Vendre son poisson, à qui, et à quel prix ? (1982)

Vendre son poisson, à qui, et à quel prix ?
Souvenirs de la pêche à la sardine au Croisic (1911-1954)

Ce texte inédit reprend des entretiens à bâtons rompus que j'eus sur plusieurs semaines avec M. Jean-Marie Le Huédé en 1981 et 1982 à son domicile au Croisic (Loire-Atlantique). Il me confia ses carnets de pêche de 1923 à 1928, que je recopiai. Je revins alors le voir pour lui poser des questions spécifiques sur les informations qui s'y trouvaient.

Le 17 janvier 1911, Jean-Marie Le Huédé, dit P’tit Jean, dit Pironton, dit l’Amiral, prend son premier embarquement sur la Renée-Eugénie, une chaloupe creuse de 13 mètres appartenant à son père et mouillée au port du Croisic. Jean-Marie Le Huédé est natif de Batz et domicilié au bourg. Ses grands-pères des deux bords étaient sauniers, et lui-même se souvient de la voiture verte bâchée avec laquelle l’un d’eux allait porter à Rennes le sel du marais blanc. En 1911, il faut se lever à une heure le matin, et cheminer à pied de Batz au Croisic (4km), le père poussant une brouette chargée de filets francs, ses deux fils accrochés dans le noir à son manteau.

Le père de Jean-Marie avait acquis son premier bateau, La Triomphante, en 1885 ; il l’avait payé 818 F, somme que sa mère avait perçue sur ses propres économies. En 1907, il lui faudra débourser 1 800 F pour la Renée-Eugénie. En 1913, c’est au tour du fils aîné d’acquérir son bateau, le Marie-Joseph, payé 4 000 F à l’un des quatre chantiers croisicais. Mobilisé en 1914, il n’aura été patron qu’un an ; c’est son cadet, Jean-Marie, qui lui succède à la barre. Il n’a que seize ans, au port, on l’appelle « le Branleur ».

Merci à Gildas Buron de m’avoir communiqué le certificat de naissance de “Pironton”.

Puis vient son tour de partir au régiment : il sera cinq ans à la Royale, et il manquera y laisser sa vie : son navire sera torpillé en Méditerranée et son capitaine viendra le secouer dans sa couchette alors qu’il poursuit un sommeil agité dans une salle à moitié envahie par les eaux. Rendu à la vie civile, il épouse Marie le 26 avril 1922. Elle ne voudra pas d’enfant. Une tragédie.

L’année suivante, il met en chantier le Sam Both, une chaloupe creuse de 13,50 mètres qui file neuf nœuds, voile au tiers, 400 mètres carrés de voilure. Il lui en coûte 25 000 F ; le baptême a lieu le 23 septembre 1923. En 1926 il fait installer son premier moteur : un 25 CV. Peu de temps auparavant, il y avait eu un vote parmi les patrons croisicais : pour ou contre le moteur à explosion. Sur les 46 votants, il n’y avait eu qu’une seule voix « pour ». Les autres s’étaient tournés vers lui : « C’est toi, le Branleur, qu’a voté pour ? ». Mais, non, il avait voté contre. « La tristesse est venue avec les moteurs. Avant, il y avait toujours quelque chose à faire pendant la route. Maintenant, on est là, les mains dans les poches. Avec le vent, pas d’inquiétude que ça s’arrête ! ».

En 1933, ce sera l’Étoile du Matin, un sloop gréé en cotre ponté en sapin – il aurait voulu en chêne – et équipé d’un moteur de 35 CV. Enfin, en 1941, la Marie, qu’on peut toujours voir au mouillage le long du quai, dans le port du Croisic. Il la conservera jusqu’en 1976, quand une hernie étranglée le forcera à abandonner définitivement la pêche, à l’âge de 78 ans.

À la sardine, les années 1895 à 1910 avaient été exécrables, les années 1910 à 1914 furent meilleures. Une demi-part de mousse ne représentait alors que 20 à 25 F par mois. Pour sa première année, 1911, Jean-Marie avait touché 211 F exactement : « T’as juste gagné pour ton savon ! », lui dit sa mère. Un matelot se faisait alors entre 400 et 600 F pour une saison de six mois à la sardine. Après avoir déduit les frais du total, on comptait trois parts, une pour le bateau, et deux à partager entre les quatre hommes d’équipage. Les frais couvraient alors la rogue, œufs de morue et de maquereau : un baril de 130 kg par jour ; la farine, tourteaux d’arachide, de lin ou de colza : deux sacs de 75 kg par jours, et le vin. Chacun emmenait son pain. Les frais de matériel étaient à charge du patron sur la part du bateau. « Maintenant, tout l’équipage paie pour le matériel, et quand ils s’en vont, ils n’ont plus rien ». On payait le rôle sur sa part : « 2.40 F d’ « Invalide » par mois pour le patron, 1,80 F pour le matelot, et 30 centimes pour le mousse ». La sardine se vendait alors au mareyeur de 2 à 5 F le mille.

La pêche, c’était encore un métier de grande misère, pas seulement pour les « Bretons », ces Finistériens nomades dont les femmes travaillaient dans les « usines », les conserveries, mais aussi pour ces Croisicais qui s’en allaient au thon des Açores : ils étaient 24 dundees au port. Les encalminages faisaient du métier une loterie dont les gagnants étaient peu nombreux : à cette époque sans machine à glace, il suffisait d’une brume sur le chemin du retour pour pourrir tous les germons dans la cale sur leurs tréteaux. « Il y avait un gars ici, qui n’avait rien rapporté sur trois ans. Il vivait du revenu de sa femme qui était blanchisseuse. Qu’est-ce qu’il avait honte ! ». La misère de la pêche en faisait un métier que l’on voulait épargner à ses fils. « Les parents disaient : « Mes enfants, ils iront pas pêcheurs ». Dès qu’ils ont eu un peu d’argent, ils les ont mis aux études, ils en ont fait des chefs de gare, des maîtres d’école… ». En 1910, beaucoup de Croisicais avaient déjà échappé à la pêche : sur 300 à 500 sardiniers au port en saison, il n’y avait que 45 locaux, les autres étaient « Bretons », du Guilvinec ou de Douarnenez.

En 1920, la sardine valait 30 à 40 F du mille, la crevette bouquet, 1,50 F du kg, la langouste 7 F et le homard 4 F du kg. Lorsqu’il reprit la pêche, Pironton s’organisa ainsi : de mai à octobre à la sardine, d’octobre à Noël, à la langouste ou au chalut, et de Noël à avril aux bouquets. Le revenu des métiers d’hiver oscillait, selon les années, autour d’un quart des revenus globaux de l’année (voir tableau 1). En 1923, année médiocre à la sardine, l’hiver représente 40,5 % du total de l’année ; tandis qu’en 1928, une des meilleures saisons sardinières, l’hiver ne constitue plus que 18,5 % du total.

En durée absolue, la saison la plus longue fut celle de 1933 : la pêche débuta le 3 avril pour ne se terminer qu’à la fin novembre. En temps ordinaire, la saison s’achevait à la fin octobre : on rassemblait les filets qu’on pendait à sécher, et le patron offrait un repas à son équipage. Puis la pêche d’hiver débutait. Selon le temps qu’il faisait on allait à la langouste ou au chalut. « Si la mer était inquiète, si elle travaillait du fond, c’était pas la peine d’aller aux langoustes : en vingt minutes les pous [ophiures] bouffaient toute la boëtte, il y avait plus que les arêtes. Pareil pour un bonhomme qu’allait au fond, une heure après tu ramenais plus que des os ».

Les langoustes se piégeaient dans la zone du Grand Trou, 15 à 18 miles cap Sud-Ouest de la pointe du Croisic : une zone de 15 km de long sur 800 mètres de large, profonde de 77 mètres au plus creux. On mouillait 20 à 40 casiers cylindriques qu’on relevait toutes les deux heures, c’est-à-dire quatre à cinq fois dans la journée. Les casiers faisaient 80 cm de long et 24 cm de diamètre, les trois cercles étaient en châtaignier, les lattes en bois de baril de rogue. Il y avait deux goulots, les casiers à un seul goulot étant d’un rendement médiocre pour la langouste. Des cargues de 20 à 30 cm permettaient de tendre les goulots en fil de chanvre crocheté. Contrairement aux casiers à crevettes, ils n’étaient pas coaltarés. On changeait la boëtte chaque fois qu’on relevait : la meilleure boëtte pour la langouste est le grondin rouge. Pour empêcher les bêtes de s’échapper pendant la relève, le bateau filait trois nœuds. On profitait de toute la durée du jour, et comme les coins étaient à trois heures de route, on partait vers trois heures du matin, et on rentrait le plus souvent vers dix heures du soir. Il arrivait qu’on ne dorme que deux heures avant de repartir. Pour le homard et la langouste, il fallait d’abord « dépoussiérer », c’est-à-dire piéger les tourteaux et les araignées qui étaient bien souvent les premiers sur la boëtte, et dont la valeur commerciale était pratiquement nulle : 3 F les 100 kg. La langouste « travaillait » le mieux dans l’après-midi ou même en début de soirée. La pêche la plus mémorable de P’tit Jean fut une après-midi où l’on remonta 115 langoustes, soit 70 kg. « Toutes ces bêtes-là ont été décimées quand on a commencé à laisser les casiers à l’eau pour la nuit. Avant ils n’étaient à l’eau que la moitié du temps ».

Au chalut, on prenait des raies, mais surtout des soles : il n’était pas rare d’en prendre deux ou trois mille par nuit ; dix ans auparavant, c’était parfois cinq ou huit mille. Un jour, en 1911, 32 bateaux furent pris sur le fait de pêcher en zone interdite, à vingt mètres des rochers, à l’entrée de Saint-Nazaire. La Renée-Eugénie parmi eux. Les pêcheurs furent défendus par Gouzert, qui devint député, puis ministre. En fin de compte, chacun eut à payer deux francs d’amende ; pour le père de P’tit Jean, cela représentait le quart du produit de la vente.

