Le Monde Economie, le lundi 1er décembre

J’attire l’attention dans ma chronique sur la nomination d’Henry Waxman à la tête du Comité du Congrès américain pour l’Énergie et le Commerce. Je vois dans l’émergence de cet « ultra-vert » à un poste clé, un tournant pour les États–Unis, voire même pour la planète toute entière.

Un tournant pour la planète ?

C’est apparemment une toute petite nouvelle qui tomba le 21 novembre, mais c’est la plus importante aux États–Unis depuis l’élection de Barack Obama à la présidence, et ce pourrait apparaître rétrospectivement comme un tournant dans la manière dont nous gérons la planète : l’éviction à la tête du Comité du Congrès pour l’Énergie et le Commerce, de John Dingell, un démocrate congressiste depuis 1955, âgé aujourd’hui de 82 ans, et son remplacement par Henry Waxman un autre démocrate, un « jeune » de 69 ans. La manœuvre est inhabituelle en ce qu’elle bouleverse une tradition bien établie de préséance par l’âge et s’apparente à un petit coup d’état orchestré par Nancy Pelosi, chef de la majorité démocrate au Congrès, avec la bénédiction de Mr. Obama lui-même.

Le sens de ce coup se comprendra immédiatement si l’on sait que Mr. Waxman est qualifié par ses adversaires d’« ultra-vert » et de « cauchemar de l’industrie pétrolière ». Les parlementaires démocrates en ont eu assez des manœuvres dilatoires de John Dingell en matière d’environnement. Originaire de Détroit, siège de l’industrie automobile américaine, Dingell avait en particulier fait capoter une initiative de l’état de Californie visant à restreindre les émissions de CO2 et à forcer l’industrie automobile de réduire considérablement la consommation de ses véhicules. Waxman avait répondu du tac-au-tac, lançant une enquête du Comité de Surveillance du Congrès et de Réforme du Gouvernement, comité moins influent mais à la tête duquel il se trouvait depuis le raz-de-marée électoral démocrate de 2006, investigation qui mit en évidence des interférences illégales de la Maison Blanche dans le fonctionnement de l’Agence américaine pour la Protection de l’Environnement.

Le « coup » souligne l’antagonisme entre deux courants du parti démocrate : une aile ouvriériste, prête à toutes les compromissions en matière d’environnement à condition que soient maintenus les emplois dans l’industrie automobile, et une aile verte qui entend faire plier le milieu industriel devant les impératifs du développement durable. C’est dans ce contexte qu’il faut situer les insinuations de « guerre de classe » en provenance de Détroit, suggérant que le coup émane de Hollywood (entendez : « artistes irresponsables ») ou de Beverly Hills (entendez : « les riches »), la circonscription électorale de Waxman couvrant effectivement les deux (ainsi que Santa Monica et Malibu).

Les deux tiers environ des projets de loi passent entre les mains du Comité du Congrès pour l’Énergie et le Commerce car ses attributions sont nombreuses, couvrant outre l’énergie et le commerce, l’environnement et le réchauffement climatique, ainsi que la santé et les télécommunications. Waxman est en particulier à l’origine d’un plan visant une réduction des émissions de CO2 de 15 % en 2020 et de 80 % en 2050, et c’est dans un tel cadre « purifié » que se situe pour lui l’avenir de Détroit. Il est également connu pour son offensive contre l’industrie du tabac, pour avoir mis en évidence 237 affirmations intentionnellement mensongères de l’administration Bush quant à la menace constituée par l’Irak dans la période précédant son invasion, il est aussi depuis plus de vingt ans l’avocat d’un système de sécurité sociale, dans un pays où l’assurance-maladie, uniquement privée, est extrêmement chère et laisse une partie importante de la population sans couverture.

« Il se pourrait bien que notre rôle soit aussi historique que celui du Congrès de 1933 », a déclaré Mr. Waxman. 1933, c’est bien entendu l’instauration du New Deal par Franklin D. Roosevelt qui en cent jours changea l’Amérique. Mr. Waxman est plus ambitieux encore : Dingell avait placé dans son bureau un grand cliché de la NASA représentant la Terre, et c’est d’elle toute entière qu’il entend s’occuper de manière très urgente.

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Est-ce que je pense vraiment ce que j’écris ?

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L’un d’entre vous me demande – en privé – si je pense vraiment ce que j’écris dans mes billets, et la même question transparaît ici et là dans vos commentaires. Vous vous demandez en d’autres termes si je ne me fais pas souvent l’avocat du diable.

J’ai choisi d’afficher vos commentaires et je m’y tiens, malgré un filtrage des propos injurieux que j’ai dû introduire (comme vous avez pu le constater, je suis plus tolérant à l’égard des insultes qui me sont adressées qu’à l’égard de celles que vous vous adressez les uns aux autres). Afficher vos commentaires pour les ignorer serait condescendant et hypocrite. Les prendre tous au sérieux serait excessif et provoquerait la consternation de la plupart d’entre vous : ceux qui tiennent pour acquis que la conversation doit présenter un niveau de qualité minimal.

Alors comme je l’ai déjà dit, j’utilise égoïstement vos réactions pour apprendre, et de manière plus altruiste, je vous fais partager le résultat pour tirer le parti maximum de cette nouvelle opportunité apparue avec l’Internet de constituer, selon l’expression que nous avons déjà utilisée à plusieurs reprises, un « cerveau collectif ».

Cela fait-il de moi l’avocat du diable ? Non au sens où je ne dis jamais le contraire de ce que je pense. Ce n’est pas mon intérêt d’ailleurs puisque ce que j’écris à votre intention est public et peut être cité en-dehors de nos discussions comme représentant mon point de vue. Mais cependant oui au sens où je prends au sérieux mon rôle de catalyseur, ce qui m’encourage parfois à présenter la position à laquelle je souscris personnellement comme moins certaine que je ne le pense, ou à l’inverse, comme plus sûre que je n’en suis convaincu. C’est là la manière pratique que j’ai découverte de maximiser votre apport. Ce faisant, j’exige beaucoup de vous je le sais, et j’en vois certains se décourager quelquefois ou, relevant le défi, se retrouver accablés d’épuisement. Mais ils reviennent à la charge, et j’y lis la confirmation de mon propre sentiment : qu’ils pensent comme moi que le jeu en vaut véritablement la chandelle.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Marianne, samedi 29 novembre

Entretien croisé Jean-Luc Gréau / Paul Jorion

Les mêmes questions nous sont posées – nous ignorons ce que l’autre dira.

Apparemment c’est aujourd’hui.

Le texte original de l’entretien

Questions à Jean-Luc Gréau et Paul Jorion

1/ On parle d’un futur « Bretton Woods ». Est-ce imaginable dans l’état actuel de la mondialisation en expansion.

Oui. Mais il faut impliquer tout le monde. Ou au moins que quelqu’un parle au nom des plus petits sans quoi ils seront obligés un fois de plus d’être les dindons de la farce, à savoir que les plus gros prennent des décisions qui les arrangent eux, sur le dos des plus petits dont les ressources sont alors drainées inexorablement. Il faut inventer une approche qui les protègent. mieux encore, que si un certain déséquilibre ne puisse être évité, qu’il joue en leur faveur – ce ne serait qu’un juste retour des choses après plusieurs siècles de colonialisme et un demi-siècle de néo-colonialisme.

