme, cet objectif doit être reconsidéré en raison de sa disposition à conduire à la catastrophe dans des environnements qui ont cessé de bénéficier d’une colonisation toujours plus avancée. Cette conclusion s’applique aux lignages et encore bien davantage aux entreprises : il convient désormais qu’elles s’assignent un objectif humain pour remplacer celui devenu dysfonctionnel que la nature leur avait assigné par défaut.

(*) Sahlins, Marshall D., The Segmentary Lineage : An Organization of Predatory Expansion. American Anthropologist, April 1961, Vol. 63(2) : 322-344.

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Ceux qui excellent dans leur discipline

Il existe des disciplines où ceux ou celles qui y excellent dépassent de beaucoup par leur stature celle de leurs rivaux même les plus proches. Je pense pour la musique à Mozart, et pour le théâtre, à Shakespeare.

Le théâtre n’était pas l’élément clé de la culture qu’il est aujourd’hui avant qu‘Eschyle, Sophocle et Eurypide n’y apportent leur contribution. De même sans doute pour la musique avant Josquin des Prés (Josken van de Velde). Ce sont des bonds qualitatifs de cette vitalité qui transposent ce qui n’était sans doute considéré jusque-là que comme un « art mineur », en un art au sens plein du mot.

Lorsque j’étais enfant, on parlait aussi de la bande dessinée comme d’un « art mineur » mais avec Akira (1982–1990) de Katsuhiro Otomo, cet « art mineur » cessa bientôt lui aussi d’être « mineur ».

 
Tetsuo 1
Testsuo 3
Tetsuo 2
Tetsuo 4

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La femme qui crut que je ne la trouvais pas belle

De passage à Lomé, j’avais été obligé de faire réparer ma jeep. J’avais déposé le véhicule dans un garage et je tuais le temps en buvant des grenadines au bord de la piscine d’un des grands hôtels en bordure de mer. J’avais été repéré par une jeune femme, très mignonne, avec des petits cheveux en brosse, qui m’avait d’abord gentiment demandé si elle pouvait s’asseoir, et je lui avais dit oui, étant toujours prêt à bavarder. Sans illusions quant à ses intentions, je lui offre un verre, qu’elle accepte. Et aussitôt siroté son gin-fizz, elle me propose qu’on se prenne une chambre. Sur quoi je lui demande avec un sourire si elle s’attend à être rétribuée pour ce qui pourrait se passer là-haut et, très diplomatiquement, elle me dit qu’on pourra s’occuper de ça une fois dans la chambre.

Nous continuons néanmoins de bavarder, et elle épuise alors petit à petit ses menus sujets de conversation, son propos revenant de plus en plus fréquemment sur sa suggestion initiale qu’on monte dans l’une des chambres et qu’on se donne du bon temps – contre compensation en numéraire en temps utile. Et à un moment donné, elle atteint la limite de ce mouvement concentrique toujours plus rapproché du centre et il ne lui reste d’autre alternative que de répéter, une fois encore, son offre, qui reste une fois de plus sans écho. Et a lieu alors cet événement pathétique, dont certains doivent se souvenir, quand l’aiguille du phonographe, en fin de course, finit par s’échouer immobile à proximité de l’étiquette du disque : elle me fixe, et je vois son visage se décomposer petit à petit, ses lèvres qu’elle tient serrées se mettent à trembler, et elle s’écrie soudain avec désespoir : « Tu ne me trouves pas belle ! », avant d’éclater en sanglots et de se cacher le visage dans le creux de ses mains.

Je l’avais désarçonnée avec mon exigence incompréhensible à ses yeux, parce que les hommes disent ou bien « oui », ou bien « non », mais ils ne tentent pas comme moi, avec un zèle missionnaire, de convertir une prostituée à la dialectique de la séduction, comme on ramène un hérétique sur le chemin de la vraie foi. En même temps que je lui avais fait comprendre qu’il n’était pas exclu en principe qu’il se passe quelque chose entre nous, je lui avais imposé ma définition de sa dignité et de la mienne, et elle l’avait acceptée. Le seul ennui, c’était que celle-ci supposait une clause selon laquelle l’opération financière n’était pas garantie d’avance : il aurait peut-être suffi qu’elle remplace son « on règlera ça une fois arrivé dans la chambre » par un « on verra bien » pour que je me rende à son insistance (j’ai déjà dit qu’elle était jeune et jolie) ; alors que pour elle au contraire l’argent jouait un rôle essentiel, constituant un donné de la situation entre nous : il était au coeur de l’image qu’elle avait d’elle-même dans sa relation avec un homme comme moi, un blanc assis au bord de la piscine d’un quelconque Sheraton africain.

Peu de temps après que je m’installe au Bénin, j’avais dû me rendre en déplacement au Sénégal, et j’avais dit à l’une de nos secrétaires :
« Mademoiselle Pascaline, est-ce que je peux vous ramener quelque chose de Dakar ? », sur quoi elle m’avait répondu, « Oui, vous pouvez me rapporter un bracelet en or ». Et je signale cette conversation à un collègue, qui m’explique : « Non, c’est gentil de sa part. Elle veut simplement te faire comprendre qu’elle est prête à devenir ta maîtresse. Mais il faut que tu lui fasses un cadeau qui montre que tu prends ça au sérieux ».