Parfois aussi on allait mettre des filets aux touilles, des petits requins longs d’un mètre cinquante dont les Italiens étaient acheteurs. Le soir on mouillait un filet de 14 cm de maille et on le relevait le lendemain matin. Plus l’eau était blanche, plus on pêchait. Les pêches s’échelonnaient d’une à dix tonnes. Ce métier était la spécialité des Douarnenistes, qui le pratiquaient surtout au large de Belle-Ile, « un coin pourri de requins ».

Quelques collègues de Jean-Marie Le Huédé allaient pêcher le thon à six heures de route sur des 17 mètres pontés. « Il y avait des tempêtes comme il n’y a plus maintenant : on affalait, on mettait à la cape, et on repartait aussitôt. Moi, j’ai jamais fait ce métier-là. Mais on m’appelait « l’Amiral ». Beau temps, mauvais temps, toujours en route ; premier sorti, premier rentré ».

Quelquefois après la Toussaint, le plus souvent après la Noël, le Sam Both allait aux bouquets. La zone de pêche pour la crevette, c’était la Banche, plein Sud de Batz, pas même une heure de route. Quarante casiers étaient mouillés un par un, « bouée à bouée ». Un casier pouvait ramener de cinq à huit kilos de bouquets : « le meilleur appât, c’était le merlan, parce qu’il n’a pas beaucoup de tripes. ». Les casiers étaient très semblables à ceux d’aujourd’hui : cylindriques et coaltarés ; ils étaient faits comme les casiers à langouste, en feuillards de châtaignier pour les trois cercles, et en bois de baril de rogue pour les huit lattes. Il fallait aux femmes un kilo de fil de chanvre pour crocheter les deux goulots d’un casier, leur mari les payait 18 centimes pour le travail. On comptait que, d’une saison sur l’autre, il fallait remplacer 70 casiers sur 100.

En mai, la saison d’hiver s’achevait et on mettait le bateau à terre pour le nettoyage. On mettait aussi le lest à terre ; selon les embarcations, il y en avait de trois à sept tonnes. « Nous, on avait toujours des pierres ; c’est mieux que le mâchefer, parce qu’entre les pierres, il y a de l’air ». Le nettoyage prenait trois semaines, puis l’on s’équipait pour la sardine. « Le poisson court toujours Nord de mai à septembre, puis il court Sud ; toujours en suivant la côte pour manger les moules et aussi toutes les saloperies que les hommes envoient à la mer ».

Les équipages croisicais à la sardine comptaient quatre ou cinq hommes, tandis que les « Bretons » étaient plus nombreux à bord : généralement huit. Petit à petit les Croisicais ont adopté ces plus grands équipages. « Quand je suis devenu patron, en 1914, je n’avais que des vieux avec moi. Mon « brigadier » avait 72 ans : tous les jeunes étaient au régiment ».

Les zones de pêche à la sardine des Croisicais se situaient entre une et trois heures de route. Selon la distance à parcourir on partait entre une heure et trois heures du matin ; on rentrait entre dix heures et trois heures de l’après-midi. « Il fallait pas rentrer trop tard, sinon il n’y avait plus de prix quand on rentrait, alors on comptait un quart d’heure de « bénef » par heure de route, des fois qu’il y aurait une encalmie au retour ». La guerre de 1939-45 a bouleversé ces horaires et la journée de pêche s’est vue cantonnée à la tranche huit heures – seize heures.

« À bord on avait toujours évidemment une voile et une trinquette de rechange, et puis, quinze à vingt filets de maille 40 à 74 [mm]. On sortait du port à la voile et on regardait l’eau : si elle était blanche, ce n’était pas bon, si elle était bleue, ça allait ». Le bateau suivait les oiseaux, on savait qu’en allant plus loin on aurait plus de poisson, et il y avait un équilibre difficile à choisir entre rentrer plus tôt et obtenir un meilleur prix pour moins de poisson, et rentrer plus tard et obtenir un moins bon prix pour une pêche plus importante. « Si on était allé loin, on faisait les régates pour rentrer : le train qui emmenait les sardines emballées à Nantes partait à 4 heures et demie. Alors si tu rentrais après le train, tu pouvais tout foutre à l’eau : le lendemain, ta sardine, elle était pourrie. On manquait le train bien trente fois dans l’année. Parfois, c’était un jour sur deux. Alors le patron prenait moins de frais [du total] pour que l’équipage ait quelque chose [sur sa part]. On reportait les frais à la semaine suivante ». La pêche s’interrompait deux fois dans la journée : une demi-heure pour l’étale de basse mer, une demi-heure pour l’étale de pleine mer.

On mettait le canot bout au vent, tout le monde se découvrait, et le brigadier faisait le signe de croix, puis on mettait le filet à l’eau tandis que l’embarcation culait, emmenée par le courant (*). « Le signe de croix et enlever sa casquette, on a fait ça jusqu’à la fin des années vingt, pas l’Eau bénite. Quand j’étais branleur, mon père m’envoyait à l’église avec une petite bouteille pour l’Eau bénite. Moi, j’allais à la pompe du Café qu’était plus près. Qu’est-ce que j’ai pas pris quand mon père l’a su ! ».

Les filets étaient des filets francs à cinquante mille mailles. Ils faisaient dix mètres de haut sur cinquante mètres de long, mais ils étaient froncés sur une ralingue de 25 mètres. Il y avait 200 à 300 lièges sur la « corde de lièges », ils étaient blancs, avec la « marque » du bateau peinte en rouge. Il y avait à bord plusieurs filets de même maille, soit pour que l’on puisse remettre à l’eau un filet de même maille que celui que les matelots étaient en train de « dépesquer », soit pour remplacer un filet détruit par un de ces bélougas qui s’en prenait à la sardine maillée. C’était toujours le brigadier qui s’occupait du filet, le patron quant à lui, boëttait. « Albert – mon brigadier – disait : ‘Pironton, fais-nous passer un « cinquante » [un filet de maille 50]’ ». Quand la pêche débutait, pour voir quelle maille il fallait, on mouillait un des filets un peu au hasard, et on « faisait une visite » : on rehalait le filet sur environ un mètre de sa hauteur pour examiner vingt ou trente sardines maillées [prises par les ouies]. Si le poisson était « pris à moitié » [du corps], c’est que la maille était trop grande, si, au contraire, le poisson était « pris par le bout du nez », c’est qu’elle était trop petite. Et l’on changeait de filet en conséquence. La petite et la grosse sardine étaient, bien sûr, toujours mélangées, mais on choisissait la maille dont on estimait qu’elle aurait le meilleur rendement.

L’ennemi du pêcheur, c’était donc le bélouga : « Nous, on les appelait les « bossus », ils sont venus en 1914. Il y en a un qui disait : ‘C’est les morts en mer’. Quand il y a eu des moteurs, ils nous suivaient de la Pointe [du Croisic], ils suivaient au bruit de l’hélice. Ils détruisaient bien trente filets par an. Quand on voyait le filet qui « travaillait » avec eux, on jetait des pétards, ou bien on frappait sur des barres en fer dans l’eau [pour les faire fuir] ; il y en avait qui mettaient des aiguilles dans des sardines qu’ils leur jetaient. Ils sont partis avec le filet tournant [la bolinche], ils mangeaient que des filets maillants ».

Le brigadier tenait le filet, tandis que le patron boëttait, appâtant le long du filet d’un mélange de rogue et de farine. Au bout d’une demi-heure, le filet commençait à « travailler », les lièges s’enfonçant à mesure. Pendant ce temps-là, les matelots « dépesquaient », démaillant le poisson dans l’annexe. Ils emplissaient des paniers de 200 sardines, comptant par « lance » de cinq poissons [cinq au Croisic, trois à la Turballe]. « Les matelots travaillaient par deux, ils mettaient chacun une lance dans la main et ils remplissaient le panier, chacun à son tour. Ils comptaient tout haut : l’un disait « une », l’autre « deux »… comme ça jusqu’à quarante, puis on passait à une autre caisse ». Les sardines étaient donc comptées une par une : « Quand il y en avait cinquante mille, on en comptait cinquante mille ». La question du calibrage ne se posait qu’avec l’existence des conserveries : « Comme au début il n’y avait pas d’usine, on pouvait aussi vendre la grosse. Après il y en a eu une : Philippe & Canaud, et après la guerre de 40, trois autres : Le Bayon, Chacun et Lefèvre ». La zone de pêche couverte par le Sam Both s’étendait de l’Ile d’Yeu à Belle-Ile. « Quand on en avait pêché 25 000 et qu’il y avait plusieurs bateaux de rentrés, on rentrait aussi ».

Maintenant, il s’agissait de vendre ma pêche : « Le patron disait à son matelot : ‘T’as qu’à te démerder à vendre’. Mais il y avait que cinq ou six marchands [mareyeurs] pour écouler sa pêche ». Sans doute, mais il était possible de vendre également sur le port voisin de La Turballe. Les ventes du Sam Both pour 1924 révèlent d’ailleurs que son principal acheteur fut la conserverie Gicquel à La Turballe, avec près du quart de sa pêche commercialisée (voir tableau 2).

Il existait cependant des différences entre La Turballe et Le Croisic. Certaines étaient mineures, comme le fait, déjà signalé, que les lances étaient de trois poissons à La Turballe, et de cinq au Croisic, ou bien que l’on pesait en kilos à La Turballe et en livres au Croisic. D’autres différences étaient importantes : le fait, par exemple, que les « Bretons » étaient interdits de séjour à La Turballe ; une autre différence importante était que Le Croisic était port « de la fraîche », et La Turballe, port de la sardine en boîte. Il y eut, en effet, jusqu’à sept conserveries à la Turballe à une époque où il n’y en avait qu’une au Croisic. Mais ce dernier jouissait de l’avantage incontestable d’être « tête de ligne » pour Nantes : la ligne de chemin de fer Nantes – Saint-Nazaire se prolongeant jusqu’au Croisic, d’où la possibilité de distribuer rapidement la sardine fraiche et emballée. « Après, ça n’a plus été pareil ; quand sont venus les camions, tous les ports sont devenus tête de ligne ».