Toute initiative qui remet les choses à plat six-cinq ans plus tard au plus haut niveau mondial est bonne en soi. Même si les Américains tirent les marrons du feu en ce moment, pour ce qui touche au dollar, leur responsabilité dans la crise qui secoue le monde actuellement les oblige à davantage d’humilité qu’en 1944 quand le monde entier sauf eux était à genoux.

2/ Ne faut-il pas en priorité maîtriser les marchés, diminuer leur poids et diminuer le surprélèvement qu’ils opèrent sur l’économie dite réelle ? Comment faire ?

La finance s’était hypertrophiée au sein de l’économie au cours des derniers cinquante ans. En raison du fait que chaque devise est utilisée au sein de son univers pour tous les usages possibles, son utilisation dans les paris sur les variations de prix, créée par l’invention des produits financiers dérivés, a pu prendre une taille grotesque, minimisant à côté d’elle l’utilisation pour les activités économiques productives : celles qui créent réellement de la richesse. Ce poids elle est en train de le perdre à vive allure que l’on veuille ou non : les grands coups de balanciers des marchés font des victimes tous les jours et sur les marchés qui ne sont pas « à somme nulle » comme le bourse, l’argent qui se perd est perdu pour de bon. Il faudra simplement empêcher qu’une fois toutes les bulles des cinquante dernières années crevées, on ne permette à de nouvelles de se créer.

Je propose depuis quelques temps : « Les paris sur l’évolution de prix sont interdits ». On me dit, c’est impossible, la réduction de taille d’activité financière aurait des conséquences terribles pour l’économie. La réduction de cette taille est en train de s’accomplir sous nos yeux. Si l’on craint l’impact de la mesure que je préconise, qu’on attende encore un peu et qu’on ne l’impose qu’une fois que le navire repose sur le fond. Le risque de réduction aura disparu puisqu’elle aura pleinement eu lieu par le mouvement naturel de sa chute libre actuelle. On interdira alors les paris sur l’évolution des prix et la finance repartira au sein de ce nouveau cadre redessiné à un niveau que seules les richesses réelles déterminent, sur la base d’un rapport désormais beaucoup plus sain entre finance et économie réelle

3/Une gouvernance économique est-elle au moins envisageable pour éviter la fluctuation des grandes monnaies ?

Le problème des devises en ce moment, c’est qu’elles tombent toutes en raison de la récession mondiale qui les engouffre. Les tensions entre elles sont simplement dues au fait que certaines tombent plus vite que d’autres. Chaque zone monétaire a ses propres problèmes liées aux économies qui utilisent ces devises, et qu’elle essaie de régler avec le vieux tromblon de la manipulation des taux à court terme. Il faudrait reléguer cette arme là où elle a sa place : au musée des antiquités. Il faut protéger les économies, et ce ne pourra pas être fait sans nouvelle donne dans la redistribution du surplus : rétablir la place des salaires puisque c’est le travail humain qui jusqu’à nouvel ordre crée la richesses.

Certains proposent de permettre aux zones monétaires de contrôler la circulation des capitaux entre elles, ce n’est pas une solution à long terme, puisqu’il faut au contraire aller vers un ordre monétaire mondial. D’autre part le problème que posait la circulation des capitaux était essentiellement un problème d’avant-crise : il s’est d’une certaine manière réglé de lui-même en mourant d’indigestion.

4/ Ne faut-il pas aussi un nouveau New Deal ? Mais aujourd’hui ne s’agit-il pas d’un nouveau contrat social pour un partage équitable entre le capital et le travail. Et quels en seraient les contours ?

Il faut ôter aux banques centrales le pouvoir de manipuler les taux courts : il s’agit d’une simple arme de guerre contre les salariés. A force de l’avoir employée il ne reste plus assez de ressources à ceux-ci pour acheter les produits qu’on les encourage artificiellement à consommer pour que la machine productive continue de tourner. La logique qui sous-tend le système tout entier est absurde et il faut la remettre à plat. Le fait que l’on ait suppléé à des salaires en voie de disparition, en raison de l’avidité croissante des investisseurs et dirigeants d’entreprises, par du crédit à la consommation a conduit l’ensemble des ménages à vivre en régime de cavalerie. Quand la pyramide s’est écroulée, le système est entré dans la spirale d’autodestruction que nous observons en ce moment.

5/ La moralisation ou la refondation du capitalisme est-ce un maquillage de l’indigence de la réflexion sur l’état réel de l’économie ? Le mesures actuelles sont elles encore selon vous prisonnières du modèle néo-libéral ?

Le capitalisme sous sa forme actuelle n’est pas moralisable : le système financier fondé sur le pari sur l’évolution des prix est ancré dans le conflit d’intérêts. il offre une telle prime à la fraude que le fonctionnement normal du système est un mode où chacun triche partout où l’occasion lui en est donnée, du délit d’initié à la comptabilité « créative » en passant par l’anti-datage des stock options. Le fonctionnement des salles de marché des établissements financiers repose entièrement sur le délit d’initié que constitue la connaissance des ordres des clients et l’exploitation faite pour son propre profit de cette information « confidentielle » aux yeux du monde, mais nullement pour soi.

L’interdiction des paris sur l’évolution des prix introduira une moralisation immédiate des pratiques en éliminant la prime à la fraude.

L’appel à la moralisation est en effet un substitut aux authentiques remèdes. Ceci dit, la science économique du demi-siècle passé, en n’ayant produit aucun savoir qui pourrait être d’application dans la crise, ne facilite certainement pas les choses : les idées font défaut quant à ce que pourraient être les remèdes.

6/ Peut-on faire confiance à un personnel politique qui a jusqu’à présent accompagné, voire favorisé l’expansion des marchés financiers ?

D’abord, nous n’avons pas tellement le choix : nous ne pouvons pas leur faire confiance mais ils savent aussi qu’ils sont sous étroite surveillance. Tout dépend d’une seule chose : sont-ils de simples marionnettes entre les mains des pouvoirs d’argent ou sont-ils autonomes, au sens de capables de prendre de réelles initiatives en réponse aux pressions qui montent de la base, à savoir du peuple qui les a élus ? Une certaine festivité au soir de l’élection présidentielle suggère que la première hypothèse est correcte, d’autres initiatives semblent indiquer un authentique sens de l’État : le souci de s’identifier à la cause commune et de bénéficier de l’aura qui en découle. Mais baste, dans une situation de péril et d’urgence telle celle que nous traversons aujourd’hui, qu’importe la sincérité ! Comme dit un vieux proverbe chinois : « Qu’importe le couleur du chat s’il attrape les souris ! »

7/ Quels sont selon vous les meilleurs arguments qui pourraient aider à se débarrasser de la vulgate néo-libérale ? Et quelles sont les forces politiques selon vous capables de mettre en œuvre ce projet en France et au sein de l’Union Européenne ?

Le meilleur argument en faveur de le vulgate néo-libérale était celui de l’efficacité des marchés laissés à eux-mêmes et la capacité de capitalisme à s’autoréguler. Espérons que la virulence de la crise actuelle a permis qu’aux yeux du public ces crédos ont rejoint une fois pour toutes leur destination naturelle : six pieds sous terre.

Ces forces politiques n’existent pas aujourd’hui : la droite s’est engagée tout entière aux côtés du système qui s’écroule sous nos yeux par pans entiers. La gauche est tétanisée depuis la chute du mur de Berlin. Elle a été incapable en vingt ans de proposer le moindre projet de société alternatif. Les verts mettent l’accent sur des points essentiels mais là aussi aucun réel projet, sinon des utopies à ce point indigestes que l’espèce humaine ne pourrait que les recracher.

