Tous les articles par Paul Jorion

Le Monde – Économie, lundi 5 – mardi 6 avril 2010

Le fil rouge

Subprimes, tarissement du crédit, Lehman Brothers, Grèce, CDS, avenir de l’euro, la presse suit à la trace les catastrophes devenues quotidiennes mais malheureusement, selon l’expression consacrée : « le nez dans le guidon ». Le risque est grand quand l’attention n’est accordée qu’au coup par coup, que les arbres ne finissent par cacher la forêt et que le fil rouge mortifère du risque systémique ne devienne lui invisible.

Pourtant le fil rouge est là, qui relie la suite de ces événements, et pour en faire la preuve, le fait que chacun était déjà en pleine lumière – les projecteurs braqués sur lui – quand eut lieu la précédente catastrophe.

La tentation est grande bien entendu de focaliser l’attention sur chacun de ces désastres et, au lieu de l’interpréter précisément par rapport au fil rouge qui le connecte au suivant, de l’examiner dans la perspective rassurante du routinier et du déjà connu. Ainsi, il y a des fourmis et des cigales – et la Grèce appartient à la famille des cigales et l’Allemagne à celle des fourmis, les CDS (Credit–Default Swaps) sont des instruments dérivés – à manipuler donc avec précaution, Chrétiens Démocrates et Libéraux tirent à hue et à dia au sein du gouvernement de Mme Merkel – comment pourrait-il en être autrement ? la France et l’Allemagne se disputent – une fois de plus…

La situation est malheureusement bien plus dramatique que ne tendraient à le suggérer de telles banalités. Car le fil rouge relie la Grèce au Portugal et celle-ci à l’Espagne, et cette dernière au Royaume-Uni… De la même manière exactement qu’il reliait il y a deux ans à peine Bear Stearns à Lehman Brothers et Lehman Brothers à Merrill Lynch. Le fil rouge reliait les banques entre elles mais il était manifeste, quand le gouvernement américain sauva d’un coup ce qu’il restait de Wall Street, la compagnie d’assurance AIG et les jumeaux maudits Fannie Mae et Freddie Mac – opération au prix combiné de près de mille milliards de dollars –, que c’était lui-même qui s’en trouvait déséquilibré et se mettait à chanceler. Et les États-Unis n’étaient pas, parmi les nations, la plus vulnérable. Après les banques, les États sont entraînés à leur suite, perdent pied et sont en train de se noyer : la dette souveraine et son coût croissant les entraînera un à un par le fond. Pareils à ces sauveteurs de bonne volonté mais inexpérimentés, qui finissent par y laisser la vie.

Qu’on ne s’y trompe pas : les chamailleries au sein de la zone euro au cours des semaines passées ne relèvent pas de la comédie mais de la tragédie. Suivons du regard le fil rouge : ce que nous voyons, c’est le repli des nations sur elles-mêmes dans un « Sauve qui peut ! Chacun pour soi ! » généralisé. La Chine et l’Allemagne ont indiqué la marche à suivre. Les gouvernements d’unité nationale sont pour bientôt, quand il sera devenu évident aux yeux de tous qu’aucun parti ne connaît à lui tout seul la solution des problèmes insolubles qui se posent, suivis alors de Comités de Salut Public, quand il sera clair que même tous ensemble ils n’y comprennent rien et – si Dieu nous prend alors en pitié – suivi enfin d’un nouveau Conseil National de la Résistance, au moment où il faudra, par-delà les divergences conçues aujourd’hui comme irréductiblement inconciliables, lancer une ultime tentative de sauver ce qui peut encore l’être.

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Michel de Certeau (1925 – 1986)

Michel, je l’ai déjà dit ici : je chérirai toujours nos conversations « at The Backs » à Cambridge. Je lis ce soir avec consternation certains commentaires sur mon blog relatifs à Mai 68 et tu me pardonneras de te ressusciter un peu, vingt-quatre ans après ta mort, toi qui en parlais si bien.