Les carnets de compte de Jean-Marie Le Huédé révèlent quatre types d’acheteurs : les « usines », c’est-à-dire les conserveries [environ 40% des ventes en 1924], les « marchands », c’est-à-dire les mareyeurs [environ 51% des ventes ; 44% pour les huit principaux], le « détail », c’est-à-dire les marchands à la sauvette qui achetaient chaque soir 300 ou 400 sardines qu’ils allaient revendre à pied ou à bicyclette dans les fermes de la région, jusqu’à Guérande [environ 7%], enfin les parents, voisins et amis [en quantités négligeables] (**).

Il existait au XIXème siècle et au début du XXème, ce qu’on appelait le « petit » et le « grand compte » à la vente. Le petit compte était de mille sardines exactement pour « un mille », soit cinq caissettes ou paniers de 200 sardines ; le grand compte était de 1250 sardines pour un mille, mais en échange du grand compte, le marchand ou l’usinier ajoutait quatre ou cinq litres de vin pour l’équipage. À l’époque qui nous occupe ici, il n’existait plus que le petit compte. Il arrivait quelquefois que des pêcheurs trichent, ne mettant, par exemple que 190 sardines par panier ; cela n’était toutefois pas dans leur intérêt, car, découverts, ils étaient boycottés par l’ensemble des acheteurs.

La politique d’achat du mareyeur était conditionnée par la contrainte suivante : il fallait que « les ordres » puissent être mis au train qui quittait Le Croisic pour Nantes à quatre heures et demie ; les femmes, au magasin, devaient nettoyer, emballer, conditionner la pêche du jour pour qu’elle puisse partir au train. Il était donc de l’intérêt du mareyeur de faire débuter ses achats le plus tôt possible dans la journée. Pour ce faire, il était disposé à payer plus cher la sardine offerte par les premiers rentrés [les chiffres pour 1924 révèlent que le premier prix pouvait représenter jusqu’à 175 % des prix obtenus plus tard dans la journée]. Il ne leur prenait toutefois pas toute leur pêche, mais par exemple cinq « milles » ; il savait en effet, que d’ici que les femmes aient traité ces poissons, d’autres bateaux seraient rentrés qui, du fait de la plus grande concurrence, mais aussi du fait qu’ils avaient ramené davantage de poisson, seraient prêts à vendre à plus bas prix. Le marchand fractionnait donc et diversifiait ses achats. Il arrivait que les mareyeurs échouent dans leurs tactiques savantes et manquent le train, dans ce cas, s’ils étaient sûrs de leurs ordres, ils chargeaient une charrette rapide qui s’efforçait de prendre le train de vitesse en gare de Saint-Nazaire [26 kilomètres].

Les conserveurs avaient aussi leur politique d’achat (sur laquelle je reviendrai plus loin). Quant aux pêcheurs, leur stratégie était complémentaire, les intérêts des deux parties étant, bien entendu, inverses. Comme je l’ai signalé plus haut, il y avait un choix à faire entre deux tactiques : faire moins de route, rentrer plus tôt avec des quantités moindres, et obtenir un meilleur prix, ou bien, faire davantage de route, obtenir un prix plus faible du mille, mais avoir plus de poisson à vendre, tout en augmentant cependant le risque de manquer le train. Au retour, on acceptait de fractionner selon les desiderata des acheteurs : une pêche de trente mille pouvait ainsi se vendre cinq mille par cinq mille. Si au contraire, l’acheteur était disposé à prendre « toute la pêche », le pêcheur considérait qu’il était raisonnable qu’il obtienne un prix du mille plus faible. Il était toutefois entendu que pour une pêche moyenne ou médiocre, l’acheteur prenne toute la pêche. Si par exemple, le pêcheur avait 4 423 sardines à vendre, le marchant se portait preneur de l’ensemble et payait les 423 sardines en sus aux prix convenu pour un mille.

La transaction entre offreur et acheteur potentiel débutait par la « première mise » : « Si t’avais vendu le jour d’avant 200 F du mille, tu faisais une première mise de 500 F ». Le prix s’établissait alors selon le mécanisme classique de l’offre et de la demande ; on verra cependant que les conditions d’une telle situation de « marché parfait » n’étaient que très rarement réunies… pour autant qu’elles l’aient jamais été.

Il existe cependant entre ces représentations « idéales » de mécanisme de la vente, et les chiffres de ventes réelles tels qu’ils apparaissent dans la comptabilité de M. Le Huédé, des écarts qu’il convient d’expliquer. En 1924, pour une saison à la sardine qui va de la mi-mai à la mi-octobre et qui couvre donc cinq mois, le chiffre des quantités commercialisées tourne autour de 113 000 poissons. Or, quand il nous parle du volume de la pêche, M. Le Huédé nous dit par exemple, « Quand tu en as 25 000, tu rentres… », ou bien, « Si tu as une pêche de 30 000, tu vends cinq mille par cinq mille… ». À en croire ces chiffres utilisés dans les exemples, quatre à cinq jours de pêche auraient suffi à assurer la saison de pêche 1924. Le tableau 1 nous a révélé qu’il s’agissait d’une saison médiocre, mais qui demeurait toutefois du même ordre de grandeur que celle des années proches. Une saison de cinq mois en été, cela représente environ cent jours de pêche, soit une commercialisation moyenne de 1 100 sardines par jour en 1924. Entre ces onze cents et les 25 000 ou 30 000 des exemples donnés, il demeure un écart dont il faut rendre compte.

Cet écart m’était apparu en relisant mes notes des entretiens précédents et je suis retourné voir M. Le Huédé en lui faisant part de mon étonnement. « En réalité, tu pêchais entre 2 000 et 20 000 », les chiffres de 25 000 et 30 000 étaient donc idéaux ; mais même ainsi, l’écart persiste. Il y a bien sûr les jours où l’on manque le train, évalués, comme on l’a vu plus haut, à une trentaine par saison. Il ne nous resterait donc que 70 jours pour lesquels la pêche est effectivement vendue ; en comptant une pêche moyenne de cinq mille par jour, cela ferait encore 350 000 par saison. Qu’en est-il des jours où l’on ne pêchait pas, ou très peu ? « Parfois, on avait que la godaille : 300 – 500, plus quelques maquereaux » (***). Combien de fois par saison une telle situation se présentait-elle ? « La godaille seulement, c’était deux ou trois fois par saison ». L’écart entre chiffres théoriques et chiffres réels demeure donc.

La réponse à notre question, la voici : « Il fallait souvent tout rejeter à la baille : il y avait mévente. Il y avait mévente deux jours par semaine souvent. Un jour, c’était vers 1935, on a pris un camion pour aller en vendre 60 000 à Angers. On en a vendu 3 000. Celles qui restaient, on les a renversées sur la route. On a eu une amende. C’était les goélands qui les mangeaient, ils se régalaient. Si un jour il y avait mévente, on se réunissait, les patrons, l’usinier et les marchands, et on se taxait pour le lendemain [on contingentait]. Le marchand disait combien il pourrait prendre pour le lendemain, il disait ses ordres – parfois il se trompait : ses ordres étaient décommandés – il disait aussi le prix qu’il pourrait payer, parfois le jour dit il payait davantage. On disait alors, ‘on pêchera tant de paniers demain’, on taxait par exemple à 50 kg par bonhomme, ou 150 kg, ce qui faisait 4 000 ou 13 000 sardines pour le bateau [quatre hommes d’équipage, et environ 4 kg les 100 sardines]. Il y en avait un alors qui vérifiait le nombre de paniers qu’on débarquait. Il y en avait qui trichaient, ils disaient en douce au marchand le jour d’avant : ‘Je t’en mettrai 250 par panier’. Les autres le savaient pas, et le marchand leur payait ce qu’ils avaient vraiment livré ».

Dans les années qui suivirent on s’organisa encore davantage pour tenir compte de la mévente : « Vers 1935-37, on faisait une caisse noire pour ceux qui avaient dû tout jeter à l’eau. On donnait vingt francs par semaine par bateau. Avec ça, on s’arrangeait pour payer les « frais » des malchanceux ».

Trois jours de godaille, trente jours où l’on manque le train, jusqu’à deux jours de mévente par semaine, plus un nombre difficile à préciser de jours où la pêche était contingentée : voilà qui rend compte de manière satisfaisante de l’écart que nous avions perçu entre chiffres théoriques et chiffres réels. Profitons-en toutefois pour faire quelques remarques : l’existence d’un marché où le producteur sacrifie – comme une chose normale – les deux tiers de sa production, mérite une explication. À l’évidence, le marché de la sardine fraîche était comme tout marché du poisson frais un marché « spéculatif ». Cette nature spéculative est généralement expliquée par l’irrégularité d’un produit qui se dégrade rapidement : « Le lendemain, ta sardine elle est pourrie ». Remarquons que l’on rejette toujours sur le mareyeur et les intermédiaires la responsabilité de ce caractère spéculatif, vu comme néfaste. Aux yeux du pêcheur, toutefois, le comportement du mareyeur était justifié, ou tout au moins excusable : « Les mareyeurs, ils se font beaucoup d’argent ; c’est normal si ils veulent bien payer le pêcheur. Dans ce métier-là, il y en a un sur deux qui fait faillite : c’est le dernier des métiers. Le matin, faut que tu vendes, même sans profit : il suffit pas de travailler, faut que t’aies avec toi un ministre des finances. T’as vu P. qu’a fait faillite la semaine dernière : 75 millions de dettes ! ». Mais ce qui apparaît du récit de M. Le Huédé, comme d’autres données, contemporaines celles-là, c’est que le pêcheur est loin d’être innocent : lui aussi est possédé du démon du jeu ! Non pas à la mesure de son volant financier comme le mareyeur, mais à la mesure du volume de sa pêche. Quand le pêcheur actuel dit d’un ton négligent qu’il « se débarrasse de sa pêche », ou quand le patron sardinier en 1924 disait à son matelot, « Tu te démerderas à vendre ! », on aurait tort de prendre à la lettre cette indifférence affichée : il ne s’agit que d’une des tactiques de bluff du vendeur avisé.

