Tous les articles par Paul Jorion

100.000

Je sais que ces chiffres ne signifient rien. Je sais aussi que nous aimons les chiffres ronds. Alors voilà : le compteur qui se penche sur le mois écoulé et enregistre le nombre de visites dépasse aujourd’hui pour la première fois 100.000. Ces 100.000 visites correspondent à près de 33.000 visiteurs, signalant que la plupart d’entre vous sont des accros à l’adrénaline, consultant le site trois fois par jour en moyenne et y consacrant en moyenne cinq minutes par visite.

Tout ça n’est pas mal du tout pour un blog où l’on discute essentiellement de sujets assez, voire même très pointus.

Comme vous le savez, le site est devenu un point de référence dans le monde francophone pour les grands débats de société, et certains d’entre vous, commentateurs, êtes en train d’acquérir votre propre notoriété. Félicitations à vous et merci à tous !

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L’actualité de la crise : La roulette monétaire est lancée, par François Leclerc

Billet invité.

LA ROULETTE MONETAIRE EST LANCEE

Il se confirme que les dirigeants chinois ont lancé un véritable pavé dans la mare. Depuis la publication sur le site Internet de la banque centrale chinoise d’un article en anglais de son gouverneur, Zhou xiaochuan, les réactions n’ont cessé d’affluer ces dernières 24 heures. Du président des Etats-Unis, de son secrétaire au Trésor et du président de la Fed, du directeur général du FMI et du premier ministre britannique, du commissaire aux affaires économiques de la Commission européenne, pour lister les plus importantes. D’autres réactions favorables aux propositions chinoises sont attendues, dont celle de la commission d’experts des Nations unies sur la réforme financière, en attendant que ne se manifestent à nouveau d’autres pays, comme la Russie, qui ont déjà fait savoir qu’ils souhaitent des changements importants au sein du SMI (système monétaire international) à propos du rôle du dollar.

En analysant ces déclarations, on observe un certain flottement américain devant la charge qui vient d’être menée contre le dollar, dont il est proposé de le remplacer par des droits de tirage spéciaux (DTS) gérés par le FMI, car elle n’était d’évidence pas prévue. Une fin de non recevoir d’abord, une première ouverture ensuite. Du côté du FMI, au contraire, avec les précautions diplomatiques de langage nécessaires, on qualifie de « sérieuse » cette éventualité, tout en soulignant qu’elle ne peut pas se faire du jour au lendemain, ce que le gouverneur chinois avait parfaitement anticipé dans son article. En raison de son statut d’hôte du prochain G20, le premier ministre britannique a pour sa part cherché à éviter que la discussion sur cette question ne prenne le dessus sur les autres sujets prévus à l’ordre du jour du sommet : « parmi tous les sujets au G20, il n’y aura sans doute pas de longue discussion sur le point de savoir s’il faut avoir une nouvelle monnaie mondiale », a-t-il déclaré, espérant pouvoir continuer sur ce mode dilatoire. Rien n’est moins sûr.

Les Américains ont réagi d’abord, président en tête, par un refus catégorique de toute discussion et de remise en question du rôle du dollar, pour semble-t-il assouplir ensuite leur position, forcés et contraints, si l’on en croit les dernières déclarations de Tim Geithner. Tout en maintenant que le dollar devait rester « la principale monnaie de réserve mondiale », il a ajouté : « je n’ai pas lu la proposition du gouverneur (chinois), mais, telle que je comprends sa proposition, c’est une proposition conçue pour augmenter l’usage des Droits de tirages spéciaux du Fonds monétaire international, et nous sommes en fait assez ouverts à cette proposition ». Il a aussi déclaré à la chaîne d’information économique et financière CNBC, pour preuve de sa bonne volonté, « je pense que la Chine joue un rôle stabilisateur très important dans la crise financière dans laquelle se trouve le monde (…) Ce qu’ils font pour rendre leur économie plus forte, pour encourager la croissance de la demande intérieure, pour permettre une nouvelle évolution dans leur structure financière de base, ces choses sont des politiques très importantes, et nous travaillons très, très étroitement avec eux ».

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« La transmission des savoirs » par Geneviève Delbos et Paul Jorion

« La transmission des savoirs » fut publié en 1984. Le livre fut réédité une première fois en 1990 et une deuxième fois il y a quelques jours.

