Archives par mot-clé : assouplissement quantitatif

Le charme discret de l’intestin monétaire, par Franck Janura

Billet invité.

Immense succès de librairie, l’essai de la jeune étudiante allemande en médecine Giulia Enders “Le charme discret de l’intestin” propose au lecteur de découvrir avec un certain humour et un vrai talent de pédagogue les méandres de nos organes digestifs. A priori sans liens évidents avec les organes financiers et leurs fonctionnements, le livre de Giulia Enders incite cependant à quelques rapprochements inattendus.

Continuer la lecture de Le charme discret de l’intestin monétaire, par Franck Janura

Partager :
Email This Post Email This Post

LE FMI À COURT DE SOLUTION, par François Leclerc

Billet invité.

A l’occasion de leur assemblée générale annuelle, le FMI, la Banque mondiale, lancent des alarmes sans résultat apparent, inspirés par une vision globale qu’ils paraissent seuls posséder, imposant pour s’en pénétrer de lire leurs très fastidieux rapports…

Continuer la lecture de LE FMI À COURT DE SOLUTION, par François Leclerc

Partager :
Email This Post Email This Post

LES JEUX POLITIQUES EUROPÉENS SE TENDENT, par François Leclerc

Billet invité.

À Athènes, Antonis Samaras tente de grignoter des voix parlementaires et d’assurer la victoire de son poulain à la Présidence de la République, afin de reculer la perspective d’élections législatives anticipées gagnées par Syriza. Le troisième et dernier tour des élections à la présidence aura lieu le 29 décembre, mais les pointages ne lui sont toujours pas favorables. Deux épisodes de débauchage font déjà jaser, avec pour cible un député des Indépendants et le parti Dimar, le premier sous la forme la plus classique d’un achat de vote, un enregistrement non authentifié circulant. Le second à l’occasion d’une allocution télévisée, hier dimanche, au cours de laquelle le premier ministre a proposé aux députés d’avancer les élections législatives à la fin 2015, au lieu de juin 2016, ainsi qu’un élargissement du gouvernement, en contrepartie de leur soutien à son candidat à la présidence, Stavros Dimas. Il reste une semaine pour conclure !

Le gouvernement espagnol a plus de temps devant lui, mais l’échéance des législatives s’approche, et il s’affaire tout autant à leur préparation. Avec en toile de fond l’étrange compétition qui est engagée entre l’Espagne et le Portugal – dont le calendrier est similaire – pour savoir dans lequel des deux pays les rapports entre l’argent et le monde de la politique sont les plus malsains. Dans les deux, le grand déballage se poursuit. La leçon catalane et le danger d’un éclatement de l’Espagne n’a pas été perdue par tout le monde, et le gouvernement de Madrid propose à toutes les régions de les faire bénéficier du taux avantageux dont le pays bénéficie sur le marché obligataire, afin de les soulager du poids de leur endettement. Une démonstration pratique des intérêts de la mutualisation des dettes régionales est donnée, en vue de mieux faire réfléchir aux bienfaits de l’État espagnol, qui n’en a pas été exagérément prodigue ces dernières années.

Continuer la lecture de LES JEUX POLITIQUES EUROPÉENS SE TENDENT, par François Leclerc

Partager :
Email This Post Email This Post

À JOUER PETIT, ON NE GAGNE PAS GROS, par François Leclerc

Billet invité

Sans y faire la moindre référence, le programme de création monétaire de la BCE qui est dans les limbes équivaudra dans les faits au lancement d’euro-obligations. Mais chut ! il ne faut pas le clamer sur tous les toits ! C’est une des raisons pour lesquelles il continue de susciter de vives résistances, qui devront être vaincues d’ici la prochaine réunion du conseil des gouverneurs, le 22 janvier 2015. L’Eurosystème deviendra en effet détenteur d’une partie de la dette des pays et des entreprises européennes. L’autre raison du refus est qu’il représentera selon ses détracteurs une incitation à lever le pied des mesures de réformes structurelles, ainsi qu’on le constate déjà mais pour d’autres raisons.