Junon aveugla Tyrésias parce que, ayant été successivement homme, femme et puis homme à nouveau, il avait dévoilé que dans l’amour, de dix parts la femme en reçoit neuf et l’homme, une. Il existe un système d’interprétation du rapport entre les hommes et les femmes où le secret de Tyrésias n’a jamais été éventé, et où la version officielle est que, du plaisir dans l’amour, la femme n’en a pas. Alors, pour l’amener sur ce terrain où son inclination naturelle ne saurait la conduire, et où l’homme assouvit ses besoins animaux tandis que la femme se sacrifie, il convient de la compenser. Et plus elle est belle, plus l’homme aura de plaisir, et plus cher il faudra qu’il la paie.

Et ce qui se passa là un jour, au bord d’une piscine au Togo, c’est qu’il y avait en présence deux systèmes d’interprétation du rapport entre les hommes et les femmes ayant si peu d’éléments en commun que tout dialogue était condamné à dégénérer en un malentendu. Il y avait le mien, où je m’efforçais d’imposer la dignité, telle que je la conçois, à quelqu’un qui ne pouvait pas l’envisager sous cette forme étant donnée la nature du sien, où sa jouissance à elle était par définition mise entre parenthèses. En l’absence de la garantie d’une rétribution, ce qu’elle m’entendait dire, c’était qu’à mes yeux, l’amour avec elle ne valait rien. Je l’insultais en lui disant que sa beauté était inexistante et je niais ce qui faisait sa valeur à ses propres yeux, à savoir qu’elle était une belle femme et que lui faire l’amour valait beaucoup d’argent.

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Le premier Thanksgiving

C’était mon premier automne aux États–Unis. Je connaissais l’Action de Grâce de la fête des moissons mais je ne connaissais pas Thanksgiving et bien que ce soit la même chose du point de vue liturgique, ça ne se ressemblait pas. C’était il y a dix ans et pour notre petit groupe comme pour moi, nous ne savions rien de Thanksgiving, sinon par le cinéma américain : la famille chaleureuse communiant autour de la dinde ! Nous nous sommes dits « Ce n’est pas une raison : on va faire comme les autres ! ». On commençait à l’époque à trouver des choses sur l’Internet. « Le ‘stuffing’, c’est quoi ? ». Nous étions Mexicaine, Guatémaltèque, Allemande, Suisses et Belge. « C’est la farce. On trouvera ce qu’ils y mettent sur AltaVista (*) ! » « Et les patates douces qu’on voit partout ! Ils les mangent comment ? » Je les ai coupées en tranches très fines et les ai fait rissoler dans la graisse de dinde et c’était très bon.

Nous avons mangé tous ensemble. Nous savions seulement qu’il fallait rendre grâces pour ce qui nous avait été donné. Et nous n’avons eu aucun mal chacun d’entre nous à trouver pour quoi : dans une vie, les occasions sont nombreuses, et plus particulièrement pour les exilés : pour ces « pèlerins » que Thanksgiving célèbre pour avoir espéré en une vie meilleure ici–bas et que nous étions nous en 1997 à l’Université de Californie à Irvine.

(*) Avant Google !

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La métastase VII – Fannie Mae et Freddie Mac

Action Freddie Mac 20 novembre 2007
Je suppose que ce type de profil vous est maintenant familier. Seule l’étiquette change de blog en blog. Ici, c’est le prix de l’action de Freddie Mac à la clôture d’hier. Aujourd’hui, l’action est tombée encore un peu plus bas, à 26 dollars. Le profil pour Fannie Mae est identique. Hier le titre de Freddie Mac a perdu 29 % de sa valeur, celui de Fannie Mae, 25 %.

Je vous rappelle que Fannie Mae et Freddie Mac, les GSE (Government–Sponsored Entities) étaient les chevaliers blancs sur lesquels Countrywide comptait pour éviter une faillite dont la rumeur hier à Wall Street était qu’elle était imminente. On reparlait de Fannie et Freddie parce que dans un paysage du crédit immobilier en voie de désertification rapide, elles reprenaient du poil de la bête : leur part de marché qui était tombée de 78 % en 2003 à 45 % en 2006, est revenue aujourd’hui à 72 % (voir Où l’on reparle de Fannie Mae et Freddie Mac). Mais le miracle n’aura pas lieu parce que la seule richesse dont elles disposent, ce sont précisément ces RMBS (Residential Mortgage–Backed Securities), ces obligations que l’on crée en reconditionnant plusieurs milliers de prêts au logement individuels et qui sont au centre de la tourmente actuelle.

Le portefeuille de Freddie Mac, toute prestigieuse qu’elle soit, compte pourtant 105 milliards de dollars en prêts subprimes sur un total de 713,1 milliards, soit 14,7 %. Les emprunteurs qui constatent que leur maison vaut désormais moins que le montant du prêt encore dû, s’évaporent dans la nature. Obligée de comptabiliser les pertes qu’elle subit pour cette raison, Freddie Mac constate que ses réserves statutaires ont fondu de 1,2 milliards de dollars et qu’il ne reste que 600 millions en caisse : il lui faudra reconstituer d’urgence ce coussin et cela ne pourra se faire qu’en vendant une partie de son portefeuille de RMBS. Or, tant de ces titres à la valeur déjà compromise soudain mis sur le marché ne vont pas arranger les choses !

