EN PLUS GRAND, LA PARTIE DE MISTIGRI SE POURSUIT… par François Leclerc

Billet invité.

Les quelques mille milliards d’euros achetés par les banques centrales nationales (BCN) ne seront que huit cent milliards, mais qu’importe ! Il faut en effet déduire le montant des titres des agences gouvernementales qui vont être achetés par la BCE, ainsi que la part des achats des banques centrales grecque et chypriote qui paraissent exclus.

Cela reste néanmoins substantiel et donne un nouvel éclairage à l’initiative de la BCE. Son programme va permettre de poursuivre le transfert vers des institutions publiques – les BCN – d’importantes quantités de dette détenues par des investisseurs privés. Qu’il s’agisse de banques, d’assureurs, de fonds de pension ou même de caisses de retraite (organismes de droit privé chargés d’une mission de service public, ou d’intérêt général). Dans la pratique, cela va constituer un obstacle de plus à toute restructuration de la dette, car le soulagement budgétaire qu’un gouvernement pourrait en retirer se traduirait immédiatement par des pertes équivalentes pour sa banque centrale, s’il se vérifie que chacune d’entre elle va privilégier l’achat de la dette de son propre pays.

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AU CONCOURS DES IDÉES DÉCOIFFANTES, par François Leclerc

Billet invité.

« Autant que cela sera nécessaire » n’est pas une expression réservée à Mario Draghi, le président de la BCE, qui a fait de cette simple annonce restée sans lendemain une politique afin de maitriser le marché obligataire souverain. Haruhiko Kuroda, le gouverneur de la Banque du Japon (BoJ) l’a depuis reprise à son compte, mais en joignant le geste à la parole. Sous ses auspices, la BoJ a rebondi dans sa politique de création monétaire très grand format. La suite dira si cela se révélera plus efficace que les tentatives précédentes, mais il en est fortement douté.

L’heure est décidément aux propositions iconoclastes, dans ce contexte où les leviers traditionnels de la politique monétaire ne fonctionnent plus (si ce n’était que cela !) et où il s’impose de sortir des sentiers battus en désespoir de cause. On connaissait la proposition de Lord Adair Turner de monétiser en grand la dette publique et de continuer d’accroître la taille des bilans des banques centrales, faute d’être en mesure de procéder au remboursement de la dette et afin de ne pas la restructurer. Un économiste britannique d’excellente réputation, Gabriel Stein, vient sur le même registre et pour régler un autre problème d’apporter son grain de sel.

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LES POTS AUTOUR DESQUELS ILS TOURNENT, par François Leclerc

Billet invité.

Coincée entre son réalisme économique et son conformisme politique, l’OCDE n’est pas avare de contradictions. Ne voulant sans doute pas rajouter l’inconscience à l’audace, l’organisation préconise simultanément de lever le pied sur la consolidation en Europe et de continuer à s’inscrire dans le « cadre fiscal européen »… Que d’entrechats !

« La zone euro s’approche du point mort et fait peser un risque majeur pour la croissance mondiale, avec un chômage qui reste élevé et une inflation qui reste loin de l’objectif » : tel est son dernier verdict sans appel, assorti comme de coutume de prévisions de croissance, d’inflation et de chômage dégradées par rapport aux précédentes.

A se demander si ce n’était pas son objectif, l’organisation justifie « le rythme plus lent de consolidation budgétaire structurelle » adopté par les gouvernement français et italien, au moment même où la Commission, ultime redoute qui tient bon, décide de repousser à une date indéterminée sa décision à propos de leurs projets de budget… Quitte à passer le Rubicon, elle appelle aussi la BCE à « un appui monétaire plus important » en identifiant pour ce faire des achats d’obligations souveraines en particulier. Ce suspens est insoutenable !

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CROISSANCE ET ENDETTEMENT, UN COUPLE INFERNAL, par François Leclerc

Billet invité.

Coller le nez à la fenêtre afin de ne pas perdre une miette des lancinantes péripéties de la crise européenne en ferait presque oublier l’essentiel : de 2008 à 2011, le ratio de la dette publique et privée des pays avancés est passé de 208% à 236% de leur PIB. Conduisant les auteurs du dernier Rapport de Genève à titrer celui-ci : « Le désendettement, quel désendettement ? ».

Ce n’est cependant pas cette impressionnante progression qui doit prioritairement retenir l’attention, mais son point de départ. Celui-ci illustre ce que la croissance des pays avancés doit à leur endettement. Avec comme corollaire que cette dernière s’affaiblit fortement lorsqu’il est contenu comme actuellement, perturbant sa résorption. Le mystère d’une croissance introuvable n’est pas à chercher ailleurs : croissance et dette font un couple infernal.

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LES INÉGALITÉS, UN DÉBAT RÉSERVÉ AUX AMÉRICAINS, par François Leclerc

Billet invité.

