Archives par mot-clé : ABACUS

Ceux qui savaient

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On me dit souvent : « Vous faisiez partie du tout petit groupe de gens qui savaient qu’une crise majeure allait éclater ». Je réponds en général qu’en 2002, entre collègues, à l’heure du déjeuner, on discutait de la crise qui s’annonçait.

Mais ça ne s’arrêtait pas là : nous écrivions des rapports à l’intention de la direction. Et comme ceux-ci étaient accueillis par un grand silence, mes collègues me faisaient souvent part de leur découragement : « Ils ne prennent même pas la peine de lire ce que nous écrivons ! ».

Mes patrons n’étaient pas des imbéciles et cette interprétation désabusée me paraissait un peu courte. J’ai expliqué dans ma chronique du Monde – Économie des lundi 29 et mardi 30 juin 2009, intitulée « La bonne santé retrouvée des banques américaines », comment Angelo Mozilo, PDG de Countrywide, aussitôt qu’il eut compris, entreprit d’exercer toutes les stock options qu’il avait dans sa firme et de revendre l’ensemble de ses actions. Et ceci, le plus légalement du monde : en suivant le plan de désengagement par étapes prévu par la loi. Je terminais ma chronique en disant ceci :

Si le parallèle avec Countrywide a un sens, il s’agit alors simplement pour les dix banques ayant aujourd’hui remboursé l’argent du TARP de consciencieusement nettoyer la caisse avant de mettre définitivement la clé sous la porte. Lorsque les trillions à nouveau perdus seront examinés, les quelques milliards détournés in extremis par leurs dirigeants, passeront, c’est à parier, relativement inaperçus.

Or, aux Etats-Unis, les informations tombent en pluie drue depuis quelques mois : le récit de l’invention du CDO synthétique (voir Glossaire) rapportée par Michael Lewis dans son livre The Big Short : « la grande vente à découvert », pour pouvoir précisément parier sur la chute de l’immobilier américain, le fonctionnement du hedge fund Magnetar, expliqué par Yves Smith dan son livre ECONned (intraduisible : « conned » : roulé dans la farine), les CDO synthétiques Abacus de Goldman Sachs au centre d’une plainte de la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des marchés américain, et ceux appelés Baldwin, de Morgan Stanley, que la presse évoquait vendredi, etc., tous expliquent avec moult détails que toutes les firmes à Wall Street, tous les fonds d’investissement spéculatifs, ne tombaient pas à la même vitesse : certains avaient très bien compris ce qui se tramait, et chacun rassemblait tout l’argent auquel il avait accès pour le consacrer à une seule chose : parier sur la chute du capitalisme américain, la « grande liquidation avant fermeture définitive ! ».

Je ne faisais pas partie en réalité des rares élus qui avaient deviné ce qui allait se passer : je faisais partie des rares crétins qui avaient choisi de vendre la mèche plutôt que de me joindre à la foule de ceux déterminés à ne pas laisser passer sans broncher une occasion de devenir super-riche comme on n’en voit qu’une seule fois dans sa vie.

Seule question : que vaudront les dollars après la fermeture définitive ? Les euros, on le sait déjà.

===========
Michael Lewis, The Big Short. Inside the Doomsday Machine, London : Allen Lane, 2010

Yves Smith, ECONned : How Unenlightened Self Interest Undermined Democracy and Corrupted Capitalism, New York : Palgrave, 2010

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :
Email This Post Email This Post

BFM Radio, lundi 19 avril à 10h46 – L’exercice délicat de la liberté

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La liberté est une très belle chose mais son exercice est délicat, j’aimerais illustrer cela par un exemple emprunté à l’actualité : le CDO, la Collateralized–Debt Obligation au nom sympathique de « ABACUS 2007-AC1 » émise par Goldman Sachs et dont il fut beaucoup question, pas plus tard que vendredi dernier.

Un client est-il libre de demander à une firme qu’elle crée à son intention le produit qui lui convient ? Pour autant que la firme en question puisse le livrer, certainement, et à condition aussi bien entendu que le produit soit légal. Il n’y a donc rien de répréhensible quand Mr. John Paulson, président d’un hedge fund américain (sans relation avec son homonyme Mr. Henry Paulson, ancien Secrétaire au Trésor) demande à la firme Goldman Sachs de créer un CDO à partir de crédits hypothécaires de son choix.

Nouvelle question : est-il légitime de considérer qu’un prix est susceptible tout aussi bien de baisser que de monter ? Parfaitement, bien entendu ! Et est-on libre de demander – comme le fait alors Mr. Paulson, que Goldman Sachs crée un CDO contenant les crédits hypothécaires subprime dont la probabilité que l’emprunteur le rembourse un jour est la plus faible possible ? Assurément ! Et puisque la valeur de ce CDO ne peut que baisser au fil des jours et puisqu’il serait donc fou de l’acquérir soi-même, l’attitude la plus raisonnable ne serait-elle pas de parier que son prix baissera effectivement – en prenant, par exemple, des positions nues sur des CDS, des Credit–Default Swaps ? La réponse est encore une fois « Oui » : cent fois oui ! Et c’est pourquoi on comprend parfaitement l’attitude de la SEC, le régulateur des marchés américains, qui a décidé de ne pas importuner Mr. John Paulson à propos de cette affaire.

L’exercice de la liberté est cependant plus délicat dans le cas de Goldman Sachs, qui décide alors d’offrir à ses clients le CDO « ABACUS 2007-AC1 » structuré en suivant les instructions de Mr. Paulson, le produit ayant été délibérément conçu – comme on l’a vu – pour être la plus abominable camelote imaginable. Le commentaire de Goldman Sachs est celui-ci – et pour ne pas courir le risque de déformer le propos, je cite textuellement Mr. Lloyd Blankfein, le patron de la firme : « Nous sommes bien sûr dans l’obligation de rendre compte pleinement de ce qu’est un instrument financier et d’être honnêtes dans nos transactions, mais nous ne gérons pas l’argent d’autrui ». Et dans la lettre que Mrs. Blankfein et Gary Cohn, le président de Goldman Sachs, ont adressée conjointement la semaine dernière à leurs actionnaires, ils précisent que l’objectif de la grande firme de Wall Street est de servir des clients avertis (« sophisticated »), capables de prendre leur propres décisions. Autrement dit, les dirigeants de Goldman Sachs proposent à leurs clients d’exercer pleinement la liberté qui est la leur d’acheter ou non la camelote que la firme cherche à leur vendre. On reste donc, fermement, dans le domaine des libertés.

On se demande du coup pourquoi la SEC a décidé de chercher des poux à Goldman Sachs dans cette affaire. Une hypothèse : qu’il ne s’agit peut-être pas tant de « liberté » que d’un autre mot présent dans la citation : le mot « honnêteté ». Ah ! vraiment, rien n’est simple !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :
Email This Post Email This Post