L’actualité de la crise : Les mauvais joueurs et les tricheurs, par François Leclerc

Billet invité. François Leclerc et moi avons correspondu à propos de ce billet relatif aux dark pools. En gros, mon opinion à leur sujet est beaucoup plus positive que la sienne telle qu’exprimée ici : j’y vois en particulier une protection des investisseurs à long terme contre les spéculateurs à court terme. Le passage des criées aux marchés électroniques allait automatiquement créer des failles dans lesquelles s’engouffreraient les spéculateurs, pénalisant les investisseurs « sérieux ». J’aurais énormément à dire sur la Bourse en tant que telle mais si nous admettons que son existence en tant que marché secondaire des actions est valide, les dark pools me paraissent constituer dans l’ensemble un moyen de protéger son fonctionnement contre les dévoiements. J’interviendrai éventuellement dans la discussion pour expliciter mon point de vue.

LES MAUVAIS JOUEURS ET LES TRICHEURS

Vous aimez l’« algo trading », ou le « high-frequency trading », les programmes informatiques de transaction boursière à très grande vitesse, vous adorerez les « dark pools » (littéralement, les « groupements sombres ») ! La presse financière commence à se pencher dessus, les organismes de régulation financière se disent qu’ils devraient bien en faire autant. On a l’impression, à nouveau, de lire l’histoire des CDS, ces instruments financiers destinés initialement à s’assurer contre le défaut éventuel d’un organisme émetteur de crédit, avant d’avoir été dévoyés pour alimenter le Grand Casino, ce moloch insatiable, sur l’autel de la créativité des marchés.

Initialement, les « dark pools », dont il faut sans doute déplorer que le nom désormais communément employé évoque fâcheusement des eaux glauques, avaient également des ambitions raisonnables. Nés à la suite d’un changement de règles boursières, en 2006, dans le cadre de l’apparition d’ATS (Alternative Trading Systems), également dénommés « crossing networks » (littéralement : réseaux se croisant). Deux grands et chers disparus en ont été les précurseurs : Merrill Lynch et Lehman Brothers. Il s’agissait pour eux de répondre à leurs propres besoins et à la demande des gros investisseurs (« jumbo traders » aux Etats-Unis), notamment ceux que l’on appelle les « institutionnels », qui souhaitaient acheter et vendre de gros blocs d’actions dans une situation plus discrète quant à leurs opérations que directement via les systèmes boursiers. En créant, avant le passage des ordres dans le cadre de ceux-ci, un échelon antérieur favorable à leurs transactions. Afin de se prémunir contre les évolutions intempestives des cours, notamment à cause des prédateurs veillant avec des programmes informatiques d’achat et de vente ultra rapides ! De diminuer également les frais, ainsi que d’accroître leur anonymat. Sommes toutes, c’étaient au départ de simples innocents instruments de la technique boursière, adaptés à l’évolution des marchés, visant à empêcher que des intrus ne viennent se placer dans votre sillage, entravant votre propre marge de manœuvre. La taille moyenne des transactions sur New York Stock Exchange est en effet de 300 actions, alors qu’un ordre passé au sein d’une dark pool peut atteindre 55.000 actions.

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Le temps qu’il fait, le 31 juillet 2009

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Comme je l’explique dans la vidéo très courte qui se trouve ci-dessus, des difficultés techniques du côté de Seesmic m’ont empêché de télécharger la vidéo de 12 minutes que j’avais enregistrée. Je vais donc reconstituer par écrit ce que j’avais tenté de vous dire.

Dans ma chronique du mois de juin dans Le Monde, reproduite dans mon billet Le Monde – Économie, lundi 29 – mardi 30 juin : Etats-Unis : de bien curieux remboursements, j’essayais de comprendre pourquoi un certain nombre de banques américaines avaient voulu rembourser de manière anticipée les fonds qui leur avaient été donnés dans le cadre du TARP (le Troubled Asset Relief Program), le programme mis en place pour leur permettre de se recapitaliser et de procéder à nouveau à l’allocation de crédits. Je rappelle que le TARP avait été mis en place une fois qu’avait été écartée la formule envisagée en premier : celle d’une « bad bank », d’une banque de défaisance, où seraient mis en quarantaine les produits financiers dévalorisés : les Residential Mortgage-Backed Securities dévalués en raison des défauts des emprunteurs, en particulier dans le secteur « subprime », celui qui regroupe les ménages les moins nantis.

Je dressais un parallèle entre ce comportement des banques échappant au carcan du TARP et ce que j’avais pu personnellement observer à l’époque où j’étais cadre chez Countrywide, le principal établissement financier américain dans le domaine des crédits hypothécaires. À une série de rumeurs très favorables à la firme – et dont on affirmait parmi les cadres qu’elles émanaient probablement de la direction – succédait la vente par ses dirigeants de la quasi-totalité de leurs actions. Opération que l’on pouvait résumer de la manière suivante : vider la caisse avant de s’éclipser.

Alors que le remboursement des sommes avancées dans le cadre du TARP par, en particulier, Goldman Sachs, JP Morgan Chase et Morgan Stanley, apparaissait aux yeux du public comme un signe de bonne santé de la finance, je me demandais s’il ne fallait pas y lire au contraire le signe d’une aggravation de la situation : le signe d’une désespérance de la part de leurs dirigeants, déterminés à tirer le maximum d’argent de leurs opérations avant que celles-ci ne doivent s’interrompre une fois pour toutes.

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La banque, le consultant naïf et le régulateur

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La revue d’anthropologie Terrain m’a demandé un témoignage sur la crise pour son prochain numéro consacré aux catastrophes. Je rédige du coup en ce moment le compte rendu de mon « travail de terrain » dans le monde de la finance. Je me suis souvenu à ce propos d’une anecdote éclairante quant au rapport de force existant entre les banques et leurs autorités de tutelle : le régulateur qui supervise, en principe du moins, leur activité.

