Archives de catégorie : Bretagne

Vendre son poisson, à qui, et à quel prix ? (1982)

Vendre son poisson, à qui, et à quel prix ?
Souvenirs de la pêche à la sardine au Croisic (1911-1954)

Ce texte inédit reprend des entretiens à bâtons rompus que j'eus sur plusieurs semaines avec M. Jean-Marie Le Huédé en 1981 et 1982 à son domicile au Croisic (Loire-Atlantique). Il me confia ses carnets de pêche de 1923 à 1928, que je recopiai. Je revins alors le voir pour lui poser des questions spécifiques sur les informations qui s'y trouvaient.

Le 17 janvier 1911, Jean-Marie Le Huédé, dit P’tit Jean, dit Pironton, dit l’Amiral, prend son premier embarquement sur la Renée-Eugénie, une chaloupe creuse de 13 mètres appartenant à son père et mouillée au port du Croisic. Jean-Marie Le Huédé est natif de Batz et domicilié au bourg. Ses grands-pères des deux bords étaient sauniers, et lui-même se souvient de la voiture verte bâchée avec laquelle l’un d’eux allait porter à Rennes le sel du marais blanc. En 1911, il faut se lever à une heure le matin, et cheminer à pied de Batz au Croisic (4km), le père poussant une brouette chargée de filets francs, ses deux fils accrochés dans le noir à son manteau.

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Mon séjour dans l’Île de Houat VI. Aujourd’hui

J’imaginais en revenant à Houat en 2010, à mon retour des États-Unis l’année d’avant, retrouver la petite communauté que j’avais connue, chacun de ses membres étant banalement plus âgé de trente-six ans. Mais dans l’île que j’ai retrouvée, le Houat d’autrefois avait entièrement disparu : il y avait bien en 1973 une ou deux maisons au village métamorphosées en résidences secondaires, mais en 2010 plus de la moitié étaient devenues telles. Les sommes offertes par les « touristes » pour les habitations, et même les écuries, représentaient un pactole pour les îliens qui acceptèrent la manne tombée du ciel, inconscients du fait qu’ils mettaient ainsi à terme tout logement à Houat hors de portée de leur propre progéniture.

Il y a dans le Golfe du Morbihan, bien abritée de l’océan, une île appelée l’Île aux Moines. J’y suis allé pour la première fois en 1977, époque où elle était déjà comme Houat est aujourd’hui : une juxtaposition de résidences secondaires, pittoresques comme pas deux sans aucun doute, mais aux volets fermés à l’exception des grandes vacances et de quelques longs weekends en morte saison. Et c’est cela qui m’est venu à l’esprit lors de mon retour à Houat en 2010 : l’Île aux Moines avait dû un jour être telle que lui l’était en 1973, à savoir avec un atelier en plein air à traverser avant d’atteindre le pas de la porte, au lieu du jardinet propret qu’on y voit maintenant, et cela parce que ceux qui l’habitaient n’y étaient pas pour s’y changer les idées quand l’envie leur en prenait, mais parce qu’ils y trimaient tous les jours que Dieu fait.

FIN

Les pêcheurs d’Houat (Hermann 1983 ; Le Croquant 2012)

La transmission des savoirs, avec G. Delbos (Maison des Sciences de l’Homme 1984 ; 1990)

Le prix (Le Croquant 2010 ; Flammarion 2016)

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Mon séjour dans l’Île de Houat V. Les prix

J’ai signalé, quand j’ai évoqué la mort de Claude Le Roux qui était intervenue alors que je venais de m’installer dans l’île, que les Houatais s’étaient organisés peu de temps auparavant en une coopérative : le « Groupement des Pêcheurs-Artisans Houatais ». La comptabilité du bateau était jusque-là de la responsabilité de son patron qui, soit était embarqué seul, soit avait à ses côtés un équipage de trois ou quatre matelots ou mousses, constitué, pour ce qui touche à Houat, essentiellement de membres masculins de sa famille : fils, jeunes frères ou beaux-frères (j’ai expliqué de manière détaillée la dynamique de ces équipages dans mes livres : Les pêcheurs de Houat [1983], La transmission des savoirs [1984 ; avec G. Delbos] et Le prix [2010]). Dans la pratique, la comptabilité était l’affaire le plus souvent de l’épouse ou d’une fille aînée, et était généralement assez rudimentaire, or la gestion de la coopérative nécessitait des données de meilleure qualité. Le Crédit Maritime, qui soutenait l’initiative, fit imprimer des formulaires à remplir au retour de chaque pêche, où devaient être mentionnés le poids des prises par espèce, le type d’engins utilisés et, dans le cas des casiers, leur nombre, ainsi que le prix obtenu à la vente. On recherchait un volontaire qui distribuerait les formulaires et en ferait ensuite la récolte. Ce fut moi.

