Claude Lévi-Strauss, penseur

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Claude Lévi-Strauss a aujourd’hui cent ans. J’ai assisté à ses cours au Collège de France de 1969 à 1971. J’ai été admis à son séminaire en 1970-1971. Lorsque je me suis présenté à la première séance de la saison 1971-1972, j’ai appris que mon nom ne figurait pas sur la liste de l’année nouvelle. Il faut dire que j’avais été bien impertinent et les preuves sont là : un film où vous verriez un jeune homme de vingt-quatre ans très sûr de lui, foulard au cou, interrompant avec impatience les errances de certains de ses aînés. Bah ! Lévi-Strauss n’était pas si respectueux lui-même : il avait l’art consommé d’écouter l’un de ses invités s’embrouiller dans ses explications et puis quand celui-ci était parvenu en bout de course, de lui demander : « Est-ce que vous avez voulu dire XY ? », et de restituer à l’intention du malheureux abasourdi ce qu’il tentait vainement depuis plus de dix ans de formuler clairement. Zap ! le rayon de la mort de l’intelligence absolue ! réduisant instantanément l’innocente victime en un monticule de cendres ! Comme chez Lacan, mais sans l’ironie qu’on trouvait chez celui-ci, l’auto-ironie surtout : le fin message que le scepticisme demeure l’horizon nécessaire et que nul ne peut se prendre complètement au sérieux. L’intelligence chez Lévi-Strauss est une chose au contraire éminemment sérieuse sur laquelle on ne transige pas : l’intelligence est en marche, silence dans les rangs !

Lacan et moi, nous nous sommes parlés quelques fois, et ce fut un jour assez tendu mais en une autre occasion, ce fut avec force clins d’œil. Mes conversations avec Lévi-Strauss furent toujours une toute autre affaire : comme deux joueurs de go, et comme si l’avenir du monde en dépendait. J’avais perdu en 1984 mon poste de jeune professeur à Cambridge. En 1990, j’avais derrière moi six ans de vains efforts pour retrouver un autre emploi dans ma branche et quand Jean-François Casanova m’offrit de travailler avec lui à la Banque de l’Union Européenne je lui en fus extrêmement reconnaissant. Il restait cependant une formalité à accomplir : informer Lévi-Strauss de ma défection et obtenir son aval. J’ignore si la chose lui paraissait pertinente ou non mais mon sentiment personnel était celui d’une trahison vis–à–vis de ma discipline et il comprit en tout cas parfaitement le sens de ma démarche. Nous eûmes à cette occasion notre plus longue conversation. Nous avons parlé de mathématiques et de physique essentiellement et je connus une fois de plus cet émerveillement qui m’avait transporté durant ses cours et ses séminaires : écouter avec recueillement le plus mathématicien des non-mathématiciens, l’homme qui répéta durant des dizaines d’années qu’il n’entendait rien aux mathématiques mais dont la moindre réflexion est d’une rigueur et d’une structure purement algébrique !

J’ai terminé il y a une dizaine de jours la rédaction de Comment la vérité et la réalité furent inventées. Ce n’est ni un ouvrage lévi-straussien, ni non plus foucaldien. Je l’ai néanmoins conçu comme se situant au point de rencontre de La pensée sauvage et de Les mots et les choses. Il est trop tard malheureusement pour que Foucault en soit informé mais heureusement encore temps, du moins je l’espère, pour que Claude Lévi-Strauss ait connaissance de l’existence d’un tel hommage infiniment respectueux.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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26 réflexions sur « Claude Lévi-Strauss, penseur »

  1. Quelques citations de cet homme que je ne comprends que depuis quelque temps :

    « J’imagine que l’humanité n’est pas entièrement différente des ces vers de farine qui se développent à l’intérieur d’un sac et qui commencent à s’empoisonner par leur propres toxines bien avant que la nourriture ou même l’espace physique ne leur manque. »

    « Nous sommes habitués par toutes nos traditions intellectuelles à une échelle de rapports entre l’humanité et la planète qui est en train de se transformer de manière radicale et je ne suis pas du tout persuadé que nous soyons moralement, psychologiquement, peut-être même physiquement équipés pour y résister. »

    « Ce pessimisme me paraît être, après tout, offrir à l’optimisme sa meilleure chance parce que c’est à la condition d’être très pessimistes que nous prendrons conscience des dangers qui nous menacent, c’est à la condition d’être très pessimistes que nous aurons le courage d’adopter les solutions nécessaires et que donc, peut-être, nous pourrons recommencer à avoir une certaine dose d’optimisme, disons, modéré. »

    « Les fleurs de la différence ont besoin de pénombre pour subsister. »

    JOYEUX CENTENAIRE MONSIEUR LEVI-STRAUSS !