Quand les GSE que sont Fannie Mae et Freddie Mac furent partiellement privatisées par Lyndon Johnson pour qu’elles cessent d’apparaître dans le budget de l’état américain alors grevé par la guerre du Viet–Nam, leur privatisation fut bâclée. Il n’existe ainsi pas dans leurs statuts de procédure de redressement judiciaire. Le fait que le cas n’ait pas été prévu convainquit tout un chacun qu’il s’agissait bien toujours de l’Oncle Sam sous un autre nom et qu’en cas de pépin il serait bien obligé de venir à la rescousse. Or ce moment lointain a désormais cessé d’apparaître mythique. La somme des titres que Fannie et Freddie combinés possèdent ou bien garantissent s’élève à 4.800 milliards de dollars. C’est beaucoup d’argent, même pour Oncle Sam dont la note de crédit est, je dirais « par principe », « AAA ». Les agences de notation qui se sont fait taper sur les doigts à de nombreuses reprises récemment pour avoir vu les nuages s’amonceler et pourtant se tenir coites, seront sans doute plus promptes à revoir leur notation cette fois–ci, Oncle Sam ou pas : leur réputation, c’est–à–dire leur survie, est en jeu !

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Les coureuses du bord de mer

Je me suis souvent demandé pourquoi le fait d’attendre le bus qualifie automatiquement une femme à mon attention, et pourquoi, à l’inverse, le fait de courir au bord de la mer la disqualifie de manière tout aussi irrémédiable. Une explication simple serait le temps qu’il m’est donné de la voir. Pour la femme qui court, la vision est nécessairement fugace, tandis que pour celle qui attend à l’arrêt du trolleybus, j’ai tout loisir de la contempler, prenant prétexte dans ce but d’une inquiétude légitime – bien qu’en l’occurrence feinte – de ne pas voir arriver le transport en commun que je convoite.

J’ai cru, pendant plusieurs semaines, tenir l’explication. J’avais en effet constaté que ces femmes récusées par principe portent en général – sauf s’ils sont courts, ce qui est rarement le cas – leurs cheveux en queue de cheval. J’en avais induit que les coureuses se recrutent de préférence parmi les femmes à queue de cheval, qui devaient constituer par conséquent une sous-catégorie caractérisée par son manque d’attrait à mes yeux. Ma théorie s’effondra quand la pensée me vint qu’elles ne coiffent leur cheveux de cette manière que dans le but précisément de courir et que dans les circonstances de la vie ordinaire, leur coiffure ne devait se distinguer en rien de celle des femmes qui se contentent de marcher.

J’ai d’abord examiné les explications très simples, telle la présence de chaussettes ou l’absence de talons hauts. J’ai aussi envisagé la sueur comme un élément dissuasif, sans m’y arrêter toutefois non plus, la transpiration appartenant plutôt à la catégorie inverse des éléments susceptibles au contraire de susciter l’intérêt.

Je suis passé ensuite aux explications d’ordre historique, comme celles qui viendraient de l’enfance et seraient de l’ordre de la pudeur. Il y a par exemple le fait de se montrer dans une tenue qui évoque davantage le sous-vêtement que le vêtement proprement dit, et en particulier, de se montrer en soutien-gorge, parmi des gens tout habillés. J’ai travaillé dans des villages africains où la pudeur des femmes relative à leurs seins est minimale ou en tout cas très différente de celle à laquelle j’étais habitué. Je m’annonçais à la porte d’une paillote où résidait une membre de mon équipe en me signalant à la manière locale en frappant rythmiquement dans les mains : comme un applaudissement discret. L’animatrice sortait de la hutte, nue jusqu’à la taille, le bas de son corps couvert par un pagne, me disait bonjour et entamait la conversation. Puis, avec un retard certain, se souvenant soudain des différences culturelles, disait « Oh pardon ! », s’excusait un moment : « Je reviens tout de suite ! », puis se représentait, s’étant contentée d’enfiler un soutien-gorge de la facture la plus classique au XXè siècle : blanc ou de ce rose saumon bouilli réservé aux sous-vêtements, soutiens-gorge, petites culottes et combinaisons. En raison du système tarabiscoté qui préside à la pudeur dans ma culture, une telle concession respectueuse à mes sentiments manquait malheureusement sa cible.

La pudeur est un sentiment qui se distingue des autres par sa particularité d’être vécu universellement, je veux dire sans qu’elle porte nécessairement sur sa propre personne : souvent d’ailleurs on l’éprouve davantage pour autrui qu’on ne la ressentirait pour soi-même. J’imagine dans un premier temps la gêne qui devrait être celle de la coureuse du bord de mer faisant ballotter ses seins devant tout le monde et, dans un deuxième temps, me rendant compte que cette gêne lui fait à elle défaut, c’est moi qui me sent obligé de la ressentir à sa place : j’ai honte, non pas pour moi, mais pour la race humaine, prise en défaut, et telle que cette femme la représente. Un autre souvenir africain me vient : Bernard et moi sommes dans un village, nous sommes assis, à bavarder avec quelqu’un et à quelques mètres de nous, deux jeunes filles de quatorze ou quinze ans pendent du linge sur une corde. Elles sont nues jusqu’à la taille. L’une d’elles attire notre attention par la manière gauche dont elle s’y prend, et Bernard et moi apercevons au même moment, la taie qui couvre ses yeux uniformément blancs. Je ne sais plus ce que Bernard a dit exactement mais il a exprimé la gêne que nous partagions : pour celle des deux qui voit, si notre regard devait se poser sur sa nudité, elle est à même de le percevoir et, à partir de cette prise de conscience, de prendre la décision qui lui convient : de se couvrir, de nous ignorer, de tirer parti de l’intérêt qu’elle observe ou que sais-je encore. Mais la jeune aveugle ? Je pourrais regarder ses seins, les détailler, les juger et elle n’en saurait rien. Je détermine comment j’entends agir vis-à-vis d’elle et les signes de cette détermination lui demeurent cachés : rien ne lui permet de prendre les mesures qui lui permettraient de parer mon offensive. L’autre nuit, une menace soudaine, et je retrouve aussitôt un réflexe des jours du Bar de la Marine, de me plaquer le dos au mur : le vrai danger vient toujours par derrière.