Je faisais partie à l’époque d’une équipe de consultants introduisant dans une banque (la plus importante du pays) le protocole de gestion du risque « VaR », Value at Risk. Les autorités de tutelle avaient imposé que les banques produisent dorénavant journellement ce chiffre de Value at Risk exprimant, pour dire les choses en deux mots, sa perte maximale probable au cours d’une période donnée, vu son exposition au risque sur les marchés. Mon rôle consistait à tester le logiciel que nous installions. J’avais pour cela créé un portefeuille fictif de l’ensemble des instruments de dette que possédait la banque, dont je calculais le prix « à la main », c’est-à-dire à l’aide d’un tableur, puis je comparais les valeurs obtenues à celles que le logiciel générait pour les mêmes configurations. Or ça ne collait pas : on trouvait des erreurs de l’ordre – si je me souviens bien – de 1 %, ce qui sur des portefeuilles de la taille des portefeuilles bancaires était tout à fait inacceptable.

Je demandai à examiner le code (C++), ce qu’on m’accorda, bien qu’en me maudissant silencieusement. Le code était correct et il ne s’agissait donc pas d’un bug, d’une erreur de programmation. La méthodologie VaR était codée à l’intérieur d’un module inséré lui au sein d’un logiciel beaucoup plus vaste. Je me mis à examiner les chiffres en entrée dans le module VaR en provenance du logiciel général. La source des erreurs était là. Or ce logiciel était d’usage courant depuis plusieurs années, installé dans des centaines de banques de par le monde, le vendeur bénéficiant d’une part considérable du marché.

Nos services étaient coûteux pour la banque hôte et l’équipe à laquelle j’appartenais était restée bloquée depuis plusieurs jours, attendant le résultat de mes investigations. La nouvelle que j’annonçais : que le problème était en amont et beaucoup plus général que nul n’avait envisagé puisqu’il affectait la valorisation de produits financiers très répandus, jeta la consternation.

Quelques jours plus tard, la banque organisait un cocktail dans un excellent restaurant de la ville. J’étais là, mon verre à la main, quand un vieux monsieur m’aborda : « Vous savez qui je suis ? » Non, je ne le savais pas. Il me dit son nom qui m’était familier : c’était celui du numéro deux ou trois de cette grosse banque dont tout le monde connaît le nom. « Et moi je sais qui vous êtes : vous êtes l’emmerdeur qui bloquez tout. Il y a une chose que vous n’avez pas l’air de comprendre mon petit Monsieur : le régulateur, ce n’est pas lui qui me dira ce que je dois faire. Non, ce n’est pas comme ça que les choses se passent : c’est moi qui lui dirai quels sont les chiffres, il ne mouftera pas et les choses en resteront là. Un point c’est tout ! » Et il tourna les talons, me plantant là, moi et mon verre.

On s’interroge aujourd’hui pourquoi dans la période qui s’acheva en 2007 les régulateurs de la finance étaient assoupis aux commandes. Mon expérience m’avait offert la réponse : le rapport de force réel entre banques et régulateurs.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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« Tout ce qui m’arrange, rien de ce qui me dérange »

Antoine nous propose ces jours-ci dans ses commentaires, une justification des thèses du libertarien Robert Nozick (1938-2002). Le philosophe américain était loin d’être un imbécile mais on ne peut pas laisser défendre ses thèses sans répondre.

Il y a là un a priori chez Nozick (récent à l’échelle de l’histoire humaine) que le point focal doit être l’individu et non la société humaine. Puisque Nozick se réclame d’Aristote, il faut noter tout de suite que cet a priori va à l’encontre d’Aristote quand celui-ci rappelle que l’homme est un animal politique, autrement dit social. Le point focal doit être au contraire l’homme au sein d’un ensemble organisé. Le débat peut alors porter sur le pour et le contre de telle ou telle forme d’organisation.

C’est là que les libertariens prennent le monde à l’envers : le point de vue de l’individu ne peut être envisagé qu’une fois la société définie comme son cadre. Hegel écrit : « Le principe des États modernes a cette puissance et cette profondeur extrêmes de laisser le principe de la subjectivité s’accomplir jusqu’à l’extrémité de la particularité personnelle autonome et en même temps de le ramener à l’unité substantielle et ainsi de maintenir cette unité dans ce principe lui-même » (Hegel, Philosophie du Droit, VI).

La critique des Quakers par Hegel se fonde sur cela : accepter de l’État ce qui vous arrange sur le plan privé (qu’il vous protège) tout en refusant de participer à l’effort collectif qui le permet (la défense du territoire). Antigone est le prototype de ces « faux jetons » qui font prévaloir le privé (le devoir de sépulture envers un frère) sur le public (la trahison par Polynice de la communauté), tout en acceptant de la société tout ce qu’elle lui offre.

Le « minimum d’État » des libertariens peut se résumer ainsi : « Tout ce qui m’arrange, rien de ce qui me dérange ». C’est un peu court comme système de gouvernement.

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L’industrie financière et le bonheur de tous

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On attire souvent mon attention sur des initiatives prises ici et là, souvent aux États-Unis, qui vont dans le sens de ce que je préconise. Par exemple en vue d’interdire la spéculation sur les matières premières, d’interdire les positions nues en credit-default swaps ou de venir en aide aux emprunteurs en difficulté. Et on me demande pourquoi je n’en parle pas.

