Archives de catégorie : écologie

Développement durable et dure réalité

A la suite de mon Pourquoi je ne suis pas en faveur de la décroissance un débat s’est initié dans le cadre du groupe de discussion réunissant les sympathisants du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), la question qui se pose étant celle du caractère réaliste ou non de la proposition d’un « développement durable ». Le sujet est essentiel à mes yeux et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir ici pour lui offrir un forum.

Le résultat extrêmement positif de l’effort collectif que nous avons fourni autour de la question de la création monétaire me fait penser que nous nous pouvons réaliser ensemble une percée équivalente.

Je vous propose un texte de Jean-Paul Vignal, qui résume très bien ma propre position sur le sujet. On le trouve en-ligne dans La revue permanente du MAUSS, je le reproduis également ici pour amorcer la discussion dans le cadre de ce blog.

Jean-Paul Vignal

Le système financier actuel peut-il porter financièrement la transition vers des modes de développement durable ?

Le propos de ce texte est d’amorcer sans aucun a priori idéologique, une discussion productive sur l’adaptation du système financier actuel aux exigences de modes de fonctionnement dits durables qui reposeraient sur l’utilisation de flux constamment renouvelés plutôt que sur celle de stocks épuisables.

Le Constat : les limites d’une croissance cannibale et polluante

L’impact négatif des activités humaines sur l’environnement et sur les ressources épuisables est de plus en plus visible, au point que la plupart des experts scientifiques et des responsables économiques et politiques s’accordent à reconnaître la nécessité de s’orienter vers des modes de vie et de consommation qui, à la différence de ceux qui prévalent actuellement, n’affectent que peu ou pas du tout la biosphère.

Les ressources en énergie fossile et matières premières limitées dont nous disposons sont en effet insuffisantes pour permettre à 6 milliards de personnes ou plus de vivre durablement suivant le modèle de consommation actuel des pays de l’OCDE, un mode de vie dont on peut craindre par ailleurs qu’il ne dégrade si profondément la biosphère que les conditions de vie et même de simple survie en soient profondément affectées.

La croissance a-t-elle encore un sens dans un monde aux équilibres précaires et dont les ressources sont limitées ?

Certains experts estiment que cette transition vers des modes de fonctionnement moins prédateurs ne peut se concevoir sans une remise en cause de la croissance qui a caractérisé l’essor économique des deux derniers siècles. Les principes sur lesquels ils se fondent pour justifier ce qu’il est convenu d’appeler la décroissance ne sont pas critiquables, car ils reprennent la plupart des thèmes du développement durable. Le concept en lui même est cependant frustrant, car on ne peut que constater chaque jour le dépouillement dans lequel vit encore une large partie de la population mondiale. Dans ces conditions le repli sur soi qu’il implique peut paraître comme la forme la plus achevée du malthusianisme, et ce d’autant plus qu’il repose sur des bases scientifiques et techniques contestables. Si l’on se place dans une perspective strictement énergétique, on admet généralement que le soleil rayonne en permanence 120 000 TW sur la terre, alors que les besoins en énergie actuels correspondent à environ 13 TW, et que l’on peut espérer qu’ils plafonneront à 25/30 TW grâce à une utilisation plus rationnelle de l’énergie pour une population de 10 milliards d’individus vivant dans des conditions honorables.

Satisfaire cette demande est d’autant plus envisageable que les rendements actuels des capteurs solaires sont très perfectibles, qu’ils soient artificiels (solaire thermique et photovoltaïque, éoliennes….), ou naturels (plantes). Dans ce dernier cas, on estime par exemple que le rendement moyen de conversion des plantes est inférieur à 1%, alors que les scientifiques estiment que la limite se situe entre 12 et 15%. Cette augmentation de rendement serait d’autant plus intéressante qu’elle augmenterait très sensiblement le rôle de capteur de CO2 de la végétation, et diluerait légèrement la quantité de chaleur solaire absorbée par le sol ou réémise dans l’atmosphère.

Si l’on considère les progrès exponentiels des connaissances, dire aujourd’hui qu’il ne sera jamais possible de donner au plus grand nombre un niveau de vie acceptable ne parait donc pas très différent d’avoir affirmé il y a deux siècles que l’homme ne pourrait jamais explorer l’espace. Plutôt que de décroître, il faut simplement trouver le plus vite possible sous peine de graves tensions sociales, des façons de croître autrement, en respectant les ressources de la biosphère qui sont indispensables à la vie telle que nous la connaissons.