Que s’est-il passé, pour que les marchés connaissent pendant deux jours une grosse crise de hoquet, qui mérite d’y revenir ? L’épisode est maintenant dépassé et des causes immédiates puisées dans l’actualité ont en règle générale été incriminées, dont l’Ukraine et le Moyen-Orient qui ont particulièrement été mis à contribution. Décelant au choix l’effet de l’accumulation des mauvaises nouvelles, plus particulièrement la détérioration de la situation européenne et la faiblesse de l’américaine, la baisse des attentes d’inflation, ou bien encore le renversement de positions spéculatives, peu de commentateurs se sont aventurés à sonder les profondeurs du système financier. Le mystère reste entier, car il est vrai que l’on continue à n’y voir goutte et qu’il est donc préférable de ne pas les fréquenter. Christine Lagarde a même cru devoir fermer le ban en déclarant que les marchés avaient « surjoué », avant de passer à la suite de sa conférence de presse. Peut-être faudrait-il mieux considérer qu’ils ont eu à force le sentiment que la situation échappe des mains des banques centrales, leur dernier recours…

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COMMENT RÉDUIRE CETTE DETTE POUR QU’ELLE CONTINUE A RENDRE SES SERVICES ? par François Leclerc

Billet invité.

Une étrange découverte vient d’intervenir au Japon : « il n’y a pas de plancher au rendement de la dette ! », se sont effarés les analystes, constatant que la Banque du Japon vient d’acheter des titres au rendement négatif, acceptant en conséquence de perdre de l’argent… C’est à ce prix que la banque centrale poursuit sa politique de création monétaire destinée à sortir vaille que vaille le pays de la déflation.

Les banques japonaises ne s’en plaignent pas, qui en profitent pour acheter sur le marché des titres à rendements positifs pour les revendre assortis de rendements négatifs à la Banque du Japon. L’État non plus, qui finance grâce à cette dernière son énorme déficit budgétaire, son budget atteignant le double de ses recettes fiscales. La banque centrale japonaise roule une dette publique en rapide progression, l’État devenant de plus en plus vulnérable à une éventuelle hausse des taux. Celle-ci risque d’intervenir lorsqu’il faudra se rendre sur le marché international, dès que la Banque du Japon, les banques privées et les fonds de pension ne la financeront plus dans son intégralité. L’incidence de l’évolution des taux de la Fed, promis à être relevés à une date faisant l’objet de toutes les interrogations, en donnera le signal. A moins que la Fed ne s’y résolve pas, condamnée alors à poursuivre sa mission d’assistance, qui deviendrait une composante structurelle du fonctionnement du capitalisme, l’expression achevée de sa fuite en avant…
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ROUTINE D’UNE JOURNÉE DE LA DÉCENNIE PERDUE ANNONCÉE, par François Leclerc

Billet invité

La journée a commencé par l’annonce officielle et largement anticipée des mesures prises à l’encontre de BNP Paribas, agrémentée d’interrogations sur le sort qu’allaient pouvoir connaître les autres banques européennes soupçonnées du même viol d’embargo : Crédit Agricole, Société Générale, Commerzbank et Unicredit. Consolation, les Français ne seraient pas seuls à être visés par les Américains !

Alimentant une chronique bancaire jamais en défaut de matière, la journée s’est poursuivie par la chute en bourse de la banque portugaise Espírito Santo (L’Esprit Saint) ainsi que de sa holding sise au Luxembourg, toutes deux longtemps présentées comme saines grâce à d’obscurs tripatouillages comptables. En attendant la suite.

Côté croissance, ce n’est toujours pas le grand beau. Notamment en Italie où le gouvernement Renzi court après le financement des mesures qu’il a annoncées. Selon Istat, le PIB qui avait enregistré une chute de 1,9 % l’année dernière ne devrait pas progresser de plus de 0,3 % cette année, s’il sort toutefois du négatif. Les prévisions gouvernementales s’appuient sur 0,8 %, et ce résultat à la baisse ne sera pas sans effets sur les rentrées fiscales, s’il se confirme. Les prévisions d’inflation de l’institut sont également à la baisse, estimées sur l’année à 0,3 %. Combien de sommets européens faudra-t-il tenir pour mettre l’Italie sur le chemin de la rédemption ?

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APRÈS LES ICONOCLASTES, LES HÉTÉRODOXES ! par François Leclerc

Billet invité

Le sacro-saint seuil du déficit de 3 % du budget va-t-il être respecté par ceux qui se situaient déjà en-dessous ? La question se pose clairement en Italie, où il n’est déjà plus question de diminuer comme prévu ce ratio de circonstance érigé en principe. Ce pourrait également être le cas cette année en Autriche, où le gouvernement va renflouer la banque Hypo Alpe Adria. S’ils en viennent à fouler aux pieds leurs propres principes !

On comprend mieux alors la chasse aux rentrées fiscales entreprise par des gouvernements à la recherche de marges de manœuvre budgétaires, dont l’objet est de ne pas en arriver à la situation décrite ci-dessus. Bien qu’ils n’aient toujours pas touché au gros morceau que représente l’optimisation fiscale des entreprises transnationales et ne prennent dans leurs filets que les petits poissons de l’évasion fiscale.