« On n’était pas du même bord
On n’était pas du même chemin
Mais on cherchait le même port »

Jacques Brel

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Le Prix – à paraître en septembre

Le Prix paraîtra donc en septembre aux Éditions du Croquant, qui ont déjà publié La crise du capitalisme américain. C’est Jan Bruegel qui nous prêtera son Grand marché aux poissons pour la couverture. Voici aussi le texte de la quatrième de couverture.

Surpris par la manière dont les prix se déterminent dans la pêche artisanale en Bretagne et en Afrique, Paul Jorion voulut en avoir le cœur net : le prix se fixe-t-il bien comme on le prétend par la rencontre de l’offre et de la demande ? Ce qu’il découvrit est surprenant : le prix se détermine selon le rapport de force existant entre le groupe des vendeurs et celui des acheteurs, qui se définit à son tour en fonction de la rareté relative de chacun de ceux-ci à l’intérieur du groupe auquel il appartient. La froide logique de l’offre et de la demande s’efface derrière les rapports humains et une image émerge : celle d’un cadre sociopolitique qui trouve dans les prix le moyen de se reproduire à l’identique. Statut social, degré de concurrence de chacun au sein de son groupe, risque que chacun fait subir à sa contrepartie dans une transaction commerciale étalée dans le temps, tout cela s’équivaut en réalité au sein d’une équation complexe.

La théorie de la formation des prix qui se dégage est à la fois neuve et ancienne : c’est celle énoncée autrefois par Aristote. Son domaine de validité ne se restreint pas aux marchés traditionnels puisque sa logique se retrouve intacte sur les marchés financiers contemporains : de la notation des consommateurs pour leur risque de crédit aux métamorphoses du métayage sur le marché des options et des swaps.

Paul Jorion expose dans ce livre comment s’est constituée au fil des années – en Europe, en Afrique et en Amérique – la boîte à outils qui lui a permis d’être l’un des tous premiers à annoncer la crise financière et économique et à l’analyser.

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Le temps qu’il fait, le 2 avril 2010

Peter Laslett (1915 – 2001)

La transmission des savoirs, avec G. Delbos (Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme 1984 ; 1991 ; 2009)

Max Stirner (1806 – 1856)

Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009)

Le dimanche de Bouvines (1973) est un livre de Georges Duby (et non d’Emmanuel Le Roy Ladurie comme je le dis erronément). Ma mémoire m’a trahi, désolé !

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Fréquentation mars 2010

Léger tassement par rapport à février.

236 658 accès ; 69 487 visiteurs uniques.

France : 194 272
Belgique : 13 706
Suisse : 4 540
Canada : 3 649
Allemagne : 2 123
Etats-Unis : 1 975
Royaume-Uni : 1 962
Pays-Bas : 1 242
Espagne : 1 200
Luxembourg : 1 035

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Crise financière et logique de la prédisposition

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

En participant à un colloque, on prend souvent l’engagement de rédiger ensuite un article pour un ouvrage collectif. On prononce son allocution – toujours improvisée dans mon cas – et on rentre chez soi. Et puis un jour, la promesse de rendre « l’article que l’on avait présenté » (hum !…) vous rattrape au tournant. Pour moi, l’échéance, c’était hier – le 31 mars – et le colloque c’était celui que Dominique Deprins avait organisé en septembre dernier à Bruxelles (dans l’enceinte de la Bourse !) sur le thème : « Parier sur l’incertitude ».

Participaient à ce colloque, des noms connus comme Dominique Lecourt, François Ewald ou Robert Castel. Parmi les personnes dont les noms ne m’étaient pas connus antérieurement, j’ai été particulièrement impressionné par les interventions de Dominique Deprins elle-même, qui nous a offert un étonnant parcours sur la ligne de crête entre mathématiques et psychanalyse, où le calcul des probabilités nous permet de conjurer la peur, Sophie Klimis qui nous expliqua comment la tragédie grecque permettait d’« apprendre par le désastre », Edgard Gunzig, qui nous proposa sa théorie cosmologique intriguante où l’univers se crée à partir de… lui-même, et enfin Bruno Colmant, qui nous a tous – je crois pouvoir le dire – sidérés, en offrant un récapitulatif de la crise qui se terminait par un appel vibrant et solennel à la responsabilité de… l’investisseur et du banquier !