L’être humain court vite, et s’ils prennent leur départ simultanément, sur cinquante mètres, il coiffe à la course le cheval et le lion. Et ceci simplement parce que son accélération initiale est fulgurante alors que ses concurrents, plus balourds, sont obligés de prendre de la vitesse progressivement. Au bout des cinquante mètres, s’il s’agit du lion à ses trousses, l’homme a intérêt à trouver un arbre sur qui grimper. Mais il n’est pas fait pour courir sur la distance : ses genoux ne sont tout simplement pas adaptés à cet effort et s’abîment aisément du fait du choc répété. Il y a dans Hyde Park à Londres une statue moderne assez difficile à décrire, la meilleure analogie serait celle d’un immense couvert à salade fiché en terre par les manches, les parties concaves de la cuiller et de la fourchette se faisant face. La plaisanterie consiste à répondre à quiconque vous interroge sur la sculpture blanche, qu’il s’agit d’un monument aux genoux décédés des coureurs qui zigzaguent dans le parc.

Les femmes qui courent parce qu’elles imaginent qu’il s’agit là d’un exercice salutaire pour leur santé ignorent ce fait élémentaire et une autre explication simple de mon antipathie à leur égard pourrait donc être que je les considère mal informées. Mais ceci devrait alors s’appliquer à toutes. Or j’ai constaté que mon hostilité se manifeste plus spécifiquement envers celles qui ont des écouteurs sur les oreilles. Ceci prouvant en particulier que je m’égarais complètement quand j’incriminais l’animalité avec la sueur, j’évoquais la pudeur avec les seins ballottés, ou je rappelais les pouffements de l’enfance à propos des petites culottes.

Mes promenades en ville m’ont convaincu que les gens qui vous bousculent portent en général des écouteurs. Est-ce parce que nous avons également besoin du repère que nous offre le son pour nous situer correctement dans l’espace ? Ou est-ce plus banalement parce que l’écoute de la radio ou d’un disque nous distrait ? Je crois qu’il s’agit en réalité du même phénomène que l’on observe quelquefois chez les utilisateurs d’un téléphone portable, à savoir qu’ils s’égosillent parce que, captivés par leur conversation, ils sont insensibles à l’environnement au sein duquel ils sont plongés. Confinés dans leur monde intérieur, privé, ils en oublient la présence effective de leur personne plongée dans un monde public.

Et c’est là que réside en fait la clef de mon rejet : dans le dédain que manifestent les coureuses du bord de mer vis-à-vis du contrat social. Nous vivons une époque très tolérante : Antigone fut condamnée à mort par Créon pour un crime identique : avoir imaginé que la délimitation de l’espace public et de l’espace privé pouvait relever de sa volonté propre. Seul le pervers imagine, à ses risques et périls, que sa soumission ou non à la loi est un choix qui lui est laissé. Polynice, en contestant le pouvoir de son frère Étéocle, se pose en usurpateur, coupable de haute trahison vis-à-vis de la Cité. En l’enterrant au nom d’un devoir qu’elle qualifie de sacré, Antigone s’arroge le droit de définir de sa propre autorité, la frontière qui sépare la sphère de l’état de celle de l’individu.

Et c’est ce que fait également la coureuse du bord de mer en pyjama, voire en slip et en soutien-gorge : elle place les écouteurs sur son crâne afin de s’isoler du reste du monde et affirme bien haut : « Quelqu’en puissent être les apparences, je suis installée au sein de mon domaine privé – que j’ai défini selon mon goût, et du reste je me fiche comme d’une guigne ! » Oui mais voilà, et même si les lois de l’état l’ignorent en raison de la légitimité accordée aujourd’hui à tout comportement que l’on justifie en déclarant – à tort ou à raison – qu’il est « bon pour la santé », elle découvre cependant les limites de son attitude perverse, puisque c’est en raison de celle-ci que moi – et à mes côtés au moins l’ensemble des lecteurs d’Antigone – la rejetons automatiquement en-dehors de la sphère de notre désir potentiel.

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Les dessins de Ron Cobb

J’évoquais l’autre jour avec une jeune personne qui pensait que le mouvement écologique est une invention récente, certains des très beaux dessins que Ron Cobb publiait à la fin des années soixante dans le Los Angeles Free Press, un des organes du mouvement hippie. En voici un : « Bénis soient les simples en esprit : la terre leur appartient ».
La terre leur appartient
En voici un autre, plus classiquement politique. Celui–ci pourrait servir d’illustration à l’une des thèses centrales de mon « Vers la crise du capitalisme américain ? » (2007) : que le rapport des classes sociales aux États–Unis doit toujours être interprété dans la cadre que lui a défini le puritanisme (c’est–à–dire le calvinisme) hérité des premiers colons du XVIIè siècle : que la richesse est la manière dont Dieu signale aux élus, leur élection. « Si t’as quèqu’chose, c’est pasque t’as été gentil. Si t’as rien, c’est qu’t’as été méchant… T’as qu’à demander au Père Noël ».
Le Père Noël

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La luette

Je me souviens d’une traversée sur la malle entre Zeebrugge et Douvres, j’avais vingt ans et il y avait à côté de moi au bar une jeune fille, qui m’ignorait et que j’ignorais et qui à un moment donné s’est tournée vers moi, son visage étant donc très proche du mien. Elle m’a fixé et s’est mise à bailler à s’en décrocher la mâchoire sans que son regard cesse d’être fixé sur le mien, et je me souviens d’avoir entrevu la luette au fond de sa gorge et d’en avoir été profondément ému. Et je me suis dit, « Jamais femme ne s’est offerte à toi avec autant d’abandon ».