Il est prévisible que la décision qui sera prise à cette occasion sera décevante pour les marchés financiers, faute qu’il en résulte un accroissement de 1.000 milliards d’euros de la taille du bilan de la banque centrale, comme cela a largement circulé. C’est à ce prix que la décision pourrait l’emporter face à une opposition qui n’a pas désarmé lors du dernier conseil, tout en étant minoritaire et s’effritant. Les effets qui peuvent être attendus de ce programme a minima seront en conséquence, et cela confirme que l’Europe est bien en train de s’installer pour une longue période dans une situation déflationniste et de faible croissance « à la japonaise ».

Continuer la lecture de À JOUER PETIT, ON NE GAGNE PAS GROS, par François Leclerc

Partager :
Email This Post Email This Post

UN INSTINCT DE PRÉSERVATION FORT PEU DÉVELOPPÉ, par François Leclerc

Billet invité.

Non sans inconséquence, la main droite des grands dirigeants mondiaux ignore ce que fait leur main gauche. De l’une, ils jettent de l’huile sur le feu, de l’autre ils prétendent calmer le jeu.

Wall Street a salué vendredi une salve de bonnes nouvelles en provenance des banques centrales : la Banque du Japon va accroître davantage encore une injection monétaire déjà massive, celle de Chine a annoncé une baisse de ses taux d’intérêts en vue d’accroître le crédit, et la BCE a laissé présager le lancement d’un programme d’assouplissement monétaire d’ampleur (ce qui a été traduit par son imminence). Les marchés financiers sont à la fête, mais est-ce bien raisonnable ? Quel prix devra-t-il être payé – et aux frais de qui – en contrepartie de ces tentatives de relancer l’économie avec des moyens monétaires qui alimentent la bulle financière ?

Continuer la lecture de UN INSTINCT DE PRÉSERVATION FORT PEU DÉVELOPPÉ, par François Leclerc

Partager :
Email This Post Email This Post

Les marchés sont nerveux… très nerveux !

Je vous avais dit il y a quelques années qu’il serait très difficile pour les États-Unis de sortir du Quantitative Easing, encore appelé « planche à billets ». Pour marquer le coup, j’avais appelé cela : « fin du capitalisme ».

On est en train d’essayer. Effet mécanique : moins d’achats de dette, baisse de la concurrence entre les acheteurs (les prêteurs) qui peuvent du coup faire la fine bouche, obligeant les vendeurs (les emprunteurs) de passer sous leurs fourches caudines et consentir des taux d’intérêts plus élevés. Résultat, de la dette à taux d’intérêt plus élevé se retrouve sur le marché des capitaux, dévalorisant les instruments de dette déjà en circulation parce qu’émis antérieurement à des taux plus bas.

Plutôt que de vous expliquer des choses aussi compliquées (ou « contre-intuitives » comme on dit aujourd’hui), on préférera vous dire que tout ça c’est la faute de M. Bill Gross qui a quitté la firme de placement obligataire Pimco (groupe Allianz) après bien des querelles avec ses petits camarades. Le fait est qu’il avait laissé grossir le fonds obligataire Total Return jusqu’à atteindre à lui tout seul la taille de 293 milliards de dollars.

Mais le fait que ce fonds se déprécie et que les investisseurs se ruent vers la sortie n’a rien à voir avec la personnalité de Bill Gross ni de n’importe qui d’autre : c’est dû au fait qu’on ne pouvait pas continuer à imprimer 85 milliards de dollars par mois indéfiniment (on finirait par manquer de papier 😀 ). Et comme je l’avais expliqué lors de mon annonce de la fin du capitalisme en mars 2009, et rappelé en juin de l’année dernière quand il fut question pour la première fois de ralentir le flot : le marché des capitaux est trop fragilisé pour qu’on puisse cesser l’injection de dollars, sans même parler de retirer tous les dollars en trop qui boursoufflent le système.

La faiblesse aujourd’hui c’était les actions des Small-Caps (compagnies dont les capitaux propres sont entre 250 millions $ et 2 milliards $), c’était aussi les junk bonds (les obligations camelotes), les obligations aux taux d’intérêt élevés parce que ceux-ci sont gonflés par la prime de risque.

C’est la partie faiblarde du marché qui était affectée aujourd’hui. On verra dans les jours qui viennent si la contagion gagne (personnellement je n’en serais pas exagérément surpris).