Ma propre contribution au volume à paraître se situe au carrefour de mes préoccupations diverses, et je suis tenté de dire : là où L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce la « crise des subprimes » (2008) rejoint Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009). Je ne reproduis pas ici mon article en entier mais quelques bonnes feuilles où l’on voit comment, historiquement, l’industrie américaine du crédit emboîta le pas à la phrénologie datant du tournant du XIXe siècle, en ressuscitant une logique de la prédisposition à son image.

L’individu

« Il n’y a de science que de l’universel », a dit Aristote, elle ne se prononce pas sur le singulier (Métaphysique, M, 10, 32–3). On nous dit d’un événement qu’il est possible ou impossible, nécessaire ou contingent, mais quid des singuliers, des singularités, et en particulier, des individus que nous sommes ? Peut-on prolonger le domaine de la nécessité et de l’impossibilité à l’évocation de notre propre sort ?

Des techniques existent pour se prononcer sur l’avenir du singulier et elles existent depuis bien longtemps, depuis bien avant Socrate, longtemps même avant qu’il n’y ait de Sophistes. Pour parler de l’avenir des cas singuliers on utilise la mantique ou la divination. On tente de faire apparaître à l’aide de ces techniques, les lignes de force dans le monde que sont les configurations du nécessaire et on s’efforce de les lire.

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BFM Radio, lundi 29 mars à 10h46 – Les erreurs de raisonnement

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le podcast ici

Il y a un coupable à la crise dont on ne parle jamais : ce sont les erreurs de raisonnement, les erreurs conceptuelles. Il y a un certain nombre de choses qui se sont détraquées tout simplement parce qu’on ne comprend pas comment elles marchent. Ou plutôt, parce qu’on croyait savoir comment elles fonctionnent, alors qu’en réalité, elles fonctionnent autrement.

Tout le monde a entendu parler du modèle de Black & Scholes qui sert à valoriser les options. Tout le monde sait aussi qu’il est faux : il lui manque une variable. La preuve qu’il est faux se trouve dans ce qu’on appelle le « smile », le sourire, le fait que des volatilités différentes correspondent à différents prix d’exercice. Ce qui n’a aucun sens. Myron Scholes et Robert C. Merton ont obtenu le Prix Nobel d’économie en 1997. Black l’aurait partagé avec eux s’il n’était mort entretemps. Scholes et Merton ont été parmi les fondateurs de Long-Term Capital Management, dont la chute en 1998 est l’une des plus grandes catastrophes financières de tous les temps.

D’autres exemples : les taux forward implicites dont vous verrez dire partout qu’ils constituent une anticipation. C’est faux : un taux forward comme « cinq ans dans un an », est un taux conditionnel inscrit dans la courbe des taux à un moment quelconque : ça ne dit strictement rien sur l’avenir. J’ai un jour expliqué ça à un collègue bardé de diplômes qui m’a regardé avec des yeux ronds. Mais ce n’est pas innocent : plusieurs krachs obligataires sont attribuables au fait qu’on a cru que les taux forward contiennent des anticipations.

Il y a aussi les matrices de corrélations : elles sont au centre de la théorie du portefeuille de Markowitz et plus récemment de la mesure de risque VaR (Value-at-Risk) ainsi que de la notation calamiteuse des CDO (Collateralized–Debt Obligations). Une matrice de corrélations n’a aucune stabilité : dans un marché à la baisse, elle peut perdre toute pertinence en dix minutes. Cela n’empêcha pas Markowitz, l’auteur de la bourde, d’être prix Nobel d’économie 1990.

Autant d’erreurs de raisonnement qui affligent la finance depuis pas mal d’années mais il y en a deux qui ont une responsabilité toute particulière dans la crise actuelle : le principe de la titrisation, et l’attribution à chaque consommateur américain d’une cote FICO qui mesure le risque de crédit qu’il constitue pour un prêteur ; la distinction « prime » / « subprime » vient de là. La fonction assurantielle de la titrisation (je passe sur ses autres « qualités » que sont le hors-bilan, et les avantages fiscaux) repose sur l’idée que les sinistres sont rares et dispersés dans le temps, c’est vrai des incendies mais ce n’est pas vrai en finance : quand ça va mal en finance, ça val mal pour tout le monde… et malheureusement au même moment !