Les seules forces politiques susceptibles de forcer le pouvoir dans la voie des changements nécessaires doivent émaner aujourd’hui de la base, dans l’ignorance absolue des clivages politiques traditionnels, elles sont fondées sur l’urgence qui accompagne le sentiment que l’espèce est menacée dans son existence. Un sentiment de cette nature peut être à la source de toutes les dérives. Il faut que les politiques se réveillent et se rallient à ce mouvement de base, pour mettre leur expérience de la chose politique au service de la canalisation de cette colère dans le cadre de la démocratie.

8/ Hors la mise à pied de Monsieur Barroso quelles sont selon vous le mesures les plus urgentes à prendre ?

La crise a pris une telle ampleur que le personnalité des individus n’importe plus : les forces qui nous emportent sont collectives.

Il faut donner à l’information le temps de circuler. La tentation existe pour sauver ce qui peut encore l’être d’introduire de l’opacité : on l’a vu récemment, permettre aux entreprises de valoriser leurs avoirs à leur guise au lieu de s’en référer au prix du marché parce que celui-ci est si bas qu’il suggère que l’insolvabilité est universelle. Il vaudrait beaucoup mieux rendre le temps au temps, en gelant provisoirement les marchés à l’aide de moratoires et de suspensions de cotation. Cela donnerait à chacun l’occasion de reprendre ses esprits. Cela permettrait aussi de donner l’occasion à certains secteurs du système financier condamnés de mourir de leur belle mort, en s’abstenant de les ressusciter à la fin de la période de gel.

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Claude Lévi-Strauss, penseur

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Claude Lévi-Strauss a aujourd’hui cent ans. J’ai assisté à ses cours au Collège de France de 1969 à 1971. J’ai été admis à son séminaire en 1970-1971. Lorsque je me suis présenté à la première séance de la saison 1971-1972, j’ai appris que mon nom ne figurait pas sur la liste de l’année nouvelle. Il faut dire que j’avais été bien impertinent et les preuves sont là : un film où vous verriez un jeune homme de vingt-quatre ans très sûr de lui, foulard au cou, interrompant avec impatience les errances de certains de ses aînés. Bah ! Lévi-Strauss n’était pas si respectueux lui-même : il avait l’art consommé d’écouter l’un de ses invités s’embrouiller dans ses explications et puis quand celui-ci était parvenu en bout de course, de lui demander : « Est-ce que vous avez voulu dire XY ? », et de restituer à l’intention du malheureux abasourdi ce qu’il tentait vainement depuis plus de dix ans de formuler clairement. Zap ! le rayon de la mort de l’intelligence absolue ! réduisant instantanément l’innocente victime en un monticule de cendres ! Comme chez Lacan, mais sans l’ironie qu’on trouvait chez celui-ci, l’auto-ironie surtout : le fin message que le scepticisme demeure l’horizon nécessaire et que nul ne peut se prendre complètement au sérieux. L’intelligence chez Lévi-Strauss est une chose au contraire éminemment sérieuse sur laquelle on ne transige pas : l’intelligence est en marche, silence dans les rangs !

Lacan et moi, nous nous sommes parlés quelques fois, et ce fut un jour assez tendu mais en une autre occasion, ce fut avec force clins d’œil. Mes conversations avec Lévi-Strauss furent toujours une toute autre affaire : comme deux joueurs de go, et comme si l’avenir du monde en dépendait. J’avais perdu en 1984 mon poste de jeune professeur à Cambridge. En 1990, j’avais derrière moi six ans de vains efforts pour retrouver un autre emploi dans ma branche et quand Jean-François Casanova m’offrit de travailler avec lui à la Banque de l’Union Européenne je lui en fus extrêmement reconnaissant. Il restait cependant une formalité à accomplir : informer Lévi-Strauss de ma défection et obtenir son aval. J’ignore si la chose lui paraissait pertinente ou non mais mon sentiment personnel était celui d’une trahison vis–à–vis de ma discipline et il comprit en tout cas parfaitement le sens de ma démarche. Nous eûmes à cette occasion notre plus longue conversation. Nous avons parlé de mathématiques et de physique essentiellement et je connus une fois de plus cet émerveillement qui m’avait transporté durant ses cours et ses séminaires : écouter avec recueillement le plus mathématicien des non-mathématiciens, l’homme qui répéta durant des dizaines d’années qu’il n’entendait rien aux mathématiques mais dont la moindre réflexion est d’une rigueur et d’une structure purement algébrique !

J’ai terminé il y a une dizaine de jours la rédaction de Comment la vérité et la réalité furent inventées. Ce n’est ni un ouvrage lévi-straussien, ni non plus foucaldien. Je l’ai néanmoins conçu comme se situant au point de rencontre de La pensée sauvage et de Les mots et les choses. Il est trop tard malheureusement pour que Foucault en soit informé mais heureusement encore temps, du moins je l’espère, pour que Claude Lévi-Strauss ait connaissance de l’existence d’un tel hommage infiniment respectueux.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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De l’art de situer les scandales au bon endroit

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le problème essentiel avec « ex nihilo », c’est qu’il intervient dans l’expression « le scandale de la création monétaire ex nihilo ». Ceux qui évoquent l’« ex nihilo » ne l’invoquent jamais que pour rappeler le scandale qu’il constituerait.

Quand Paul Grignon utilise deux fois la notion de réserve fractionnaire dans des sens différents pour montrer que le capital d’un banquier lui permet de toucher des intérêts sur une somme 90 fois plus élevée, il y a scandale. Quand on lui montre qu’il se trompe dans son propre calcul et que le nombre qu’il cherche est 81, le scandale est un peu plus petit. Quand on souligne à son intention que la première partie de son raisonnement repose sur sa mécompréhension de la notion de réserve fractionnaire et que la seule multiplication que celle-ci génère dans son calcul est par un facteur de 8,1 , le scandale a cette fois diminué de taille de manière significative. Quand on attire ensuite son attention sur le fait que sa « création ex nihilo » est une opération comptable enregistrant l’existence d’une dette, liée à une présentation particulière, celle du système « à double entrée », accompagnée d’un vrai transfert d’argent (reçu par le vendeur de la maison, par exemple) qui sera suivie d’une opération comptable en sens inverse de « destruction ex quelque chose », quand l’argent vrai sera remboursé, on est en droit de lui demander : « Où est le scandale ? Dans les intérêts qui seront versés sur la vraie somme d’argent qui a vraiment été prêtée ? ». Parce que je ne suis pas prêt à lire un scandale dans son multiplicateur par 90 qui est une suite d’erreurs de calculs. S’il dit « Oui, c’est dans le fait qu’il faille verser des intérêts », je lui réponds : « Très bien, parlons-en ! ». On en est là !

Si « ex nihilo » était invoqué tout seul, sans scandale à la clé, j’aurais autre chose à répondre : vous envisagez la monnaie comme un système clos et quand elle augmente vous criez au miracle, or, c’est un système ouvert : nous faisons des paris sur l’avenir, nous avançons de l’argent à celui qui va créer de la richesse et nous lui réclamons une partie de celle-ci que nous appelons intérêts ou dividendes (en sus du remboursement) comme dédommagement du temps qui a passé (durant lequel notre argent aurait pu créer d’autres richesses), du risque que nous avons pris en lui faisant confiance et parce que c’est après tout grâce à notre argent que cet accroissement de richesse a pu avoir lieu.