Je ne parle pas de ces initiatives parce que les événements de ces six derniers mois montrent que les chances qu’elles se concrétisent un jour sont nulles. Ces mesures sont proposées et elles échouent ensuite à passer. Du coup, je devrais dans un premier temps les mentionner, et dans un deuxième temps, rapporter qu’elles sont mortes. Ce serait, dans un sens et dans l’autre, beaucoup d’efforts pour rien.

Quand on lit les attendus de ces mesures mort-nées on voit « en raison de l’opposition des dirigeants de banques », « en raison de l’opposition des hedge funds », etc. Point commun de toutes les parties qui l’emportent haut-la-main dans les débats : le fait qu’on les appelait « discréditées » il y a moins d’un an. Discréditées ? Apparemment pas aux yeux de tout le monde.

Y aurait-il alors un rapport entre la mort de ces initiatives et les montants consacrés aux États-Unis au lobbying ? Le Center for Responsive Politics affirme qu’on atteindra et dépassera peut-être en 2009 les 3,3 milliards de dollars consacrés à ce type de « diffusion de l’information » en 2008. En hausse de 80 % par rapport aux 1,8 milliards dépensés en 2002.

En octobre de l’année dernière, on s’en souvient sans doute car il s’agit d’un moment-clé dans la fin du capitalisme, Mr. Greenspan faisait son mea culpa : l’autorégulation du capitalisme n’existe pas. Il avait misé sur la capacité des chefs d’entreprise à ne pas agir contre leur intérêt et celle-ci ne s’est pas manifestée. Il voulait dire « intérêt collectif », bien entendu, car les preuves sont nombreuses de leur capacité à ne pas agir contre leur intérêt propre.

Et c’est bien au même phénomène que l’on assiste avec toutes ces tentatives de réglementation salutaire étouffées dans l’œuf. Reportez-vous quelques années en arrière, à l’époque pas si lointaine où on nous vantait partout l’« Ownership Society » : chaque ménage propriétaire de son logement. On nous disait : « C’est la garantie d’un peuple sage. Celui qui possède sa maison, et mieux encore, celui qui rame pendant trente ans pour en acquérir une, ne se plaindra jamais. La stabilité garantie ! »

Retour au présent : les banques qui traînent la patte, retardant le plus possible le moment où elles se pencheront sur le cas d’un ménage au bord de la saisie, qui demandent 90 jours pour l’ouverture d’un dossier, qui ont traité jusqu’ici 200.000 demandes sur les 4 millions en attente. Wells Fargo a embrayé en juin, et Bank of America … ce mois-ci. Quel empressement ! Pendant ce temps, durant les six premiers mois de l’année, 1,5 millions de ménages américains ont soit vu leur logement saisi soit reçu un avis annonçant sa saisie prochaine.

Question adressée au monde de la finance : si la propriété de son logement contribue à la paix sociale, à quoi l’éviction de son logement contribue-t-elle ? Mr. Greenspan risque d’être encore déçu : si les banques américaines semblent très soucieuses de défendre leur intérêt propre, l’intérêt collectif n’appartient pas encore à leur horizon.

Encore une question pour terminer : combien de ménages auraient-ils pu être sauvés de la saisie à l’aide des 3,3 milliards de dollars consacrés par les entreprises pour qu’on leur permette de continuer à faire leur business comme avant ? Par « comme avant », je veux dire « pour le bonheur de tous ». Bien entendu.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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La pollution

Hier après-midi, je suis allé à la plage. Ça ne m’est pas arrivé souvent ces jours-ci (en raison de beaucoup d’autres choses à faire et du mauvais temps aussi). En revenant, j’ai découvert les commentaires pollués par un personnage qui n’avait pas toléré que l’un de ses messages soient modérés en mon absence, qui s’était énervé et avait accumulé une série de commentaires où il n’avait strictement rien à dire sinon se plaindre de cette modération.

Certains ont eu l’amabilité de tenter de le calmer et je les en remercie, j’ai dû malheureusement éliminer l’ensemble : ses imprécations et vos réponses, pour rétablir le plaisir de la lecture pour tous.

Si cet individu se demande encore pourquoi il existe une modération sur les blogs, la réponse devrait être claire : les gens comme lui.

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Le contrat de travail mixte productif/social comme fondement d’un état providence participatif, par Michel Martin

Billet invité. Première publication : solidariteliberale.hautetfort.com

LE CONTRAT DE TRAVAIL MIXTE PRODUCTIF/SOCIAL COMME FONDEMENT D’UN ETAT PROVIDENCE PARTICIPATIF

Voilà concrètement ce que je souhaite :

Je souhaite pouvoir travailler ½ à 1 journée par semaine (durée à ajuster à l’issue d’un débat) dans le domaine de la dépendance (personnes âgées, handicapés, enfants) ou dans le domaine socioculturel (associations diverses, accompagnement des toxicomanes, parrainage de délinquants, aide à la réinsertion de prisonniers…) alors que mon contrat de travail de référence est passé avec une entreprise productive (y compris administration, ou que je sois au chômage). Je souhaite que ce temps soit pris sur mon temps de travail productif et qu’il soit reconnu par une rémunération (monnaie fondante ?, Chèque Universel Emploi Service [1] ?) ou une indemnité. Je souhaite enfin pouvoir bénéficier de temps de formation pris en charge par l’entreprise ou la collectivité (l’état providence investisseur dans le domaine social) pour assurer correctement ce second travail. C’est le souhait que chacun puisse pratiquer un travail productif (privé ou public) et un travail social (privé ou public) comme norme.

Dans l’état providence participatif, l’individu ordinaire distribue son temps entre 3 domaines principaux : un domaine affectif, un domaine productif et un domaine social. J’ai tenté de définir les dominantes de ces trois domaines en termes d’entités et de caractéristiques.