Le principe de la cote FICO, c’est ce qu’on appelle une logique de prédisposition ou de « penchants : c’est dans la nature d’un individu d’être un bon ou un mauvais payeur, et son histoire antérieure le révélera et ce sera mesurerable. Mais un homme n’est pas une île : il interagit avec d’autres et il y a des myriades d’interactions qui viennent brouiller tous ces destins personnels prétendument tout tracés. La cote FICO n’avait pas pensé au chômage. Ah zut !

Que faire ? Difficile à dire : toutes ces bévues ont été commises par des personnes qui se croient très intelligentes. Peut-être faudrait-il donner la parole maintenant à des gens plus modestes ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Une histoire à dormir debout, par Jean-Pierre Voyer

Billet invité.

UNE HISTOIRE À DORMIR DEBOUT
Commentaire d’un manuel de préparation aux concours de la Banque de France

[Début de citation]
________________________________

MONNAIES, CRÉDIT ET VALEURS MOBILIÈRES

(Centre intersyndical de préparation aux concours de la Banque de France – 1992)

(…)

B) Le rôle des banques dans la création monétaire

1 ) Le mécanisme de la création monétaire

Les crédits font les dépôts :

Les banques créent de la monnaie en tant que dispensatrices du crédit. Ce processus de création monétaire est lié à la nature essentiellement scripturale de la monnaie. Celle-ci est le résultat d’un jeu d’écritures comptables inhérent à l’opération de crédit.

Soit une banque escomptant un effet. Quand elle crédite du produit de l’opération le compte de son client, elle augmente par là même le montant des comptes courants créditeurs, figurant à son passif, autrement dit encore les dépôts reçus de ses clients.

NOTE 1 « elle augmente le montant des comptes courants créditeurs ». Soit ; mais : « autrement dit encore les dépôts reçus de ses clients » Ach ! groß Fehler, grosse erreur, rien ne va plus, grand relâchement grammatical. Comment le montant des dépôts reçus pourrait-il augmenter alors que dans ce cas il n’y a eu aucun dépôt ? Qu’il y ait augmentation des soldes créditeurs des comptes-clients de la banque ne signifie pas qu’il y ait augmentation du montant des dépôts ; cela signifie seulement qu’il y a augmentation des soldes créditeurs, c’est à dire augmentation du total des ordres de paiement possibles. Un ordre de paiement peut provenir aussi bien d’un solde créditeur résultant d’un dépôt que d’un solde créditeur résultant d’un prêt. Il peut même provenir d’un solde débiteur résultant d’une autorisation de découvert (Cf. Second exemple)

Analyse de ces ordres de paiement :

Quand un déposant renonce à la détention de sont argent (espèces) et le dépose à la banque, il reçoit en échange un billet à ordre nominatif, non endossable et donc ne pouvant circuler (son relevé bancaire). Il ne peut pas payer directement avec ce billet, pour la simple raison qu’il ne détient plus son argent qu’il vient de déposer à la banque ; mais en échange (novation) il a obtenu le droit de disposer de l’argent de la banque comme si c’était le sien (F. Grua : C. L’argent n’est pas déposé pour être restitué « Ce que désire le déposant est simplement l’état de créancier. Cela lui suffit. Dans l’immédiat, il est satisfait sans paiement, parce qu’il trouve dans sa créance exactement ce qu’il cherche : l’origine de cette prérogative qui va lui permettre de disposer des espèces du banquier, comme si c’était les siennes , pour régler les tiers. ») Ce billet à ordre assez spécial ne lui permet pas de payer directement, en le faisant circuler (il est nominatif, il est non endossable), mais seulement indirectement en disposant de l’argent de la banque comme si c’était le sien. Pour cela, le déposant donne un ordre de paiement à sa banque qui effectuera le paiement pour le compte du client mais avec l’argent de la banque (le client ne détient plus son argent, la banque ne peut donc payer avec l’argent détenu par le client). Si le billet à ordre reçu par le client en échange de son dépôt pouvait payer directement, il y aurait eu duplication de son argent. Heureusement, ce n’est pas le cas et personne, que je sache, ne s’est jamais récrié que dans ce cas là il y avait création de monnaie.