Mise à jour, jeudi 2 octobre 8h51 : Le Nikkei -2,61% ; ça n’a pas l’air de s’arranger !

Partager :
Email This Post Email This Post

Europe : UN TOURNANT QUI RESTE ENCORE A NÉGOCIER, par François Leclerc

Billet invité.

Ils ont bonne mine, tous ceux qui utilisaient la menace de la sanction des marchés pour imposer leur politique : les taux obligataires rivalisent à la baisse et atteignent des minima en dépit des mauvaises nouvelles qui s’accumulent. A l’occasion d’émissions à court terme, le trésor français bénéficie même de taux négatifs, comme son homologue allemand y est accoutumé. Même les pays hier les plus attaqués sur le marché obligataire connaissent non seulement une accalmie mais une véritable rémission. Est-ce le fruit de la justesse de leur politique, comme viennent de s’en prévaloir Angela Merkel et Mariano Rajoy, ou la poursuite de la dynamique engendrée par Mario Draghi lorsqu’il a menacé ce mêmes marchés des foudres de la BCE, ou bien faut-il y trouver une autre véritable raison ?

Quoi qu’il en soit, le paradoxe est là : la poussée déflationniste s’accentue, les anticipations d’inflation chères à la BCE se détériorent, du dire de son directeur général lors d’une communication remarquée à Jackson Hole, et le marché obligataire est plus que jamais à la détente. Sans doute en raison, à y réfléchir, de la nécessité de trouver une nouvelle obligation justifiant la poursuite de la même politique : l’échange entre marges de flexibilité fiscale et réalisation de réformes du marché du travail. Non sans heurter la détermination du gouvernement allemand et de ses alliés, qui en sont restés à l’épisode précédent.

Continuer la lecture de Europe : UN TOURNANT QUI RESTE ENCORE A NÉGOCIER, par François Leclerc

Partager :
Email This Post Email This Post

Europe : ILS CONTINUENT DE JOUER PETIT… par François Leclerc

Billet invité.

Laborieusement, comme en toute chose, les dirigeants européens s’efforcent de surmonter leurs contradictions et d’amorcer un tournant qui s’annonce par avance inconséquent. Devant les faits, ils doivent une fois de plus s’incliner, sans en tirer les conséquences et remettre en question leur orientation. L’Italie s’apprête à dépasser la ligne jaune des 3% du PIB de déficit que la France est loin de pouvoir rejoindre. La sanction ne peut être minorée : ce ne sont plus des pays européens périphériques qui se révèlent rebelles à l’application d’une politique qui fait loi, mais deux des trois principales puissances économiques de la zone euro (la première ne se portant pas si bien).

Que croyez-vous que cela va déclencher ? Non pas une remise en cause de cette politique, mais une tentative dérisoire, qui se cherche, de continuer à tenter de faire entrer des ronds dans des carrés. Tous les indicateurs économiques en berne prononcée, les marges de manœuvre des gouvernements se réduisent encore, aboutissant à ce que fleurissent à nouveau les appels plus ou moins explicites à l’Allemagne afin qu’elle réagisse et devienne la locomotive de l’Europe. Le dernier en date de Christine Lagarde, au nom du FMI. Mais l’on se paye de mots une fois de plus. Croire que l’introduction, non généralisée et progressive, d’un salaire minimum de 8,5 euros brut va dynamiser la consommation intérieure allemande et favoriser les exportations des autres pays de la zone euro, c’est prendre des vessies pour des lanternes. Penser qu’un programme d’investissement allemand en serait également susceptible est une vue de l’esprit. Il ne reste plus que la crainte non avouée que l’Allemagne prenne du champ et joue solo.

Continuer la lecture de Europe : ILS CONTINUENT DE JOUER PETIT… par François Leclerc

Partager :
Email This Post Email This Post

Andrew Huszar : les confessions d’un assouplisseur quantitatif

L’« assouplissement quantitatif », également appelé « planche à billets », est la politique consistant pour la Federal Reserve, la banque centrale américaine, à acheter des obligations américaines pour un montant mensuel de 85 milliards de dollars, autrement dit à créer du dollar pour ce montant sans création de richesse équivalente dans l’économie. Quatre mille milliards de dollars ont été ainsi injectés depuis 2009, somme qu’il faudrait donc en principe retirer un jour du circuit monétaire.