Geneviève et moi avions mis en commun – grâce à une bourse de la Mission du Patrimoine Ethnologique du Ministère français de la Culture – tout ce que nous savions sur le savoir empirique des pêcheurs, ostréiculteurs et paludiers du Morbihan et de la Loire-Atlantique et nous en avons fait un livre sur la manière dont ce savoir se transmet.

Le livre fut publié par la Maison des Sciences de l’Homme. Son premier scoop, c’est que le savoir empirique en réalité, ne se transmet pas, seul du travail se transmet. Nous montrons comment l’école en fait de la chair à pâté et propose à sa place, non pas, comme elle l’imagine, le savoir scientifique, mais le « savoir scolaire » qui en est une version passée au rouleau compresseur, fait de phrases disjointes et dont toute théorie a été exprimée dans le processus d’aplatissement. Quant au savoir empirique, il est fondé sur le cas singulier et est privé de toute ambition théorique, il est focalisé sur « ce qui marche ici et maintenant » et est réinventé de toutes pièces à chaque génération dans un long processus d’identification personnelle.

Et cette réinvention se fait dans un cadre précis : celui de la petite unité familiale que constituent un bateau de pêche, des parcs à huîtres ou une saline. L’influence de la forme de cette unité de production va extrêmement loin : imposant – comme l’avait déjà vu Tchayanov – la quantité de travail produite et son rythme, mais aussi la taille de la famille et sa composition. Vingt-cinq ans plus tard, je persiste à croire que notre prévision du nombre exact de garçons et de filles dans les familles de pêcheurs et de paludiers à partir des contraintes qu’imposent respectivement la reproduction d’un équipage et du personnel d’une saline, demeure un des grands moments de la sociologie.

Une analyse fouillée des différences qui existent entre savoir empirique et savoir scientifique portant sur une multitude de « croyances » entretenues par pêcheurs, ostréiculteurs et paludiers, d’un côté, et scientifiques de l’autre, où le plus bête n’est pas nécessairement celui que l’on pense, constitue ma première aventure en philosophie des sciences, celle qui se poursuit et s’épanouit dans mon « Comment la vérité et la réalité furent inventées » qui paraîtra en septembre chez Gallimard.

L’information fut recueillie par nous durant la période qui s’étend de 1973 à 1983 mais les leçons qui s’en dégagent demeurent éternelles. Un ouvrage qui, selon l’expression consacrée, « n’a pas pris une ride ».

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Rions un peu – Les entreprises (I)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous aviez aimé les brevets sur la fraude fiscale ? Vous aimerez les contrats commerciaux à clauses politiques. FedEx annonce que si une nouvelle loi permet à ses 290.000 employés de se syndiquer (moins les 4.700 pilotes, qui eux le sont déjà), le transporteur de courrier express n’achètera pas trente avions à la compagnie Boeing.

Vous ne voyez pas le rapport ? Si, si explique la direction de FedEx : si nos employés avaient le droit de se syndiquer, la compagnie serait rapidement réduite à un petit tas de cendres.

Cela ressemble à du chantage à l’emploi ? Non, non, c’est une pure coïncidence, et puis, à un moment où les parlementaires américains sont tentés d’appliquer une nouvelle loi votée le 3 mars étendant le droit de se syndiquer, ceci leur donne une occasion de réfléchir plus posément à son bien-fondé.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : Et voilà pourquoi nos banques sont riches, par François Leclerc

Billet invité.

ET VOILA POURQUOI NOS BANQUES SONT RICHES

Un article de Jeffrey Sachs, professeur à Columbia, vient de démonter le plan Geithner, mettant en évidence comment il a pour objectif de mettre à la charge des contribuables américains le sauvetage des banques, tout en protégeant leurs actionnaires.

En substance, l’intervention majeure attribuée à la FDIC (pour ne pas parler de celles de la Fed et du Trésor) va faire supporter à celle-ci, en tant que prêteur des futurs investisseurs privés sollicités pour participer aux sociétés de défaisance mixte, tous les risques de l’opération qui se prépare. Les apports respectifs des partenaires sont en effet, pour la FDIC, en tant que prêteur, à hauteur de 85,7 pour cent du montant des acquisitions d’actifs toxiques, et pour les investisseurs privés et le Trésor le solde à parité. Le prix d’achat va être calculé afin que les investisseurs récupèrent leur investissement sans avoir pris de risque réel, considérant que ces actifs auront une valeur résiduelle ultérieure non nulle et que leur apport ne sera que de 7,15 pour cent de leur acquisition, quitte à faire défaut du remboursement de leur emprunt auprès du FDIC, qui devra être renfloué par l’Etat d’une manière ou d’une autre. Jeffrey Sachs illustre ce mécanisme d’exemples chiffrés.