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Les Américains propriétaires de leur logement

Un argument qu’on entend exprimer ces jours–ci, en faveur du climat de laissez–faire qui a caractérisé le prêt au logement aux États–Unis au cours des dix dernières années, est qu’il a permis d’augmenter le nombre de ménages accédant à la propriété de leur logement ; une réglementation plus poussée du secteur, ajoute–t–on, aurait empêché cela. Le taux de ménages américains propriétaires de leur logement a effectivement progressé de manière constante à partir de 1995 après avoir été stationnaire entre 1985 et 1995. C’est la plus–value due à la bulle immobilière au cours la période entre 1995 de 2005 qui a permis que le patrimoine des ménages américains double pratiquement au cours des dix dernières années, passant de 27,6 mille milliards de dollars à 51,8 mille milliards, l’immobilier résidentiel à lui seul constituant 47 % de cet accroissement. La bulle de l’immobilier résidentiel explique donc à peu près pour moitié la différence observée en 2004 entre le patrimoine des propriétaires de leur logement et celui des locataires : 184.400 dollars pour les premiers et 4.000 dollars pour les seconds. Comme je l’expliquais dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » (2007), le placement des économies dans la résidence principale est conçu aux États–Unis comme une manière de constituer un pécule de retraite dans un pays où la protection sociale est rudimentaire ; la formule ne fonctionne bien entendu que tant que le prix de l’immobilier grimpe (p. 82).

La question qui se pose bien entendu à propos de la progression à marche forcée vers la propriété de son logement que le développement du secteur subprime a autorisé dans un contexte qui l’avait rendu possible d’une bulle immobilière, est celle de sa qualité : cette progression peut elle se maintenir ou bien s’est–elle créée de manière toute provisoire, les chiffres devant nécessairement revenir à échéance vers ce qui serait leur niveau « naturel » ?

Edward Gramlich est, on s’en souvient, un ancien gouverneur de la Fed qui, peu de temps avant sa mort, avait reproché à Alan Greenspan son inaction devant les ravages commis par la portion « prêt–rapace » du secteur subprime. Dans un petit livre intitulé « Les prêts subprime. Le plus récent boom et bang américain » publié cette année, il affirmait que les 5 % de croissance du chiffre des propriétaires, de 64 % à 69 %, de 1994 à 2005 étaient sans doute un acquis permanent. Or, comme le montre le diagramme (*) ci–dessous, l’évolution récente semble lui donner tort.
Propriétaires de leur logement
Le pic des 69,3 % avait été atteint en 2004 et est tombé progressivement à 68,1 % au troisième trimestre 2007. Pour les noirs américains, le taux est tombé de son pic de 48,8 % en 2004 à 47,7 % en 2005. Il est impossible de dire à l’heure qu’il est à quel niveau ce taux se stabilisera, il est clair en attendant que la qualité de propriétaire de certains de ceux qui avaient accédé à la propriété au sommet de la bulle de l’immobilier était fondamentalement précaire.

(*) Union des Banques Suisses, Mortgage Strategist, le 30 octobre 2007, p. 7

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Le rapport entre la valeur et le prix

En 1989, la Direction du Patrimoine Ethnologique du Ministère de la Culture m’avait commandité un rapport intitulé « Le pêcheur rencontre l’économie ». Ce texte de 147 pages est resté inédit. Alain Caillé l’a lu et en a publié plusieurs chapitres en 1990 dans La Revue du MAUSS (« Déterminants sociaux de la formation des prix de marché. L’exemple de la pêche artisanale », n.s., 9 : 71-106; n.s., 10 : 49-64).

En 1999, j’ai publié dans la Revue Canadienne de Sociologie et d’Anthropologie (36.1 : 37-64) un autre chapitre de ce rapport : intitulé « Le rapport entre la valeur et le prix », texte qui a été republié cette année dans La Revue du MAUSS permanente.

Jean-Pierre Voyer me fait l’honneur d’une lecture commentée de cet article sur son site Internet. En disant « faire l’honneur », je veux dire qu’à mon sens sa lecture « exhausse » (Aufhebung) la mienne car elle la complète et fait monter la compréhension de ce dont il est question (le rapport entre la valeur et le prix) d’un cran supplémentaire.

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Le cyborg vous parle

Il y a quelques années, j’ai commencé à voir double, puis triple. L’autre jour, je regardais la pleine lune et j’ai compté sept images.

L’oculiste m’a dit « Vos cristallins sont pourris, il faut les remplacer ». Il y a deux ans, j’ai eu une hernie. Le chirurgien m’a montré ce qui ressemblait à un morceau de rideau et m’a dit : « On va vous ouvrir et on va vous mettre ça à l’intérieur : c’est plus solide que les muscles qu’on a là dans l’aine ». Passe encore. Mais qu’on vous ouvre l’oeil pour aller remplacer une pièce, l’idée ne me plaisait pas trop. J’ai mis des gouttes, pris des pilules et adressé des prières à Pazuzu.