Lorsqu’en juin, Ben Bernanke, à la tête de Fed, annonça un ralentissement de l’assouplissement quantitatif, les marchés obligataire et boursier plongèrent. Il dut faire machine-arrière. Voir à ce sujet ma chronique dans Le Monde en septembre.

Aujourd’hui dans le Wall Street Journal :

Andrew Huszar : les confessions d’un assouplisseur quantitatif

J’étais responsable de l’exécution du programme au centre de la première plongée de la Fed dans une expérience d’achat d’obligations connue sous le nom d’assouplissement quantitatif. […] Il s’est agi en réalité de réaliser par une porte dérobée le plus grand sauvetage de tous les temps de Wall Street […]

Le projet fou consistait à acheter en 12 mois pour 1,25 mille milliards de titres adossés à des crédits au logement. […]

On m’offrait un boulot de rêve, mais j’hésitais. […] La frustration m’avait conduit à quitter la Fed, ayant été le témoin au fil des années d’un transfert de pouvoir progressif à Wall Street. […]

En 100 ans d’histoire, la Fed n’avait jamais acheté un seul titre adossé à des crédits au logement. Ma tâche consistait maintenant à en acheter chaque jour une quantité déterminée […] Nous travaillions fiévreusement à préserver l’impression que la Fed savait ce qu’elle faisait. […]

En dépit de la rhétorique de la Fed, mon programme ne facilitait aucunement l’accès au crédit de l’Américain moyen. […] C’était Wall Street qui se remplissait les poches avec tout cet argent supplémentaire. […] La Fed avait perdu ce qui lui restait de capacité à penser indépendamment de Wall Street. […]

La Fed a très loyalement compensé les dysfonctions du gouvernement de Washington. Mais la Fed est elle-même au centre de ces dysfonctions. Illustration : elle a permis à l’assouplissement quantitatif de devenir le nouveau « Too Big To Fail » de Wall Street.

Partager :
Email This Post Email This Post

L’ANNEE 2010 : LA DERNIERE CARTOUCHE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Article paru dans L’ENA hors-les-murs, janvier 2011

L’année financière 2010 s’est caractérisée par le rétrécissement des options pour toutes les nations.

En raison d’une concentration excessive de la richesse, le financement des entreprises, le revenu des ménages, avaient été partiellement remplacés par des crédits. En 2008, le château de cartes du crédit s’est écroulé. On a parlé de « crise de liquidité » au lieu d’insolvabilité pour permettre aux États de renflouer les banques en catimini en leur avançant des fonds à taux zéro ou à peu près par le biais de leur banque centrale. Au lieu de prêter cet argent-là à des entreprises ou à des particuliers, qui auraient été bien incapables de les rembourser le temps venu dans le contexte de récession qui s’était créé, les banques commerciales ont remis cet argent en pension auprès des banques centrales ou ont acheté des emprunts d’État. Comme les États s’étaient surendettés pour renflouer les banques, et s’étaient portés garants de leur solvabilité, et que leurs rentrées baissaient du fait de la récession, le taux exigé sur leur dette par le marché des capitaux grimpait et la valeur de leurs emprunts baissait parallèlement. Du coup, le portefeuille des banques se dévalorisait. Ce qui les obligeait à se recapitaliser. Les banques s’affaiblissaient parce que leur portefeuille était bourré d’emprunts d’État qui perdaient de leur valeur parce que les États s’étaient affaiblis en venant à la rescousse des banques : une spirale infernale s’était amorcée.

Aux États-Unis, les autorités, comme les économistes, et comme la population toute entière, ont guetté anxieusement en 2010 les signes d’une reprise qui ne fut jamais au rendez-vous. La chasse quotidienne aux indices de rebond constituait un spectacle particulièrement navrant. Que des profanes en matière économique imaginent qu’un indice isolé, comme un chiffre du chômage un peu meilleur que d’habitude, ou un prix de l’immobilier en hausse légère, puisse représenter à lui tout seul un signe de reprise est excusable puisque la complexité de la machine économique peut très bien leur être inintelligible, mais que des économistes professionnels succombent à de telles illusions (s’ils sont dupes) ou participent à de telles campagnes de propagande (s’ils ne le sont pas) était spécialement inquiétant.

