LES POTS AUTOUR DESQUELS ILS TOURNENT, par François Leclerc

Billet invité.

Coincée entre son réalisme économique et son conformisme politique, l’OCDE n’est pas avare de contradictions. Ne voulant sans doute pas rajouter l’inconscience à l’audace, l’organisation préconise simultanément de lever le pied sur la consolidation en Europe et de continuer à s’inscrire dans le « cadre fiscal européen »… Que d’entrechats !

« La zone euro s’approche du point mort et fait peser un risque majeur pour la croissance mondiale, avec un chômage qui reste élevé et une inflation qui reste loin de l’objectif » : tel est son dernier verdict sans appel, assorti comme de coutume de prévisions de croissance, d’inflation et de chômage dégradées par rapport aux précédentes.

A se demander si ce n’était pas son objectif, l’organisation justifie « le rythme plus lent de consolidation budgétaire structurelle » adopté par les gouvernement français et italien, au moment même où la Commission, ultime redoute qui tient bon, décide de repousser à une date indéterminée sa décision à propos de leurs projets de budget… Quitte à passer le Rubicon, elle appelle aussi la BCE à « un appui monétaire plus important » en identifiant pour ce faire des achats d’obligations souveraines en particulier. Ce suspens est insoutenable !

Poursuivant sa lancée, Martin Wolf va plus loin (mais pas jusqu’au bout) et prévient dans le Financial Times : « la crise a laissé un héritage sombre, et les réponses sont susceptibles de ne pas être orthodoxes ». Il préconise des « traitements radicaux à des maux économiques inhabituels », suite à une précédente chronique intitulée « la malédiction de la faible demande globale ». Un certain nombre de changements dans l’économie mondiale ont créé une faiblesse chronique de la demande, à laquelle le boom du crédit supplée, parmi lesquels il identifie ceux qui touchent à la distribution des revenus. Il en conclut que « il ne suffit pas de nettoyer les conséquences de l’effondrement du boom de la dette. Les décideurs politiques doivent aussi éliminer la dépendance de la demande au crédit insoutenable. »

Énumérant les politiques aujourd’hui possibles, il en perçoit trois : « vivre avec cette faiblesse chronique de la demande, poursuivre indéfiniment une politique monétaire agressive (comme celle du Japon), ou réparer la faiblesse structurelle sous-jacente de la demande ». A moins de souscrire, reconnaît-il, aux propositions d’Adair Turner de « nationaliser la création monétaire », c’est à dire de prendre les commandes des banques centrales afin de monétiser les déficits, il n’y a pas d’autre issue que de « redistribuer les revenus des épargnants vers les consommateurs, une autre étant de promouvoir les dépenses », sans indiquer son mode d’emploi et laissant sur sa faim.

Le débat n’arrête pas de tourner autour des deux mêmes grandes questions : la tentation d’une monétisation massive à la japonaise – qui ne peut être éternelle – et une restructuration drastique de la dette, dont le mode d’emploi n’est pas donné et la perspective lointaine. Mais que voit-on aujourd’hui dominer le paysage, sauf une accumulation de sombres promesses comme l’approfondissement des inégalités, et son corollaire, la montée de la société de surveillance ? Décidément, laisser l’exclusivité du champ des réformes structurelles aux petits marquis poudrés de la pensée libérale, en défense de leurs privilèges, leur laisse le champ libre… Nous enfermant dans leurs certitudes de pacotille, ils se barricadent derrière leur patrimoine : ce sont eux finalement les assiégés, qui vivent en vase clos.

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