Aujourd’hui, les domaines affectifs (stabilisé par les fonctions de reproduction et d’élevage des enfants) et productifs (stabilisé par son efficacité à produire biens et services standardisables) sont bien développés, mais le domaine social n’a pas encore trouvé sa place ni les outils adéquats dans une société de l’individu (c’est le cœur de l’état providence participatif). Dans chaque domaine, les principes de division de l’activité peuvent s’appliquer (appelée division du travail pour le domaine productif), mais le domaine social n’est plus compris ni comme un sous-domaine de l’activité productive (c’est la tendance en cours), ni comme un sous-domaine de l’activité affective [2] (c’était la réalité d’hier).

Il est aussi possible de décliner l’organisation de ce travail social autrement qu’hebdomadairement. Une gestion quotidienne peut être mieux adaptée. On peut aussi imaginer grouper ces 10 à 20% de temps actif social mensuellement, annuellement, voire une année sur dix.

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Le droit à la propriété est-il encore le même pour tout le monde ?, par Jean-Paul Vignal

Billet invité.

LE DROIT DE PROPRIETE EST-IL ENCORE LE MEME POUR TOUT LE MONDE ?

La revue Mc Kinsey, a publié dans son dernier numéro un article intitulé « State capitalism and the crisis » qui trouve normal que les États mettent leurs mains dans les poches des contribuables pour sauver les banques et les entreprises, mais s’inquiète que ces mêmes États pourraient y prendre gout et en profiter perfidement pour effectuer un retour durable dans la gestion des entreprises au lieu de s’éclipser poliment une fois les profits revenus.

Il n’y a rien de bien nouveau ni de surprenant dans cette affirmation pourtant assez obscène qui consiste à utiliser la collectivité pour protéger des intérêts particuliers au nom d’une vision dévoyée et de nature presque délictuelle de l’intérêt collectif, mais, compte tenu de l’ampleur des enjeux, il est sans doute temps de réfléchir un peu aux moyens de mettre fin à cet état d’esprit.

Déposer son bilan est en passe de devenir un mode de gestion comme un autre au point, paraît-il, que l’on commence à en enseigner les subtilités dans les meilleures écoles de gestion. Cette évolution signifie en clair que l’on peut prendre tous les risques que l’on veut sans avoir à en subir les conséquences négatives ; les créateurs de l’entreprise apportent leurs idées, leur temps, et un peu d’argent frais, les managers en lèvent beaucoup plus avec des leviers qui atteignent ou dépassent 100 en promettant la lune, les banquiers prêtent et titrisent la dette, l’entreprise la souscrit, et en cas de difficulté, la dette est épongée par les investisseurs, souvent institutionnels, donc gestionnaires de l’épargne du public. Les seuls qui ont vraiment perdu sont les créateurs, les investisseurs des tours de financement publics et les acheteurs des dettes, car les managers peuvent toujours racheter les actifs à quelques cents du $ avec le soutien de financiers, – parfois les mêmes -, et repartir pour un tour.

Chacun sait désormais que les banquiers ayant été jugés indispensables à la bonne marche du monde par les politiques qui leur ont livré les clés de nos cités, leurs erreurs doivent être réglées au prix fort par la collectivité au nom de l’intérêt général ; on sait moins que celles des entreprises le sont aussi, de fait. Dans un cas comme dans l’autre, les bonus perçus par les cadres dirigeants sont en grande partie à l’origine de cette situation paradoxale. Il les incite en effet à prendre un maximum de risques car ils ne peuvent avoir que des retombées positives. Leur perte maximum possible est ne de pas percevoir de plus values sur leurs stocks options en cas de dépôt bilan. La belle affaire. Quant on perçoit plusieurs dizaines de fois le salaire minimum des manants à titre de salaire et de bonus en espèces, ce n’est certainement pas une incitation à la prudence, ni au respect des intérêts des gens que les hasards de la vie et des diplômes ont placé sous vos ordres.

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L’actualité de la crise : Problèmes de riches, par François Leclerc

Billet invité.

PROBLEMES DE RICHES

Il est parfaitement connu qu’à l’origine de toutes les bulles financières qui sont apparues depuis plusieurs décennies, il y a un même phénomène : l’excès de liquidité. En l’occurrence, l’existence d’une gigantesque manne de capitaux qui cherchent les meilleures opportunités d’investissement et se déplacent au gré de l’apparition de celles-ci. Parfois brutalement, créant ainsi des catastrophes. On dit que ces mouvements sont erratiques, voulant signifier qu’ils errent et sont instables, laissant parfois aussi entendre qu’ils n’ont pas de cohérence, ce qui est faux à un double titre. Du point de vue de la langue française, comme de la réalité du phénomène.

Leur cohérence est en effet simple à trouver, c’est celle de la conjugaison optimale entre meilleur rendement et moindre risque. Mais cette belle formule réclame un éclaircissement immédiat: les rendements, il suffit de les étudier, les risques, il faut à tout prix les minorer. Ce qui justifie l’emploi de toutes sortes d’artifices, avouables ou non, dont la maîtrise est le véritable savoir-faire de la finance. La finance, c’est bien connu, a horreur du risque. Et lorsque l’on entend parler du retour de « l’aversion au risque », on est sur de se retrouver une fois de plus dans le grand bain idéologique dans lequel de nombreux experts en économie adorent nous faire barboter, car en fait de retour, on ne se sépare jamais de cette profonde aversion lorsque l’on est un financier avisé.