  2. J’ écoutais une émission sur France Culture hier après midi, en l’ honneur de Claude Levi-Strauss, parmi les participants, une femme anthropologue, racontant ses débuts au Burkina Fasso.
    Elle racontait qu’ a cette époque, elle avait été tolerée par l administration, pour cette mission, en raison de ses compétences de géomètre et de l’ absence de tout autre candidat masculin.
    Elle semblait admirative de la pensée de son mentor, dont elle soulignait l’ extrême intelligence.
    Elle expliquait la différence entre ethnographie, ethnologie et anthropologie.
    Il semble exister des lois communes, (et decouvrables) a tous les groupes humains…
    C’ est rassurant, nous existons, reste a nous comprendre.
    Comme dirait la boulangère, « Z’ en faîtes un beau métier M’ sieur Jorion »

  3. Si j’étais animateur télé, je rêverais de faire une émission en direct avec…
    …Claude Lévy-Strauss, Paul Jorion et Jeanne Favret-Saada !
    Je remuerais ciel et terre pour cela, je vous jure.

    … Et j’y adjoindrais Isabelle Stengers ! Ou Tobie Nathan !
    Libérez les navires… Que voguent deux heures de grande liberté…

    Quel bonheur !

  4. J’ai bien lu que « La richesse donne un pouvoir qui est celui du commandement sur d’autres : par la richesse on accède au temps des autres, et l’on étend d’autant la qualité du sien propre. Celui qui peut imposer à autrui qu’il lui donne de son temps, celui–là le domine dans les relations sociales. La richesse est le moyen qui permet d’obtenir cela. »
    C’est quoi la richesse ?
    Si c’est la richesse des propos de Jorion, Foucault, Lacan, Levy-Strauss, Arendt…et autres « penseurs », j’achète.
    Que ces riches-ci n’imposent pas à autrui qu’il lui donne son temps, ça va.
    Mais tant que cette richesse ne sera pas partagée et partageable parce qu’incommunicable à « la base », on conservera les hiérarchies de dominance.
    Mes voisins paysans veulent bien continuer à faire à bouffer pour tout le monde..y compris ceux qui pensent, « l’élite intellectuelle humaniste et éclairée »…mais ils vont bientôt avoir besoin de main-d’oeuvre.
    Le cru et le cuit, très bien…a priori si on leur traduit en français, ils pourraient aussi faire des commentaires. Il est encore possible de choisir entre cru et cuit.
    Alors on la « démocratise » ou « popularise » cette richesse ? Où, quand, comment ?

  5. Je vous envie ! Vous avez eu une sacrée chance de rencontrer Levi-Strauss et Lacan. Le premier pour l’intelligence et le deuxième pour le fun.

  6. Réflexion en tombant du lit…
    Comment le philosophe produit il ses idées ?
    Réponse : il pose une question, et il y répond si cela est possible, sinon, il pose une ou d’ autres questions pour fragmenter la première question en sous-questions censées préciser ou recadrer la première question.
    Ce travail est fait seul (réflexion), ou a plusieurs (la relexion se faisant sur un « miroir » autre que soit même).
    Comment faisaient aristote, ou socrate ?
    Ces êtres etaient exceptionnels , mais auraient ils produit le même travail si ils avaient pu, techniquement avoir accès a la démultiplication des miroirs autorisee par le Blog ?
    Auraient ils été paralyses dans leur travail, a cause de la multitude, altérant la précision (de la vraie réflexion a un seul),
    Vaut il mieux s’ engoufrer seul dans un embranchement et en allant au bout, decouvrir son erreur et choisir un autre embranchement ?
    Ou vaut il mieux a chaque fois ne choisir que certains embranchements issus de la reflexion colective et donc ne pas approfondir les autres, en passant directement a ceux qui semblent féconds.

    Que risque t on dans les deux cas?