Il y a quelques semaines, nous partions en week-end à Julian, dans la montagne qui surplombe le désert d’Anza Borrego. Je me suis lancé sur la bretelle de l’autoroute et au moment où j’ai débouché sur la 405, je ne voyais rien : je ne voyais pas les démarcations entre les voies, je ne savais pas où aller. J’ai dit « Je ne peux plus faire ça : je vais tuer quelqu’un ou je vais nous tuer nous ! ». J’ai quitté l’autoroute dès que j’ai pu et nous sommes rentrés à la maison : adieu les pommes juteuses que nous allions cueillir à Julian !

On fait une incision de 3 mm à la limite de l’iris et du blanc. On insuffle un gaz inerte pour que le liquide vitreux ne s’échappe pas. On introduit une aiguille qui émet des ultra–sons et désintègre le cristallin pourri que le Bon Dieu vous avait donné. On aspire les débris et on place la pièce de rechange en plastique. Puis on referme. Vous pouvez rouvrir l’oeil quelques heures plus tard. Le nouveau cristallin est plus petit : au début ça joue un peu.

Là, j’ai un oeil gauche neuf : avec lui, je ne vois plus qu’une seule lune. On change le droit lundi. Adriana me dit : « Ça fait des éclairs ! Ça fait des éclairs dans ta pupille ! » On voit ça dans les bandes dessinées : des yeux qui lancent des éclairs. Ici, c’est le revêtement de la nouvelle lentille, comme des lunettes de soleil polarisantes. « Ça donne la chair de poule : tu as l’air d’un cyborg ! ». Eh ! On n’arrête pas le progrès ! Et puis, « cyborg », je trouve ça assez chic !

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Jacques Brel (1929 – 1978)

C’était l’époque cafardeuse où je ne savais pas quand je reverrais la petite dernière. Elle avait trois ans. Une nuit j’ai rêvé que j’arrivais dans une maison où je savais qu’elle dormait. Un homme est entré dans la pièce où j’attendais et je le reconnais : c’est Jacques Brel et il me dit avec une infinie bonté qui dissipe toute mon inquiétude : « Elle dort ! Tout va bien. Faut pas s’en faire ! ».

Je l’ai vu une fois : en 1968 au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, il était Don Quichotte dans « L’Homme de la Manche ». Dario Moréno était Sancho Pança, et pas moins bête de scène !

Paradoxalement sans doute, de son point de vue, Jacques Brel offrit aux gosses de ma génération, pour qui « être Belge » signifiait « n’être de nulle part », l’hymne national qui leur manquait, des vers sans mièvrerie auxquels s’identifier : « Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu ». J’ai écrit « hymne national » mais il faudrait dire « hymne régional » : je parlais un jour à des Lillois qui s’indignèrent : « Non, il a écrit ça pour nous ! ‘Avec Frida la blonde quand elle devient Margot’, c’est nous ça ! » Il composait en réalité pour la race entière, comme l’ont compris Nina Simone récitant comme une prière « Ne me quitte pas », ou David Bowie interprétant, en vrai Ziggy Stardust, « Dans le port d’Amsterdam ».

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Le quasi–cauchemar

L’autre jour, j’ai été réveillé par la sonnerie du téléphone. Je faisais un rêve qui n’était pas un cauchemar, bien que, logiquement, ç’aurait dû en être un : j’étais condamné à mort et j’allais mourir. Je me promenais librement dans des couloirs mais il était clair que je n’étais pas libre de sortir de l’espace où j’étais confiné. Dans un corridor, j’aperçois deux hommes, l’un a porté un révolver à la tempe de l’autre et fait semblant qu’il va tirer. Je leur fais comprendre que, vu ce qui me pend au nez, et dont ils sont apparemment informés, leurs gestes sont indélicats. Je me rends compte soudain que j’ai mal à la gorge et la pensée qui me vient est celle d’un soulagement : ce genre de désagrément va bientôt se terminer pour moi, une fois pour toutes. Mon sentiment, qui semble fluctuer, est un mélange d’appréhension et de sérénité.

En fait au réveil je reconnais ce sentiment, cette sensation d’être aux portes de la mort et d’onduler entre la peur et la réconciliation avec la mort prochaine : cela date d’il y a plus de trente ans et ce sont mes journées passées à la pêche, les jours de tempête. Se retrouver sur un ligneur de sept mètres entre les récifs du Vas-Pel à Houat, avec force neuf. Avec la mer qui n’est soudain plus en-dessous mais au-dessus, puis le pont qui réapparaît alors que l’eau fout le camp en catastrophe par les bordés, et qu’on se dit :
« Que cette flotte n’aille pas se déverser dans la machine ! » Jusqu’à la vague suivante : « Jésus-Marie-Joseph ! Où est-ce qu’elle va nous emmener celle-là ! » Plusieurs années plus tard, Jean-Michel m’avait dit, « Tu te souviens quand on a eu tellement peur ? »
– Non, quand ?
– Tu te souviens pas : au Vas-Pel ?
– T’avais peur toi ? Je croyais qui avait qu’moi !
Il dit : « Tu rigoles ! », en éclatant de rire lui-même.