Revenons-en pour finir à ce qu’il en advint de la pêche à la sardine. On sait que la longueur du bateau constitue à la pêche le mode le plus commun de définition d’une embarcation, de même, la manière traditionnelle d’évaluer les profits consiste à comparer le revenu d’une année avec le prix à l’achat du bateau : « 1926 et 1928, c’était de bonnes années (voir tableau 3) ; j’aurais pu m’acheter un bateau chaque année. Attention ! Il y avait encore des vieux [pêcheurs] qui crevaient de faim dans ces années-là. C’était pas comme maintenant », et M. Le Huédé me montre la fiche où je peux lire le montant de sa retraite.

« De 1933 à 1939, ça a aussi été de bonnes années, mais la pêche au filet droit devenait de plus en plus chère : il fallait maintenant deux barils de rogue [par jour] et quatre sacs de farine ; et le prix de la rogue n’arrêtait pas de monter parce que le franc baissait. Après la guerre, il y a eu de nouveau des bonnes années : de 1946 à 1951, avec le filet tournant, la bolinche. Mais quand même, avec ce filet-là, pour cent kilos de poisson on détruisait une tonne. Puis en 1954, c’était fini : il y avait plus de sardines ».

Quant aux conserveries, elles ont fermé leurs portes, les unes après les autres : « Les usines seraient restées si les pêcheurs avaient fait un geste. À La Turballe, ils l’ont fait. Comme on allait souvent à deux ou à trois heures de route, on revenait plus tard [qu’au Guilvinec, par exemple, où les pêcheurs pêchaient à une demi-heure de route] et les femmes de l’usine devaient travailler la nuit. Alors quand les syndicats ont obligé à payer plus cher [le travail de nuit des femmes], les usiniers ont demandé qu’on fasse un geste : que les premiers bateaux rentrés vendent un tiers de leur pêche à l’usine [dont les prix d’achat étaient, en règle générale, de 10 à 15 % plus faibles que ceux offerts par les mareyeurs]. Mais on l’a pas fait. ».

Pourquoi l’auraient-ils fait, puisque comme nous l’avons vu, s’ils rentraient plus tôt c’était précisément pour obtenir un meilleur prix ? Ironiquement, c’est à La Turballe, dont les pêcheurs ont, dans les autres ports une réputation de « viandards », que l’intérêt général a prévalu. Mais il s’agissait d’un port de la « sardine en boîte » : au Croisic, port de la « fraîche », c’est la passion du jeu tenant mareyeur et pêcheur également sous sa loi, qui l’emporta. Avec les conséquences que l’on sait.

Tableau 1 : Part du bateau (un tiers après déduction des frais du total) à la sardine et aux métiers d’hiver.

  sardines % hiver %
1923 16 347.05 59.52 11 119.65 40.48
1924 17 154.65 68.14 8 018.95 31.86
1925 22 683.90 76.28 7 053.45 23.72
1926 39 722.50 74.03 13 935.65 25.97
1927 21 465.35 68.94 9 670.15 31.06
1928 42 066.60 81.43 9 594.65 18.57
Moyenne sur six ans 71.39   28.61

Tableau 2 : Ventilation de la sardine commercialisée en 1924.

  Nom Nombre %
1- Conserveries Gicquel (La Turballe) 25 500 22.7
  Philippe & Canaud (Le Croisic) 20 280 18.0
2- Mareyeurs Toublanc 15 075 13.4
  Audonnet 6 920 6.2
  Fressange 6 600 5.9
  Moulin 4 600 4.1
  Le Cornet 4 570 4.1
  Tirilly 4 450 4.0
  Gouret 4 200 3.7
  Fourrage 2 759 2.4
Autres mareyeurs   9 185 8.2
3- Petits marchands   7 806 6.9
4- Parents, voisins, amis   458 0.4
  112 403  

Tableau 3 : Revenus sur l’année.

  part du bateau part d’équipage matelot, par mois
1923 27 467 13 733 1 144
1924 25 174 12 587 1 048
1925 29 737 14 869 1 239
1926 53 658 26 829 1 736
1927 31 135 15 568 1 297
1928 51 661 25 830 2 152

N.B. Toutes ces sommes sont en francs de l’époque. À titre comparatif, en 1924, l’oignon se vendait au particulier au Croisic entre 40 et 60 centimes du kilo, la pomme de terre entre 40 et 85 centimes.

Notes

(*) Extrait de F. Guériff. La Turballe. Vie maritime et populaire. Association préhistorique et historique de Saint-Nazaire, N°3, 1979 : « – Passe la bouteille : commandait le patron au mousse. Tout le monde se découvrait et la bouteille d’eau bénite passait de main en main. Chaque homme trempait un doigt dans le goulot et faisait le signe de la croix. Le patron en dernier se signait, jetait quelques gouttes dans la boëtte, puis aspergeait le filet », p. 9.

(**) Plus tard, les petits marchands durent passer par les mareyeurs, et payèrent dès lors un prix plus élevé.

(***) « Quand un banc de maquereaux venait mailler dans les filets, on en prenait 200-300 qu’on allait vendre à la criée. Ça arrivait deux ou trois fois par an. Le profit était partagé entre l’équipage : c’était une godaille ».

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31 réflexions sur « Vendre son poisson, à qui, et à quel prix ? (1982) »

  1. Mr Jorion, c’était super intéressant. Je n’ai pas tout compris, bien sur. Mais votre conclusion me fait réfléchir.
    Ce que je trouve aussi vachement intéressant, c’est tout ce patois de métier, qu’on s’empresse de faire disparaitre un peu partout.

    1. Ce ne sont pas les patois des métiers qui ont été détruits , ce sont les métiers quand ils sont devenus emplois . Les patois les ont accompagnés dans les oubliettes .

  2. Le conserveur c’est Philippe et Canaud (et pas Philippe et Canot), et il y en avait trois autres dans les années 50 (je me souviens de Chacun). Autour des années 55 j’avais une dizaine d’années (je suis né en 46) et j’allais vers 17h dans les conserveries chercher de la tripe de sardine pour appâter. À l’arrivée des bateaux (vers 16h?) il y avait quelques coups de sirène pour avertir les femmes de se rendre à la conserverie : ça ne pouvait pas attendre car les frigos n’existaient pas (il y avait quand même la Glacière du Croisic qui fabriquait des pains de glace d’1m (?) de long que les bateaux chargeaient à fond de cale). La première année où nous sommes venus en vacances c’était en 1950 sur la Chambre des Vases, chez un dénommé Bihoré qui avait un petit chantier juste à côté, avec deux plus gros tout près (je me souviens des ateliers maritimes croisicais) : j’ai passé des heures à 5/6 ans à les regarder travailler. Il y avait alors une vraie vie au Croisic. Maintenant sur le port c’est restos, cafés, glaciers et marchands de souvenirs made in china. Nostalgie.

    1
    1. Hosanna ! on a retrouvé BasicRabbit .

      Sur qu’on va compléter notre information sur Wolfram et l’automate cellulaire !

      1. Bonsoir Juan. Toujours fidèle au poste à ce que je vois. Je n’y connais que couic en automate cellulaire, et en plus ça ne m’intéresse pas. Mon truc c’est toujours Thom. J’ai transféré mon prosélytisme sur d’autres sites. Toujours avec le même succès : ZÉRO !
        Bye !

        1. Mais non , mais non , Paul Jorion a récemment cité les idées de Thom , et le ” déterminisme” porté par l’automate cellulaire et Wolfram devrait vous plaire .

          Amitiés 2021 , qui sera peut être bien ma dernière année ” au poste” .

          PS : si vous avez enfin atteint le zéro , c’est que vous avez enfin La Solution !

          1. PJ m’a remercié pour mon Canaud à la place de Canot. S’il veut vraiment me faire plaisir, j’attends un article de lui sur ce blog où il parle de cette tribu du Bénin (?) en rapport avec les sept catastrophes élémentaires de Thom, évoquée dans “Comment la vérité…”

            1. Salut BasicRabit, cela fait un bail !
              Manquent plus à l’appel que vigneron, jducac, Jérémie et Crapaud Rouge 😉

          2. Peut-être PJ a-t-il changé sa position par rapport à Thom ? Moi je suis resté -c’est à dire que je suis parti…- sur cet échange : “BasicRabbit, la différence entre nous, c’est que pour moi René Thom est un mathématicien dont les travaux m’ont toujours fort intéressé et inspiré, mais ce n’est pas un oracle dont la moindre des paroles doit être lue comme du marc de café. (…) Votre révérence à Thom n’est pas d’ordre scientifique mais mystique, c’est cela qui fait que nous ne serons jamais d’accord. ”

            PJ est nominaliste (“la physique est une magie contrôlée par les mots”) alors que Thom ne l’est pas (“la physique est une magie contrôlée par la géométrie”) : cf. p.192 de “Comment la vérité…” -de mémoire-. PJ pense, je crois, comme Aristote pour qui la mathématique est une connaissance des substances abstraites de la matière. Pour moi c’est aussi une connaissance des substances séparées de la matière, c’est-à-dire une théologie au sens d’Aristote. C’est, à mon avis, en substance ce qui sépare (c’est le cas de le dire) Aristote de son maître Platon… et PJ de moi…

            1. Je retrouve quelques échanges qui ont fait que j’ai quitté ce blog :

              I. Commentaire PJ de son “Entretien Roberti” du 30/11/2012
              “Si je ne commente pas personnellement vos présentations de la pensée de Thom, c’est que le plus souvent, je ne reconnais pas Thom dans ce que vous écrivez. Sinon, j’ai beaucoup de respect pour ses manières très aventureuses de s’efforcer de voir les choses autrement. Seule critique : Thom s’affirme constamment « aristotélicien » mais j’ai souvent beaucoup de mal à reconnaître dans l’Aristote dont il parle, celui qui m’est à moi familier. Dit de manière un peu plus directe : je n’ai pas le sentiment qu’il ait consacré beaucoup de temps à la lecture d’Aristote.”