Quand un emprunteur fait un emprunt, il reçoit exactement la même chose que le déposant quoiqu’il ne dépose aucun argent sous quelque forme que ce soit. Il reçoit lui aussi un billet à ordre nominatif, non endossable donc non circulant. Lui non plus ne peut payer directement avec ce billet en l’endossant ou en le remettant de la main à la main (il est nominatif et non au porteur). Donc, comme le déposant il ne peut payer qu’en disposant de l’argent de la banque comme si c’était le sien.

Le cas est le même avec le bénéficiaire d’une autorisation de découvert. Là non plus, jamais personne, que je sache, ne s’est écrié « Création de monnaie ! » Ces trois personnes reçoivent le même genre de titre, qu’elles aient déposé ou qu’elles n’aient pas déposé. Aucune ne pourra payer directement avec ce titre. Toutes devront passer par la banque en lui adressant des ordres de paiement. Donc : les paiements s’effectueront avec l’argent de la banque, argent qu’elle a déjà ou argent qu’elle se procurera auprès de ses consœurs ou sur la marché monétaire, voire par le refinancement.

Donc, pourquoi dans le cas de l’emprunteur y aurait-il création de monnaie alors que dans le cas du déposant et du bénéficiaire d’une autorisation de découvert il n’y aurait pas création de monnaie ?

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Le temps qu’il fait, le 26 mars 2010

USA, Europe, France

PAUL JORION, CHRONIQUEUR DU XXIe SIÈCLE

« Chaque semaine, le vendredi, l’auteur s’installe devant son ordinateur et se filme un petit clip vidéo (techniquement très amateur) intitulé Le temps qu’il fait, dans lequel il commente l’actualité économique. »

PJ : « techniquement très amateur », ce qu’il ne faut pas entendre !

« … dans un style apparemment improvisé… »

PJ : Oui : 100 %, garanti !

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Comment Al Capone est tombé

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Tout le monde connaît l’histoire d’Al Capone, que l’État américain n’arriva jamais à coincer pour ses activités de racket mais qui tomba pour une affaire de fraude fiscale. Vous savez aussi que les banques américaines donnent du fil à retordre aux autorités depuis que celles-ci tentent de remettre un peu d’ordre dans un secteur qui provoqua une crise inédite du système capitaliste tout entier. Vous lirez du coup avec intérêt une dépêche de l’agence Bloomberg intitulée : JPMorgan, Lehman, UBS Named as Conspirators in Muni Bid-Rigging, autrement dit, et en rendant les choses un peu plus explicites : « JP Morgan, Lehman Brothers, Union de Banques Suisses désignés comme co-conspirateurs dans un cas d’enchères truquées sur le marché des obligations émises par des communautés locales ».

Si vous lisez l’article vous noterez que le titre de la dépêche se contente de nommer les plus gros poissons. D’autres noms sur la liste : Bank of America, Bear Stearns, Société Générale, General Electric et Salomon Smith Barney, qui appartenait autrefois à Citigroup. Wachovia est aussi mentionnée, rachetée depuis par Wells Fargo, ainsi que Financial Security Assurance Holdings Ltd., un rehausseur de crédit qui était à l’époque une filiale de Dexia.

Les co-conspirateurs nommés dans cette action en justice dans le cadre de la loi anti-trust participaient à des enchères truquées organisées par une compagnie nommée CDR Financial Products Inc. Étaient escroquées, des « munis », des communautés locales, communes, États, académies, qui recevaient des intérêts artificiellement bas sur leurs investissements dans le cadre de ce qu’on appelle des « guaranteed investment contracts », un marché dont le volant est de 2 800 milliards de dollars. Les co-conspirateurs versaient des pots-de-vin à CDR en échange de ses bons services.

Des poursuites n’ont pas encore été engagées mais gageons que le passage d’une nouvelle réglementation sur les activités financières aux États-Unis se trouve soudain facilité.