Si je prête de l’argent à quelqu’un parce que son salaire n’est pas suffisant pour nourrir sa famille et que je lui réclame des intérêts, je ferais peut–être mieux de m’abstenir et à tout prendre, cet argent, il vaudrait bien mieux que je le lui donne, puisqu’il est clair que moi je peux m’en passer. Mais le vrai scandale bien entendu c’est que nous vivons dans un monde où il y a des gens qui n’ont pas à bouffer et que ça ne nous empêche pas de dormir. Le jour où ça nous empêchera de dormir, nous serons prêts à situer les scandales là où ils existent.

PS : Oui, il y a des banques qui fraudent, il y a des rémunérations injustifiées dans le monde de la finance, etc. Vous en trouverez de nombreuses illustrations dans mes livres. Ce dont je parle aujourd’hui, c’est de scandales, pas d’escroqueries à la petite semaine.

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Notre débat sur la monnaie : et si c’était à refaire ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les experts reconnus vous diront qu’engager le dialogue avec les « amateurs éclairés » qui tentent de poser un œil critique sur leur discipline, est non seulement une perte de temps mais peut se révéler aussi une expérience dangereuse pour vous puisque votre nom se retrouve in fine associé aux thèses hétérodoxes dont vous avez accepté de débattre avec eux.

La discussion que nous avons engagée sur « la création monétaire » pourrait sembler leur donner raison. Arrivé au bout du parcours, j’ai trouvé beaucoup d’erreurs de raisonnement et parfois pire : quelques falsifications intentionnelles. La position où je me retrouve à l’arrivée est celle que j’avais au départ : celle des « experts » reconnus de la question, celle qu’exprime la théorie financière dominante telle qu’on la trouve exprimée dans les livres de référence de ma profession d’ingénieur financier.

Ai-je des regrets ? Non, et ceci pour plusieurs raisons. La première est que j’aurais pu continuer d’entretenir un doute : ma connaissance était-elle un véritable savoir ou bien l’aboutissement d’un endoctrinement ? Vous m’avez obligé de refaire le raisonnement entièrement, du début à la fin, et j’en ai éprouvé chacune des étapes au test de vos multiples objections. La deuxième, est mon intérêt en soi pour le fonctionnement de l’explication, je lui consacre mon livre à paraître et l’anthropologie des savoirs est celle à laquelle je m’identifie complètement. La troisième raison, est la découverte que j’ai faite à cette occasion du mécanisme de la manipulation de l’opinion par la désinformation. L’exemple est excellent : l’argent – un sujet qui nous touche tous de près ou de loin ; l’argent – un moyen que nous utilisons tous les jours sans que cela nous pose de problèmes ; les banques – qui nous prennent cet argent sous des prétextes multiples ; la monnaie – qui repose sur une « multiplication des pains » : la magie des « réserves fractionnaires » ; soit, au total, une combinaison fatale de mystère et de ressentiment qui nous fait suspecter l’existence d’un « scandale » et nous encourage à relâcher les principes que nous appliquons habituellement au raisonnement. J’ai pu constater ici que les « amateurs éclairés » ne prêtent pas suffisamment attention au fait qu’un maillon vicié dans le raisonnement (faux par naïveté ou par rouerie) l’invalide entièrement ; en ignorant cela ils tendent aux « experts » qu’ils critiquent les verges pour les battre.

Referais-je l’expérience ? Oui, parce que je reste convaincu qu’il existe des cas où les « amateurs éclairés » y voient en effet plus clair que les experts d’un savoir qui s’est fossilisé au fil des années. Oui, parce que je reste fasciné par le processus de la découverte : j’ai accepté autrefois un débat sur les OVNI, où j’ai découvert de la mauvaise foi dans les deux camps, j’ai ensuite accepté ici-même un débat sur 9/11 qui m’a permis de découvrir comment la morgue des experts les empêche de communiquer les résultats pourtant justes auxquels ils parviennent. Avis simplement à ceux qui ont quelque chose à vendre, de brun ou de noir : je ne vous tolérerai pas davantage.

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L’illusion des banques qui créent l’argent, par Boris Ascrizzi

Il arrive que, comme aujourd’hui, j’aie envie de mettre davantage en relief une contribution à l’un de nos débats. Bien entendu, cela ne dévalorise en rien les autres.

Il y a quinze jours, Boris Ascrizzi a pris l’initiative de m’écrire pour me dire qu’il lisait « Tout notre débat sur la monnaie », qu’il restait des incertitudes sur la question de la création monétaire et qu’il voulait les résoudre. C’est ce qu’il a fait au cours de plusieurs échanges. Je me suis contenté de le regarder penser. Boris n’est pas plus économiste que moi mais la question qu’il s’agissait de résoudre ne requiert pas ce type d’expertise : il suffit de combiner les faits et la logique pour parvenir au bon résultat.

Il a affiché ce qui suit tout à l’heure en commentaire. Je lui ai proposé la reproduction en billet, ce qu’il a accepté. Je lui ai offert pseudo ou identité réelle, j’ai suivi son choix.

Le problème avec « l’illusion des banques qui créent l’argent » et de ses arguments imbriqués, c’est qu’il est impossible de débattre de l’expression « les crédits font les dépôts » sans se voir opposer l’argument des « réserves fractionnaires » dont il sera impossible de débattre sans se voir opposer le terme « ex nihilo » cité par Allais, puis le phénomène de la « panique bancaire ». Le débat tourne autour du pot comme une théorie qui ne veut être contredite.

Si, comme je le pense, le postulat mathématique est faux, les citations sorties de leur contexte, les expressions populaires prises au premier degré, alors j’y vois des préjugés. En débattant du signifié, on en oublie le signifiant, or « le concept de chien n’aboie pas ».

@ Armand

Dans le billet sur la vidéo de Paul Grignon, vous dites :

Ce calcul ne me semble pas correct ; il suppose que « les dépôts font les prêts », c’est-à-dire que le banquier re-prête, en partie au moins, ce que ses clients lui déposent. Et ce, de façon récursive. Or c’est le contraire : « les prêts font les dépôts »

Mais « Les dépôts font les crédits » est une expression. Dans ce cahier de Travaux Pratiques pour élèves de 1ere, fiche 8 Les exercices 1.1 a et b enseignent distinctement les deux expressions, deux processus « comptables ». On pourrait dire « les passifs font les actifs », « les actifs font les passifs » ; un œuf de poule donnera naissance à une poule qui pondra des œufs. Pourquoi affirmer telle une vérité « c’est le contraire : les crédits font les dépôts » ! Les œufs font les poules mais les poules ne font pas d’oeufs ?

@ Xa

Les 1.111,12$ sont les « réserves fractionnaires » mais pour prêter 10.000$, il faut 10.000$. Paul dit : Les 10.000$ peuvent être empruntés auprès de la Banque centrale ou auprès des déposants. J’ajouterai auprès du marché interbancaire à court terme c’est-à-dire auprès des autres banques (sans collatéral contrairement au cas d’un emprunt auprès de la Banque centrale). Les 10.000$ mettront en circulation par dépôts-crédits successifs 90.000$. Le « multiplicateur » que Paul explique à l’aide d’une grille en commentaire dans ce billet. Cependant là non plus pas de « scandale » car il y a conservation des quantités.