              [ Mon commentaire -de ce jour- : Thom a écrit “Esquisse d’une sémiophysique” en 1988, sous-titré “Physique aristotélicienne et théorie des catastrophes”. Il écrit pp.244 et 245 :
              1. “En dépit de mon admiration pour Aristote, je reste platonicien en ce que je crois à l’existence séparée (“autonome”) des entités mathématiques, étant entendu qu’il s’agit là d’une région ontologique différente de la “réalité usuelle” (matérielle) du monde perçu. (c’est le rôle du continu -de l’étendue- que d’assurer la transition entre ces deux régions.)”
              2. “Il me semble qu’il y a au cœur de l’aristotélisme un conflit latent (et permanent) entre un Aristote logicien [très certainement celui de PJ qui porte aux nues le syllogisme dans “Comment la vérité…” (et PSI ?)], rhéteur (voire sophiste, quand il critique Platon et les Anciens) et un Aristote intuitif, phénoménologue, et topologue quasiment malgré lui. C’est avec ce second Aristote (passablement méconnu) que je travaille, et j’ai tendance à oublier le premier.” ]

              II. PJ: « Non, il n’y a pas de « René Thom de la théorie du chaos ». Il y en a un « de la théorie des catastrophes (élémentaires) » en topologie. »

              BR: Il vaut mieux laisser s’exprimer Thom sur la façon dont il considère sa théorie:
              « Qu’est-ce que la théorie des catastrophes? C’est avant tout une méthode et un langage. Comme tout langage, la théorie des catastrophes sert à décrire la réalité. » (Le statut épistémologique de la théorie des catastrophes)

              PJ: Il vaut peut-être mieux NE PAS le laisser s’exprimer : « méthode et langage » est beaucoup trop vague, alors que dire que c’est une branche de la topologie est très précis.

              BR: « Il vaut peut-être mieux NE PAS le laisser s’exprimer »
              J’espère que vos doigts ont couru sur le clavier sous l’effet d’une pulsion inconsciente. Effet Libet?

              [ Mon commentaire de ce jour : seul marc Peltier est venu à mon secours… ].

              Dommage…

              1. C’est sans doute parce que Marc Peltier était un des rares à comprendre vos échanges .

                Je note que ce sont les mêmes échanges qui vous ont fait quitté le blog , qui vous y font revenir !

                De mon côté , je ne peux ( ni n’ai envie de ) “secourir” personne , car touche pas à mon Aristote et touche pas à mon Thom ne me motivent pas trop .

                Mais gare à qui touche à mes totems !

                1. Moi je voudrais bien que PJ nous parle du rapport entre les totems béninois et les sept catastrophes élémentaires de Thom. (Je ne sais pas du tout s’il s’agit de totémisme -je ne suis pas anthropologue-, je prends seulement le mot au bond.)

                  1. Du peu que j’en connais , il n’y a pas 1 totémisme mais plusieurs formes ( 4 je crois selon Levy Strauss ), et d’ailleurs je ne pense pas que l’Afrique soit vraiment dépositaire de ce qu’on appelle le totémisme .
                    Quand j’évoque mes totems ( 7 en totémisme amérindien ) , je ne prétends pas de mon côté expliquer le monde ou l’entièreté de mon “fonctionnement” . Ce ne sont que des repères possibles , au même titre que les quatre temps que j’évoque aussi parfois , pour essayer d’approcher ce qui est en train de se jouer , avec ou sans nombres .

                    1. Le totémisme, c’est la zone qui fait tout le tour du Pacifique. Bon allez, à ne pas citer car brut de décoffrage !

                      Éléments d’anthropologie culturelle 2020-21

                      Paul Jorion 

                      Leçon 3 – Le 23 octobre 2020

                      Le totémisme

                      J’ai mentionné un point d’achoppement pour la réflexion de type évolutionniste en anthropologie, c’est cette question du totémisme des « Sauvages », comme ils appelaient certaines peuples : leur manière de concevoir le monde très différente de la nôtre. Cette interrogation, ce pavé lancé dans la mare par le philologue Max Müller à Oxford au XIXe siècle de dire : « Non, ça ne marche pas : je ne vois aucune trace dans la culture occidentale de quelque chose qui correspondrait à cette « sauvagerie » telle que nous la définissons pour d’autres peuples ». 

                      La « sauvagerie », et son totémisme, de quoi s’agit-il ? 

                      Tout ce que nous avons comme textes portant sur le monde autre que l’Occident, je vais appeler ça jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, des « récits de voyageurs » parce qu’il n’y a pas véritablement de science anthropologique qui se soit alors constituée. Ensuite apparait donc une science anthropologique qui s’intéresse aux différences entre la pensée occidentale et la pensée qui lui est extérieure. Et c’est dans ce cadre-là qu’apparaît une réflexion portant sur la « mentalité primitive », quand on arrive à la saisir de manière plus analytique, pour comprendre comment fonctionne véritablement cette autre manière de concevoir le monde.

                      Le terme de « mentalité primitive »  fait l’objet d’un conflit entre les anthropologues et un philosophe qui s’appelle Lucien Lévy-Bruhl qui, dans les années 1920, pose la question de ce qu’il appelle la « mentalité primitive » en y consacrant une demi-douzaine de livres. Ce dont il parle essentiellement, c’est de ce totémisme qui avait constitué le premier échec d’une anthropologie qui tentait de classer les peuple non plus à partir de leur squelette et de la forme de leurs os, mais de leurs institutions. 

                      Ce que nous avons spontanément appelé au XIXe siècle le totémisme, c’est une identification de groupes d’êtres humains à des groupes d’animaux (« Le loup est mon totem »), une notion que le scoutisme reprendra sous une forme extrêmement simplifiée.

                      Quand le diffusionnisme apparaît comme un nouveau courant en anthropologie, la chose qu’il reproche essentiellement à l’évolutionnisme, c’est qu’il n’a pas été capable d’expliquer le totémisme et que, donc, il a échoué d’une certaine manière.

                      Or les anthropologues diffusionnistes avaient peut-être déjà deviné le sens profond de la différence entre le totémisme et le mode de pensée occidental quand ils avaient noté que pour ce qui est du développement technologique, de l’apparition d’une réflexion philosophique, d’une réflexion psychologique sur soi-même : une autoréflexion sur qui on est, il y a deux manières d’appréhender le monde qui ont été mises au point plus que probablement indépendamment : une manière qui est celle du monde occidental qui apparaît à Summer, à Babylone, en Egypte ancienne, et qui couvre en grande partie l’Afrique aussi, et par ailleurs une toute autre manière, qui est celle de la Chine. 

                      On considère qu’Auguste Comte est le fondateur de la sociologie au XIXe siècle mais on pense aussi que le premier grand sociologue au sens moderne, c’est Émile Durkheim en France. Durkheim  est par ailleurs l’oncle de Marcel Mauss qui sera l’un des grands fondateurs de l’anthropologie économique par son Essai sur le don où il opposera le commerce marchand au don, au fait de simplement offrir quelque chose plutôt que de le vendre. Ni l’un ni l’autre n’est à proprement parler anthropologue mais en 1901-1902, ils écrivent un article véritablement fondateur où ils disent en substance : « Il existe une ressemblance qu’on ne peut s’empêcher de noter entre ce que nous appelons le totémisme et la pensée archaïque chinoise ». Et en écrivant cela, ils ont trouvé là la solution.

                      Cela se trouve dans un article publié en 1902 qui s’appelle : « De quelques formes primitives de classification, Contribution à l’étude des représentations collectives ». Il paraît dans L’Année sociologique qui n’en est encore qu’à son 6e numéro, on est donc bien tout au début de la sociologie moderne, et ils écrivent ceci : 

                      « … si nous n’avons pas le moyen de rattacher par un lien historique le système chinois aux types de classification que nous avons étudiés précédemment (australien et amérindien)  [il s’agit des Indiens d’Amérique du Nord et du Sud] il n’est pas possible de ne pas remarquer qu’il repose sur les mêmes principes que ces derniers ».

                      Il y a une ressemblance essentielle, disent Durkheim et Mauss, entre la pensée de la Chine archaïque et tout ce que les Occidentaux ont appelé le totémisme, c’est-à-dire non seulement l’Australie, tout le Nouveau Monde : l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud mais aussi, d’une certaine manière, en Nouvelle-Guinée, dans les Nouvelles-Hébrides, une partie de la Polynésie. Tout le pourtour du Pacifique, qui a pu être colonisé par des Chinois. Il y a là un monde qui constitue un ensemble culturel. 

                      En écrivant cela, Durkheim et Mauss confirment l’intuition de Max Müller quand ils observent : « Nous pouvons regrouper le totémisme et la pensée chinoise ancienne : c’est la même chose, il existe des liens entre tout cela. Cela constitue une unité ». Et ils montre dans le reste de l’article à quel point tout cela est différent de ce que nous connaissons, nous, en Occident. 

                      Dans notre monde l’on regroupe les choses en les couvrant d’un seul même mot, à partir de leur apparence physique. Nous mettons tous les papillons dans la même catégorie « papillons », sous le même nom,  à partir du fait que tous les papillons se ressemblent visuellement. Si on dit à un enfant : « Mets ensemble toutes les choses qui se ressemblent et dis comment elles s’appellent », il va mettre dans la maison toutes les tasses d’un côté, et il dira « tasses », toutes les assiettes, et il dira « assiettes », etc. Il va faire ça parce que, dans notre culture, c’est comme ça qu’on fait. On part spontanément de ce qui se ressemble et on dispose de mots qui sont les étiquettes pour les choses qui se ressemblent. Dans cette autre culture qui présente ce que nous appelons « totémisme », pensée archaïque chinoise, « mentalité primitive », les choses sont regroupées autrement. Elles sont regroupées à partir de l’émotion qu’elles suscitent. Ce qui fait que, quand ces sociétés interprètent le monde, elles le font d’une manière qui n’est pas du tout fondée sur la ressemblance physique, elles le font de manière qu’on pourrait appeler géométrique en fonction d’affinités entre les choses, et ces affinités on les découvre parce qu’on les éprouve : parce qu’elles suscitent ne nous les mêmes sentiments.