Il en tire la conclusion qui s’impose, le plan est un système permettant de renflouer les banques sur fonds publics, sans que leurs actionnaires en fassent en aucune manière les frais. Ce qu’il ne dit pas, c’est que les investisseurs privés devraient, dans ces conditions, être précisément les actionnaires des banques. Non seulement ceux-ci ne seront donc pas pénalisés, mais ils auront des chances, si la valorisation future par le marché des actifs achetés se révèle supérieure aux prévisions sur la base desquelles leur prix de vente immédiat va être calculé pour annuler les risques, de faire une excellente affaire.

Commentaire de Jeffrey Sachs, la réaction positive de Wall Street, les gains enregistrés sur les valeurs financières, illustre sans équivoque le fait que le sens du plan a été bien compris par « le marché ».

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Physique élémentaire

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Pierre025 écrit :

S’il réussissait avec l’appui de majorités populaires à augmenter les salaires en Europe, il faudrait fermer Europe à la concurrence.

Pierre025, voyez-vous la prémisse implicite à votre raisonnement ? « Comme je considère par définition que la part du surplus qui revient aux rentiers (= investisseurs = capitalistes) et aux entrepreneurs (= dirigeants d’entreprises = patrons) est elle intangible, la seule manière d’augmenter les revenus des travailleurs (= employés = salariés) est la fermeture des frontières ».

Tous les raisonnements sur le protectionnisme reposent d’ailleurs sur ce même postulat : « Seule la masse salariale est compressible, les intérêts (= les dividendes), les profits (= les salaires des patrons) ne le sont pas ». C’est d’ailleurs le message très clair qu’envoient en ce moment les dirigeants des établissements financiers américains pseudo-nationalisés à Mr. Obama : « Bloquez nos primes et nous augmentons nos salaires. Plafonnez nos revenus et nous allons habiter ailleurs. Vous n’avez toujours pas compris que la somme totale de nos revenus est incompressible par définition ! »

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Une constitution pour l’économie (II) : Grand retour de l’Etat ou utopie post politique ?, par Jean-Claude Werrebrouck

Billet invité.

La gestion de la crise des années 2010 : Grand retour de l’Etat ou utopie post politique ?

C’est semble t-il la question posée par Pierre Dardot et Christian Laval dans leur essai sur la société néolibérale : « La nouvelle raison du monde » (La Découverte , Janvier 2009). La question est sans doute dans l’air du temps et dans la plupart des pays on ne parle plus que du grand retour de l’Etat.

Et cette interrogation est essentielle pour qui veut comprendre en profondeur ce qui nous attend dans la gestion de la crise des années 2010 et son issue. Le diagnostic de la crise est maintenant assez bien établi. Ce qui l’est moins est le point de départ. S’est ‘elle déclenchée dans un univers déréglementé, ou, au contraire, dans un univers encore très largement keynésien ?

Utilisons la grille classificatoire de F Hayek pour répondre à cette question. Comme on le sait, ce prix Nobel de sciences économiques a construit une théorie des ordres sociaux dans laquelle il oppose classiquement les ordres où le mode de coopération dominant entre les hommes est la hiérarchie, d’une part , et les ordres où ce même mode de coopération est le marché, d’autre part.

L’irréalité des ordres purs.

Ce sont les règles fondamentales du jeu social qui distinguent ce qu’il désigne par les expressions « d’ordre organisé » et « d’ordre spontané ».

Dans le premier cas, celui de « l’ordre organisé » ces règles fondamentales sont finalisées, c’est-à-dire chargées de sens, et sont invitation, à construire un monde jugé souhaitable (construire l’égalité, la paix universelle, le socialisme etc.). C’est dire aussi que constructrices d’ordre qui est lui même une finalité précise, un souhaitable, voire un devoir, ces règles fondamentales seront aussi très prescriptives : elles précisent ce qu’il faut faire et comment il faut faire. Sans doute le droit est-il codification des gestes des hommes, mais ici ces derniers sont pris par la main et les règles les conduisent sur le chemin de la construction de l’ordre. Et puisqu’il y a un but, ces règles sont probablement émises par un pouvoir qui connait l’objectif à atteindre. L’ordre est ainsi probablement équipé d’un capitaine, qui sait où il va, et qui sait adapter les règles pour atteindre les objectifs. Ainsi ces règles ont t’-elles probablement été émises par un véritable centre de commandement qui contrôle leur application et qui est capable de les changer, ou de les faire évoluer, en fonction de la conjoncture.