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Les iconoclastes (suite) : DETTE, TRAVAIL ET INÉGALITÉS… QUOI FAIRE ? par François Leclerc

Billet invité

Inutile de présenter Adair Turner, l’ancien dirigeant du gendarme financier britannique (FSA), dont la référence aux activités financières « socialement inutiles » n’a pas été oubliée, entre autres propos iconoclastes de sa part. Dans un entretien publié le 11 février dans Le Monde, il est revenu sur les causes de la crise et de l’instabilité du capitalisme, qu’il voit notamment dans « l’addiction à la dette privée ». Pour ensuite préciser que « tant que nous n’aurons pas trouvé une façon de bâtir une croissance qui ne soit plus fondée sur l’endettement et les effets de levier, nous retomberons dans les mêmes crises. » Parmi les causes qui sont à l’origine de cette addiction, Adair Turner voit « la tentation du recours au crédit pour soutenir la consommation ». Au titre des solutions, il préconise « la réduction des inégalités [qui] passe par des systèmes économiques plus redistributifs. »

Martin Wolf titre « Asservir les robots et libérer les pauvres » sa dernière chronique parue dans le Financial Times le 11 février également. Il constate que l’informatique va faire disparaître de nombreux emplois dans tous les domaines, en particulier les moins qualifiés et rémunérés, et va contribuer à accroître les inégalités de distribution des revenus.

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PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » – RENTE, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité

RENTE – Voyons ce que nous en dit l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : « Revenu, soit en argent, grain, volaille ou autre chose, qui est dû à quelqu’un par une autre personne. » C’est un peu court, plutôt vague, vrai du point de vue du droit ancien, mais faux de notre point de vue. Une rente n’est pas n’importe quelle dette ; elle n’est en tout cas pas un « revenu » au sens strict pour celui qui la touche. Un salaire est un revenu. C’est ce qui nous revient en échange d’un service ou d’un travail contractuel et tarifé (tant de l’heure) que nous avons accompli. La rente n’est pas le salaire du rentier, puisqu’elle ne rémunère pas son labeur. On veut voir la rente partout, soit pour la banaliser et l’excuser, soit pour s’en désoler stérilement et l’ajouter à d’autres motifs de paranoïa, mais elle n’est présente en force qu’en de certains secteurs du corps social. On se gardera bien de qualifier de rente les droits d’auteurs. Sauf imposture négrière, les droits perçus par un auteur en acompte et sur les ventes de son ou de ses livre(s) ne sont pas une rente. Ils le soutiennent dans son effort d’écrire et viennent généralement en appoint d’autres sources de revenu. Aux quelques privilégiés qui pourraient en vivre et qui ont l’écriture dans le sang, ils permettent surtout de ralentir un rythme de production préjudiciable à la qualité des oeuvres publiées.

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LE MONDE-ÉCONOMIE, Lord Turner : mettre fin aux activités financières « socialement inutiles », lundi 8 – mardi 9 avril 2013

Lord Turner et la City

Lord Adair Turner, qui fut président jusqu’au 31 mars de la Financial Services Authority, le régulateur des marchés financiers britanniques, agence désormais scindée, a eu l’amabilité de répondre à quelques questions relatives aux remarques qu’il avait faites en 2009 sur les « activités financières socialement inutiles » et la nécessité d’y mettre fin, observations qui avaient provoqué une levée de boucliers dans les milieux financiers : « La grande masse des commentaires relatifs aux activités « socialement inutiles » est venue de la City », me signale Lord Turner.

La violence de la réaction à ses propos n’est pas surprenante, émanant d’un petit cercle où l’on révère des opinions parmi les moins honorables de certains « prix de sciences économiques à la mémoire d’Alfred Nobel ». On se souvient de Friedrich von Hayek (récipiendaire en 1974), selon qui la notion de « justice sociale est une expression entièrement vide, privée de tout contenu déterminable » ou de Milton Friedman (récipiendaire en 1976), pour qui « la notion de responsabilité sociale […] conduit immanquablement au totalitarisme ». Remarques qui ne manquent pas de piquant quand on sait que l’un et l’autre tinrent à prodiguer leurs conseils au général Augusto Pinochet. Von Hayek précisa lors d’un voyage au Chili : « Je préfère personnellement un dictateur libéral à un gouvernement démocratique qui ne serait pas libéral ». Le jury du « Nobel d’économie » exprimera-t-il jamais des regrets quant à certains de ses choix particulièrement malencontreux ?

Lord Turner dit : « Les gens de la City furent horrifiés que je mette en question les activités de marché et l’arbitrage de la réglementation financière », pour expliquer ensuite ce qu’il entend par là. D’abord pour ce qui touche aux activités de marché : « Une affirmation controversée, formulée par des économistes tel Keynes, est qu’il arrive que la taille de ces activités dépasse le niveau optimal d’allocation efficiente du capital et de l’épargne, au point de se transformer en activités à somme nulle, voire même à somme négative. Ce bilan négatif s’explique d’une part par la ponction de ressources économiques réelles qu’elles opèrent, d’autre part par l’apparition au sein du marché d’une instabilité financière qui fera que ceux des intervenants qui ne sont pas « teneurs de marché » devront se couvrir et rémunérer ceux qui le sont (à l’aide ici aussi de ressources réelles) pour que ces derniers gèrent cette instabilité ».