                      Quand je dis « de manière géométrique », c’est parce que de façon typique, une société totémique, dans la représentation qu’elle a du monde entier autour d’elle, elle le partage soit en deux, et on parle alors d’organisation dualiste, soit en 4 sections ou en 8 sections. Le monde entier est divisé de cette même manière. Le principe de ce partage en 2 et 4 et 8 n’est absolument pas fondé sur la ressemblance physique. Par exemple, elles divisent le monde en 8 catégories mais, dans ces 8 catégories, il y aura des hommes et des femmes dans chacune des 8 catégories qui seront considérées comme différents. 

                      Nous, les papillons, nous les mettons tous ensemble : nous les regroupons à partir du fait qu’ils se ressemblent et semblent pour nous constituer ainsi une unité entre eux. Or dans le totémisme, les papillons vont être, eux aussi, divisés en 8 catégories. Les oiseaux aussi. Le monde entier est partagé selon le grand principe des 8 sections ou des 4, ou des 2 moitiés seulement dans le cas du dualisme.

                      Il y aura des animaux d’un certain type que nous appellerions par exemple les perroquets. Les perroquets appartiendront aussi à 8 catégories et on aura des hommes qui seront comme tel perroquet, on aura des femmes qui seront comme tel autre perroquet, etc. Les hommes 7 seront comme des cacatoès noirs. Les femmes 4 seront comme des cacatoès blancs. L’ensemble du monde, par delà les ressemblances physiques, sera partagé de cette manière-là. Les points cardinaux, les sécrétions du corps humain.  Il y aura des gens qui seront des gens du type du crachat et des gens du type de la bile et d’autres un du sang et d’autres du type du sperme, etc. (Nous faisons d’ailleurs cela aussi un peu en parlant de tempérament « sanguin », « bilieux »). On dira que les hommes N°3 sont comme le crachat et l’Est, les femmes 4 sont comme le sperme et le Sud. 

                      Si je prends l’exemple des 8 sous-sections, tous les êtres humains vont être partagés entre ces 8 sous-sections avec des règles de mariage très précises. Je donne un exemple : les hommes N°1 devront épouser des femmes N°3. Leurs enfants seront automatiquement des enfants 5 dont les filles devront épouser des hommes 6 et les les fils des femmes 7. De cette manière-là. Et le reste du monde sera partagé également selon ce principe. 

                      Ce type de regroupement qu’opère le totémisme découpe « à la hache » ce que nous, Européens, considérons comme la bonne manière de classifier les choses. Dans la culture européenne, c’est à partir de la ressemblance visible que nous regroupons les choses. Cela devient tout à fait manifeste, bien entendu, à partir de Carl Linné quand il classifie en comparant les uns par rapport aux autres des squelettes, mais dans nos langues déjà, les choses sont regroupées selon la ressemblance physique. Il y a un mot pour tous les papillons, puis parmi les papillons nous constituons des familles en fonction de ressemblances plus fines. Ils ne sont pas partagés entre 8 sous-sections liées à différents types de totem, etc. Le principe de classification est tout autre.

                      Ce totémisme est quelque chose de tellement différent pour nous que quand nous découvrons ce monde, nous avons tendance à dire : « Ces primitifs. On n’y comprend rien. C’est bizarre. C’est comme les enfants ». Des psychologues comme Henri Wallon dans les années 1930 disent : « Moi, ça me rappelle des choses que je vois spontanément chez les enfants ». Des anthropologues comme Ralph Bulmer ont relevé cette connexion par l’émotion : les Kalam de Nouvelle-Guinée disent : « Tous les animaux qui nous surprennent, on les met dans une même catégorie » : tous ceux qui, tout à coup, décollent de l’endroit où ils sont. J’ai un ramier dans mon jardin qui est de ce type-là. Il me laisse m’approcher jusqu’à 50 cm de l’endroit où il est tapi puis, tout à coup, il s’élève dans un grand vol bruyant : il fait partie des oiseaux qui me surprennent mais dans ma culture, on ne regroupe pas dans la même catégorie tous les oiseaux qui nous surprennent. Ou bien ce sont des représentations qui sont liées à une mythologie : « C’est sous cette forme-là que les femmes apparaissent en rêve ». Des choses comme cela, il faut connaître la culture pour le comprendre, pour le savoir. 

                      Un autre exemple qui fait que les anthropologues s’arrachent les cheveux quand on le leur explique : « Pourquoi est-ce que la grenouille et le crapaud ne sont pas dans la même catégorie ? » Ce que nous aurions tendance à faire. Or, la personne répond : « Ah oui, parce que les crapauds sont des femmes alors que les grenouilles sont des hommes ! ». La tendance des Européens, de bonne foi, a été de dire : « Mais ces gens n’y comprennent rien ! », sans comprendre qu’il s’agit d’une manière de déchiffrer le monde tout à fait différente de nous. 

                      Quand les Nuer du Soudan (on est là en Afrique, c’est un peu différent du totémisme du pourtour de l’Océan Pacifique), disent « Les jumeaux sont des oiseaux », nous répondons : « Non, les jumeaux sont des êtres humains. Les êtres humains sont des mammifères. Les oiseaux, ce sont des animaux tout à fait différents. Nous sommes des vertébrés, tous, mais il est impossible pour un être humain d’être en même temps un oiseau » et les gens autour de nous approuvent. Mais dans cette population africaine où on dit : « Les jumeaux sont des oiseaux », on nous répond à nous : « Oui, mais vous voyez bien que les jumeaux et les oiseaux se comportent de telle et telle manière, qui est bien la même ! ». Et finalement, quand l’anthropologue excédé dit : « Bon, écoutez, je veux vraiment comprendre votre histoire de jumeaux qui sont des oiseaux », la l’informateur lui dit dans un langage dont il se dit que l’Européen le comprendra enfin : « Aux yeux de Dieu, les jumeaux et les oiseaux, c’est la même chose ! ». Voilà, aux yeux de Dieu, c’est-à-dire que ce n’est pas aux yeux des êtres humains : « Aux yeux des êtres humains, là, on est d’accord que les jumeaux, ce ne sont pas des oiseaux qui s’envolent etc., mais aux yeux de Dieu, ils sont les mêmes. C’est pareil. Et de la manière dont moi, je vais traiter un jumeau et traiter un oiseau, je vais les traiter de la même manière! ». 

                      Bon, alors, on est d’accord : on est tout à fait en-dehors de la pensée occidentale et on rejoint cette intuition de ce linguiste du milieu du XIXe siècle, Max Müller, quand il disait, à propos de la classification évolutionniste affirmant que les cultures humaines ont d’abord été des sauvages, puis des barbares et puis des civilisés, et que ce qu’on appelait au XIXe siècle des « Sauvages », c’étaient ces gens de la pensée totémique, de cette pensée de « mentalité primitive ». Et Max Müller rétorquait : « Ecoutez, moi, je suis un philologue. Je suis remonté au sanskrit. Je suis remonté à l’égyptien ancien. Il n’y a rien de ce type dans notre type de pensée.

                      Des tentatives ont été faites de retrouver des traces de totémisme dans les populations de type occidental ? Il y a quelques exemples qui ont été trouvés. Les légions romaines avaient des emblèmes et ces emblèmes étaient des animaux : l’aigle, le sanglier, des choses de cet ordre-là mais ce sont de simples identifications entre des groupes de militaires et l’image que l’on se fait d’un certain animal en termes de ses qualités. Ce n’est pas du tout ce que nous avions vu comme étant le totémisme qui couvre l’ensemble de la représentation du monde par une société particulière, Et si vous réfléchissez à ce qu’ont dit Durkheim et Mauss, si vous pensez au yin et au yang, c’est la même chose que cette division dualiste en deux moitiés dans une société. On vous dira en Chine : « Indépendamment de la ressemblance physique, de telles choses sont plutôt yin et d’autres sont yang ». 

                      Nous avons essayer de trouver la réponse à ce qui nous paraissait comme le grand mystère qu’est cette pensée extrêmement différente de la pensée occidentale et que nous avons appelée totémisme. Pourquoi totémisme ? Parce qu’une des choses qui la caractérise à nos yeux, c’est cette association d’animaux non pas à d’autres animaux mais à des personnes et pas n’importe quelles personnes, sur le même mode que, par exemple, les signes du zodiaque de l’astrologie, regroupant des personnes, si bien que vous pouvez dire à telle personne que vous n’avez jamais rencontrée : « Ah, je suis sagittaire comme vous ! ». Il y aurait là comme un lien entre vous indépendamment de tout ce que cette personne fait par ailleurs dans la vie : qu’elle habite dans un autre pays, qu’elle n’est pas du même sexe que vous, qu’elle n’appartient pas à la même génération, que ceci, que cela, etc. mais il y a là un mode de regroupement. C’est un regroupement de type totémique. Et donc, ce grand mystère qui est peut-être le mystère central de l’anthropologie, si on veut l’envisager d’un point de vue historique, finalement, il est compréhensible mais il faut avoir pris au sérieux la question que posait Lévy-Bruhl et il faut aussi pouvoir voir, comme l’avaient fait Mauss et Durkheim, qu’il y avait quelque chose là que nous ne comprenions pas du tout, nous, Occidentaux – et quand je dis l’Occident, j’ai bien attiré l’attention sur le fait que l’Afrique, en fait, appartient à ce même monde – qu’il y a là quelque chose qui est tout à fait d’un autre ordre et que cet autre ordre, on le découvre aussi quand on commence à plonger dans ce qu’on appelle la psychologie des profondeurs dans notre culture aussi. Il y a là quelque chose qui touche à la nature même du psychisme humain et c’est ça qui avait fait que des gens comme Wallon, des psychologues des enfants, etc., avaient pu trouver déjà, eux aussi, comme le lien que Durkheim et Mauss avaient trouvé avec la pensée extrême-orientale, que Wallon repère quelque chose qui est commun aussi avec l’apprentissage de la langue chez l’enfant, l’apprentissage des catégories, le fait que des classifications ne viennent pas comme ça à l’enfant, que ce n’est pas instinctif. Il faut le lui apprendre. Il faut lui faire reconnaître qu’on peut connecter des choses d’une certaine manière. 