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Une constitution pour l’économie (I) : Rappel

J’ai lancé l’idée d’une « constitution pour l’économie » il y a un an et demi dans une chronique publiée dans Le Monde. Il s’agissait pour moi d’un ballon d’essai : une manière de voir comment ce genre d’approche serait reçue. Je suis revenu sur cette idée à plusieurs reprises. J’ai planché en particulier dans un billet publié en février de l’année dernière et intitulé Une constitution pour l’économie : un exemple, sur un projet d’article qui serait formulé de la manière suivante :

Les ventes à terme ainsi que les options d’achat sont autorisées. Elles lient leurs contreparties jusqu’à livraison. En conséquence, il n’existe pas pour elles de marché secondaire. Les paris relatifs à l’évolution d’un prix sont eux interdits.

Mais ce qui manquait, c’était un cadre général : une réflexion sur la raison pour laquelle une constitution pour l’économie est nécessaire, et tout spécialement dans le contexte actuel. Ce cadre, je l’ai trouvé excellemment décrit dans un texte de Jean-Claude Werrebrouck intitulé La gestion de la crise des années 2010 : Grand retour de l’Etat ou utopie post politique ? Pour permettre un débat, je lui ai demandé l’autorisation de republier son texte comme un billet invité ici, ce qu’il a aimablement accepté. D’où le présent billet en deux parties, celui-ci en introduction et le suivant, par Jean-Claude Werrebrouck, en billet invité.

Pour terminer cette introduction, les principaux passages de mes appels en faveur d’une constitution pour l’économie.

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L’actualité de la crise : Le donnant-donnant chinois, par François Leclerc

Billet invité.

LE DONNANT-DONNANT CHINOIS

Les Chinois, dans un timing parfait, viennent de décider unilatéralement de l’ordre du jour véritable du prochain G20, coupant l’herbe sous le pied aux Américains, qui pensaient l’avoir fait avec leurs demandes insistantes de cofinancement de leurs efforts de relance.

Dans un document mis en ligne sur le site internet de la banque centrale chinoise (The People’s Bank of China), Zhou xiaochuan, son gouverneur, a publié un document intitulé tout simplement « Reform the International Monetary System » .

Il s’agit en réalité d’un texte fondateur de la plus grande importance, qui explique la « vision » chinoise d’une sortie par le haut de la crise financière actuelle, posant au passage explicitement ses conditions pour participer au laborieux et mal parti sauvetage en cours. C’est clairement du donnant-donnant.

Des objectifs sont établis, ainsi que leurs modalités générales d’application et même de transition ; une négociation est même proposée, avec toute la souplesse requise, afin d’aboutir graduellement à ceux-ci. Il ne s’agit pas d’un ultimatum, qui resterait sans lendemain, mais d’une proposition faite avec la volonté de la voir aboutir, bien que déterminée et non sans moyens de pression pour la voir se concrétiser. Voilà en tout cas comment il est visiblement souhaité que les chancelleries l’interprètent.

Sans entrer dans les détails, le texte est accessible grâce au lien ci-dessus, en anglais, l’idée générale est de mettre à profit le mécanisme existant des Droits de Tirage Spéciaux des FMI (dont l’acronyme anglais est SDR) crées en 1969, et d’en élargir considérablement le rôle. Comme monnaie de référence mondiale, en substitution du dollar comme monnaie de réserve.

Le gouverneur s’appuie sur un certain nombre de rappels historiques, et de considérations théoriques sur le rôle que doit jouer une monnaie de réserve mondiale, montrant en creux en quoi le dollar ne répond plus aux exigences de la situation, avant de faire référence clairement au Bancor, cette monnaie qui avait été proposée par Keynes et n’avait pas été retenue à l’époque.

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L’actualité de la crise : Opacités, par François Leclerc

Billet invité.