Parmi les nombreux problèmes que le système financier traverse aujourd’hui, il en est un peu détecté, bien qu’il annonce des périls encore plus importants que ceux auxquels on cherche à s’échapper. Non, il ne s’agit pas de la concentration bancaire, qui a été engagée à chaud au cours de la crise actuelle, et qui va se poursuivre tout au long de la période à venir, au fur et à mesure que les banques vont tenter de colmater leurs brèches. Bien que ce soit un problème majeur, devant lequel la « régulation systémique » qui nous est promise apparaît déjà, avant même d’avoir été mise en place, comme n’ayant comme vocation que d’être inévitablement dépassée par les événements. Expliquant d’ailleurs que, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, lieu d’accueil actuel des principales places financières, on souhaite en confier la responsabilité aux banques centrales, car en réalité elles l’exercent déjà (ou tentent de le faire). Non, le problème encore plus important et néanmoins oublié est celui de la croissance des liquidités en cours.

Quel est le principal effet des plans de lutte contre la crise financière et économique ? Accroître encore davantage la masse de ces excès de liquidité qui ont été à l’origine des bulles précédentes. Quelle conclusion peut-on en tirer ? Que la taille de la prochaine bulle sera encore plus imposante. Quelles en seront les implications ? Nul ne le sait, mais elles seront encore plus dévastatrices !

La logique du système financier n’est pas seulement de se reproduire, envers et contre tous, elle est aussi de grossir et devenir obèse, cette pandémie du siècle. Les liquidités sont un terme trompeur, comme souvent le sont les termes financiers. Ils évoquent la souplesse des fluides, l’huile qui permet aux rouages de bien fonctionner en mécanique. Les financiers revendiquent comme une victoire de la développer et s’opposent à tout ce qui pourrait la restreindre. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il leur est nécessaire de pouvoir à tout moment sauter sur les occasions, partir à la recherche d’un meilleur rendement. C’est à dire le placement qui offre le meilleur taux et qui est le plus…liquide. Et tout le vocabulaire est à l’avenant : on ouvre les vannes du crédit, mais c’est pour endiguer la crise. On injecte des liquidités, alors que la crise résulte de l’insolvabilité… Allez comprendre !

De fait, les liquidités sont un véritable poison dont on ne sait plus se débarrasser. Adopter le point de vue d’un investisseur, c’est se mettre sur le dos un sacré problème de riche : où placer, pour ensuite les déplacer, ses liquidités ? Ce n’est pas un problème de pauvre, car ceux-ci sont sommés de se désendetter. Les économistes préfèrent dire qu’ils doivent désormais épargner, ce qui est tout de même un comble. Cela ne va pas poser un problème aux riches, car ils vont désormais prêter aux Etats, et puis faire leurs affaires entre eux, mais cela va contribuer à encore augmenter les liquidités…

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La famille

Ma sœur est passée tout à l’heure, me souhaiter – avec un peu de retard – un joyeux anniversaire. Un panier de bienvenue en Bretagne : bolées, cidre bouché, farine de blé noir et livre de recettes de crêpes et de galettes ; deux hortensias pour la partie de la bordure un peu pelée devant la maison et une aquarelle peinte par mon père : le golfe à Cadouarn.

Nous avons parlé des parents. Elle m’a dit qu’il faudrait ajouter au blog une chanson pour ma mère. Je lui ai rappelé le billet consacré à Jim Reeves. Elle m’a dit : « Je sais, mais elle ne serait pas contente s’il n’y avait pas Elvis ».

A onze heures, j’ai dû interrompre la conversation : on allait m’appeler pour un entretien téléphonique. J’avais reçu un courriel hier soir : Radio Vatican aimerait vous interroger sur la crise. Ma première réaction : je n’ai rien à leur dire. Ma deuxième réaction, avec un petit temps de retard : « Mais Papa aurait aimé leur parler ! »

Alors, j’ai dit oui, et quand j’ai été interrogé, j’ai dit tout ce que mon père aurait aimé dire à Radio Vatican. C’est bizarre, la famille !

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L’actualité de la crise : Des mystères sans grand mystère, par François Leclerc

DES MYSTERES SANS GRAND MYSTERE

Quand, de manière incorrigible, il ne nous est pas encore une fois annoncé les lueurs de l’aube de la reprise, comme si cette incantation pouvait tenir lieu de politique (même si elle devait être finalement exaucée), il nous est promis pour la suite des événements une longue période de faible croissance (sans nous expliquer pourquoi, rajoutant du mystère au mystère.)

Il n’est pourtant pas possible d’échapper au débat, qui va rebondir, non seulement sur la réalité de cette reprise tant attendue comme une sorte de miracle, mais également sur la forme qu’elle va emprunter. Nous y revenons donc : « L » ou « W » ? Une croissance pour longtemps atone ou une mini-reprise suivie d’une nouvelle récession ? Ce distinguo pourrait apparaître bien académique, à moins que les hypothèses et les raisonnements à la source de l’une ou l’autre de ces deux options ne soient dévoilés, permettant d’en comprendre les tenants et les aboutissants.

Plusieurs autres énigmes, dans les discours répétitifs que nous entendons, mériteraient d’être résolues. Le danger de l’inflation, ce chiffon rouge si fort agité alors que nous sommes encore en pleine récession. Ou le retour du « protectionnisme », alors que la contraction du commerce international résulte mécaniquement, pour l’essentiel, de la crise économique mondiale.

Il est possible de partir de trois très simples constatations pour tenter de contribuer à lever tout ce brouillard. Dans un premier temps, afin de comprendre pourquoi la croissance va être faible.

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Le temps qu’il fait, le 24 juillet 2009

Bande son seule (merci à Quidam !)