              2. René Thom : « En dépit de mon admiration pour Aristote, je reste platonicien en ce que je crois à l’existence séparée (« autonome ») des entités mathématiques, étant entendu qu’il s’agit là d’une région ontologique différente de la « réalité usuelle » (matérielle) du monde perçu. (c’est le rôle du continu -de l’étendue- que d’assurer la transition entre ces deux régions.) »

                In French : “Je ne suis pas aristotélicien (= les nombres nous permettent d’opérer une stylisation du monde sensible empirique) mais platonicien (= les nombres sont les briques du réel dont le monde sensible empirique constitue la version approximative sensible à nos sens).

                Thom : « réalité usuelle » (matérielle) du monde perçu. In French : monde sensible empirique.

                1. Thom dit qu’il n’a aucune sensibilité arithmétique. Il se considère comme géomètre, allant jusqu’à écrire, dans un article intitulé “Infini opératoire et réalité physique” (1989), titre en rapport direct avec votre commentaire : “Selon beaucoup de philosophies, Dieu est géomètre; il serait peut-être plus logique de dire que le géomètre est Dieu.”

                  Pour moi, si l’on veut comprendre Thom -ça fait plus de dix ans que j’essaie-, il faut le voir comme un théoréticien complet, c’est-à-dire à la fois un matheux-à-la-Aristote (connaissance des substances abstraites de la matière), un physicien-φύσις-à-la-Aristote (connaissance des substances immergées dans la matière) -dans “Stabilité structurelle et morphogenèse” Thom a esquissé une biologie théorique-, et un théologien-à-la-Aristote (connaissance des substances séparées de la matière) -sa théorie des catastrophe, théorie hors substrat, est là-. Considérer que sa théorie des catastrophes élémentaires est un théorie topologique interne à la mathématique classique -celle que tous les matheux pratiquent sauf lui- c’est passer complètement à côté de son œuvre.

                  1. Le vôtre de projet, il me semble, c’est d’approfondir avec des apôtres (qui se cachent bien) les liens entre le vocabulaire/grammaire constitués par les catastrophes élémentaires et des forces, des formes, des structures, des flux mathématisés que les physiciens utilisent pour décrire le réel. Le fruit de ce travail serait d’enrichir voire dépasser l’actuelle.
                    Ce projet est déjà celui de Wolfram qui a fait le postulat que les mathématiques sont le langage des algorithmes. Tout son projet baignent dans le discret.

                    1. @ un lecteur.

                      Je ne connais pas le projet de Wolfram (dont j’ai découvert le nom hier par Juannessy). Mais je note aussitôt que vous écrivez que tout son projet baigne dans le discret. Ce qui m’alerte car, pour Thom, “l’aporie fondamentale de la mathématique est bien dans l’opposition discret-continu. Et cette aporie domine en même temps toute la pensée.” (en fait Thom est plus précis en ce qui concerne cette opposition dans le cas des mathématiques : “Pour moi, la mathématique, c’est la conquête du continu par le discret.”). Il suit pour moi qu’il n’est pas inimaginable qu’il y ait un jour une approche discrète du problème (ce que suggèrent les “sections” dont parle PJ dans son cours sur le totémisme, dont le nombre doit être une puissance de 2.), et que l’approche de Wolfram soit l’une d’entre elles.

                      Dans ce sens (de la conquête des catastrophes élémentaires qui sont de nature géométrique, donc continue, par le discret, de nature algébrique) je n’ai qu’une connaissance assez vague (je suis limité par mon niveau mathématique), tirée du chapitre 5 des leçons données à l’IRCAM par le mathématicien Yves André : http://www.entretemps.asso.fr/maths/Livre.pdf

                2. Merci pour ce cours sur le totémisme, qui rejoint à mon avis tout-à-fait la façon de voir de Thom, dont la citation favorite est héraclitéenne : “Le Maître dont l’oracle est à Delphes ne dit ni ne cache, il signifie”, qu’il traduit ainsi en langage moderne : “La nature nous envoie des signes qu’il nous appartient d’interpréter.” (ce que, visiblement à la lecture de ce cours sur le totémisme, les sociétés “primitives” et chinoise font mieux que notre société occidentale).

                  C’est exactement ce qu’il me fallait, à ceci près qu’il me manque l’illustration béninoise (?) de “Comment la vérité…” qui me permettra de passer des sept catastrophes élémentaires aux 4, 8 ou 16, etc. “sections” -puisqu’il faut une puissance de 2- (“parce que de façon typique, une société totémique, dans la représentation qu’elle a du monde entier autour d’elle, elle le partage soit en deux, et on parle alors d’organisation dualiste, soit en 4 sections ou en 8 sections.”). Et c’est ce qu’il me fallait parce que c’est exactement ce à quoi je rêve sur mon actuel divan psychanalytique -le précédent a été votre blog durant 5 ans- qui est le forum du site Dedefensa dont je suis le seul contributeur régulier. Deux extraits tout récents où il est question de Durkheim et de Lévy-Bruhl, de yin et de yang, et de catastrophes élémentaires. Je vous les livre brut de décoffrage.

                  1. Participation mystique. Article lié : Eschatologisation de l’esprit 04/01/2021

                  Matheux de formatage initial, j’ai quelque réticence à aborder le sujet qui suit. Mais puisque Thom l’aborde…

                  Dans sa métaphysique, Aristote distingue la pratique, la poïétique et la théorétique, et, dans cette dernière, la mathématique (connaissance des substances abstraites de la matière), la physique (connaissance des substances immergées dans la matière) et la théologie (connaissance des substances séparées de la matière). Mais les matheux dans leur immense majorité (dont Thom -et donc moi-) sont platoniciens et considèrent donc que leur domaine est également celui des substances séparées de la matière, autrement dit qu’un mathématicien est un théologien : le θεο de θεολογία a à voir avec le θεώ de θεώρημα (dont le sens étymologique -donc le vrai sens- est “contemplation”). M’étant ainsi auto-proclamé théologien, j’ai déjà moins de réticence à aborder le problème de la participation mystique puisque je suis maintenant dans mon rôle (https://fr.wikipedia.org/wiki/Participation_mystique).

                  Mon intuition basse (je tente de m’opposer -par principe héraclitéen- en topocrate face au logocrate PhG et sa mystérieuse -mystique?- intuition haute) me souffle que nous sommes à la fin de l’âge de fer, pour moi yang-yang, masculin, et que nous allons rentrer dans un nouvel âge d’or yin-yin, féminin (de ce point de vue la féminisation de la société -dont on constate actuellement les débordements- est pour moi tout-à-fait dans la nature des choses). Aussi je serais très heureux d’avoir une explication rationnelle de l’effondrement des deux tours de NY et de la flèche -mis pas des tours- de NDP, évènements-catastrophes à la symbolique évidente.

                  Pour Thom “la rationalité n’est guère qu’une déontologie dans l’usage de l’imaginaire” (et il ne se gêne pas pour s’écarter de la rationalité “aristotélicienne”) : “On ne cherchera pas à fonder la Géométrie dans la Logique, mais bien au contraire, on regardera la logique comme une activité dérivée (et somme toute bien secondaire dans l’histoire de l’esprit humain) une rhétorique.” (ES, p.16). Cela laisse donc la latitude d’user de cette nouvelle rationalité pour tenter d’aborder le problème de la participation mystique.

                  Thom fait à plusieurs reprises allusion à Durkheim et Lévy-Bruhl (en particulier AL pp. 461 et 501), montrant ainsi qu’il s’est intéressé au problème. La citation ci-après (SSM, 2ème ed. p. ) donne une idée de la façon dont il l’aborde :

                  “Selon notre point de vue, le symbolique est issu du conflit entre deux critères d’identité. Il existe en effet deux manières radicalement différentes d’envisager l’identité d’un être :
                  a) Pour un être spatial, matériel, l’identité peut être définie simplement par le domaine (connexe) d’espace-temps que cet être occupe. En effet, deux objets matériels sont impénétrables l’un à l’autre, comme deux solides. L’identité d’un homme, son nom propre, peut être considérée comme définie par la localisation spatio-temporelle du domaine occupé par son corps. (L’identité « civile » réduit cette localisation aux lieu et date de naissance.)
                  b) Pour un être de type abstrait, comme une qualité, par exemple, l’identité ne repose plus sur une base spatiale. Une même couleur, vert par exemple, peut être trouvée simultanément en deux endroits différents de l’espace ; la définition même de la qualité est parfaitement indépendante de la localisation spatio-temporelle des objets qui la possèdent. Ici l’identité est de nature sémantique, elle fait appel à la » compréhension » d’un concept.

                  À partir du moment où la « qualité d’être », le statut ontologique qu’on accorde à un être, est plus de nature sémantique que de nature spatiale, alors rien ne s’oppose à ce que cet être puisse apparaître simultanément – sous des apparences d’ailleurs diverses – en des lieux différents de l’espace. D’où les faits de » participation » que Lévy-Bruhl avait qualifiés de prélogiques, mais qui, en fait, s’expliquent très naturellement dans le cadre d’une logique « intensive », qui met plus l’accent sur la compréhension des concepts que sur leur extension, comme le fait la logique moderne. C’est du conflit – de la dialectique – entre ces deux critères d’identité que naît l’imaginaire.