Mon fils dépose 10 ballons dans son placard. Sa sœur emprunte 9 ballons qu’elle remplace par 9 morceaux de papier sur lesquels elle écrit « je remplace le ballon dans cinq minutes ». Puis ma fille dépose les 9 ballons dans son placard. J’arrive à mon tour et lui emprunte 8 ballons que je remplace par des bouts de papiers.

Non, à ce moment là il n’y a pas 27 ballons dans mon appartement. Il n’y a toujours que 10 ballons et 17 ballons « scripturaux » ont été « créés » mais pas ex nihilo. Oui, en cas de panique dans l’appartement, mes enfants ne trouveront qu’1 ballon chacun dans leur placard et je serai sûrement désigné comme responsable. Mais si au bout de cinq minutes ma fille replace 1 ballon et échange ses bouts de papier par les miens, lorsqu’à mon tour je replacerai mes 8 ballons tout sera revenu à la normale. Les dettes auront été détruites.

– La « monnaie scripturale » ou monnaie « qui passe de compte en compte au lieu de circuler de la main à la main », selon Maurice Ansiaux qui invente le terme en 1912, est une « monnaie de compte » : des créances-dettes qui s’annulent.

– Oui la « panique bancaire » est un fait réel qui ne peut être nié. Mais remettons les « réserves fractionnaires » dans leur contexte : la loi des grands nombres, un calcul statistique de probabilités. Or les paniques bancaires ne doivent rien au hasard, elles sont des événements humains légitimes.

Ainsi « la panique bancaire » n’est pas un argument qui prouve le caractère « ex nihilo » mais son utilisation dans le débat prouve que les partisans de la « création » ont une vision « exogène » de la « monnaie scripturale » comme le dit justement Fred L. Ils la « considèrent » (comme dans la citation de Allais) comme de l’argent et non comme une réserve de valeur. Ceci parce que l’on peut payer de manière « scripturale ». Pas touche au grisbi que je viens de déposer en « monnaie de compte », c’est ma propriété ! Le système bancaire ne peut plus être perçu comme une machine à déthésauriser « l’argent qui dort » (déposé en compte et qui n’est pas utilisé tout de suite comme moyen de transaction) : une « monnaie endogène » qui circule vite, c’est un coffre fort troué tenu par des banquiers faiseurs de « fausses promesses ». Et l’on répond par les agrégats des « masses monétaires ». Mais il faut croire au Père Noël pour voir un scandale dans le fait qu’il n’existe pas.

De ce que j’ai lu des partisans de « l’illusion des banques qui créent l’argent », ils préconisent le retour à l’étalon-or (voir au bimétallisme) telle la Currency School dont les héritiers naturels sont les monétaristes, Milton Friedman. Et l’encyclopédie Universalis nous dit « Depuis au moins un siècle, les auteurs reconnaissent que les banques de dépôt sont, elles aussi, créatrices de monnaie. », un argument qui revient souvent comme une preuve du bien-fondé de la « création ex nihilo ». Mais j’y vois surtout un constat : « Depuis un siècle » des économistes débattent. Pros contre antis étalon-or puis Keynes versus Friedman. Les libéraux ont gagné, « les banques créent l’argent ». Et « l’intérêt constitue la rétribution de l’investisseur pour l’inconvénient de s’être temporairement départi de son capital » touche pas à mon grisbi te dis-je ! Et l’on peut croire que les Banques centrales triomphent de l’inflation en augmentant leur taux directeur.

Comment peut-on reprocher à Greenspan d’avoir cru à des chimères, au plan Paulson de sauver les banquiers plutôt que les banques, au G20 de se féliciter de ne rien remettre en cause, à la croissance d’être vaine, au développement d’être durable, quand on colonise soi même son imaginaire de « l’illusion des banques qui créent l’argent » ?

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Le poulet

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Je ne sais pas si Mr. Obama s’en rend compte mais il va hériter d’une Amérique en ruines. Il a été élu au début du mois président d’un pays qui faisait encore relativement bonne figure mais durant les 77 jours qui séparent son élection de son inauguration, l’administration sortante joue ses dernières cartouches et le spectacle n’est pas beau à voir.

On pouvait encore supposer à l’arrière-plan du sauvetage de Bear Stearns, un plan, ou derrière le lâchage de Lehman Brothers, une stratégie. La navigation à vue dans le cas d’AIG, avec moult changements de cap suivis de machine-arrière toute ! a cassé l’illusion. Si l’on espérait encore un sursaut, la formule inventée hier pour sauver Citigroup devrait dissiper toute méprise : le poulet court toujours mais il a perdu la tête depuis beaucoup plus longtemps qu’on ne l’imagine.

Vingt milliards de dollars de recapitalisation – qui viennent rejoindre dans le puits sans fond les 25 avancés le mois dernier, et 306 de plus offerts par l’union sacrée de la Fed, du Trésor et de la FDIC (*) en garantie de produits toxiques gracieusement mis en gage : Asset–Backed Securities (ABS), Collateralized–Debt Obligations (CDO), prêts hypothécaires commerciaux, dettes d’entreprises, etc. et qui ne valent plus tripette. En échange de quoi ? de warrants qui permettront de nationaliser un jour, si l’envie leur en prend : pour permettre au contribuable américain de ramasser la nouvelle ardoise une fois les 326 milliards épuisés.

La bourse de New York pousse un ouf de soulagement : + 2,7 % ! Elle se réjouit de voir que le poulet court toujours. On pensera à sa tête l’année prochaine. Bonne année Mr. Obama !

––––——
(*) La Federal Deposit Insurance Corporation est un organisme fédéral américain qui garantit les dépôts bancaires à hauteur de 100 000 dollars pour les comptes ordinaires et 250 000 pour les comptes-retraites. C’est elle aussi qui dirige aujourd’hui les banques en redressement judiciaire.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Les commentateurs

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Un blog est un microcosme, un monde en réduction, et en observant son comportement, j’apprends. Je vois comment cela fonctionne. Parfois je suis surpris, je suis pris à contrepied et il faut que je rectifie le tir : j’ai été naïf, je suis comme Mr. Greenspan : j’ai cru à l’auto-régulation, et elle n’a pas eu lieu. Alors il faut changer les règles, à contrecœur. Parfois, vous avez dû le voir, je reviens en arrière, je dérégule, je me dis « C’était peut–être un accident, ré-essayons ! »

J’ai appris maintenant que parmi les commentateurs, il y en a de deux types : ceux qui sont là pour apprendre et les prosélytes. Ce qui les distingue, c’est ceci : pour les premiers, le fait d’être sur votre blog compte, ils savent où ils sont. Ça ne veut pas dire qu’ils soient d’accord avec vous : je découvre parfois au coin d’un commentaire qu’ils se situent probablement à l’autre bout de l’éventail politique que moi, mais ce sont ceux qui disent : « Sur le blog de Loïc Abadie on dit ceci, sur le vôtre, on dit cela ». Pour les seconds, le fait d’être sur un blog ou sur un autre leur est parfaitement indifférent : ce que vous avez à dire, ils s’en fichent comme d’une guigne, ils ne sont pas là pour apprendre mais pour vous apprendre à vous, soit ce qu’eux pensent personnellement – ils vous rappellent à l’ordre : l’expert ce n’est pas vous : c’est eux – soit ce que le véritable expert sur la question pense, et ils diffusent sa bonne parole sur l’ensemble de la toile, ou du moins partout où on les tolère. Leur religion est faite et elle s’est faite ailleurs, et ce n’est pas la vôtre, tenez le vous pour dit !