Devant un chiffre du chômage bloqué au taux officiel de 10 % et officieux de 17 %, et un stock immobilier qu’il faudrait près de neuf ans pour écouler (107 mois), l’Amérique était hantée par le spectre de la déflation. Elle n’ hésita pas : elle eut recours à l’arme ultime qu’est l’assouplissement quantitatif, euphémisme utilisé pour désigner la planche à billets, arme que le statut de monnaie de référence et de réserve de sa devise lui offrait, quitte à exporter ses problèmes à la surface du globe sous la forme de dollars dévalués de fait cherchant à se placer dans des économies en moins mauvaise posture que la sienne. La manœuvre ne fut guère appréciée à l’étranger. Au sommet du G20 à Séoul en novembre, les États-Unis se sont retrouvés dans une situation inédite : isolés face à une coalition constituée du reste du monde. Il n’en est pour autant rien sorti : devant la détérioration économique de l’Occident et le dynamisme du reste du monde, le G20 qui promettait monts et merveilles en matière de gouvernance mondiale a confirmé en 2010 l’impuissance qui est la sienne depuis sa mise en place en 2008.

L’Amérique n’a évoqué à aucun moment la crainte de la déflation comme sa motivation pour recourir à la planche à billets : elle a parlé plutôt de relancer son économie. Pendant ce temps-là, l’Europe de la zone euro choisissait d’accorder la priorité au règlement de sa dette publique, quitte à sacrifier la relance, puisque l’austérité, freinant la consommation, entraîne nécessairement une contraction de l’économie.

L’Europe, comme les États-Unis d’ailleurs, avaient fait le choix depuis 2008 de sauver les investisseurs à tout prix. Choix dont il faudra un jour écrire l’histoire et analyser les motivations et les ressorts. La première fausse note de cette partition viendrait d’Angela Merkel, le premier ministre allemand, qui engagea la zone euro dans une voie inédite : mettre à contribution les investisseurs en cas de difficultés à partir de 2013. Les prêteurs aux États européens se sont en effet vu annoncer qu’à partir de cette date, la prime de risque qu’ils intègrent dans le coupon réclamé sur la dette d’État deviendra pour de bon ce qu’ils ont toujours affirmé qu’elle était en réalité, à savoir une prime de risque à proprement parler, censée couvrir le risque de défaut de l’emprunteur. Reste à voir si les prêteurs seront heureux d’être pris au mot – même si c’est sur le tard dans l’histoire du capitalisme – et toujours aussi nombreux dans le nouveau cadre défini par ce codicille.

Bien sûr la zone euro n’avait d’ores et déjà plus d’autre choix, s’étant engagée avec le sauvetage de la Grèce au printemps 2010 et de l’Irlande à l’automne, dans une voie sans issue : celle où viennent en aide aux nations qui défaillent – dont le nombre croît sans cesse –, le groupe des survivants parmi les seize nations – dont la taille diminue dans la même proportion. C’est qu’après la Grèce et l’Irlande, le Portugal et l’Espagne apparaissaient eux comme immédiatement menacés.