  7. @ Paul,
    Une petite réflexion à propos de « ses cent ans » ou de « mes quinze ans »…
    Albert Jacquard : « quand j’ai eu 10 ans, combien de temps ai-je attendu pour en avoir onze ? un an. Ca a été long! Mais bizarrement, quand j’ai eu soixante ans, l’année pour atteindre 61 ans m’a parue beaucoup plus courte ! Je me suis alors précipité sur des bouquins de psychologie ou de sociopsychologie pour apprendre la chose suivante : la sensation est proportionnelle au logarithme de l’excitation… Car on perçoit la variation proportionnelle et non pas la variation absolue. Ainsi, pour avoir la même sensation de durée qu’entre 10 et 11 ans, il faut passer de 60 à 66 ans (10 %) et non de 60 à 61. »
    Si je ne commets pas d’erreur de type logique, pourrait-on peut-être envisager que l’on perçoive les variations-échanges de richesses (quelles qu’elles soient), -relativement à la durée-, de façon proportionnelle et non pas absolue…selon l’âge…!!! ?

  8. @ et alors

    Pas mal comme idée, cette proportionnalité au logarithme, ça fait une bonne hypothèse de travail, dans le cadre d’un modèle. Je ne puis dire si cela est vrai a priori (ni a posteriori), mais il est intéressant d’en déduire certaines conclusions pour voir si elles collent plus ou moins à des faits de la réalité.
    Après, cela a peut-être déjà été fait…

    Cependant, je ne sais pas comment intégrer le temps dans une telle perspective : est-ce que le fait que ma richesse double en cinq ou en dix ans me procure plus ou moins de plaisir ?

  9. Levi-Strauss n’est pas un défenseur acharné des droits de l’homme, parce qu’il y voit un mode de développement (colonisation) de notre modèle individualiste. De sa lecture, je retiens une impression, celle d’une recherche d’une société sans domination, ou de domination consentie. La recherche de liberté, chez lui, ne se confond pas avec notre individualisme qui nous conduit à notre isolement si anxiogène. C’est comme si notre liberté détruisait les conditions même de son existence.
    Pour aller au-delà de ce constat je crois que nous devons poursuivre le travail des utopistes du 19ème, sans doute d’une façon moins idéaliste. Pour ma part, je regrette l’absence des penseurs à créer et expérimenter des structures collectives modernes, ouvertes. C’est sans doute que les meilleurs penseurs possèdent assez de connaissances et donc d’autonomie pour se passer de structure. Comment faire des choix éclairés quand on est nul et qu’on n’a pas la chance d’avoir dans son entourage les compétences nécéssaires? Comment garder sa dignité quand on est incompétent (selon les critères de sélection discutables en vigueur) et qu’on ne réussit pas à subvenir à ses besoins?
    Vous qui travaillez à traquer et forger de nouveaux paradigmes, je vous invite à cette réflexion. Je m’y essaie modestement de mon côté, mais je crains ne pas être à la hauteur pour vraiment faire avancer un nouveau paradigme qui associerait une valeur positive, c’est à dire non opposée à la liberté, à des structures collectives.

    http://solidariteliberale.hautetfort.com/archive/2007/03/24/l’ordre-le-desordre-et-les-ornithorynques-ou-le-mieux-est-l’.html

  10. @Michel
    Ne dites pas que vous êtes « nul », votre analyse et un bref aperçu de votre site me donne très envie de le lire. Bravo pour cette initiative et bonne continuation.

  11. Bonsoir,

    Monsieur Lévi-Strauss, bon anniversaire. Cent ans, respect.

    Par contre je suis désolé d’utiliser ce « billet » pour ce message, mais bon, c’est le dernier en date et je ne pense pas aller plus loin…Désolé.

    @ Tous, le terme sphère réelle a été, il me semble, utilisé sur ce blog. Je me demande si l’un d’entre vous en fait partie… Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Je n’arrive pas à comprendre, malgré tous mes efforts, l’intérêt de votre science. A mon avis vous vivez dans une sphère qui n’a rien de réel. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir de l’admiration pour votre réflexion, pour votre science, pour vos capacités intellectuelles. Mais ces qualités sont loin du monde réel, et quand certains d’entre vous disent que nous sommes sur le point de changer le monde, je rigole doucement : le monde ne vous attend pas ! Le monde réel, quoique vous en pensiez, ce n’est pas ça ! Sans aucune agressivité et avec tout le respect que l’on doit à des personnes dont l’intelligence dépasse la moyenne, sans action votre réflexion peut vite s’apparenter à ce que l’on appelle chez nous du branculage de cerveau. Désolé. « Le monde est rouge sang et à mon avis il l’est pour longtemps « , disait Bernard Lavilliers…Et ce n’est pas en théorisant dans son petit nid douillet que les choses vont changer. Combien d’entre vous connaissent la galère, des fin de mois difficiles, se gèlent le cul dans leur appart miteux ? Allons les gars, réveillez-vous ! Il va falloir en mettre un coup ! A quoi vous servent vos splendides neurones ???