Les prosélytes me posent problème. D’une part parce qu’ils écoeurent ceux qui sont là pour apprendre et d’autre part, parce qu’ils ne jouent pas le jeu du dialogue, ils le feignent quelquefois mais pour des raisons purement tactiques, pour qu’on ne les vire pas immédiatement.

La solution que j’ai choisie, vous l’avez vue, c’est celle du maître d’école, je donne trois avertissements et si j’ai le sentiment de ne pas être entendu, je sévis. Ce n’est pas idéal mais je ne vois pas d’autre approche possible sinon d’interdire tous les commentaires – ce qui me semblerait jeter le bébé avec l’eau du bain. Je sais : trois avertissements, cela paraît énorme à ceux dont la patience s’use plus vite que la mienne et qui me tanceront parfois : « Votre abnégation vous honore – vis-à-vis de certaines personnes s’entend. Moi je renonce et, d’une manière plus générale, je me sens de moins en moins à l’aise ici ». Mais pensez à ce prosélyte – il n’y en aura peut–être qu’un seul – que je ramènerai un jour dans la voie de la raison : dans l’écoute de l’autre ! Ceci ne justifie-t-il pas à soi tout seul notre patience ? C’est que, moi aussi, je suis un missionnaire ! – à la façon de Socrate bien entendu.

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« Ex nihilo » : un dernier mot

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les derniers échanges, à la une, ici sur le blog, et en coulisses, par courriels interposés, m’ont fait comprendre dans quelle rage profonde la crise actuelle fait plonger certains d’entre vous, rage entretenue par la frustration de voir le monde politique, prisonnier de ses querelles de personnes, se désintéresser pratiquement complètement de la question.

Votre indignation est telle que certains d’entre vous excusent des faits que je révèle ici pour les dénoncer : dans le meilleur des cas, des raccourcis dans la recherche de la vérité et, dans le pire des cas, des falsifications délibérées. La justesse de la « cause » justifierait des escroqueries intellectuelles dues à l’incompétence, à la rouerie, voire aux deux combinées, du moment qu’elles fassent avancer la « cause » dans la bonne direction.

A ceux-là je réponds : « ¡No pasarán! » Pas de compromis possible : pas de raccourcis dans la recherche de la vérité, la maison ne vend pas de ce produit ! Je ne me retrouve pas seul et cela me réconforte. La journée d’hier m’a donné l’occasion d’échanger pour la première fois des messages avec Loïc Abadie. Je savais que nos analyses en général se rejoignent, je savais aussi que nos raisons souvent divergent, mais sur ce point-là en particulier, je sais maintenant que nos points de vue sont absolument identiques, et que nous pouvons compter l’un sur l’autre pour coordonner nos efforts. Nous y veillerons !

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L’Université française

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Alain Caillé, du Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales (MAUSS), me fait parvenir un projet de texte consacré à l’avenir de l’université française. Je lui réponds ceci :

Alain,

« Pour un cercle des professeurs et des chercheurs disparus (ou en voie de disparition) » n’est malheureusement pas mobilisateur. Il évoque – j’imagine délibérément – Fahrenheit 451 où chaque résistant apprend un livre par cœur, pour que celui-ci survive. Cela fait longtemps que je ne fréquente plus l’université mais je ne pense pas qu’on en soit arrivé là.

Il manque à ton texte un foyer positif qui puisse concentrer les enthousiasmes sur une cause bien précise. « Savoir désintéressé » ne fait pas l’affaire. D’abord, comme tu le dis, il rappelle « désintérêt », ensuite il évoque un reste dont le contenu ne peut se définir que négativement, en extériorité de la chose.

Il faut envisager l’avenir dans une toute autre perspective : cette université anglo-saxonne, riche, globale, envahissante, dont tu évoques le spectre n’est plus : elle s’effondre en ce moment comme le savoir technocratique qu’elle dispensait. Elle fonctionnait comme Enron à un certain niveau dispendieux, adossée à des fondations opérant comme des hedge funds : il n’en reste aujourd’hui que les cendres. Les étudiants devaient emprunter des sommes astronomiques pour assister à leurs cours, qu’ils remboursaient sur des dizaines d’années : le montant des inscriptions continue de grimper mais les prêts-étudiants ont rejoint les subprimes au cimetière des mauvaises idées : ils sont morts. Ce monde tout entier est à l’agonie et c’est lui le contexte au sein duquel l’université française doit se repenser.

La France a eu la chance de se convertir à l’ultra-libéralisme en traînant la patte : les prêts immobiliers pour smicards étaient dans les cartons mais on n’aura heureusement pas eu l’occasion de les déballer. Même chose pour l’université : les meilleurs étudiants du monde vont débarquer et ils apprendront le français. C’est à ce nouveau contexte-là qu’il faut se préparer : c’est à un message qui s’adresse à eux qu’il faut s’atteler car il est essentiel que quand ils arrivent ils n’aient pas le sentiment qu’ils sont là parce qu’il n’y avait nulle part ailleurs où aller : il faut les rendre heureux ! Parle leur de Rabelais, de Ronsard, de Descartes et de Pascal, de Montaigne et de Montesquieu, de Fermat, de Voltaire et de Victor Hugo, de Durkheim, Sartre, Foucault et Lévi-Strauss et ils voudront qu’on leur parle aussi d’Eschyle, de Platon et d’Aristote, de Shakespeare et de Lao-Tseu ! Et le savoir « désintéressé » s’épanouira comme mille fleurs !

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Le vrai débat sur la monnaie peut commencer

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Merci pour vos réponses à Création monétaire, l’illustration de Paul Grignon. J’ai lu vos commentaires et j’ai suivi les liens et la conclusion en est claire : mes deux correspondants avaient raison d’attirer mon attention sur le raisonnement de Paul Grignon car il est faux. Son erreur repose sur un malentendu initial quant à la signification de « réserves fractionnaires » qui lui fait transformer un capital 1.111,12 $ mis en réserve auprès de la banque centrale en un crédit de 10.000 $, suivi d’un deuxième calcul, cette fois-ci fondé sur une interprétation correcte des « réserves fractionnaires », mais débouchant sur un chiffre erroné : 100.000 $ au lieu de 90.000 $.

Les banques commerciales peuvent emprunter auprès de la banque centrale et elles peuvent prêter à partir des dépôts de leurs clients à condition de maintenir des « réserves fractionnaires » sur ces dépôts. Ceci a un effet multiplicateur dû à la vitesse de circulation et pose en effet un problème si tous décident de retirer simultanément leur argent (panique bancaire). Mais tout ceci n’a rien d’inquiétant puisqu’il s’agit simplement – comme je l’expliquais dans un de mes billets (17 février 08) de ce qui distingue un organisme de crédit comme une banque, d’un simple coffre-fort.

Je ne peux manquer de m’étonner bien entendu du nombre de personnes – y compris des experts ayant pignon sur rue – commettant la même erreur que Grignon ou des erreurs apparentées mais je m’abstiendrai bien de trancher sur la question : naïveté ou malveillance ?