OPACITES

J’ai hésité sur le mot à employer pour caractériser l’actualité de ces deux derniers jours, pour finalement conclure qu’opacité s’imposait sans aucun doute possible, dans ce monde où la transparence est un maître mot (pour en réalité mieux la dissimuler). Dans cette phase finale de préparation du G20, qui se tiendra le 2 avril prochain, nous sommes désormais en immersion dans un monde du silence, de manière d’ailleurs hautement suspecte, avant que ne retentissent les prochaines clameurs du sommet des chefs d’Etat. Mais, comme chacun sait, ce monde est plein de bruits étranges, que les océanographes parviennent à écouter et interpréter quand ils étudient la biologie marine.

Pendant ce prologue sous forme d’interlude, des paravents continuent d’être les uns après les autres dressés, avec comme fonction première d’occuper le devant de la scène pour mieux en restreindre la vision. L’expression d’une toute bête stratégie de communication. C’étaient hier les bonus et les dividendes, les paradis fiscaux ont pris la suite, les primes et les stock-options prennent le relais. C’est proprement indécent, surtout si l’on constate que c’est à chaque fois le même scénario qui se déroule, l’opinion publique est d’abord prise à partie, afin de partager l’indignation des politiques, ces derniers annoncent que l’on va voir ce que l’on va voir, font des effets de manche, et l’on ne voit à l’arrivée rien du tout, ou si peu. C’est aussi bien valable en France qu’aux USA, deux pays où ces tours d’esbroufe sont époustouflants, sans doute parce que c’est là que je les remarque le plus.

Si l’on prend le thème du partage des richesses agité en France par Nicolas Sarkozy, qui préconisait il y a peu le partage des profits en trois tiers, dont un en faveur des salariés, la question s’est vite dégonflée. L’idée est plus modestement devenue de distribuer plus largement les stock-options, et non pas de les supprimer, une vieille resucée de la participation, afin de faire mieux passer l’inégalité un peu trop flagrante de leur distribution.

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Administration Obama : passons à la suite

Je voulais écrire un billet sur le plan Geithner mais il a déjà été écrit par quelqu’un d’autre. Je ne m’en plains pas : évitons les doubles emplois.

La seule phrase de Paul Krugman que j’aurais écrite différemment :

Tout ceci est pire que décevant. En fait, cela me remplit d’un sentiment de désespoir.

Le désespoir n’est pas de mise sur le blog de Paul Jorion bien entendu, alors voici ma version personnelle de cette phrase :

C’est bien pire encore que ce qu’on aurait pu craindre mais nous sommes blindés. Une chose est sûre désormais : la solution ne viendra pas de l’administration Obama, passons à la suite. Le monde a besoin d’idées et n’attend pas : retroussons nos méninges !

[Merci à Didier et à Julien Alexandre pour la traduction !]

The New York Times, March 23, 2009
OP-ED COLUMNIST
Financial Policy Despair

By PAUL KRUGMAN

Durant le week-end, le Times et d’autres journaux ont fait état de fuites sur les détails du plan de soutien au banques de l’administration Obama qui sera officiellement présenté cette semaine. Si les éléments rapportés sont corrects, le secrétaire au trésor Tim Geithner a réussi à persuader le président Obama de recycler la politique de l’administration Bush, plus particulièrement le plan « cash for trash » (NDLR : littéralement « argent contre ordure ») proposé il y a 6 mois par le secrétaire au trésor de l’époque Henry Paulson, avant d’être abandonné.

Tout ceci est plus que décevant. En fait, cela me remplit d’un sentiment de désespoir.

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Ceux avec qui la chanson est morte

Quand Geneviève et moi nous sommes rendus pour la première fois en Irlande, en 1977, nous étions à la recherche de la « pub music » et nous sommes tombés sur ce type de vieux de la vieille dont chaque pays a ses propres représentants et qui, après avoir craché à une distance respectable le jus de sa chique, vous dit d’un ton péremptoire : « La chanson irlandaise est morte le 16 septembre 1945, le jour où John McCormack a rendu son âme à Dieu ! »

Alors voici, un petit hommage à ceux avec qui la chanson est morte, respectivement en Irlande (vous constaterez que la vraie chanson irlandaise rend fou), en Angleterre et en France.