Pour ce qui touche à l’arbitrage de la réglementation financière, Lord Turner dit que « les petits jeux d’arbitrage de la réglementation impliquent la mise au point de montages financiers qui permettront à une entreprise de réduire son capital alors que sa fonction économique demeure inchangée. Les entreprises apparaîtront en conséquence en meilleure santé qu’elles ne le sont réellement. Il va de soi que de telles manipulations n’augmentent pas la taille du gâteau, et ne présentent du coup aucune utilité sur un plan social. Il s’agit au mieux d’un jeu à somme nulle, mais en réalité à mon sens d’un jeu à somme négative, du fait que sont mobilisés pour ces opérations, d’excellents esprits qui pourraient mettre leur talent au service de tâches plus fécondes et plus exaltantes ».

Lord Turner conclut : « Les gens de la City négligeaient complétement les questions fondamentales – car il s’agit bien ici de questions fondamentales – comme le volume souhaitable du crédit dans un pays comme le Royaume-Uni et la question de savoir si son système financier ne contient pas un nombre excessif de créances ».

Lord Turner établit-il une différence entre les activités financières « socialement » inutiles et celles qu’il appellerait « économiquement » inutiles ? La réponse se trouve dans la Lionel Robbins Lecture qu’il prononça en 2010 (*) où il expliquait que « l’optimalité d’un point de vue social peut exiger une redistribution des revenus économiques » (p. 92), une considération apparentée à celles qui motivaient John Maynard Keynes autrefois : que la solution des problèmes économiques ne peut s’énoncer qu’en termes qui sont eux politiques. Keynes affirma ainsi durant les années noires de la Dépression que la logique économique n’exige pas le plein emploi, mais le vivre ensemble oui.

Lord Turner avait fait remarquer dans un autre contexte que notre économie de marché veut que chaque génération revende à la suivante le parc immobilier à des prix ridiculement gonflés, soulignant qu’il s’agit avec les prêts au logement d’une activité financière là aussi « socialement inutile ». L’énoncé candide de telles vérités a multiplié bien entendu le nombre de ses ennemis au sein de la City, ce qui explique sans doute sa candidature malheureuse à la succession de Mervyn King au poste de gouverneur de la Banque d’Angleterre. Si le petit garçon qui dit que le roi était nu avait ensuite fait carrière, soyons sûrs que cela se saurait aujourd’hui.

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(*) Adair Turner, Economics after the Crisis. Objectives and Means, Cambridge (Mass.) : The MIT Press, 2012

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 8 MARS 2013

Un parfum de printemps
Eric Holder, Adair Turner, Michel Barnier, Finance Watch
John Maynard Keynes
Citoyen / Bourgeois

Sur YouTube, c’est ici.

Gilles Dostaler sur « Keynes et la politique » :

Comme sa pensée politique, l’action politique de Keynes est peu souvent évoquée. Ses positions sont en tout cas sujettes aux interprétations les plus diverses et les plus contradictoires, plus encore que sa pensée économique ou sa vision philosophique. C’est ainsi que, pour certains, Keynes se situe très à gauche sur l’échiquier politique. Plusieurs conservateurs le considéraient comme un crypto-communiste. À l’autre extrême, les communistes et les marxistes le jugeaient comme un conservateur d’autant plus dangereux qu’il se présentait comme un ami de la classe ouvrière et critiquait les politiques du parti conservateur, Entre ces deux appréciations, on trouve toutes les positions intermédiaires imaginables. Nouveau libéral, progressiste et radical, pour les uns, Keynes est un libéral centriste, de tendance droitière, pour les autres. Lui-même semblait prendre plaisir à brouiller les pistes en se décrivant tantôt comme modérément conservateur et ailleurs comme à gauche du Parti travailliste. Il a vexé le premier ministre travailliste MacDonald en déclarant, au terme d’une réunion, qu’il se considérait comme le seul véritable socialiste présent !

Inutile de dire que je partage l’opinion de Keynes sur lui-même !

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L’actualité de demain : AUX ICONOCLASTES RÉUNIS, par François Leclerc

Billet invité

Nous vivons décidément une drôle d’époque, comme on dit à chacune d’entre elles ! Lord Adair Turner a lancé un pavé dans la mare début février en prononçant à la Cass Business School de Londres une conférence au titre allant droit au but : « La dette, la monnaie, Méphistophélès : comment sortir de ce
pétrin ? ». Dans une période de désendettement, a-t-il remarqué, il faut se donner des moyens adaptés pour agir et favoriser la demande. S’interroger sur la cible que doit adopter une banque centrale n’est pas suffisant, il est aussi nécessaire de le faire sur ses outils.

Tout en s’entourant de formules interrogatives et balancées et en avançant de manière circonspecte, il préconise de rompre franchement le tabou de la monétisation de la dette (qui l’est de toute façon par la bande, pourrait-on remarquer) et d’appliquer une politique qu’il dénomme pour cela Overt Monetary Financing (financement monétaire ostensible), appelée aussi QEP, pour Quantitative Easing for the People (assouplissement quantitatif pour le peuple).

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 21 DECEMBRE 2012

Les choses sont-elles en train de s’arranger ?
« On n’entend plus beaucoup parler de gens comme vous… »
Lord Adair Turner
Michel Prada, dans le cadre de la chaire Stewardship of Finance à la VUB

Sur youtube.

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ATLANTICO.fr, L’aveu d’échec du président de l’autorité de contrôle des marchés britanniques signe-t-il la faillite généralisée de la régulation de la finance ?, le 14 octobre 2012

L’aveu d’échec du président de l’autorité de contrôle des marchés britanniques signe-t-il la faillite généralisée de la régulation de la finance ?