Dans la zone euro, l’État le plus affaibli, la Grèce, a crié au secours le premier. On a créé tant bien que mal après des atermoiements coûteux, un fonds de garantie européen. On était en mai, les choses se sont tassées. Cinq  mois plus tard, l’attention s’est tournée vers l’Irlande dont le secteur bancaire, nationalisé à divers degrés, continuait de réclamer un soutien abyssal, représentant pour 2010 pas moins de 32 % du Produit Intérieur Brut de la petite nation de 4,5 millions d’habitants, une somme qui pourrait atteindre au total 150 milliards d’euros.  Dans les conversations entre l’Allemagne et la France, le mot « restructuration » cessa bientôt d’être tabou quand on parlait de la dette de l’Irlande, de la Grèce, et des prochains dominos à tomber qu’étaient le Portugal et l’Espagne. Et sinon la « restructuration », du moins le « rééchelonnement » – ce qui du point de vue des créanciers veut dire la même chose : qu’une partie de la somme escomptée manquera à l’arrivée. Quoi qu’il en soit, ce seraient les détenteurs d’emprunts d’État – au premier rang desquels les banques – qui paieraient cette fois. Du moins si elles peuvent encaisser la perte. Si elles ne le peuvent pas et si elles figurent au palmarès des vingt banques « Too Big to Fail », trop grosses pour faire défaut – entendez « sans que tout ne s’effondre » – établi par le Conseil de Stabilité Financière du G20, il faudra que les États les sauvent. Avec quel argent ? Excellente question : serait-ce en faisant régler l’ardoise des vingt plus grosses banques du monde par le Fonds Monétaire International, le payeur de dernier ressort ? Impossible puisque, vivant des cotisations des États membres, ses ressources à lui ne sont pas non plus infinies.

De leur côté, les nations émergentes communément appelées BRIC (pour Brésil, Russie, Inde et Chine) eurent à lutter contre les capitaux spéculatifs venant rechercher sur leurs marchés des taux que les nations déclinantes ne pouvaient plus offrir. La Chine parvenait encore à retirer son épingle du jeu, retrouvant un taux  de croissance d’avant-crise. Sa situation n’était pas simple cependant, cherchant sa voie à tâtons entre les pesanteurs bureaucratiques du communisme d’antan et l’aventurisme du capitalisme sauvage. « Traverser le gué en s’assurant d’une pierre à la fois », avait dit Deng Xiaoping, à l’époque où il inaugurait la nouvelle politique. Mais le gué devient traître avec la pluie qui grossit le flot.

Et les peuples dans tout cela ? L’année se terminait sous le signe de leur rébellion. Le 6 mai, le passage en boucle sur les écrans des salles de marché du spectacle des émeutes en Grèce avait provoqué aux États-Unis un « krach-éclair ». Les Français avaient manifesté en masse et à plusieurs reprises à l’automne. Les Anglais, dont on admirait jusque-là la placidité, manifestaient eux aussi contre la suppression brutale de l’État-Providence par David Cameron à la tête d’un gouvernement de coalition dirigé par les Conservateurs. En Espagne, la grève des contrôleurs aériens conduisait à déclarer l’état d’urgence. Aux États-Unis, les familles dont le logement était menacé de saisie, se rebiffaient à la faveur d’une confusion née d’un double système d’enregistrement des titres de propriété. Enfin, l’Europe des gouvernants se mettait à trembler devant les appels à la révolution et à sa mise en œuvre par la panique bancaire, que lançait Éric Cantona, gloire du football international. Il rejoignait à la même époque dans la catégorie des modernes Robin des Bois, Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks qui provoquait de son côté la panique dans la diplomatie internationale en diffusant 250 000 messages échangés entre les ambassades américaines et leur Département d’État, révélant en particulier que ce dernier, rivalisant désormais avec la CIA et la NSA, se consacrait tout entier et à plein temps à l’espionnage.

En 2010, les dépenses occasionnées par la crise : sauvetage du secteur bancaire, relance, ajoutées au manque à gagner dû à la récession, ont entraîné les États à la suite de leur secteur bancaire. On se retrouvait dans une situation ubuesque où les banques détenaient de la dette d’État dépréciée en raison de l’aide et de la garantie que les États leur offraient, chacun tirant l’autre par le fond. Où cela s’arrêtera-t-il ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :
Email This Post Email This Post

BFM RADIO, LUNDI 15 NOVEMBRE 2010 A 11h39 – EFFONDREMENT FINANCIER – PHASE II

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La réaction à la crise dans sa première phase – que l’histoire situera de l’été 2007 au printemps 2010 – a été l’agitation désordonnée : l’armurerie était bien garnie et l’on tira abondamment et dans toutes les directions. Aucune victoire décisive n’en ayant résulté, et les munitions étant épuisées, on est passé au plan B : la paralysie ou la fuite.