                  [Remarque : vu la première phrase et la dernière, je pense qu’il faut remplacer le dernier mot (imaginaire) par symbolique.]

                  Personnellement je suis fasciné par la section “Chréodes génitales” de SSM , tirée du chapitre 9 épigraphé “Et le Verbe s’est fait chair”, section dans laquelle la catastrophe “ombilic parabolique”, alias “phallus impudicus” (dans le texte, 2ème ed. p.192). Cette section se termine par : “un autre problème soulevé par cette étude [de la formation des organes génitaux] est celui de l’apparition des centres organisateurs secondaires d’un centre organisateur primitif. (…) Il est tentant de penser qu’en effet, un centre organisateur secondaire apparaît par un phénomène de focalisation, quelquefois à assez grande distance du centre primitif. Ainsi, le triple bang causé par le passage d’un avion supersonique peut se manifester de manière très localisée [focalisée!] à grande distance de la trajectoire de l’avion.”

                  Il ne m’en faut pas plus pour faire l’analogie bikini (maillot de bain féminin)/Bikini(essai nucléaire US). Les tours du World Trade Center et de Notre Dame de Paris comme signes des temps précurseurs d’une catastrophe de type paraboloïde elliptique ?

                  L’article “Dieu a-t-il un plan B ?” (https://www.dedefensa.org/article/dieu-a-t-il-un-plan-b )se termine par :

                  “La Grande Crise, la GCES m’épuise… “Moi non plus”, répond en ricanant mon double (le tragique et son bouffe). – en ajoutant, sur un ton d’un humour effroyable et grossier : “On récolte ce qu’on s’aime”, – et moi, toujours voulant le dernier mot pour qu’enfin le crépuscule de son temps le fasse taire : “Quand on sème, on a toujours vingt ans”.”

                  2. Participation mystique.1. Article lié : Eschatologisation de l’esprit 04/01/2021

                  Je me souviens avoir fait il y a longtemps un commentaire de ce genre, commentaire que je précise ici.

                  Dans “Participation mystique” j’ai évoqué ma façon de voir les quatre âges d’un manvantara : âge d’or yin-yin ; âge d’argent yin-yang ; âge de bronze yang-yin ; âge de fer yang-yang, où, par convention, le premier nommé est dominant dans le couple.

                  Il y a une certaine confusion dans la façon qu’a Thom d’utiliser le terme de catastrophe. C’est ainsi en effet, d’une part, qu’il désigne ses sept catastrophes élémentaires et leurs extensions, et d’autre part qu’il classifie en deux types les ruptures phénoménologiques en catastrophes de bifurcation et catastrophes de conflit.

                  Dans le cas d’un manvantara, deux âges consécutifs sont séparés par une rupture phénoménologique : il s’y passe quelque chose. Entre l’âge d’argent et l’âge de bronze on passe de yin-yang à yang-yin : c’est donc clairement une catastrophe de conflit, conflit remporté par les “yang”, les trois autres étant des catastrophes de bifurcation (de changement de sexe!), avec un seul changement de sexe dans le couple dans les cas yin-yin -> yin-yang et yang-yin -> yang-yang, et avec deux changements simultanés à la fin de l’âge de fer.

                  Dans un article de AL intitulé “La notion de programme en biologie”, Thom fait la distinction entre les deux catastrophes, la catastrophe de bifurcation étant une catastrophe” locale, donc obtuse”, alors que la catastrophe de conflit est “intelligente” car exigeant une analyse globale du comportement du système dynamique.

                  Dans le cas d’un être vivant dont l’évolution est régie par l’affectivité (les choix malheureux provoquant une douleur, les choix heureux un bien-être), le modèle que Thom décrit dans l’article conduit à ce que le bien-être soit global alors que le mal-être est local, ce que l’on constate effectivement en général en cénesthésie.

                  Je pensais jusqu’ici que le cycle complet d’un manvantara était correctement modélisé par la catastrophe “fronce” (comme l’est le cycle cardiaque ou le cycle de prédation selon Thom). Mais cette catastrophe ne pouvant rendre compte de la double bifurcation yang-yang -> yin-yin, il semble naturel de se tourner vers la catastrophe “double fronce”, catastrophe qui “contient” la catastrophe “ombilic parabolique”, alias catastrophe “champignon”.

                  1. @ PJ. Vers une synthèse entre votre point de vue et celui de Thom?

                    Bien que je n’aie aucune formation philosophique, il me semble que vous êtes plutôt post rem alors que Thom serait plutôt a priori ante rem (c’est originellement un matheux…). Si une synthèse est possible, il me semble qu’elle ne peut de faire que in re, ce qui semble être la position du philosophe Thom :

                    1. “C’est sans doute sur le plan philosophique que nos modèles présentent l’apport immédiat le plus intéressant. Ils offrent le premier modèle rigoureusement moniste de l’être vivant, ils dissolvent l’antinomie de l’âme et du corps en une entité géométrique unique.” (SSM, 2ème ed., p.326) ;

                    2. “Expliquons le mécanisme formel qui commande à mes yeux toute morphogenèse de manière assez élémentaire, par l’analogie suivante entre le développement d’un embryon d’une part, et une série de Taylor à coefficients indéterminés, d’autre part.” (id. p.32).

                    [ Un œuf totipotent du monde des choses a donc, selon Thom, pour correspondant dans le monde des idées une fonction indéfiniment différentiable mais indifférentiée, avec une correspondance -pour moi génialissime- différenciation cellulaire/différentiation d’une fonction, la poule correspondant (métaphoriquement) à la fonction différentiée. Thom : “la poule et l’œuf ne sont que des sections temporelles d’une configuration globale dont le centre organisateur n’apparaît jamais, autour duq ]uel l’onde de croissance tourne indéfiniment.” (id, p.226) ]

                    1. @ PJ.

                      Je vous signale que Thom parle de la querelle des universaux dans le dernier chapitre de “Esquisse d’une sémiophysique”, intitulé “Perspective aristotélicienne en théorie du langage”. Il y a en particulier un paragraphe consacré aux genres et un autre aux hypergenres, qui pourraient peut-être être mis à profit pour tenter de mettre fin à ce que je considère être les délires actuels sur ces sujets.

                      Thom (p.216): “Il ressort de tous les exemples considérés dans ce livre qu’aux étages inférieurs, proches des individus, le graphe de Porphyre est susceptible -au moins partiellement- d’être déterminé par l’expérience. En revanche, lorsqu’on veut atteindre les étages supérieurs, on est conduit à la notion d’ “hypergenre”, dont on a vu qu’elle n’était guère susceptible d’une définition opératoire (hormis les considérations tirées de la régulation biologique). Plus haut on aboutit, au voisinage du sommet, à l’Être en soi (απλως). Le métaphysicien est précisément l’esprit capable de remonter cet arbre de Porphyre jusqu’au contact avec l’Être.”

                      Il est clair pour moi qu’une approche ante rem est indispensable dès qu’on quitte les basses branches de l’arbre de Porphyre, le sommet étant pour moi l’hamonie suprême d’Héraclite, à savoir la coïncidence de tous les contraires.

                    2. J’ai parfois aussi le sentiment qu’il est vain d’opposer , même si elles sont différentes , intelligence inductive et intelligence déductive .

  3. @ Juannessy

    Le problème avec l’intelligence déductive, c’est de savoir à partir de quels principes on déduit. La seule façon de faire qui me semble correcte est d’alterner induction et déduction en espérant créer ainsi une synergie entre les deux pour monter progressivement de plus en plus haut, sans perdre le contact avec la réalité. Plus facile à dire qu’à faire, sans doute.

    PS : si vous avez des liens Web sur Wolfram, de préférence en rapport avec Thom, je suis preneur.

      1. J’ai regardé rapidement. L’idée d’itérer et/ou de combiner des schémas archétypes simples et irréductibles me semble “évidemment” bonne. Mais ce que fait Wolfram me semble assez brouillon. Thom écrit que “C’est parce que la mathématique débouche sur l’espace qu’elle échappe au
        décollage sémantique créé par l’automatisme des opérations algébriques.”, que j’interprète en disant que c’est la géométrie qui permet de limiter les délires algébriques. Les groupes (itérer et combiner, c’est grouper…) de Coxeter se présentent littéralement et se représentent géométriquement, mais il est clair que si c’est un singe qui choisit les générateurs et les relations d’un tel groupe, sa représentation géométrique risque d’être assez compliquée. Je pense donc qu’il faut partir de schémas archétypes déjà éprouvés, comme les diagrammes de Feynman ou les dessins d’enfant de Grothendieck. C’est un niveau mathématique qui passe très largement au dessus de ma tête,

        Ceci dit j’ai remarqué que Wolfram s’intéressait beaucoup aux arbres binaires, c’est-à-dire au schéma archétype en Y (qui peut être interprété comme une division de un en deux ou une réunion de deux en un). Moi aussi dans le but précis suivant : tenter faire une lecture “chinoise” des 7 catastrophes élémentaires de Thom en termes de digrammes, trigrammes, tétragrammes, pentagrammes et hexagrammes. À la fin de la deuxième édition de Stabilité structurelle et Morphogenèse (p.312) Thom associe des morphologies archétypes à chacune de ses catastrophes élémentaires et je sens, à la Rantanplan, qu’il y a un rapport que je suis pour l’instant incapable de préciser. Le matheux russe Arnold a classifié les catastrophes de Thom à l’aide de groupes de Coxeter (cf. mon commentaire à “un lecteur). C’est encore une fois malheureusement un niveau mathématique qui passe très largement au dessus de ma tête,

  4. @ PJ.

    Quand, dans votre cours sur le totémisme, j’ai vu passer « de manière géométrique », j’ai évidemment été attiré par les paragraphes suivants comme l’ours l’est par le miel. Et je me suis souvenu de la fin d’un article de Petitot où il donne à une question de Lévi-Strauss une réponse formulée en les mêmes termes : https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1995_num_35_135_369946 . Un rapport ?

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