Atlantico : Lord Turner, le président de la FSA – l’autorité de contrôle des marchés financiers britanniques – a déclaré que les années qui ont précédé l’éclatement de la bulle du crédit étaient un monde d’illusions (« a fool’s paradise ») en termes de régulation. Les autorités de contrôle des marchés ont-elles oublié, voire failli, dans leur mission de contrôle des marchés partout en Europe ?

Paul Jorion : Il faut dire deux choses. La première est que l’idéologie ultralibérale prenait le pouvoir à partir des années 1970 : moins les régulateurs intervenaient, mieux c’était, l’État étant selon elle responsable de tous nos maux. La seconde, c’est que la prétendue « science » économique avait déjà creusé le lit de ces croyances. Celle-ci s’est bâtie à partir des années 1870 sur le postulat « laplacien » que le monde futur est parfaitement connaissable à partir d’une information complète du monde présent. En conséquence, il n’est jamais nécessaire de réglementer, il suffit d’offrir une information plus complète et plus transparente. C’est ce qui explique cette chose que le public ne parvient pas à comprendre : il réclame des mesures et on lui répond « meilleure transparence de l’information ». « Quel est le rapport ? », répond-il. Le rapport, c’est ce postulat laplacien, postulat démenti bien entendu une première fois par les découvertes de la mécanique quantique dans les années 1920, et une seconde fois, dans les années 1980, par la découverte des dynamiques « chaotiques », mais la « science » économique, à qui nos politiques accordent encore toute leur confiance, vit dans un « silo épistémologique » et ne s’est encore aperçue de rien.

Atlantico : Dans quelle mesure le manque de contrôle des marchés est-il responsable de la crise ? (autrement dit, la crise aurait-elle éclaté de la même manière, sachant que la plupart des activités étaient légales ?)

Paul Jorion : Sa responsabilité est de 100 %. Les règles qui auraient pu empêcher la crise des subprimes ont été appliquées au Canada – où la crise à été évitée – et en Caroline du Nord. La Mortgage Bankers Association, le syndicat patronal du secteur du crédit hypothécaire aux États-Unis a dépensé 500 millions de dollars en lobbying pour empêcher que d’autres états américains n’adoptent la même législation que la Caroline du Nord. On dit souvent qu’on ne connaît pas les responsables de la crise, c’est faux et je les dénonçais déjà dans mon livre Vers la crise du capitalisme américain ? (La découverte), paru en janvier 2007.

Atlantico : Depuis la crise, la régulation financière s’est-elle renforcée ou a t-elle été un grand oublié ?

Paul Jorion : Ce n’est pas une question d’oubli : c’est le fait que le pouvoir de l’argent permet de neutraliser toutes les tentatives de régulation de la finance. Dans les semaines récentes, les organismes pétroliers ont sabordé une tentative de régulation du marché du pétrole, les intervenants sur le marché de la dette à court terme ont su empêcher leur réglementation, et les lobbys représentant les principaux acteurs sur le marché à terme des matières premières viennent de paralyser, grâce à une décision de justice qui leur est favorable, un plafonnement des positions spéculatives. Un tel comportement est suicidaire bien entendu : on assiste au spectacle du court-termisme devenu fou.

Atlantico : Nombre d’acteurs économiques s’inquiètent des accords de Bâle 3 relatifs à la régulation bancaire qui entraînerait un surcoût pour les banques et les opérateurs. Quels sont les risques associés à un excès de régulation ?

Paul Jorion : Dans le processus actuel d’effondrement de l’appareil financier, dû à une absence de réglementation, les risques associés à un éventuel excès de régulation sont tous simplement inexistants.

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L’actualité de la crise : LEUR POLITIQUE DU PIRE, par François Leclerc

Billet invité.

Régulièrement, un responsable de haut niveau abandonne pour un bref instant ses postures les plus convenues et se permet de lâcher publiquement une vérité. Au début du mois, Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre, avait déjà défrayé la chronique de ce petit monde en s’étonnant que « le niveau de colère ne soit effectivement pas plus élevé qu’il ne l’est ».

Jean-Claude Junker, chef de file de l’Eurogroup, n’y a pas davantage été de main morte le 18 mars, en déclarant à l’occasion d’une conférence où il défendait l’instauration d’une taxe européenne sur les transactions financières  : « Il faut que les responsables du marasme de ces dernières années passent à la caisse ». Expliquant sans fard qu’« il n’est pas possible que l’économie financière, elle, continue à distribuer des bonus comme s’il ne s’était rien passé. Les gens ne l’accepteront pas, tout cela ne peut que finir avec une remise en cause du système économique et politique ».

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BFM Radio, lundi 21 juin 2010 à 10h46 – Kerviel: la question que personne ne pose

Kerviel : la question que personne ne pose

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Le procès de Jérôme Kerviel entre dans sa troisième semaine, qu’a-t-on appris jusqu’ici sur les grandes questions qu’on se pose ? Sa hiérarchie, par exemple, était-elle davantage au courant qu’elle ne le prétend sur les opérations qu’il passait ? Autre question dont on aimerait connaître la réponse : le fait d’entrer des opérations fictives dans le système de reporting pour masquer ses positions est-il – comme Kerviel le prétend – une pratique courante dans le monde des traders ? Et ce n’est là encore qu’un minuscule échantillon du genre de questions que l’on continue de se poser sur cette ténébreuse affaire. Connaîtrons-nous un jour la réponse ou bien sommes-nous condamnés à deviner, à nous faire une opinion à partir d’éléments disparates et fragmentaires ?