La paralysie fut à l’ordre du jour du G-20, plus encore – pour autant que la chose soit possible – que dans les réunions précédentes. L’agenda était chargé : stopper la guerre des monnaies et proposer aux nations de retrouver un équilibre commercial entre importations et exportations. On a entendu une cacophonie d’opinions discordantes équivalant à un grand silence. Seule contribution positive : le monde a constitué un front uni contre les États-Unis qui, pour conjurer un danger réel de déflation, font tourner la planche à billets, quitte à exporter leurs problèmes dans l’ensemble du reste du monde. Pour les États-Unis donc, le salut est dans la fuite en avant. M. Schäuble, le ministre des finances allemand, dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas quand il observe que « Les dirigeants américains n’ont plus la moindre idée de ce qu’il faudrait faire ».

À la décharge des Européens présents à Séoul, le fait qu’ils ont dû passer une bonne partie de leur temps à s’occuper du dossier irlandais. En Irlande, la paralysie est à l’œuvre, le gouvernement ayant choisi le déni de sa situation ingérable – un déficit qui se montera à 32 % du PIB pour 2010 – en répétant inlassablement que ses finances sont en ordre puisque l’État ne doit pas se tourner vers le marché des capitaux avant juillet 2011. Le gouvernement bénéficie du fait que l’opposition, pour reprendre le flambeau (ou ce qu’il en reste), se hâte lentement.

Fuite en avant aux États-Unis, paralysie en Irlande, alors que dans la zone euro, parmi les riches, c’est le sauve qui peut qui prévaut. L’Allemagne et la France ont en effet décidé de faire cavalier seul et d’abandonner le bel idéal de la solidarité européenne qui risquerait à la longue de coûter beaucoup trop cher avec l’Irlande, la Grèce, le Portugal et l’Espagne se bousculant au portillon. La restructuration et le rééchelonnement de la dette ont cessé d’être tabous, du moins dans un avenir indéterminé, le cas de l’Irlande ayant été réglé entretemps.

Comment en vouloir à Mme Merkel quand elle dit : « Je demande aux marchés de penser parfois aussi un peu aux politiciens. Il n’est pas possible d’expliquer constamment à nos électeurs que le contribuable doit régler l’ardoise de certains risques plutôt que ceux qui gagnent des fortunes pour avoir pris ces risques ». Paroles qui seraient d’une grande sagesse certainement, mais dans un autre monde que le nôtre. Car, comme le rappellent aussitôt en chœur Mrs. Trichet, à la tête de la Banque centrale européenne et Juncker, premier ministre luxembourgeois, dire aux marchés des capitaux : « Prêtez-nous mais, les temps sont durs, cette fois nous ne pouvons pas vous garantir de vous retourner l’argent », c’est – à très brève échéance – accepter de se priver entièrement de leurs services. C’est donc pour les champions de la zone euro utiliser eux aussi leur dernière cartouche, au même titre que les États-Unis avec leur QE2 : leur « quantitative easing », deuxième édition.

Qu’y a-t-il après la dernière cartouche ? Il vaut mieux sans doute réserver la question pour la prochaine réunion du G-20. Dans un an.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :
Email This Post Email This Post

LA GUERRE CIVILE MONDIALE EST DÉCLARÉE PAR LA MONNAIE, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

La monnaie déconnectée du réel

La banque centrale des États-Unis va lancer sa seconde campagne de quantitative easing intensif que tout le monde traduit désormais par « planche à billet ». Avant la crise des subprimes et la faillite de Lehman Brothers, la planche à billet avait été déclarée hérétique par la sagesse politique, économique et financière. L’expérience avait montré que l’émission de signes monétaires par le système bancaire devait être réglée par le crédit et que le crédit devait être réglé par une anticipation réaliste de la valeur économique désirée et engagée. L’alignement du crédit sur l’anticipation de la valeur réelle et de la monnaie sur le crédit était la clé de l’équilibre de la croissance économique entre les deux écueils de l’inflation et de la déflation. L’émission insuffisante de signes monétaires était identifiée comme déflationniste, c’est à dire facteur de contraction non désirée des anticipations économiques et de la production effective. Pour éviter la déflation et contrôler l’inflation, les autorités monétaires ont pris l’habitude de surestimer le plus légèrement possible l’enveloppe des crédits par rapport à leur anticipation de la production réelle. Le choc déflationniste est historiquement plus destructeur que le risque d’inflation. La surproduction de signes monétaires par surestimation du volume de crédits en proportion de l’activité économique réelle était donc nécessaire dans une certaine mesure. La planche à billet était hérétique mais marginalement nécessaire.