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Les bons voeux de Gildas Buron

Gildas Buron est un historien, linguiste et conservateur du musée des Marais salants de Batz-sur-Mer.

Bonjour Monsieur Jorion,

Merci pour vos souvenirs de Houat dans les années 1970 !

Votre participation à la messe de Noël 1973, m’a donné l’idée de vous souhaiter un Noël 2020 aux couleurs du pays sous la forme de cette page d’un cahier de cantiques du Croisic daté 1740, et de vous donner à entendre « Petra ‘zo henoazh a-nevez » chanté par Yann-Fañch Kemener accompagné d’Aldo Ripoche, extrait du CD Noël en Bretagne/Nedeleg/Christmas in Brittany, édité en 2008 par Buda Musique.

Et pour votre plaisir, j’ajoute un autre chant : « Kanamp Nouel da Roue an aelez » (même source).

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Mon séjour dans l’Île de Houat IV. La terre et le ciel (Noël)

Je participais à la vie de tous les jours : quand eut lieu le pèlerinage annuel à Sainte-Anne-d’Auray, je faisais aussi partie du contingent. Durant la traversée qui emmenait les pèlerins à Quiberon, la même séparation existait sur le courrier qu’à l’église : les hommes étaient à l’arrière, où ils bavardaient et fumaient, tandis que les femmes et les enfants étaient sur le pont avant. Les femmes chantèrent des cantiques, de l’appareillage à Houat, jusqu’au débarquement à Quiberon.

Le soir, au retour, ce fut bien différent parce que la mer était mauvaise. La traversée qui durait une heure par beau temps s’allongeait par gros temps parce que le bateau culait à chaque fois dans la vague. De nombreux enfants étaient malades, et les femmes, assises à même le pont, les serraient contre elles. Je me souviens des hommes allant couvrir de bâches pour les protéger du froid et des embruns les petits tas pathétiques que formaient leur femme et leurs enfants embrassés, couverts de vomissures.

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Mon séjour dans l’Île de Houat III. La fierté

Les hommes de Houat étaient à la pêche – même quand il n’y avait rien à pêcher, et que les bateaux s’étant mis en cercle au large jetaient l’ancre, et qu’on jouait alors à la belote entre équipages réunis sur le pont de l’un d’entre eux, parce qu’« on peut pas rentrer, sinon on serait dans les pieds de nos femmes », lesquelles veillaient aux poules, à la vache et au cochon, à la récolte des foins et l’entretien du jardin potager, lavaient à longueur de journées les vêtements de travail de leur mari, raidis par le sel et massacrés par de très rudes activités. Il y avait les morts, déjà évoquées, et les multiples accidents provoqués par un métier difficile : les doigts coupés, les plaies qui, jour après jour, ne veulent pas guérir, le cancer de la peau qui succède à la peau burinée, tannée par le soleil et par le vent.

Jean-Michel me rapportait la conversation qu’il avait eue un jour avec un touriste qu’il avait emmené en mer par une chaude et paisible journée d’été : « Vous, les pêcheurs, quelle vie splendide que la vôtre ! ». La raison pour laquelle ce souvenir lui revenait, c’était que la mer était passablement déchaînée autour de nous durant cette journée de janvier où nous conversions en faisant porter la voix pour que l’autre parvienne à nous entendre.

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Mon séjour dans l’Île de Houat II. Le métier

Houat, était-il exotique ? D’abord, c’était un village de 450 personnes, donc une très petite communauté avec sa surveillance réciproque, de chacun vis-à-vis de tous, et de chacun par l’ensemble des autres. Mais cela, ç’aurait été vrai partout : la conséquence inévitable d’un faible nombre d’habitants. Ensuite, on n’y était pas bien riche. Quand j’y suis retourné pour la première fois en 2010, le contraste était vif entre le Houat que j’avais connu et celui que j’avais maintenant sous les yeux : j’avais quitté une petite île en équilibre instable sur la ligne de crête entre la pauvreté et l’aisance, mais toute fonctionnelle, axée entièrement sur la pêche, avec ses maisonnettes sans pelouse tirée au cordeau, sans haies bien taillées, sans mignonnes barrières peintes en blanc : à la place, à l’avant des maisons, un chantier permanent, un atelier improvisé, une zone de terre battue où le pêcheur fabriquait ses casiers à crabes, à homards et à crevettes, « à temps perdu » : quand il n’était pas en mer.