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R.I.P. Ambac

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Ambac, le « monoline », le rehausseur de crédit américain a donc vu ses actifs adossés à des crédits hypothécaires saisis jeudi dans le Wisconsin en raison de sa faillite imminente. On ne peut pas dire que ce soit la surprise puisque sa fin prévisible a fait l’objet d’un feuilleton sur le blog en 2008. En voici les principaux épisodes pour ceux qui voudraient d’abord se rafraîchir la mémoire.

Les assureurs d’obligations (I. Résumé des épisodes précédents)

Les assureurs d’obligations (II. Le contexte)

Les assureurs d’obligations (III. Les deux prix du risque)

Les assureurs d’obligations (III bis. Le train sifflera trois fois)

Les tribulations d’Ambac en 2008 étaient essentiellement dues au fait que, non contente d’assurer les détenteurs d’obligations « muni », c’est-à-dire émises aux États-Unis par des communautés locales, États, villes, communes, académies, elle s’était petit à petit aventurée à assurer les détenteurs de Collateralized–Debt Obligations, dont les crédits subprime sont un composant majeur. Ce dernier secteur de son activité était en train d’être restructuré, ce qui avait sauvé la compagnie d’une faillite imminente : ses pertes en 2008 s’étaient montées à 5,6 milliards de dollars mais elle avait pu limiter la casse en 2009 et ne perdait plus « que » 573 millions de dollars au cours du troisième trimestre 2009. Elle s’était cependant montrée incapable de publier ses résultats pour le quatrième trimestre 2009 ainsi que pour l’ensemble de l’année, prétextant précisément cette restructuration.

Ambac garantit au total des instruments de dette pour un montant de 696 milliards de dollars, et en particulier 256 milliards sur le marché des « munis » dont le volant total s’élève à 1 400 milliards de dollars. Quand la saisie conservatoire est intervenue hier dans le Wisconsin, un CDS (Credit-Default Swap) pour se protéger contre des pertes éventuelles du fait du défaut d’Ambac (ou pour parier sur sa perte puisqu’il s’agit après tout d’un CDS !) avait atteint le taux vertigineux de 60,5 %, ce qui veut dire que pour couvrir un engagement de 10 millions pendant cinq ans, il fallait verser 6,5 millions cash au vendeur de CDS, plus 500 000 en prime annuelle.

Quand Ambac se montra incapable de faire un paiement de 120 millions, les autorités du Wisconsin intervinrent et saisirent son portefeuille de Residential Mortgage–Backed Securities s’élevant à 35 milliards de dollars. On compte que les créanciers récupéreront en liquide 25 cents du dollar.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Einstein et l’expérience cruciale de Michelson et Morley

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans un article publié en 1905, « Sur l’électrodynamique des corps en mouvement », l’un des cinq articles qu’il rédigea cette année-là (et dont John Stachel qui les republia dans un volume, dit à juste titre qu’ils « changèrent la face de la physique » – Stachel 1998 : 6), Einstein évoque, pour reprendre ses propres termes : « la conjecture dont le contenu sera appelée par la suite, « le principe de relativité »… » (Stachel 1998 : 124). En 1969, l’historien des sciences Gerald Holton se pencha sur un paradoxe apparent à propos de cet article d’Einstein. Comment est-il possible, alors que les explications habituelles de l’origine de ce que nous appelons aujourd’hui la « théorie de la relativité » considèrent que sa justification expérimentale est l’« expérience cruciale de Michelson et Morley » (que je décrirai un peu plus loin), Einstein non seulement ignore cette expérience dans son article mais aussi n’établira jamais qu’à regret un lien entre sa théorie, telle qu’il la formula pour la première fois dans cet article de 1905, et l’expérience qui avait eu lieu dix-huit ans auparavant à Cleveland dans l’Ohio (au Case Institute of Technology, dont le nom est aujourd’hui « Case-Western Reserve University »). Ou, en inversant alors la perspective, pourquoi la plupart des exposés relatifs à la physique au XXe siècle s’évertuent-ils à établir une connexion entre cette expérience et la théorie de la relativité, alors qu’Einstein dénie implicitement qu’il existe entre les deux une connexion déterminante (Holton [1969] 1973 : 261 – 352) ?

La réponse à ces questions n’est pas indifférente car elle touche à l’essence-même de la démarche scientifique et révèle le fossé inquiétant existant entre l’image que le public profane se fait du travail du savant et sa réalité profonde.