    Et comme a dit VGE : AU REVOIR.

  12. @ fab

    c’est trivial ce que vais dire. Mais on ne peut pas, en même temps, penser et agir.
    Soit l’on pense et l’action est alors en repos. Soit on agit et alors on ne pense pas.
    Cela ne veut pas dire pour autant que l’action est forcément idiote.
    D’une part il y a une intelligence de l’action, c’est à dire que l’on pense une situation, ce qu’on appelle le pragmatisme.
    Parfois il arrive même que l’on invente des solutions nouvelles en agissant.
    D’autre part, l’action est souvent d’autant plus assurée que l’on a réfléchi avant d’agir, aussi bien en ce qui concerne la façon d’agir qu’à la finalité des actions.
    Bref, opposer réflexion et action me semble un peu simpliste.

    Vous trouvez que nous ne sommes pas dans le réel. Je pense, bien au contraire.
    Ceux qui sont dans le réel et se contentent d’agir à la petite semaine collent, il est vrai au réel, mais ils y sont tellement collés, qu’ils n’ont plus la distance crititique nécessaire pour s’en dégager, c’est à dire pour le changer.

    A vrai dire mon sentiment et qu’il n’y a jamais assez de réflexion, ni non plus d’action.
    Sans doute parce que ceux qui se destinent à l’action s’agitent plus qu’ils n’agissent réellement.

    Les plus grands penseurs passaient souvent pour des huluberlus mais leurs découvertes, inventions ont révolutionné la science et nos modes de vie. (Evidemment je ne dis pas que nous révolutionnons ici le monde, pour le moins ce blog est-il une pierre apporté à l’édifice de la connaissance — pour une action éventuelle, seule l’avenir le dira).

    Le système économique que nos connaissons aujourd’hui est une invention récente à l’échelle de l’histoire de l’humanité. L’homo sapiens a vécu des centaines de milliers d’années sans banque, sans l’institution du marché, sans croissance exponentielle. La réalité est rude, c’est vrai, vous avez raison. Mais c’est justement parce qu’elle l’est que la pensée se révolte.

    L’esprit humain est ainsi fait qu’il ne se résigne jamais. Du point de vue de l’espèce et en tant que maillon individuel fragile et dépendant d’une aventure humaine qui commence par les liens que nous entretenons avec nos familles, nos amis, nos relations de travail, et même nos liens ici-même . Mais il est vrai, nos sociétés sont à bout de souffle, globalement dépressives, pas seulement sur le plan économique. Je crois sincèrement que ce blog, au delà du plaisir inhérent à sa fréquentation, est une réponse, un cri de révolte devant ce qui serait une fatalité. Il apporte certaines réponses, diffuse un certain savoir (la preuve on s’aperçoit que des personnes dotées d’un certain bagage scientifique ne sont pas d’accord sur le fait de savoir ce qu’est la monnaie, ce qu’elle permet ou pas de faire, sur le rôle du crédit, de la nécessité et-ou légitimité des intérêts …le tout en lien avec les problèmes économiques, pour le coup, qui nous touchent tous, au plus près du REEL? Autant dire que ce blog comble un vide, ne serait que pour comprendre ce qui fait une grande part de notre environnement économique). Bref, pour changer le monde il faut d’abord en avoir une idée. Savoir qu’il est injuste, brutal ne suffit pas pour passer à l’action. OU alors ce seront autant de coups d’épée dans l’eau !!