La boucle est donc bouclée. Je viens de relire mon premier billet sur la monnaie (7 février 08) : Le scandale des banques qui « créent » de l’argent et je pourrais le citer in extenso sans y changer une virgule. Il commençait, je vous le rappelle ainsi :

Comme on le sait lorsque l’on lit ici mes billets, je ne me prive pas de critiquer la finance quand cela me semble justifié. Cela ne signifie pas pour autant que je souscrive à toute critique exprimée vis–à–vis du système financier. Je lis de plus en plus souvent par exemple, que « les banques commerciales créent de l’argent », et qu’il y aurait là un scandale à dénoncer. Or, cette proposition est fausse : les banques commerciales ne créent pas d’argent.

Pour une bonne synthèse de ma position, je peux vous renvoyer à l’un de mes billets intermédiaires (23 mai 08), La monnaie : le point de notre débat (II) :

Voici où je me situe aujourd’hui – à la lumière de notre débat :

1. Le « simple bon sens » est de peu de secours en finance. Mieux, comme en mécanique quantique, il constitue souvent un obstacle à la compréhension.

2. La dématérialisation de la monnaie n’a aucune implication sur la conservation des quantités ; la dématérialisation porte sur la qualité du support, la conservation des quantités est un principe (comme l’ entropie, par exemple).

3. Les apparentes « créations ex nihilo », de même que les « disparitions ex nihilo » sont communes en finance : le calcul de la « valeur actuelle » d’un produit financier (somme des valeurs escomptées de ses flux futurs) semble impliquer une « disparition ex nihilo ». A l’analyse, aucun des processus où ces créations et disparitions apparentes ont lieu n’enfreint la conservation des quantités.

4. La seule « création ex nihilo » de monnaie est celle qu’opèrent les banques centrales. La création de richesse par le travail détermine la quantité de monnaie qui doit être créée au niveau central.

5. Le niveau des réserves fractionnaires déterminera une démultiplication comptable des sommes déposées dans les banques ; cette démultiplication n’enfreint pas le principe de conservation des quantités : le montant mobilisable instantanément demeure égal à celui des sommes déposées.

6. La création / destruction de monnaie par des opérations scripturales respecte également la conservation des quantités : les intérêts exigés sont prélevés sur des flux extérieurs au processus en-soi.

Ce que je dis là n’invalide en rien les revendications que je vous vois exprimer en rapport avec la création de monnaie, et auxquelles je souscris en général. Ceci dit, je suis dans l’impossibilité de les fonder comme vous le proposez alors, à savoir à partir d’une critique de l’intermédiation opérée par les banques commerciales …

Le vrai débat sur la monnaie peut donc commencer, portant sur le rapport entre les banques centrales et les états pour ce qui touche à la dette publique, les politiques des banques centrales et leur « indépendance », les intérêts payés dans le cas du crédit à la consommation, les opérations spéculatives des banques sur leurs « fonds propres », etc. Les sujets ne manquent hélas pas et nous avons du pain sur la planche !

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Titanic

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un ami, un professionnel de l’information m’écrit :

Paul,

Mon daemon, celui qui m’avait suggéré de t’écrire avant la semaine sanglante des bourses, précédant les mesures d’urgences du G7 et de l’Europe, me titille à nouveau.

Il me dit que ça va craquer sans tarder, Paul, et à une échelle qui dépasse nos imaginations.

Cette crise est – encore – une chance, dans la mesure, comme je te le disais l’autre jour, où elle anticipe d’autre tensions plus sévères. Mais si elle dérape, les diables vont sortir de leur boîte.

Il est encore fécond…

Cet avertissement, devenu formule creuse, à force de ressassement convenu, s’adresse à nous aujourd’hui. Nous en sommes à un cheveu.

Il ne m’écrit pas par hasard : nous sommes en général sur la même longueur d’ondes, il sait que nous partageons les mêmes sentiments au même moment.

En deux jours, la bourse de New York a perdu 10,36 % de sa valeur. L’action de Citigroup a perdu elle 43,66 %. Citigroup : « Too big to fall, To big to fail ». Ah oui ! beaucoup trop grosse pour qu’on la laisse tomber ! Mais qu’est-ce que vous proposez ? L’administration Bush, elle, jette l’éponge, et la nouvelle administration, c’est pour l’année prochaine : après les fêtes – si l’on peut dire ! Ne parlons pas des constructeurs automobiles General Motors, Ford et Chrysler dont le plan de sauvetage languit et a été remis au mois prochain par les démocrates qui demandent à leurs patrons ce qu’ils feraient de l’argent si on le leur donnait : chat échaudé craint l’eau froide, depuis qu’on a pu constater comment Mr. Paulson s’est soudain retrouvé à court d’idées après avoir sauvé non pas les banques mais les banquiers.

A propos de mon récent passage à France Culture vous avez eu la gentillesse de me comparer à celui qui explique aux passagers de première classe virevoltant dans la salle de bal que si, si, le bateau coule. En fait j’aurais dû me joindre au chœur et confirmer qu’effectivement tout s’arrange. Qu’on rie un peu !

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Création monétaire, l’illustration de Paul Grignon

Deux d’entre vous m’ont contacté – indépendamment l’un de l’autre – pour me signaler ce qui leur semble, sinon une erreur dans le film de Paul Grignon Money as Debt (en français, L’argent Dette), du moins un raisonnement en contradiction avec les vues qui se sont dégagées de notre discussion dans Tout notre débat sur la monnaie.

Le film présente une banque commerciale hypothétique, avant-même qu’aucun client n’ait déposé d’argent sur un compte et montre qu’avec un dépôt de 1.111,12 $ qu’elle consent auprès de sa banque centrale, en tant que réserve en monnaie centrale, elle pourra bientôt avoir en dépôt sur des comptes clients – et donc comptabilisés – 100.000 $, soit un effet multiplicateur de 90 par rapport à la somme déposée par elle auprès de sa banque centrale. Les 1.111,12 $ ont été avancés par les investisseurs de la banque commerciale, et font donc partie de son capital.

Le raisonnement en question débute à la 13ème minute et 36ème seconde de la version en anglais et à la 6ème minute et 30ème seconde de la version en français (IIème partie) accessible ci-dessous.

Voici la traduction du texte en français.

Le raisonnement est le suivant : la banque centrale exige un « taux de réserve » (« reserve ratio ») de 1 pour 9, soit 11,11… %. Ceci permet à la banque commerciale d’émettre du crédit pour un montant de 10.000 $. Ensuite, le mécanisme des « réserves fractionnaires », dont on nous dit qu’il est par définition l’inverse du « taux de réserve », soit dans ce cas-ci de 9 pour 1, permet – si chacun de ceux qui bénéficient de la circulation du crédit initial de 10.000 $ déposent la somme reçue par eux sur un compte – qu’une somme (très proche) de 100.000 $ se retrouve sur les comptes. La bénéficiaire de la première opération dépose 10.000 $ sur son compte dont 90 %, soit 9.000 $, peuvent être re-prêtés par la banque, etc. La version française appelle « taux de réserve » : « ratio de réserve » et « réserves fractionnaires » : « réserves fractionnelles ».

La question de la validité du raisonnement ne porte évidemment pas sur des questions pratiques, comme de savoir s’il est réaliste par exemple que chacun redépose la somme qu’il reçoit sur un compte de la même banque, etc. L’exemple est idéalisé et cela chacun le comprend. La question porte sur le coefficient de 90 : 1.111,12 $ x 9 x 10 = 100.000 $.

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Le symptôme

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Première observation : je distingue clairement le fait d’exprimer un désaccord avec ce que je dis d’une tentative de vol de la notoriété du blog par des organisations aux objectifs louches. Le premier est bienvenu (même si c’est pour promouvoir un blog naissant), le second non.