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Les dettes de jeu d’AIG

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Comme je l’ai expliqué dans mon billet de lundi dernier, intitulé Un assureur bien tranquille, les chiffres communiqués par AIG dans son communiqué de presse permettaient de distinguer parmi les Credit–Default Swaps (CDS) qu’il avait vendus, ceux qui constituaient pour leurs acheteurs une authentique assurance contre un risque couru et ceux qui constituaient au contraire un simple pari, l’acheteur ne possédant en réalité aucun des instruments de dette contre la défaillance desquels il prétend s’« assurer ». Dans le jargon financier, les premiers utilisent les CDS dans une stratégie de couverture, tandis que les seconds prennent des positions nues.

Ce qui permettait de distinguer les deux types d’opérations dans le communiqué d’AIG, c’était le fait que pour ce qui touchait aux positions de couverture, l’assureur avait repris aux acheteurs de CDS les instruments de dette qu’ils avaient assurés et qui étaient désormais dépréciés en raison du défaut de leur émetteur, et leur avait versé en échange la valeur nominale de ces obligations. Celles-ci avaient alors été placées dans un fonds de défaisance appelé Maiden Lane III, stratégie qui permettrait à AIG de les revendre plus tard au meilleur prix. Un peu comme si un incendie avait ravagé votre appartement et que l’assureur, au moment où il vous règle le sinistre, vous réclamait les objets endommagés, à charge pour lui de leur trouver ultérieurement preneur.

À ceux qui ne disposaient pas des instruments de dette sur lesquels portaient les CDS qu’ils avaient acquis, et à qui l’approche Maiden Lane III ne pouvait donc pas s’appliquer, AIG avait simplement réglé le montant du risque qu’ils avaient supposément couru, à savoir la différence entre la valeur nominale de ces obligations à l’achat et leur valeur désormais dépréciée.

Les chiffres communiqués par AIG étaient, je le rappelle, de 27,1 milliards de dollars versés à des contreparties pour avoir joué un rôle légitime d’assureur et 22,4 milliards de dollars pour avoir joué au bookmaker.

Or, et c’est là que je veux en venir, cette distinction dont je vous rebats les oreilles depuis plus d’un an entre les positions de couverture qui jouent un rôle assurantiel, et donc de réduction du risque global, et celles qui sont de simples paris, et qui donc créent artificiellement du risque là où il n’existait pas auparavant, et dont je préconise qu’on les interdise pour assainir une fois pour toutes le marché des CDS, eh bien, cette distinction, j’ai depuis quelques jour la surprise de la voir faite très explicitement dans la presse américaine, où l’on commence à parler des CDS constituant des positions nues comme de simples « trading bets », des paris de trading ou si vous préférez encore, des « opérations-paris ».

Ainsi, un article signé de Serena Ng dans le Wall Street Journal de samedi s’intitule : « Goldman (Sachs) confirme des paris AIG pour un montant de 6 milliards de dollars » (Goldman Confirms $6 Billion AIG Bets). Plus intéressant encore, seule l’expression « trading bet » est utilisée dans l’article où le terme de Credit–Default Swaps ainsi que les initiales CDS n’apparaissent pas.

Michael Lewis, l’auteur du roman autobiographique « Liar’s Poker », poker menteur, dans lequel il racontait ses aventures de vendeur d’obligations chez Salomon Brothers à la fin des années 1980, va plus loin encore dans un article publié vendredi par l’agence de presse Bloomberg, puisqu’il évoque la même affaire comme s’agissant d’« AIG gambling debts », des dettes de jeu d’AIG.

Ce que les explications sereines du fonctionnement des CDS n’avaient pas pu obtenir, la colère grandissante des contribuables américains devant la distribution de 105 milliards de dollars dont ils sont la source aux contreparties d’AIG, est donc en train de l’opérer : une distinction désormais claire aux yeux du public entre des contrats financiers constituant une assurance et d’autres qui s’assimilent à de simples paris.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Décroissance pratique : réduire la vitesse, par Samuel Gérard

Billet invité.

Ces temps de crise sont souvent propices à l’émergence d’idées nouvelles, et offrent souvent les conditions nécessaires aux changements en rapport.

Le document qui suit propose une telle idée, dont le fondement n’est pas technique, mais infiniment pragmatique. Elle pourrait révolutionner l’univers des transports.

L’analyse des données les plus fondamentales (disponibilité des ressources s’amoindrissant, perspectives de croissance automobile insoutenables, techniques alternatives impuissantes en l’état, aliénation des comportements), permet de dégager une idée force : dans un monde ou l’être humain fait de plus en plus sentir le poids de ses actions, la décroissance doit passer par certains facteurs physiques avant tout. En matière de transport, la variable d’ajustement est la vitesse. Il convient en période d’urgence de la réduire drastiquement.