J’ai dit que Mr. Kanjorski, membre du Congrès américain, qui avait pris la direction de l’offensive menée contre le FASB, avait reçu une somme de 780.000 dollars du secteur bancaire sur une période de deux ans. C’est une erreur : le chiffre correct est de 704.000 dollars.

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L’actualité de la crise : Une « régulation systémique » qui se présente bien mal, par François Leclerc

Billet invité.

UNE « REGULATION SYSTEMIQUE » QUI SE PRESENTE BIEN MAL

Après avoir rappelé les centaines de milliards de dollars consacrés par l’Etat à sauvetage des banques, Barack Obama a, mercredi dernier lors d’une conférence de presse, voulu faire acte de franchise en déplorant que « ce que nous n’avons pas vu, à mon avis, c’est un changement de comportement et de pratiques à Wall Street ». Pour en tirer ainsi les conséquences : « Le fait est que si nous ne réformons pas les autorités de la régulation financière, les banques vont faire comme avant. Dans un sens, cela pourrait même être pire, parce que maintenant elles savent que le gouvernement peut considérer qu’elles sont trop grosses pour qu’on les laisse faire faillite. Si on ne leur impose pas de limites, elles prendront encore plus de risques ». Justifiant ainsi sa proposition de création d’un fonds de garantie des investissements les plus hasardeux, financée par les investisseurs eux-mêmes, afin que l’Etat n’ait plus à intervenir. Une manière de paradoxalement reconnaître, faisant preuve d’une certaine lucidité, que les banques allaient inévitablement reprendre des risques inconsidérés et qu’il n’était pas possible de les en empêcher.

Ayant déjà utilisé la métaphore de la maison brûlée pour parler de l’économie, et évoqué les traites pour lesquelles l’Etat était en retard de payement, Barack Obama s’efforce de rester au contact des Américains qui l’ont élu en tenant leur propre langage et exprimant leurs préoccupations. Leur demandant également d’être « patients » à propos de la poursuite de la montée du chômage, n’ayant rien d’autre à offrir, si ce n’est la réforme de la santé à venir. Or, les commentateurs mettent l’accent sur les très sérieuses difficultés qui l’attendent à propos de son adoption par un Congrès qui, tout en étant à majorité démocrate n’en est pas moins difficilement gouvernable. En réalité, Barack Obama est déjà arrivé à un tournant de son mandat présidentiel, dont il n’est pas certain qu’il va pouvoir bien le négocier. Car il a également beaucoup de mal à tenir son monde financier et à lui imposer une régulation, même à minima, et de garder dans l’immédiat un peu de tenue, alors que les signes se multiplient d’une poursuite de la crise.

Ce ne sont plus seulement les secteurs immobiliers commercial et résidentiel du crédit qui continuent d’être très préoccupants, alors que les tentatives de « lisser » le problème ne semblent pas donner de grands résultats. Le secteur des cartes de crédit est également une menace complémentaire grandissante pour de nombreuses banques et émetteurs.

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La Bourse !

Ah ! la Bourse ! Quand la Bourse va, tout va.

Aujourd’hui, le CAC 40 en hausse de 2,08 % et au moment-même où je vous parle, l’indice Dow Jones a repassé la barre des 9.000 points : en hausse de près de 2% ! La première fois depuis janvier.

La Bourse : thermomètre, baromètre, pouls de l’économie, pouls de la nation. Mais pour qui roule-t-elle ? Pour Proudhon – dont je continue de lire le Manuel du spéculateur à la Bourse (1857 4e éd.) – sans elle, le destin de la France aurait été bien différent :

Tout le monde sait que notre première république tomba sous le poids d’une condamnation portée par la Bourse : le 8 novembre 1799, veille du coup d’État appelé 18 brumaire, le tiers consolidé était à 11 francs 30 centimes ; le 21, il était à 22 fr. — Mais ce qu’on a beaucoup moins remarqué, c’est que la Spéculation ne fut jamais entièrement ralliée à Napoléon : le taux le plus élevé de la Bourse, pendant la période impériale, fut celui du 10 mars 1810, 88 fr. 90 cent., soit 11 fr. 10 cent, au-dessous du pair.

Le 29 mars 1814, l’empereur se débattait dans les plaines de la Champagne et tenait encore en échec la coalition victorieuse : il est achevé par la Bourse. Le 5 % à 45 fr. marque sa réprobation et amène sa chute ; le 31, la proclamation des alliés est accueillie par une hausse de 2 fr. Paris a capitulé, et le conquérant abattu va signer son abdication à Fontainebleau. En moins d’un an, malgré la présence des armées étrangères, les fonds publics auront regagné tout ce qu’ils avaient perdu depuis le 10 mars 1810 : le 5 mars 1815, ils seront cotés à 88 fr.

Quinze jours plus tard, le 20 mars, Bonaparte, échappé de l’île d’Elbe, rentre aux Tuileries : le baromètre bursal marque 20 fr. de baisse. Quelle puissance tiendrait devant une pareille manifestation de la pensée économique ? Certes, ce n’est pas la Bourse de Paris qui a fait perdre la bataille de Waterloo ; mais on peut dire qu’elle a donné cœur à l’ennemi. C’est elle qui lui a révélé que si le soldat, l’ouvrier, le fonctionnaire étaient pour l’empereur, le capital, l’industrie, le commerce, la propriété, la spéculation, la bourgeoisie étaient contre lui. Sait-on ce qu’a pesé dans la balance du destin cette bourse du 20 mars ? Le 18 juin, elle était à 53 fr. ; le 20, à la première nouvelle du désastre, elle monte à 55 ; le 22, le bruit se répandant que l’empereur abdique pour la deuxième fois, elle est à 60. La cote suit le grand capitaine dans ses marches et contre-marches, pour le condamner s’il triomphe, pour l’accabler s’il est défait.