    Et puis personne ne peut préjuger des effets des pensées qui sont ici présentées, échangées, disputées.
    L’inconnu fait partie du jeu. En tous cas, je préfère encore participer à ce « jeu », pour mettre un peu de « jeu » là ou ça coince, plutôt que de rester dans mon coin, en proie à une frustration plus grande encore. Paul et d’autres l’ont déjà souligné, ici une certaine intelligence collective se constitue. C’est suffisamment rare, pour ne pas trop cracher dans la soupe ! (passez-moi l’expression 😉

    Cher Fab, revenez au moins nous faire un petit coucou.
    Sinon, bon vent, et revenez quand bon vous semblera nous donner au moins quelques nouvelles du monde réel 😉 !

  13. @ et alors

    J’entends dire cela très souvent, ça ne correspond absolument pas à ma propre expérience : à tous les âges j’ai eu le même sentiment subjectif qu’une année durait le même espace de temps. Ce qu’il faudrait expliquer ce serait alors pourquoi cette différence dans le sentiment subjectif entre les uns et ls autres. J’ai une hypothèse, je crois que c’est lié au nombre de ce que nous ressentons comme des « événements », c’est–à–dire comme des expériences nouvelles au cours d’une année : le style de vie qui est le mien fait que le nombre de « surprises » est statistiquement a peu près le même d’année en année.

  14. @ Et alors dit

    Alors on la “démocratise” ou “popularise” cette richesse ? Où, quand, comment ?

    Il me semble que ce qui se fait ici en est un exemple. Paul offre ici un prototype de ce qui pourrait être
    généralisé, par exemple au sein de écoles.

    Allez aussi faire un tour sur le site d’ars industrialis.
    Je trouve qu’on y mène une réflexion qui a d’évidentes connexions avec la pensée de Paul Jorion.
    L’instigateur d’ars Industrialis, Bernard Stiegler — association qui fédère autour d’un manifeste un certain nombre de penseur, au niveau européen –est philosophe mais sa particularité est qu’il prend au sérieux le facteur technique (techno-scientifique) dans notre rapport à l’économie, à la société, et en définitive au monde en tant que membres d’une humanité en devenir.

    La thèse de Stiegler, pour dire vite, est que le monde capitaliste et industriel actuel souffre de démotivation généralisée si bien que le moteur du capitalisme n’est plus la libido des consommateurs, mais la pulsion. AUssi, ce qu’il appelle les technologies de l’esprit, et dont Internet fait partie — c’est à dire tout ce qui depuis que l’humanité existe permet à l’homme de constituer et transmettre une mémoire commune , ainsi de l’écriture – sont devenues des milieux techniques dissociées, tout comme d’ailleurs producteur et consommateur forment de plus en plus de tels milieux, si bien qu’il y a perte des savoirs-faire au profit de l’offre de service clés en main par lesquels nous ne pouvons plus nous investir et nous approprier des savoirs et nous constituer en individus sociaux. Stiegler a réfléchi au thème de l’enseignement scolaire et à ce qui pourait être une éducation réellement articulée aux possibilités techniques qu’offrent les nouvelles technologies de l’esprit si elles étaient développées selon une orientation de milieu technique associé, ce dans un contexte actuel où les industries de programmes véhiculés par les grands médias, la vidéo et même, pour une part, Internet, court-circuitent les capacités d’apprentissages et les programmes scolaires actuels destinés aux enfants. Les programmes scolaires apparaîssent en effet peut attrayants et déconnectés d’un monde où prévaut une société de savoirs (pour être efficace, rentable à court terme) plutôt qu’une société de connaissances. Le remède n’est pas alors comme le préconisent beaucoup de « libéraux » d’adapter le système scolaire aux caractéristiques du monde économique actuel, mais, au contraire de repenser notre société, et ce en commençant par revoir comment science et technique pourraient s’articuler selon de nouvelles modalités et de nouvelles finalités.

    Ne serait-ce qu’à propos de la question des savoirs-faire, j’ai tout de suite pensé au travail de Paul sur les savoirs-faire des pêcheurs. Paul s’interesse aussi à l’intelligence artiticielle. Stiegler aux nouvelles technologies numériques. Je me demande si l’un et l’autre connaissent leurs travaux respectifs. En tous cas un débat entre Paul Jorion et Bernard Stiegler serait bigrement intéressant. Peut-être y aurait-il certaines divergences, mais justement, cela permettrait d’éclairer leurs travaux respectifs sous un nouveau jour..