La proposition de réduire la vitesse maximale autorisée sur route à 60km/h de façon « universelle » pourra choquer ou faire rire. A la réflexion il n’en reste pas moins qu’elle constitue une solution à très court terme à de nombreux problèmes (énergétiques, environnementaux, économiques, industriels…).

Ses conséquences vertueuses dépassent de très loin le simple cadre des transports (on peut citer l’urbanisme, la relocalisation économique, la re-socialisation des espaces, la réduction de la fracture technologique, etc…).

A moyen terme, il faut bien avoir à l’esprit que le monde entier gagnera à appliquer une mesure globale de limitation drastique de la vitesse. Il va même de soi que cela pourrait constituer une transition moins brutale vers la société « sans voiture » qui pourrait nous être imposée à terme par la diminution des ressources, ou vers une société à énergie solaire, ou ce que vous voudrez d’énergétiquement et écologiquement soutenable.

Cette mesure ne constituerait pas une atteinte au progrès, dont la notion forcément relative varie énormément selon les angles d’analyse (en cela, la moindre pollution, la préservation des ressources, la relocalisation de l’économie et la diminution des accidents représenteraient aussi un progrès remarquable).

Il est également probable qu’individuellement, une majorité de citoyens ne soit pas préparée à une telle mesure. Mais les jeunes générations semblent malgré tout se faire à l’idée d’un monde moins fondé sur la toute puissance de l’automobile individuelle, puisqu’elles favorisent de plus en plus l’achat de petits véhicules simples, la location d’automobile et les transports en commun. Collectivement, faisons-nous confiance : nous saurons plus facilement nous adapter à un monde moins rapide qu’à l’effondrement brutal d’une société principalement fondée sur le pétrole.

Il faut enfin considérer avec gravité qu’historiquement, chaque période de grandes pénuries et de marasme économique a engendré guerre, génocides et fascisme.

Nous vivons un instant peut-être historique : le passage d’une société du « toujours plus et plus vite » à une autre du « moins et mieux ». Voici donc venu le moment de nous résoudre à modifier certains de nos standards, quitte à faire quelques – grandes – concessions sur ce que nous considérons – sans doute à tort – comme des éléments indispensables au bien être. « The American Way of Life is not negotiable », disait Georges Bush père lors de la conférence de Rio en 1992, et nous autres de nous indigner. C’est sans doute le moment de prouver que cette indignation n’était pas qu’une posture, et il va de soi que la plus grande partie de la réussite de cette entreprise dépendra de notre faculté à adapter ainsi nos comportements.

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Candide au pays de l’or noir, par Alexis

Billet invité.

CANDIDE AU PAYS DE L’OR NOIR

Comme de nombreux visiteurs sur ce site je découvre un monde jusqu’à présent masqué au commun des mortels, mais qui, grâce aux interventions éclairées des uns et des autres devient un peu plus limpide à ma cervelle de Candide…

Mais un truc me chiffonne toujours… Quid du pétrole ?

Certes il est vient de repasser au dessus de 50$ après avoir flirté avec les 35$ en février. Logique si le dollar est appelé à baisser après ce que nous savons du 18 mars 2009. Mais tout le monde sait, ou devrait savoir, que (indépendamment des fluctuations monétaires) le cours du pétrole n’est que transitoirement bas, conséquence d’une baisse de la consommation (deux millions de b/j en moins comparé à juin sur les 85mb/j « habituels »), et à la marge d’une spéculation moins marquée. Baisse de la consommation, baisse des prix… rien de nouveau sous le soleil de l’offre et de la demande.

Néanmoins, que cela nous fasse plaisir ou pas, si le pic officiel n’est pas atteint (s’agit-il en fait d’un pic ou plutôt d’un plateau ondulant temporaire ?), le pétrole brut de qualité issu des champs classique a lui « piqué » en 2007 comme le montre ce schémas extrait du dernier rapport de l’AIE.

(J’ai rajouté une série de verticales pour situer le début de décroissance de la courbe bleue – crude oil currently producing fields.)

Pour rappel, notre consommation n’est autre que la somme de ces jolies intégrales colorées… du moins jusqu’en 2008 (date du rapport), au delà…

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