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« Le capitalisme n’est pas parfait » déclare Angelo Mozilo

J’ai débattu ces jours derniers de deux thèmes : le retour de Fannie Mae et Freddie Mac à la une de l’actualité (Où l’on reparle de Fannie Mae et Freddie Mac) et Ce que révèlent les situations anormales, à savoir les vraies règles du jeu qui apparaissent alors en surface. On retrouve ces deux thèmes traités aujourd’hui ensemble à la une du Wall Street Journal. Le sous–titre de l’article est une citation d’Angelo Mozilo, le patron de Countrywide, le numéro 1 du prêt au logement américain : « Le capitalisme n’est pas parfait ». L’article de James Hagerty débute ainsi : « Depuis la Grande Crise, le secteur du prêt au logement américain a toujours inclus une bonne dose de socialisme. C’est une chose qu’on a parfois perdu de vue dans la frénésie du boom immobilier récent, à l’époque où Wall Street procurait encore avec enthousiasme les capitaux à prêter. Maintenant que la partie est jouée, le rôle du gouvernement est à nouveau en pleine expansion ». Et Hagerty ajoute : « En dépit de la confiance américaine dans la loi du marché, les politiciens agissent depuis toujours comme si l’immobilier résidentiel était trop important pour qu’on le laisse exposé au plein souffle des forces du marché ».

La Federal Reserve Bank garantit le crédit des banques commerciales américaines. Les douze Federal Home Loan Bank (FHLB) régionales, créées en 1932, jouent le même rôle pour les Caisses d’Épargne. Elles bénéficient elles aussi de la garantie « AAA » du gouvernement des États–Unis. Les FHLB sont des coopératives et les caisses d’épargne membres obtiennent d’elles du financement en échange de la mise en garantie de divers instruments de dette en leur possession, typiquement des prêts au logement titrisés en Residential Mortgage–Backed Securities (RMBS).

En août de cette année Countrywide a doublé la somme qu’elle emprunte à la FHLB d’Atlanta, le montant total de sa dette vis-à-vis d’elle se montant désormais à 51 milliards de dollars. Washington Mutual, la principale Caisse d’Épargne américaine, a de son côté emprunté 31 milliards de dollars aux FHLB. Le total des sommes empruntées aux FHLB en août et septembre s’est monté à 163 milliards de dollars. Pour pouvoir prêter ces sommes, les FHLB ont dû elle–mêmes emprunter davantage sur le marché des capitaux, leur dette croissant de 21 % en deux mois. Leur dette totale se monte maintenant à 1,15 mille milliards de dollars. La plupart des titres qu’elles ont émis pour se procurer ces sommes viennent à échéance en 2009. Si l’argent prêté aux Countrywide, Washington Mutual et aux autres n’est pas rentré dans les caisses à cette date, l’ardoise sera passée à Oncle Sam – qui la présentera bien entendu à son tour aux contribuables américains.

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L’amour condensé

En mai 1998, je me suis décroché un vrai boulot, j’habitais toujours Laguna Beach mais je travaillais à Los Angeles. Le matin je prenais la camionnette jaune et je roulais jusqu’à la gare d’Irvine en empruntant le Laguna Canyon, slalomant à du 130 comme les autres navetteurs du petit matin sur cette route étroite à deux voies enfoncée dans un paysage grandiose. J’abandonnais la voiture sur le parking et une heure plus tard je débarquais du train à Union Station, au coeur du quartier hispanique de la ville aux mille villages. Les cinq dernières secondes du trajet, juste avant l’entrée en gare, sont surprenantes : le train passe alors devant le cimetière des voitures noir et blanc du Los Angeles Police Department – LAPD – et on ne peut s’empêcher de sourire devant le spectacle de ces véhicules martyrisés, cabossés en dépit de toute vraisemblance, confirmant l’expression consacrée que la réalité dépasse parfois la fiction.

Un collègue, Andrew, travaillant dans la même firme que moi, se rendait lui aussi à Los Angeles par le train et nous avions pris l’habitude de nous asseoir sur des sièges adjacents et de bavarder pendant le trajet. Un jour il m’invita chez lui, le but fixé à la soirée étant que nous irions dîner ensemble dans un restaurant où un groupe de musiciens joueraient de la musique traditionnelle sur des instruments anciens.

Ma mère et ma nièce Muriel me rendaient visite à cette époque et nous arrivons donc chez ces gens qui habitent une maison de rêve – au sens de sortie tout droit d’un catalogue. Nous sommes repartis, couverts de fleurs, coupées par Andrew dans le jardin au moment des adieux. Quand vous vous rendez dans une famille américaine pour la première fois, on vous fait visiter la maison de fond en comble. Et alors que ce qui nous frappe aux États-Unis, c’est le puritanisme sous toutes ses formes, on insiste à ce que vous visitiez toutes les pièces. La satisfaction que les maîtres de maison éprouvent à ce que chaque objet soit parfait par rapport à sa finalité (son prix offrant quelquefois l’étalon simple de cette adéquation) transcende toute distinction que nous établirions spontanément entre l’espace public et l’espace privé, et du coup, les hôtes aspirent à ce que vous vous extasiez sur les WC avec le même enthousiasme que vous aviez manifesté déjà à propos de la bibliothèque.