Avant la crise de 2007, la planche à billet est l’excès non réellement mesurable a priori de création monétaire issu d’un crédit antérieurement surestimé à la réalité économique présente. A partir de 2009, après le krach de 2008, elle devient « une politique monétaire non conventionnelle ». Au lieu de régler a priori leur création monétaire sur les titres de créances disponibles sur le marché financier en contremesure de leurs crédits au système bancaire, les banques centrales sollicitent directement une titrisation plus large du crédit afin d’allouer davantage de liquidité monétaire aux agents économiques. Elles demandent aux agents publics et privés qui paraissent solvables, donc à la puissance publique et à ses protégés de maintenir leurs budgets de dépense malgré la baisse des anticipations de croissance de la valeur économique. La planche à billet n’est plus discrète et mesurée par la réalité. Elle est explicite et annoncée aussi ample que nécessaire pour soutenir nominalement l’anticipation de la réalité. Le nécessaire n’est plus la solvabilité des emprunteurs ni leur capacité à produire une anticipation réaliste de leur production future. Le nécessaire est d’éviter des faillites inextricables où un emprunteur systémique se déclare dans l’impossibilité de s’engager à poursuivre le remboursement de toutes ses dettes par la production réelle effective de valeur.

Continuer la lecture de LA GUERRE CIVILE MONDIALE EST DÉCLARÉE PAR LA MONNAIE, par Pierre Sarton du Jonchay

Partager :
Email This Post Email This Post

LES ÉTATS-UNIS ET LEUR PONT TROP LOIN

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Ce sont donc 880 milliards de dollars que les États-Unis répandront sur le monde dans les huit mois à venir : les 600 milliards annoncés hier lors d’une réunion de la Fed et les 35 milliards mensuels autorisés en août pour remplacer les instruments de dette adossés à des prêts hypothécaires de leur portefeuille qui viennent régulièrement à échéance.

Les États-Unis sont dans la mouise jusqu’au cou et se sont dit : « Pourquoi ne pas faire régler l’ardoise par les autres ? » Au sein du pays lui-même on parle plus pudiquement d’« efforts pour soutenir l’économie ». Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas tirer sur la ficelle encore un coup ? Pourquoi ne pas tirer parti une fois encore du statut de nation émettrice de monnaie de référence, statut que les autres pays ont continué de lui reconnaître même après 1971, même après que la parité-or du dollar convenue à Bretton Woods en 1944 a été dénoncée par Nixon.

Près de quarante ans donc que le dollar continue sur sa lancée, sur la fiction que sa valeur repose sur quelque chose de solide comme du bon vieux métal jaune. Quarante ans dont la justification repose seulement sur le bon renom des États-Unis ou pour dire les choses plus crûment, sur la délégation qui leur a été faite d’être le gendarme du monde.

Seulement, pour que puisse se perpétuer la convention que l’économie des États-Unis constitue une bonne approximation de l’économie du monde en général, il faudrait que cela reste plus ou moins vrai. De même d’ailleurs pour la convention que l’Amérique est le gendarme du monde, gendarme que l’on aimerait – soit dit en passant – en possession de toutes ses facultés mentales.

Le monde décidera s’il veut ou non encore du dollar comme monnaie de réserves et de référence. Le petit garçon dans la foule qui dira que le roi est nu est désigné d’avance : il a pour nom la Chine. Le monde est suspendu à ses lèvres. Va-t-il ouvrir la bouche pour dire ce que tout le monde pense secrètement déjà : « Mais ce n’est plus que de la monnaie de singe ! » La réponse nous viendra peut-être dans une dizaine de jours à Séoul. Le G20 aurait servi pour une fois à quelque chose.

On saura de toute manière un jour ou l’autre si les États-Unis, avec leur nouvel assouplissement quantitatif, sont allés cette fois un pont trop loin. Il vaut mieux que le monde en tout cas soit prêt à cette éventualité.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :
Email This Post Email This Post