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L’actualité de la crise : Le bal des vampires, par François Leclerc

Billet invité.

LE BAL DES VAMPIRES

On en découvre de belles, quand on s’intéresse aux banques centrales. Car si, en temps normal, elles demeurent plutôt confites dans un imperturbable silence, à peine rompu par de petites phrases sibyllines, elles nous abreuvent depuis la crise de leurs dévotions répétitives, faisant de même avec les banques, mais pour elles c’est à coups de liquidités. A chacun ses pauvres.

Notre miel à nous, c’est de pouvoir à cette occasion pénétrer un petit peu dans le saint des saints. Au terme de petites incursions, nous connaissons désormais un peu mieux les deux faces cachées de l’exercice favori du moment de ces puissantes divinités : la distribution de liquidités. D’une main, elles dispensent généreusement à leurs disciples, les institutions financières, une manne qui semble sans fond, dans le but proclamé de relancer le crédit qui reste en panne (et avec lui l’économie, qui en souffre de plus en plus) ; elles disent se préparer de l’autre à assécher le moment venu le marché de ces liquidités, afin de ne pas réveiller le monstre de l’inflation qui sommeille. Et, puisque leur credo est par tous les temps, bon ou mauvais, de nous bercer (et parfois de nous tancer, pour nous demander des coupes budgétaires), elles nous assurent qu’elles ont reçu la panoplie complète des outils permettant de récupérer leurs sous et les remettre dans la tirelire. Quel magnifique conte de fée à raconter aux enfants pour les endormir !

En levant les coins du tapis, on remarque vite que les choses ne se passent pas tout à fait comme cela nous est raconté par nos banquiers centraux, paternes et sévères à la fois. D’abord, parce que les banques utilisent l’argent qui leur est prêté à des taux très avantageux, presque nuls, non pas pour relancer le crédit, mais en priorité pour réaliser leurs affaires, petites certes, mais à grande échelle. Soit en replaçant les fonds aussi sec qu’empruntés auprès de la banque centrale, car ils y sont plus en sécurité, soit en faisant leur marché : achats d’obligations d’Etat ou surtout d’entreprises (les taux du moment sont plus avantageux et les risques très faibles), ou bien même actions des institutions financières, celles-ci restant sous la protection des Etats et ne risquant pas de faire défaut. Les banquiers centraux ne sont pas dupes et font la grosse voix, mais ils continuent néanmoins de déverser leurs liquidités sans plus de conditions, pour en réalité contribuer, sciemment et lentement, à la recapitalisation des banques qui en ont bien besoin, sans que leurs actionnaires ne soient mis à contribution. Car il ne manquerait plus que cela ! L’argent, lui, ne parvient que fort partiellement à l’économie ; ceci est la véritable raison de la reprise économique anémique qui nous est proposée par beaucoup d’experts, qui considèrent inconvenant de le révéler et préfèrent s’entourer de mystère afin de valoriser à peu de frais leur science. Entre eux, dans leur langage codé, ils évoquent la cause de manière énigmatique : « le mécanisme de transmission est cassé », constatent-ils alors. Nous ne saurons grâce à eux ni pourquoi ni comment. Une exception notable, cet article paru dans le Financial Times.

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Cartes de crédit : Mauvaise nouvelle pour les banques américaines

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Si vous avez jeté un coup d’œil sur les résultats des banques américaines au deuxième trimestre, en les comparant à ceux du premier, vous aurez remarqué que les bonnes nouvelles (dues souvent à des ventes d’actifs) étaient tempérées par les réserves faites en vue de défauts sur des prêts, en augmentation constante.

Ce n’est qu’une toute petite nouvelle tombée aujourd’hui mais je peux vous assurer qu’elle aura des retombées très sérieuses dans les mois à venir : les deux plus grandes compagnies de conciliation aux États-Unis : l’American Arbitration Association et le National Arbitration Forum cessent leurs activités.

Quand vous obtenez une carte de crédit aux États-Unis (une vraie : où vous n’êtes pas obligé de rembourser tout de suite et où vous pouvez faire rouler – revolve – la dette d’un mois sur l’autre) vous acceptez que tout litige éventuel soit réglé non pas devant les tribunaux mais devant une commission de conciliation à l’amiable. Les compagnies de téléphone portable vous imposent la même clause.

Petit problème du point de vue du consommateur : ces arbitres privés donnent raison à la compagnie et vous donnent tort à vous dans 94 % des cas. Autre problème, beaucoup plus sérieux celui-là et qui vient de faire surface à l’occasion d’une décision de justice : il s’avère que ces deux grands conciliateurs appartiennent à des conglomérats plus vastes qui pratiquent aussi le recouvrement d’impayés. Il y a là comme un conflit d’intérêt a déterminé vendredi dernier l’état de Minnesota, qui a aussitôt mis un point final à l’activité de la NAF précisément domiciliée dans l’état. Celle-ci a compris l’avertissement et a interrompu dimanche ses activités dans tous des Etats-Unis. L’autre compagnie, l’AAA, qui se trouve dans la même situation a prudemment décidé hier d’en faire autant.

Pourquoi est-ce une très mauvaise affaire pour les banques ? Parce ce que les contentieux sur les cartes de crédit, dont le nombre augmente avec la précarité croissante des ménages, vont leur coûter dorénavant beaucoup plus cher. Et puis, on peut penser ce qu’on veut de la justice, mais donnera-t-elle raison aux banques dans 94 % des litiges ? Ce n’est pas couru d’avance.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Georges Miedzianagora (1930 – 2003)

Quand vous rouvrez vos livres – qui furent longtemps dans des cartons – vous retrouvez tout ce que vous y avez glissé, et dans ce cas-ci des photos, des photos d’amis.