Jusque-là je ne connaissais qu’Andrew, et il me présente ses deux petites filles, et je découvre alors son épouse, une jeune femme blonde et diaphane, resplendissante – dont je n’ai pas retenu le nom, ce qui, comme on le verra, est très injuste. Et nous parvenons donc au restaurant constituant le but de la soirée et il s’avère qu’il est absolument comble. Combien de temps faudrait-il attendre pour qu’une table se libère ? Une heure. Et nous voilà donc contraints de modifier nos plans, et nous nous rabattons sur un autre établissement également connu d’eux, où la même mésaventure se reproduit. La suite importe peu : ce que je voudrais rapporter, c’est un incident qui eut lieu à l’occasion de l’une des autres tentatives infructueuses qui s’ensuivirent. Arrivés à proximité d’un des restaurants appartenant à la liste que nous explorions alors systématiquement, la femme d’Andrew suggère que seuls elle et moi allions nous enquérir de la situation. Je me souviens que, par rapport à l’endroit où la voiture resterait stationnée, l’établissement était situé à gauche derrière un coin. Et dès qu’elle et moi avons tourné ce coin et que nous sommes devenus invisibles aux occupants de la voiture, elle se met à me parler avec précipitation : pour me dire qui elle est à ses propres yeux, comme on le fait aux premiers temps des amours et alors soigneusement étalé sur plusieurs semaines mais ici concentré sur quarante-cinq secondes, et le message est très clair, qui disait : « Disparaissons ensemble, puis arrêtons-nous quelque part, n’importe où, et restons emmêlés l’un à l’autre, pour l’éternité ». Et je me souviens que tandis que nous revenions vers la voiture, porteurs une fois de plus de mauvaises nouvelles, et que nous chemins se séparaient parce que nous devions nous diriger chacun vers sa portière, elle parlait encore avec volubilité.

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« Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba »

Cela se passait à la même époque de Laguna Beach. Un jour mon amie m’avait dit, « J’ai visité aujourd’hui une très belle maison. Est-ce que tu veux aussi la voir ? » Je me méfiais un peu parce qu’en Californie, « beau » est souvent synonyme de « démesuré » mais Brenda était une peintre à l’oeil infaillible et je lui ai fait confiance. J’ai eu raison parce que cette maison de Corona del Mar est la plus belle que j’ai eu l’occasion de voir.

A priori pour moi, une maison c’est un endroit où l’on fait des choses biologiques : on mange, on dort, et ainsi de suite. Mais dans celle-ci, mes préjugés sur l’architecture dans ses rapports avec le biologique sont tombés. Il y avait dans cette bâtisse tout en arrêtes verticales, enchâssés les uns dans les autres, une multitude d’espaces sans nom, où l’on pouvait aller s’asseoir ou rester debout, avec une assiette, ou avec un livre ou sans raison particulière, juste pour être là à regarder la mer. Les portes-fenêtres ouvraient sur des terrasses ou directement sur des pelouses, et les gens qui passaient dans l’avenue qui domine la plage auraient pu tout aussi bien pénétrer dans cette maison et en découvrir les trésors qui étaient de deux sortes : des pièces du Quattrocento : tableaux, statues, verres, bijoux, et des objets africains, dont les plus récents devaient dater du milieu du XIXè siècle et les plus anciens, du XVIè siècle peut-être. Il y avait en particulier des velours kuba, de très grandes pièces, de la qualité de ceux qu’on peut voir au Musée de l’Afrique Centrale à Tervuren.

Et un peu plus tard ce jour-là, Ann Bernstein (*), la maîtresse de maison, et moi, nous nous sommes retrouvés seuls dans une voiture que je conduisais : un imbroglio si je me souviens bien à propos d’un véhicule à récupérer quelque part. Et pendant que nous roulions, elle m’a dit ceci : « Je vais vous raconter quelque chose parce que j’ai le sentiment que vous pourrez comprendre. Vous avez vu tous ces objets et vous pensez sans doute qu’il a fallu à mon mari et moi de nombreuses années pour les rassembler. Ce n’est pas le cas : il a acheté tout ce que vous avez vu là, en deux heures, chez un antiquaire à Milan. Nous connaissions l’existence de ce marchand et un jour nous sommes allés le voir. Mon mari a examiné les centaines d’objets qu’on lui présentait et il disait, « Celui-ci… et puis celui-là… », et le marchand allait les déposer à l’écart pour que nous puissions les revoir plus tard. Et quand tout a été vu, il devait s’attendre à ce que mon mari se tourne vers sa première sélection et en choisisse un ou deux. Il n’en est pas revenu quand nous lui avons dit que nous prenions le tout. Vous comprenez ? Pour mon mari, ce jour–là, c’était une importante revanche sur la vie. Sur l’histoire surtout ».

C’était l’un de vos secrets, que vous avez confié ainsi, Ann, à un inconnu, alors que tous deux vous étiez parvenus, contre toute logique, et au grand dam sans doute de ceux qui vous avaient présentés l’un à l’autre dix minutes plus tôt, à vous retrouver ainsi seuls, dans l’espace d’une automobile. Je ne me souviens pas, Ann, de ce que je vous ai dit moi ; j’imagine, moi aussi, des choses essentielles sur ma vie et ma personne.

Et vous aviez un autre secret, que Brenda m’avait révélé : que vous aviez été autrefois une femme qui se dévêt, une danseuse de la variété dite « exotique ». Aussi, quand il m’arrive aujourd’hui d’apercevoir une enseigne au néon qui annonce « Nude Girls », je pense aux extraordinaires planches en couleurs de Norman Hardy dans les « Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba ainsi que sur les peuplades apparentées : les Bushongo » que Torday et Joyce consacrèrent en 1910 aux Kuba, au retour de leurs explorations dans le bassin du Congo.

(*) J’ai modifié les noms et les circonstances, le mari d’« Ann » étant un personnage connu.

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