En 1887, à l’aide d’un appareil qu’il avait inventé, appelé depuis interféromètre de Michelson, Michelson aidé de Morley mirent en évidence qu’un principe familier des physiciens, établi par Newton, celui de l’additivité des vitesses, ne s’applique pas à la lumière.

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Crise et sciences humaines

Cet entretien avec Mathieu Simonson, qui a eu lieu en septembre dernier, m’était sorti de la tête. Il a refait surface hier. J’y aborde des questions déjà couvertes mais d’autres aussi dont j’ai rarement l’occasion de parler. C’est une transcription, donc un peu « brut de décoffrage ».

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la finance, vous qui venez à la base de l’anthropologie et des sciences cognitives? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à ce secteur-là ?

D’abord mon intérêt s’est développé pour le formation des prix. J’ai fait mon premier travail de terrain – j’étais très jeune, j’avais vingt-cinq ans – dans l’île de Houat, en Bretagne, en France. Et là, c’est un peu accidentel, c’est en regardant mes données, que je me suis aperçu que l’explication classique de la formation des prix – en particulier pour les poissons, les crustacés que ces pêcheurs vendaient – bref, que la loi de l’offre et de la demande ne fonctionnait pas, qu’elle n’expliquait pas du tout la formation des prix. Alors je me suis demandé d’où venait cette loi de l’offre et de la demande, et pourquoi elle était admise aussi universellement, puisque dans le premier cas qui se présentait à moi ça ne fonctionnait pas. Alors ça m’a intéressé. A l’époque l’anthropologie économique était essentiellement d’inspiration marxiste. L’analyse de Marx ne fonctionnait pas pour expliquer la société de Houat, et je suis allé chercher un peu partout pour voir si il y avait des explications de la formation des prix telle que je la voyais. Et l’explication que j’ai trouvée qui était la plus proche, c’était celle, très ancienne, d’Aristote. Alors je me suis intéressé à la formation des prix de manière générale. J’ai travaillé ensuite en Afrique, comme socio-économiste pour la FAO (Food and Agriculture Organization), donc pour les Nations Unies, et là, j’ai récolté beaucoup de données sur les marchés de poissons en Afrique Occidentale. Et je me suis aperçu que la théorie d’Aristote expliquait beaucoup mieux la formation des prix que toutes les théories alternatives. J’avais donc un grand intérêt pour la question du prix, avant même de m’intéresser à la finance. Le passage à la finance, lui, il s’est fait de manière assez accidentelle. Bon c’est anecdotique, je veux dire, ce n’est pas un calcul de ma part. Ce qui s’est passé c’est la chose suivante: c’est que j’ai reçu un jour un coup de téléphone de Laure Adler qui travaillait pour France Culture et qui m’a demandé justement de faire une série d’émissions sur les sociétés de pêcheurs. Mais, à l’époque, c’est-à-dire en 1988, je faisais tout à fait autre chose, je travaillais sur l’intelligence artificielle. Et elle m’a dit “Est-ce que vous pouvez faire une série d’émissions sur les pêcheurs ?”. Je lui ai dit “Non, je ne m’intéresse plus du tout à ça en ce moment”. Elle m’a dit, “Qu’est-ce que vous faites ?”. Je lui ai dit : “Eh bien je travaille sur l’intelligence artificielle”. Elle m’a dit “Bon, faites une série d’émissions là-dessus plutôt ». Donc, en 1988, j’ai fait une série d’émissions pour France Culture sur l’intelligence artificielle. Et là, un banquier français a écouté les émissions, l’été suivant, quand il y a eu une rediffusion. Il a demandé à me rencontrer parce qu’il était très enthousiaste sur ce que j’avais présenté dans ce programme, et au bout de quelques conversations, il m’a proposé de venir travailler avec lui dans la banque où il était, c’est-à-dire la Banque de l’Union Européenne. Et, bon, j’avais l’occasion à ce moment-là de tester ma théorie de la formation des prix dans un tout autre univers. J’étais passionné. Et donc j’ai commencé à faire ça… ce que j’ai fait pendant dix-huit ans.

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