    AIe ! je viens de consulter le site en question. Il y a, parmi d’autres liens, un lien vers Paul Grignon sous la rubrique « essais de blogs » sur la monnaie. Hum. Il faut qu’ils mettent à jour leurs liens !! Si Paul Jorion ce n’est pas un blog sur la monnaie c’est quoi ??!!
    Je précise tout de même que Stiegler n’est qu’un intervenant sur ce site.
    Stiegler est du point de vue économique, régulationniste. C’est un philosophe, mais d’un genre assez particulier.
    Dans chacun de ses livres il insiste dans son introduction que la refondation du capitalisme est nécessaire si l’on veut effectivement aller dans la direction qu’il propose, à savoir constituer une industrie qui ne se contente pas de vendre du temps de cerveau disponible pour vendre ses produits.

  15. A propos de « Comment la vérité et la réalité furent inventées »….

    Qui a ici déja entendu parler de Bernard Charbonneau? Avec Jacques Ellul ou Ivan Illitch voila des auteurs totalement inconnus du public français pour leurs contributions à expliquer comment depuis 1950 les systèmes d’organisation modèlent nos sociétés de manière quasi irreversible, généralement pour que la seule technique triomphe et uniquement elle. Voyez par exemple aujourd’hui ou le loisir consiste généralement à se rendre au centre commercial….

    Charbonneau a même été complètement pillé par les écolos français qui n’ont fait que détourner ses idées et ceux des deux autres auteurs précités pour tenter d’imposer le malthusianisme plébiscisté par les bobos urbains capables de produire à la pelle des voeux pour sauver leur trottoir mais laisser mourir de faim ou d’ennui les millions de gens payés une misère à faire tourner les soutes des organistions.

    Organisations qui roulent partout sur la même ligne de chemin de fer, alors, forcément, les premiers seront toujours les premiers sauf à provoquer un déraillement général. Alors, sans le savoir le pessimisme de Lévi Strauss et ici rejoint.

  16. @ Paul et et alors

    Effectivement, il y a une dimension un peu plus complexe à prendre en compte, tenant par exemple au changement de nature d’activité au cours de la vie.
    Quand je pense à l’année écoulée, en me concentrant sur certains aspects, j’ai l’impression que c’était hier, et en me concentrant sur d’autres, l’impression que je ressens n’est pas incompatible avec un déroulement plus lointain.

    Il y a un côté fractal aussi : plus on se concentre, plus on retrouve de détails enfouis, et plus le temps semble s’allonger. Donc la mémoire a certainement une influence sur le processus.

    @ gossipboy

    Ellul et Illich font partie de mes idoles, depuis quelques années (en même temps je n’ai que 23 ans). Je compte d’ailleurs fonder une université libre que je baptiserai Université Ivan Illich, pour emmerder l’institution pompeuse et ronflante, déconnectée du but initial de propagation du savoir et de réflexion critique, qu’est devenue l’université.
    J’y enseignerai l’économie, au sens d’Illich : en créant des rencontres de gens motivés par un savoir, et par l’intermédiaire de discussions plus que de cours magistraux, sans rien sacrifier à la rigueur.

    En revanche je ne connais pas Charbonneau. Je regarde tout de suite…

  17. @Greg,
    La perception et la compréhension d’autres identités est bien un des thèmes centraux de la vie de Levi-Strauss. L’ethnologie est même à ce sujet l’art de « parler » différentes identités.
    L’illustration de notre monde comme elle est présentée sur cette amusante animation que vous mettez en lien n’est toutefois pas rigoureuse. Les identités qui y sont représentées se séparent par des frontières étanches dont la seule marge de manoeuvre est la recherche du maximum d’espace, l’expansion. Si cet aspect existe bien, nous avons de nombreux échanges enrichissants, c’est à dire que les frontières identitaires sont poreuses. De nombreuses personnes sont porteuses d’identités multiples. Le développement des communications nous conduit-il à l’uniformisation des identités? Ce ressenti d’identités refermées sur elles-mêmes provient-il de réactions à cette mise en friction accélérée de cultures différentes?

  18. @ Paul Jorion,

    La densification du temps, par l’accumuation d’expériences est un moyen efficace d’allonger la durée percue des années. De ce point de vue, l’expérience des marchés densifie incroyablement la vie (chaque jour on a l’impression de mesurer sa capacité d’analyse à celles des autres intervenants du marché, assez jouissif ou frustrant cela dépend des jours, et souvent on peut imaginer ce que l’on fera de son bonus, bon en ce moment on se le taille en pointe).