Le fait de dire que j’ai été parmi ceux qui ont prévu la crise est un moyen simple et pratique utilisé par les journalistes qui présentent mes travaux pour attirer l’attention sur ce qui leur apparaît un scandale : le contraste qui existe entre la reconnaissance institutionnelle dont bénéficient des personnes dont c’était précisément la fonction de voir venir ce genre de crises et les circonstances marginales – c’est le moins qu’on puisse dire ! – dans lesquelles je suis obligé moi de mener mes recherches. Ces journalistes me rendent un très grand service : merci à eux !

Ceci dit, oui, j’ai prévu la crise et pas sur le mode Madame Irma. Un commentateur disait il y a quelques jours – je cite de mémoire – « C’est facile de prédire qu’il y aura une crise : les tempêtes succèdent toujours aux périodes de beau temps ! ». Peut–être, mais ceux qui ont lu « Vers la crise du capitalisme américain ? » (La Découverte 2007) savent que ce n’est pas ça que j’ai fait, et il est important que j’ajoute ceci : mon manuscrit s’intitulait « La crise du capitalisme américain », le « vers » et le point d’interrogation ont été ajoutés par l’éditeur. Quand le manuscrit a circulé vainement dans les maisons d’édition en 2005, il ne visait pas à annoncer une crise à venir mais à décrire celle qui était déjà là en germe. Ceux qui ont lu l’ouvrage savent qu’il s’agit d’une analyse minutieuse des rouages de l’immobilier résidentiel américain et non des imprécations du prophète Philippulus frappant son gong : « Faites pénitence, la fin des temps est proche ! »

Deuxième observation, celle qui justifie l’intitulé de mon billet. Pour introduire leur Grain à moudre, Brice Couturier et Julie Clarini ont parlé du « ton incantatoire » du communiqué final du G-20 et j’ai évoqué moi, à propos des

libre-marché, état de droit, respect de la propriété privée, commerce et investissement libres, marchés concurrentiels et systèmes financiers efficaces et régulés de manière efficiente

la monarchie réaffirmant urbi et orbi son caractère sacré. Je vais en dire un peu plus. Parler de « ton incantatoire » ou de caractère sacré revient à attirer l’attention sur la même dimension : ces considérations diverses sont sans rapport avec le but de la réunion et n’étant pas invoquées là pour des raisons naturelles, ne peuvent l’être que pour des raisons surnaturelles. En fait, elles sont là, bien sûr, comme symptôme. Elles trahissent la mauvaise santé du sujet et affirment haut et clair : « C’est ici que ça ne tourne pas rond ! » et elles ajoutent : « C’est ici, mais c’est hors-jeu ! ». Tout comme les partisans de Louis XVI qui affirmaient : « Il pactise peut–être avec l’ennemi, mais la royauté, c’est sacré ! » Sans doute. Mais il en va du sacré comme de toutes choses : ça ne s’impose pas, ça se mérite.

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Du grain à moudre, émission de Brice Couturier et Julie Clarini

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L’émission sur France-Culture vient de se terminer. Si vous l’avez écoutée vous avez entendu ce qui s’est passé : les réalisateurs ont tenté de mobiliser les intervenants sur le thème de « La maison brûle ! » mais ceux-ci ne l’ont pas entendu de cette oreille : « business as usual » : rôle du FMI, efficacité des plans de relance et tutti quanti.

J’ai décidé du coup d’ignorer les « points techniques » sur lesquels on voulait me faire parler pour tenter de faire revenir le débat sur le thème de « La maison brûle ! ». J’ai repris en particulier ma métaphore de la Révolution Française en assimilant l’incantation de la déclaration finale du G-20 :

libre-marché, état de droit, respect de la propriété privée, commerce et investissement libres, marchés concurrentiels et systèmes financiers efficaces et régulés de manière efficiente

à la monarchie réaffirmant urbi et orbi son caractère sacré ; j’ai souligné qu’en l’absence d’Obama, rien de ce qui a été dit n’est de toute manière très important.

J’ai rappelé aussi qu’il n’était pas nécessaire de s’inquiéter du fait qu’on oublierait de prendre les mesures nécessaires aussitôt que la crise serait terminée parce que rien n’indique qu’elle se termine bientôt ni même qu’elle puisse un jour se terminer.

Sur mon rôle d’insider de l’industrie du prêt hypothécaire américain et ce que je pense des règlements qui étaient en place, j’ai expliqué la connivence entre les régulateurs assoupis au volant et les autorités judiciaires américaines qui leur donnaient raison en cas de plainte pour non-intervention, le laissez-faire étant en fait télécommandé d’en haut par l’administration Bush.

Enfin, quand on m’a demandé – question rituelle lorsqu’on est entre économistes – si le moment est venu d’un retour en force des keynésiens (peut–être me considère-t-on comme l’un d’entre eux ?), j’ai répondu que puisqu’on n’a pas la moindre idée en ce moment de comment même stopper la crise, on aura besoin non seulement d’eux mais de tous les économistes marginaux, de tous les anthropologues, politologues, sociologues et compagnie ayant une idée sur ce qu’il faudrait faire.

Comme j’avais évoqué Mr. Dominique Strauss-Kahn se plaignant du fait que personne ne comprend le mécanisme de la crise, les réalisateurs se sont déclarés prêts à lui communiquer mon numéro de téléphone. Au moment où je boucle mon billet, celui-ci n’a pas encore sonné.

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G-20 : On ne change rien et on prie

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Je lis les conclusions du G-20 et j’essaie de trouver une formule qui résume la « révolution » qui a eu lieu le week-end dernier et il me semble que « On ne change rien et on prie » convient très bien.

Bon bien sûr, dès qu’on a su que le Président-élu Obama ne s’y rendrait pas et se ferait représenter par Jim Leach, un ancien député, ahem… républicain, ahem… on a su que c’était un coup d’épée dans l’eau. M’enfin, un tel degré de statu quo, quand même ! Je cite :

Les dirigeants se sont mis d’accord sur le fait que les réformes nécessaires ne connaitraient de succès que si elles sont fondées sur les principes du libre-marché, incluant l’état de droit, le respect de la propriété privée, le commerce et l’investissement libres, l’existence de marchés concurrentiels et de systèmes financiers efficaces et régulés de manière efficiente.

Un commentateur sur la toile : « Mon chien aurait pu trouver ça ! ». Attendez, ce n’est pas fini :

… protection contre l’utilisation du système financier pour la promotion d’activités terroristes, le trafic de drogue et autres activités illégales.

Les paradis fiscaux ne sont pas spécifiquement mentionnés mais je suppose qu’ils tombent dans la catégorie « autres activités illégales ».

Pendant ce temps-là, le Wall Street Journal s’inquiète que les mesures prises « puissent ralentir la reprise ». Si rien ne s’arrange, on aura donc un coupable tout désigné : les mesures révolutionnaires qui furent préconisées par le G-20 du week-end dernier !

Une dernière question me taraude :

Les dirigeants partagent la même perspective quant aux causes profondes de la crise globale.

On ne nous dit rien de cette même perspective mais au vu des réformes qu’ils préconisent pour résoudre la crise globale en question, ça ne doit pas manquer de piquant !

Il y avait une expression en 68 : « L’imagination au pouvoir ! ». Rassurez-vous, braves gens, elle est revenue en force le 15 novembre 2008 !

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