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Mon séjour dans l’Île de Houat I. L’arrivée

Début février 1973, j’arrive dans l’Île de Houat. Dans l’année qui suivra, je me mettrai à réfléchir à comment m’y installer à demeure. Je commençais à poser des questions sur la manière d’acheter son premier bateau ; je me demandais à quel type de pêche j’aimerais me consacrer, sans doute le bar à la traîne et à la mitraillette, la crevette, le homard au casier un par un : essentiellement les métiers que Jean-Michel et Raphaël m’avaient appris. Mes deux principaux maîtres nous ont quitté, et ce qu’ils m’ont enseigné est en jachère. Je me suis réveillé un beau matin de mai 1974 en me disant : « Ce n’est pas ça ta vie ! ». 

En 1972 et jusqu’à la veille de mon départ en février 1973, j’étais en psychanalyse. C’était une psychanalyse de médiocre qualité, comme je m’en apercevrais par comparaison bien des années plus tard, quand j’en entrepris une seconde en 1987. Mon analyste ronflait et il ne se passait rien. Un thème revenait en boucle dans ce que je disais sur le divan, qui exprimait la frustration née de ce qui semblait alors une période interminable passée sur des bancs d’école : « Je ne peux pas rester comme cela, indéfiniment allongé ! De ma vie, je n’ai encore rien fait de mon corps! Il faut que je me remue enfin ! ». Quand je me suis retrouvé, aussitôt installé à Houat, en haut d’une falaise balayée par les embruns et que Pierrot m’a désigné un petit point rouge à son pied den disant : « La pompe a colmaté : il faudra bien aller la nettoyer ! », je me suis dit : « C’est un peu raide, mais c’est ça que tu voulais ! ». Même chose quand j’entendis dire : « On a encore besoin d’un homme pour le sauvetage ! » Ben : moi, bien sûr ! On m’a regardé en penchant un peu la tête et en fermant un œil : « Le « philosophe » ? Allez, c’est bon ! » J’avais heureusement appris le nœud d’amarrage durant mes journées passés à la voile de plaisance ! 

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Où s’arrête la Bretagne ?

*

Jamais je ne me permettrais de poser la question Où s’arrête la Bretagne ? si la revue Bretons n’avait fait de moi un « Breton d’honneur ». La raison de mon titre de noblesse ? La manière dont j’ai parlé des pêcheurs de l’Ile de Houat, dont j’ai partagé la vie, et à qui j’ai consacré Les pêcheurs de Houat (1983).

Allez, une anecdote – mais une belle ! L’année dernière j’ai rendez-vous chez un dentiste autre que le mien parce qu’il n’a pas la machine à rayons X qu’il faut. Et, m’attend sur le porche de ce cabinet à Quiberon, une personne, le sourire fendu d’une oreille à l’autre qui me dit : « Monsieur Jorion ! Ce n’est pas moi que vous venez voir, c’est un collègue à moi, mais j’ai tenu à saluer l’auteur des « Pêcheurs de Houat » ! »

Bon, ça c’est des grands moments dans une vie. Tant que ça allait bien à bord, ça ne parlait que français, mais aussitôt que ça tournait mal, tous les jurons et les commandements pour tenter de sauver sa peau, c’était en vannetais ! Il y avait intérêt à comprendre le breton (question de vie ou de mort) !

Cela dit, quand je lis dans Le Monde d’aujourd’hui : A Nantes, le drapeau breton se rapproche de la mairie, je me souviens d’une conversation avec le grand folkloriste Fernand Guériff, qui nous honorait de son amitié et nous avait un jour invité chez lui, Geneviève Delbos et moi, et qui nous expliquait, assis au piano, où précisément s’arrêtait la Bretagne et où commençait le pays gallo (patois du français). Il disait, triomphant : « Écoutez ! Vous connaissez Les gars de Locminé ? Alors voilà : à Clis, on le chante comme ça ! [plom, plom, plom] Vous avez entendu ? À cinq temps : on est encore en Bretagne ! et à Saillé : comme ça : à quatre temps ! [plim, plim, plim] On n’est plus en Bretagne ! On est en France ! La preuve est là ! » **

[J’espère bouster les 116 vues jusqu’ici de cette dame sympathique].

Alors, dites-moi ? à Saillé, on est encore loin de Nantes : 80 km pour tout dire. La duchesse Anne, d’accord, et son beau château à Nantes près de la gare, mais dites-moi ce que vous en pensez. (Je ne parle même pas d’avoir une Bretagne bicéphale : Rennes abandonnant de bonne grâce son leadership à Nantes ? Nantes, se subordonnant de son plein gré à Rennes ? Ouch !).

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* Nolwenn Leroy parle breton… en breton (elle est de Saint-Renan dans le Finistère) et non comme la speakerine d’une radio que j’écoute ici dans le Morbihan et dont l’accent français à couper au couteau me fait régulièrement grincer des dents.

** 7 km entre Clis et Saillé.

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