    L’autre moyen est de conssacrer un temps important à la contemplation, d’un champ de lavande ou d’oliviers, regarder passer les bateaux sur le Bosphore, ou glander à la terrasse d’un café à regarder passer les jolies jambes ou regarder nos semblables s’affairer.

    Foucault disait que la lecture quotidienne du journal est la prière de l’intellectuel. C’est ce que je fais chaque jour avec votre blog.

  19. En fait, c’est Hegel : « Lire le journal du matin, c’est la prière du réaliste. On oriente son comportement vis–à–vis du monde soit par rapport à Dieu, soit par rapport à la manière dont le monde est. Le premier offre autant de sécurité que la seconde, on sait dans les deux cas où l’on se situe ».

  20. J’ai sur CD un entretien de Lévi Strauss ou il mentionne qu’on peut étudier et comprendre les sociétés de quelques centaines de personnes mais dès qu’on passe à des milliers ou millions rien n’est prévisible, pour le moment je trouve qu’il n’a pas tord…

    Dans cet entretien il considère aussi que la psychanalyse est équivalente à l’astrologie, pas trop son truc Freud.

    Pour la lecture du journal comme prière, je croyais que c’était Kant.

    Sinon on parle beaucoup de la finance sur ce blog et ailleurs, il se trouve que je travaille dans l’industrie et suis censé y faire de l’innovation, en fait la façon dont les entreprises ou j’ai été en France et ou je suis en Allemagne prétendent innover est assez incohérente. En fait en tant qu’ingénieur recherche on nous parachute chef de projet, ce qui correspond à un mélange de bureaucratie et de travail de livreur de pizzas à se débattre avec des organisations totalement bancales et où le moindre problème est porté au crédit du dit chef de projet. C’est à dire que l’essentiel de son énergie se dilue dans tout ce qu’on veut mais certainement pas dans l’innovation.

    Un exemple parmi bien d’autres, la mode est d’avoir un bureau en open space, un cauchemar où l’on est sensé réfléchir, rédiger des documents, dialoguer au téléphone ou avec des collègues, tout ça dans le brouhaha infernal des multiples discussions alentour, autant travailler dans un couloir de métro. Il y a pourtant des syndicats, des comité d’entreprise, des comités d’hygiène( CHSCT), ben non les patrons qui ont leur bureau individuel bien tranquille imposent en toute impunité des lieux de travail totalement insalubres à leurs cadres parce que c’est la mode de la soit disant communication. Ceci est fait en totale contradiction avec ne serait que l’intérêt d’une certaine efficacité ou créativité.

    C’est assez consternant de voir comme on porte aux nues l’innovation sans jamais interroger les critiques de ceux qui sont censés la faire. Vraiment il y a un problème concernant les conditions de travail infectes actuelles qui sont tout simplement les conditions de la production.

    Sans doute mon commentaire peut paraitre hors sujet puisque je n’ai vu aucune trace sur le web des conditions de l’innovation dans l’industrie, à part les suicides au centre recherche de Renault, encore une zone hors du lampadaire des médias.

  21. Cher Paul,

    parfois un lisant un commentaire, on n’ arrive pas tout de suite a saisir le contexte dans lequel ce commentaire a été écrit. La sensation est différente quand on le lit  » dans le feu de l’ action ».
    Nous pourrions tous gagner enormement de temps, et economiser de fastidieux rappels de notions de base, en inserant dans le texte des « bulles informatives (Wiki) telles que celles situées dans le texte lié suivant (au paragraphe 2 repérées par une icone =petit livre)

    http://metabole.typepad.com/jean_philippe_pastor/2008/08/sciences-du-lan.html

    Que pensez vous de cela, est ce que cela relève de la technique, ou du langage avec la logique qui le sous tend ?

    http://www.google.fr/books?id=Khkho15P4qoC&pg=PP1&dq=%22jean-philippe+pastor%22&sig=ItGwpibhRDtPHpd8SkEx3Y7ULWk

    http://hyperlien.blog.lemonde.fr/category/hypertextual/

  22. Strategix dit :
    1 décembre 2008 à 07:13

    et

    Paul Jorion dit :
    1 décembre 2008 à 07:42

    En écho, Charles Péguy écrit:

    « Homère est nouveau ce matin, et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui »

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