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« Pourquoi Paul Jorion est-il contre la décroissance ? »

Le 11 mars, Alain Caillé transmettait aux membres du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales) un texte de Marc Humbert intitulé « Des slogans pour mobiliser les foules et faire bouger le Monde – croissance, développement, développement durable, décroissance… ». Quelques jours plus tard, Fabrice Flipo répondait à Marc Humbert. Un échange s’instaurait entre eux sur ces questions. Comme vous le verrez, à un certain moment le débat se mit à s’intituler « Pourquoi Paul Jorion est il contre la décroissance ? », une référence à mon billet du 23 février intitulé Pourquoi je ne suis pas en faveur de la décroissance. Je rappelle en deux mots ce que j’y expliquais : que – c’est l’anthropologue physique qui parle – l’espèce est foncièrement « colonisatrice » et qu’il ne me paraît pas réaliste – c’est l’anthropologue social qui parle – de considérer qu’il lui soit possible de 1) ralentir, 2) stopper, 3) enclencher la marche–arrière. La fuite en avant est trop enracinée dans sa nature et on perdrait moins de temps et on gaspillerait moins d’énergie en canalisant de manière plus réaliste cette fougue vers des objectifs de rationalisation, nettoyage, domestication avancée des énergies renouvelables, etc. Ceci dit, je suis le premier à dire qu’il n’y a pas une minute à perdre !

J’ai pensé que ce débat vous intéresserait. Marc et Fabrice m’ont très aimablement autorisé à mettre leurs textes à votre disposition.

Fabrice Flipo
Le 14 mars 2008 13:06
Sujet : Un texte de M. Humbert sur la croissance, le développement, la décroissance etc.

Chers amis,

Il me semble toutefois que ce texte ne saisit pas la spécificité du mouvement écologiste – la « seconde altermondialisation » qui est l’altermondialisation écologiste (IFG etc.) – et donc pas ce qui fait l’intérêt de la décroissance. Pour cela il faudrait envisager le sujet non pas comme un problème de production / consommation et d’addiction réelle ou supposée à cette production / consommation mais à la question de la technologie (la logique de l’évolution technique) et l’anthropologie sous-jacente au développement. La primauté de l’échange économique dans nos sociétés se comprend au regard des buts qu’elle poursuit et des réalisations qu’elle affirme avoir effectué (maitrise de la nature, combat contre la rareté, puissance technique etc.). Cela n’est ni déconstruit ni même abordé. Pareto etc. sont des lectures d’économiste, ce qui fait agir les firmes et les individus est bien différent et c’est de ça dont il est question si on veut changer la structure de l’espace public à l’égard des enjeux écologiques.

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Un candidat écologiste aux élections présidentielles américaines

Ralph Nader a posé ce matin sa candidature à la présidence des États–Unis. Le public qui s’inquiétait déjà des 71 ans de McCain ne saura certainement pas trop quoi dire d’un candidat qui fêtera ses 74 ans dans trois jours. La question n’est cependant pas là : une candidature Nader n’est pas une grande nouveauté puisqu’il s’est présenté sans succès à la présidence en 1992, 1996, 2000 et 2004 : il n’avait alors suscité ni lame de fond, ni même grand enthousiasme, obtenant 2,7 % du vote en 2000 en tant que représentant des verts, et seulement 0,4 % en 2004, lorsqu’il se présenta en candidat indépendant.

Nader a justifié sa candidature en affirmant que les deux candidats démocrates – il n’a pas jugé nécessaire de mentionner les candidats républicains pour qui la chose va de soi – sont trop proches du milieu des affaires : « Il s’agit de reprendre le pouvoir à quelques–uns pour le rendre à la multitude », a–t–il déclaré. Il avait autrefois caractérisé l’Amérique comme « territoire occupé par les entreprises ». Il n’acceptera, dit–il, comme contributions à sa campagne que celles d’individus.

Nader est l’inventeur du droit des consommateurs : sa campagne en faveur de la sécurité automobile, Unsafe at any speed, « Peu sûre, quelle que soit sa vitesse », fut la première du genre en 1965. General Motor avait alors mis des détectives à ses trousses et payé des prostituées pour lui faire des avances. Avec le dédommagement qu’il obtint devant les tribunaux pour « invasion de la vie privée », il lança son mouvement. Il fut également écologiste de la première heure, s’en prenant d’abord à la question de la qualité de l’eau pour lancer ensuite une offensive contre le tout–nucléaire. Il attira aussi l’attention sur le peu de protection dont bénéficiaient les « whistleblowers » : les salariés qui dénonçaient les agressions de leur entreprise contre l’environnement.

Sur le plan politique, Nader s’est toujours déclaré partisan de la démocratie directe et avait lancé en 2005 un appel en faveur de l’« impeachment », la destitution, du président Bush pour avoir délibérément utilisé des informations falsifiées afin de justifier l’invasion de l’Irak.

A l’annonce de sa candidature, Mike Huckabee, l’adversaire de John McCain pour la nomination au sein du parti républicain, s’est réjoui, affirmant que Nader « vole » toujours davantage de voix aux démocrates qu’aux républicains. Nader est en effet honni de ceux–ci pour avoir récolté 97.000 votes en Floride en 2000, privant Al Gore dans cet état des voix dont dépendait l’issue de l’élection présidentielle. Ses partisans s’en tiennent à l’argument que lui seul constituait une authentique alternative. Il a publié de son côté les chiffres suivants : « En 2000, 25 % de mes électeurs en Floride auraient voté Bush, 38 % auraient voté Gore. Quant aux autres, ils se seraient abstenus ». Ce que Nader ne dit pas, c’est que, né d’une famille d’origine libanaise, il a toujours bénéficié également du vote « ethnique » des Américains d’origine arabe et persane.