Est-ce parce que j’ai eu l’occasion d’être moi-même trader sur les marchés à terme que la réponse à ces questions me laisse en réalité indifférent ? je ne sais pas. Ce qui m’intrigue par contre c’est pourquoi au cours de deux premières semaines d’audience, personne n’a posé la seule qui me semble cruciale, une question que j’appellerais « à la Lord Adair Turner », du nom du président de la FSA, la Financial Services Authority, le régulateur des marchés britanniques, qui se demandait il y a quelques temps – avec beaucoup de candeur d’ailleurs – si tout dans le système financier que nous connaissons, est utile d’un point de vue social.

Ma question, qui n’intéresse apparemment personne sauf moi, c’est celle-ci : « Ce que Kerviel faisait pour sa banque – que ce soit de la manière dont elle voulait que cela se fasse, ou de la manière dont lui le faisait – à quoi cela sert-il ? » Parce qu’enfin, se mettre comme cela, en position « longue », en espérant que le prix monte, ou « courte », en espérant que le prix baisse et sur des sommes « importantes » – parce que de notre point de vue à nous, particuliers, que ce soient des milliards qui sont en jeu, ou simplement des millions, ce sont quand même de grosses sommes – à quoi cela sert-il ?

Prenons un exemple très simple. Kerviel a fait un pari qui peut rapporter – soyons modestes – un million d’euros. Il le fait au nom de la Société Générale. Et disons, toujours pour faire simple, que sa contrepartie – celle qui a fait le pari en sens inverse – ce soit BNP Paribas. Ce cas de figure n’est pas impossible. Disons que, cette fois-ci, c’est lui qui a gagné : la Société Générale a gagné un million et la BNP a elle perdu un million. La fois prochaine ce sera l’inverse : la Société Générale perd et la BNP gagne. Est-ce que cela sert à quelque chose ? Oui, cela fait augmenter les dividendes et les bonus dans la banque qui a gagné et cela les fait baisser dans celle qui a perdu. Les actionnaires, les dirigeants et les traders de celle qui a gagné sont contents, et ceux de celle qui a perdu sont au contraire tristes.

Et nous, dans cette affaire ? Tout ça nous est indifférent. Sauf… sauf si l’une des deux banques gagne systématiquement et l’autre perd systématiquement, alors nous – en tant que contribuables, nous irons sauver avec nos propres deniers la banque qui a perdu et qui est bien sûr « trop grosse pour tomber » – Too big to fail. Autrement dit, ce que tous les petits Kerviel du monde font, et les banques qui les emploient, ça ne sert qu’à une seule chose : à créer du risque systémique, le risque que tout le système s’écroule un beau jour. Alors, tout cela est-il bien « socialement utile » ? Je crains malheureusement que la question ne soit beaucoup trop sérieuse pour que je m’engage à y répondre – comme ça, de but en blanc – un lundi matin.

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L’instinct de survie des peuples

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un système sain présente en général une très grande capacité à supporter la présence de parasites. Mais si ceux-ci pullulent alors, passé un certain seuil dans l’affaiblissement, leur présence peut tuer l’animal. La mort de l’hôte n’est pas dans l’intérêt du parasite mais comme il ne sait rien faire d’autre que d’être ce qu’il est selon sa nature, il n’interrompt pas son effort, provoquant la perte de son hôte ainsi que la sienne propre.

On en a eu l’illustration en 2009 : alors que l’économie était toujours dans les derniers dessous, le secteur bancaire, sauvé par les aides étatiques, retrouvait la santé et dispensait à nouveau ses largesses à ses dirigeants et à ses employés les plus talentueux dans l’accumulation du profit. Largesses qui ne trahissaient pas la folie, mais ne faisaient que refléter la proportion colossale dans laquelle ce secteur parvenait à nouveau à détourner vers lui la richesse. Quand les politiques proposèrent de plafonner les bonus, ils choisirent d’ignorer que ces primes indécentes n’étaient que des commissions relativement modestes sur des sommes elles à proprement parler pharamineuses. Quand des velléités apparurent de taxer ces profits monstrueux, les financiers firent immédiatement savoir que toute charge ponctionnée sur leurs opérations serait automatiquement répercutée par eux sur leurs clients. Vu l’impunité de principe dont ils bénéficient, cela aurait sûrement été le cas.

Au cours des semaines récentes, le travail d’investigation des régulateurs et les bureaux des procureurs d’États américains a mis toujours davantage en lumière le rôle joué par la simple cupidité dans le déclenchement de la crise. L’économie étant devenue au fil des années l’otage du secteur financier – et ceci, d’intention délibérée, par choix idéologique – s’effondra dans son sillage. Les États se précipitèrent alors au secours de ce secteur financier, en raison du risque systémique que son écroulement faisait courir. Mais en se refusant à opérer dans les activités financières un tri entre celles utiles à l’économie (ce que Lord Adair Turner, président de la FSA, le régulateur des marchés britanniques appelle les transactions « socialement utiles ») et celles dont la seule fonction est de siphonner une partie de la richesse vers les plus grosses fortunes. Les États ayant épuisé leurs ressources, imposent ce qu’ils appellent l’« austérité » ou (pourquoi se gêneraient-ils ?) la « rigueur », c’est-à-dire se tournent vers les classes populaires et les classes moyennes en exigeant d’elles par un impôt non-progressif et en opérant des coupes sombres dans les mesures de protection sociale en place, de rembourser les sommes manquantes.