Les amis vous jouent parfois de mauvais tours, comme celui-ci : d’être morts. Quand j’étais à Paris il y a quelques semaines, je remontais le long de la Seine, en route du quai d’Orsay vers la Bastille, et je me suis dit, pensant à d’anciennes conversations dans les parages : « Il faudrait que je prenne un verre, un de ces jours, avec Georges… » et puis aussitôt après : « Zut ! »

Je n’ai pas mis de date de naissance, ni de décès (je n’étais pas là, j’étais en Amérique, et personne ne m’a rien dit) parce que je ne les connais pas, mais si vous les connaissez, dites-les moi, je les ajouterai.

Je me souviens très bien du jour où ces photos furent prises, vers 1995 : c’est le jour où Georges m’a dit : « Tu ne comprends pas Paul : nous sommes des dissidents ! » Oui, Georges, tout s’explique : des dissidents.

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Manuel du spéculateur à la Bourse de Pierre-Joseph Proudhon

Les Éditions è®e m’ont fait l’honneur de me demander une postface à une édition de morceaux choisis du Manuel du spéculateur à la Bourse de Pierre-Joseph Proudhon (4e édition de 1857), ce que j’ai accepté bien volontiers. Pour savoir ce que vous en pensez, et en tenir compte, je vous ferai partager ma progression.

Voici un extrait de la préface, rédigée par Proudhon lui-même :

Une conviction s’est formée dans le silence universel, sorte de profession de foi tacite, qui a remplacé pour les masses les anciens programmes politiques et sociaux :

« Que de toutes les sources de la fortune, le travail est la plus précaire et la plus pauvre ;

« Qu’au-dessus du travail, il y a, d’abord le faisceau des forces productrices, fonds commun de l’exploitation nationale, dont le gouvernement est le dispensateur suprême ;

« Qu’ensuite vient la Spéculation, entendant par ce mot l’ensemble des moyens, non prévus par la loi ou insaisissables à la justice, de surprendre le bien d’autrui ;

« Que du reste, l’économie des sociétés n’est, d’après les définitions des auteurs en crédit, qu’un état d’anarchie industrielle et de guerre sociale, où les instruments de production servent d’armes de combat ; où chaque propriété, privilège, monopole, tient lieu de place forte ; où le droit et le devoir sont indéterminés de leur nature, la justice exceptionnelle, le bien et le mal confondus, la vérité relative, toute garantie illusoire ; où les licences de la pratique, les contradictions de la théorie, le vague de la législation, l’arbitraire de l’autorité, viennent sans cesse déconcerter la raison et donner l’entorse à la morale ; où chacun enfin combattant contre tous, soumis aux chances de la guerre, n’est tenu de respecter que la loi de la guerre. »

Aussi, tandis que la Sagesse constituée accuse le jeu, que la Scène le châtie, que la Bourse elle-même, ravie de se voir si bien chaperonnée, le dénonce : l’improbité règne dans les mœurs, la piraterie dans les affaires. Sous l’apparence de transactions régulières et libres, de réalisations facultatives, d’exercice légitime de la propriété, sévissent, sans nul empêchement, le charlatanisme, la corruption, l’infidélité, le chantage, l’escroquerie, la concussion, le vol.

Interrogez le premier venu : il vous dira qu’aucun gain, obtenu par les concessions de l’État, les combinaisons de la commandite, les négociations de la Bourse, les entreprises de commerce, le bail à cheptel ou à loyer, n’est pur de corruption, de violence, ou de fraude ; qu’il ne se fait pas aujourd’hui de fortunes sans reproche, et que sur cent individus enrichis, pris au hasard, il n’y en a pas quatre de foncièrement honnêtes.

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Ce qui m’intéresse (une approche quantitative)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

J’ai à peu près déballé mes livres, et ma nièce Muriel a couvert les murs d’étagères faisant chacune deux mètres quarante, ce qui me permet d’un regard une approche quantitative de mes intérêts.

L’un de vous, il y a une semaine ou deux se plaignait que l’on parle de relativité restreinte « sur un blog consacré à l’économie » et j’avais répondu un peu sèchement que la seule règle était qu’on était libre de parler ici de ce qui me semblait intéressant (ce serait assez dictatorial si mon blog était le seul dans Landerneau mais ce n’est heureusement pas le cas). Alors, mauvaise nouvelle pour cette personne : la philosophie des sciences vient en premier – 3,3 mètres (à vue de nez, je ne vais pas m’emparer d’un centimètre !).

Je vais continuer, parce que tout cela me surprend un peu aussi : je me découvre moi-même en voyant ces longueurs d’étagères. Numéro deux : finance – 2,4 mètres (très technique !). Numéro trois (bon sang ne peut mentir), anthropologie – 2,2 mètres, mais, et cela en dit long sur ce qui m’apparaît personnellement comme l’âge d’or de ma discipline : XVIIIe et XIXe siècles essentiellement. Ensuite, pensée économique – 1,8 mètres ; Hegel – 1,2 mètres ; mathématiques – 1 mètre. Je n’ai encore déballé ni la linguistique, ni la psychanalyse mais on dépassera le mètre là aussi.

Quels livres m’ont le plus manqué ? Si j’en juge par ceux sur lesquels je me suis à nouveau jeté : « La querelle des futurs contingents (Louvain 1465 – 1475) » de Léon Baudry (Vrin 1950) et « Le complexe significabile » d’Hubert Élie (Vrin 1937).

La logique et la linguistique scolastiques : rien à voir avec la crise, me direz-vous. À première vue sans doute, mais ne préjugeons de rien, je vous tiendrai informés !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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