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Pourquoi je ne suis pas en faveur de la décroissance

– Sombrer. – Sondez ce mot. Votre mort est bien pâle
Et pas grand’chose à bord, sous la lourde rafale…
Pas grand’chose devant le grand sourire amer
Du matelot qui lutte. – Allons donc, de la place ! –
Vieux fantôme éventé, la Mort change de face :
La Mer ! …

Noyés ? – Eh allons donc ! Les noyés sont d’eau douce,
Coulés ! corps et biens ! Et jusqu’au petit mousse,
Le défi dans les yeux, dans les dents le juron !

La fin, Tristan Corbière

Quand je réfléchis à cette question d’une constitution pour l’économie j’aborde toujours ma réponse en me demandant : « Qu’est-ce que l’espèce peut digérer ? » Comme vous le savez je n’ai pas une très haute opinion de la race humaine sous sa forme originale : brutale et arrogante dans son « état de nature », mais je l’aime sous sa forme avancée : l’« état de culture », celle où elle est parvenue à s’auto–domestiquer. Ceci dit, cette auto–domestication possède à mon sens des limites : tout n’y est pas possible, la nature primaire peut être infléchie mais non éradiquée et il convient toujours d’une certaine manière, de « faire avec ».

C’est là qu’intervient la première partie de mon « non » à la décroissance : l’espèce est « colonisatrice », au sens que l’on donne à ce terme en dynamique des populations, et à cela on ne pourra à mon avis rien faire. Mais ceci n’exclut pas qu’il existe un devoir de poser la question de la décroissance, quitte à lui répondre « non ». Paradoxalement, c’est dans ce que disent certains de ses partisans que je trouverai la seconde partie de mon « non » : mon refus du pessimisme de l’âme heideggérien.

J’ai bien connu à une époque, Michel de Certeau. J’avais vingt–huit ans et les conversations que nous avons eues à Cambridge ont été des moments privilégiés dans ma vie. Nous étions d’accord sur tout et en réalité sur rien. Je me souviens d’une remarque de Lacan, dans un de ses séminaires, je cite de mémoire : « C’est vrai que je dis là la même chose que X (je crois me souvenir qu’il s’agissait de Daniel Lagache – on me corrigera là–dessus), mais vous comprenez bien que si X et moi nous disons la même chose, ça ne peut pas avoir la même signification ! » Pareil pour de Certeau et moi : son point de départ et son point d’aboutissement restaient cette « abdication » de l’homme que Marcel Gauchet – après Feuerbach – dénonce à juste titre dans la religion : attribuer à Dieu un pouvoir qui est en réalité le nôtre, et y renoncer au nom de cette illusion.

Le mot « Heimweh » est un de ces mots germaniques véritablement intraduisibles en français. Quand Heidegger reprend à Novalis « la philosophie comme Heimweh », on traduit par « mal du pays » ou par « nostalgie » et on effleure maladroitement ce qu’il a cherché à dire. Le « Heimweh » c’est le pessimisme de l’âme provoqué par la détresse devant quelque chose qui nous dépasse et qui nous écrase à ce point par sa puissance qu’il ne nous laisse comme seule consolation que la nostalgie du sein maternel : c’est ça la philosophie comme la conçoit Le philosophe H.

Si je vous raconte tout cela, c’est parce que la décroissance chez Alain de Benoist a sa racine dans son « sens du sacré », qui pêche dans les mêmes eaux que le « Heimweh » chez Heidegger : le repli dans l’humilité. Ce n’est pas moi qui l’invente : lisons le chef de file de la « Nouvelle Droite » citant le Heidegger des Chemins qui ne mènent nulle part : « La détresse en tant que détresse nous montre la trace du salut. Le salut évoque le sacré. Le sacré relie le divin. Le divin approche le dieu ». Et c’est pourquoi je fonde ma seconde raison pour rejeter la décroissance dans le fait que de Benoist précisément la soutienne.

Ce faisant, je risque bien entendu de jeter le bébé avec l’eau du bain mais ce risque, je l’assume. Et j’irai plus loin : je m’élève en faux contre de Benoist quand il affirme que « Le décès de l’espérance révolutionnaire dans un salut terrestre constitue l’événement spirituel de cette fin de siècle [PJ : le XXè] » parce que ce décès n’a pas eu lieu et n’aura pas lieu tant que je serai là. Je l’ai dit : nous sommes une espèce brutale et arrogante. La brutalité m’est abjecte, l’arrogance au contraire m’est hautement sympathique, c’est elle qui sous–tend tous ces gros mots qui me font du bien quand je les prononce : Raison, Progrès, Moderne, Esprit des Lumières !

La planète est trop petite et nous l’avons enfumée. Nettoyons la, je ne suis pas contre. Mais surtout, nom de Dieu, conquérons les étoiles !

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