La logique en marche est implacable : une évolution a eu lieu, d’une situation où le parasitisme de la finance était relativement tolérable à une autre où il a cessé de l’être. Les États, et les organismes supranationaux peut-être encore davantage, au lieu de tenter d’exterminer le parasite, se tournent au contraire vers l’animal et exigent de lui un effort supplémentaire. Comme c’est de sa propre survie qu’il s’agit désormais, la réaction de celui-ci est prévisible.

Imbécillité profonde des États, encouragée par les « vérités » charlatanesques de la « science » économique, ou complicité caractérisée avec les ennemis de leurs peuples ? Au point où l’on en est arrivé, la distinction a cessé d’être pertinente. Facteur aggravant : ces mêmes États ne manqueront pas de considérer que les sursauts des peuples, réaction saine de leur instinct de survie, sont excessifs et les condamneront, sans penser à leurs erreurs et à leur propre responsabilité dans l’aggravation de la crise.

Un retour à la progressivité de l’impôt est souhaitable. Pourrait-elle seulement être réinstaurée – ce qui paraît peu probable vu le pouvoir historique de l’argent à prévenir un tel rééquilibrage – qu’elle ne parviendrait encore qu’à figer la concentration de la richesse dans son état présent. Or cette concentration est telle aujourd’hui qu’aucune économie ne peut plus fonctionner dans son cadre : les ressources font à ce point défaut là où elles sont requises comme avances dans la production des marchandises ou comme soutien à la consommation des ménages, que le montant des intérêts versés compris dans le prix de tout produit ou service rend celui-ci excessif. Il faudra donc remédier à la concentration des richesses telle qu’elle existe dans son état présent. C’est seulement après qu’une certaine redistribution aura été opérée qu’une imposition progressive pourra s’assurer que le processus de concentration ne reprenne une nouvelle fois son cours mortifère. Bien sûr, ceux qui ont accumulé des fortunes colossales s’affirmeront spoliés (le mot « liberté » sera sans aucun doute galvaudé par eux une fois encore) et prétendront que la possession de ces sommes leur est indispensable pour être ceux qu’ils sont à leurs propres yeux. La réponse qu’il faudra leur opposer est que l’image qu’ils se font d’eux-mêmes importe peu puisque leur fonction est claire désormais : ils se contentent de pomper le sang de leur hôte. Quant à celui-ci, la dégradation généralisée du capitalisme l’a acculé à faire un choix entre sa propre survie et celle des parasites qui l’infestent. Et ce choix, il l’a fait.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BFM Radio, le 3 mai 2010 à 10h46 – Une inquiétante clinique

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Le colloque inaugural de l’Institut pour la Nouvelle Pensée Économique, patronné par George Soros, a eu lieu à King’s College, à Cambridge en Angleterre, du 8 au 11 avril. On commence à trouver sur le site toile de l’Institut les vidéos de certaines interventions : trois jusqu’ici. Les orateurs parlent tous d’une voix éteinte, trahissant chez eux une estime de soi très ébranlée, et il est clair à qui les observe que leur problème le plus pressant est de traiter la dépression nerveuse qui les affecte en ce moment. « Dieu est mort », disent-ils à l’unisson, mais tout dans leur comportement révèle que la découverte est récente pour eux et qu’en ce qui les concerne, le travail du deuil – comme s’expriment les psychanalystes – est encore très loin d’être achevé.

À voir ces vidéos et à lire le texte des exposés, on comprend mieux à quoi peut bien servir une réunion des vedettes de la Vieille Pensée Économique célébrant la Nouvelle : la réunion s’apparentait à celle de toxicomanes repentis ou aux anciens membres d’une secte exorcisant leurs démons. On connaît la technique – que les Alcooliques Anonymes ont rendu familière : chacun s’exprime longuement devant d’autres victimes, expliquant ce qu’il croyait trouver dans la drogue ou dans le culte délaissé, et pourquoi il s’était laissé berner.

À quoi croyaient les adeptes de la Vieille Pensée Économique ? Leur dieu s’appelait « marché efficient » et le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre était de lui offrir toujours davantage de « transparence » et de « liquidité », ce qui permet aux marchandises qui s’achètent et se vendent sur ce marché de découvrir leur prix « vrai ». Comme c’est souvent le cas, le dogme imposait des croyances paradoxales, comme celle que les spéculateurs sont un bienfait pour la finance et donc pour l’économie, puisqu’après tout, pareils aux zélateurs du culte, ils apportent aux marchés la manne de la « liquidité » – sinon de la « transparence ». Les disciples se considéraient personnellement « rationnels » et leur devoir était de rendre tout le monde aussi « rationnel » qu’eux-mêmes. Or, le mot « rationnel » dans leur bouche n’avait pas le sens habituel, mais voulait dire « capable de gagner le maximum d’argent en le minimum de temps ». On en vient à se demander, leurs traits étant semblables, si le « marché efficient » et le fameux veau d’or de l’Ancien Testament appelé Mammon n’étaient pas une seule et même personne.

Sort-on guéri de la clinique de l’I.N.P.E. ? Le cas de Lord Adair Turner, Président de la FSA, le régulateur des marchés britanniques, le laisse penser : son allocution au colloque, intitulée Economics, conventional wisdom and public policy suggère qu’il a renoncé à Satan et ses pompes. Un élément est cependant inquiétant : l’Institut pour la Nouvelle Pensée Économique est, comme je l’ai dit, patronné par George Soros. Or c’est ce même Soros qui, en 1992, a assassiné la livre sterling lors d’une campagne spéculative sans précédent, qui lui valut le surnom de « L’homme qui cassa la banque d’Angleterre ». Quand on pense au fait que le colloque inaugural de l’Institut s’est tenu dans les murs d’une des institutions anglaises les plus prestigieuses et que Lord Turner appelle Soros de son petit nom dans son allocution, on ne peut s’empêcher de penser qu’il souffre en fait du fameux « syndrome de Stockholm » où, de manière pathétique, la victime affiche une affection inextinguible pour celui qui pourtant la terrorisa autrefois.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le capitalisme (II) – Les seuils qui sont franchis

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Une rupture a lieu lorsqu’un seuil est franchi. Repérer de telles limites et observer si elles ont été atteintes constitue la tâche première pour qui veut lire l’avenir déjà inscrit dans le présent.

Avant même que la crise que nous subissons ne se déclenche, une limite avait déjà été atteinte : celle du comportement colonisateur de notre espèce dans le cadre de la planète que le sort lui a offerte. Parmi les choses que notre espèce a inventées figure en bonne place la politique de la terre brûlée. Nous prenons la Terre comme elle se présente à nous : nous en extrayons ce qui nous intéresse, nous l’intégrons dans des objets manufacturés et quand ceux-ci ont cessé de fonctionner, nous les entassons à la décharge.

La chose importait peu tant que la Terre était si vaste qu’elle nous semblait illimitée et ses ressources, inépuisables. Le moment est venu hélas où elle commence à nous gêner aux entournures. Avons-nous endommagé de manière irréversible son climat-même ? La preuve n’en a pas été apportée de manière formelle mais qu’importe puisque nous en sommes capables et si nous ne l’avons fait déjà, nous le ferons sans aucun doute demain. Quelles mesures avons-nous prises pour conjurer ce danger ? La réponse prêterait à rire si elle ne prêtait à pleurer : celui qui pollue trop achètera le droit de le faire à celui qui pollue moins. Et pour faire bonne mesure, ce seront les banquiers qui veilleront à ce que les choses se passent comme il faut – pour un prix raisonnable.

Mais d’autres limites ont également été atteintes. Quand la part principale du Produit Intérieur Brut (PIB) des nations s’obtient par des paris portant sur les fluctuations de prix, la part devient au contraire congrue pour tout ce qui présenterait une fonction « socialement utile », pour reprendre les termes utilisés par Lord Adair Turner, président de la FSA (Financial Services Authority), le régulateur des marchés britanniques. Mr. Mervyn King, président de la Banque d’Angleterre, paraphrasant Churchill, déclare de son côté que « Jamais tant d’argent ne fut dû à tant par un si petit nombre ». Quand des financiers s’indignent du comportement de la finance, il devient clair qu’un seuil dans l’indécence a été franchi.

L’intermédiation était le rôle traditionnel de la finance : mettre en présence celui qui a besoin d’avances et celui qui, disposant d’argent en quantité plus grande que ce dont il a un usage immédiat, est disposé à le prêter contre rémunération. Mais elle ne s’en tint pas là : elle découvrit le pouvoir de l’effet de levier : qu’il en coûte beaucoup moins, et qu’il en rapporte bien davantage, de faire des paris sur les fluctuations de prix à l’aide d’argent emprunté.

Parier avec de l’argent emprunté démultiplie le profit potentiel et démultiplie bien entendu la perte potentielle exactement dans la même proportion. Mais qui s’en soucie ? D’abord, les joueurs déjà en place bénéficient d’un avantage considérable sur les nouveaux entrants, et ce sont eux qui perdent des plumes en quantité disproportionnée. Ensuite, eh bien : « Vae victis ! », malheur aux vaincus !

À cette réserve près que les vaincus doivent en général de l’argent à d’autres… qui doivent eux-mêmes de l’argent à d’autres encore. Si bien que le système tout entier se fragilise inexorablement. Et qu’à la place du risque couru par des entités isolées, on voit apparaître le risque du système tout entier, réalité qui devint familière à partir de 2007 sous l’appellation de « risque systémique », une expression jusqu’alors inédite mais que l’opinion publique à l’échelle du globe apprit rapidement à connaître, à ses dépens.

La finance a toujours été la puce qui sur le dos de l’économie s’abreuve de son sang. Mais comme nul ne l’ignore, quand un animal est devenu un « sac à puces », c’est sa santé-même qui est en danger. Et le parasite peut désormais tuer la bête.

(à suivre…)

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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