Archives par mot-clé : homo oeconomicus

Keynes : La fin du laisser-faire (II) La rationalité économique et l’éthique sont inconciliables

L’ennemi ultime de toute « solution du problème économique », autrement dit l’éradication de la pauvreté et du manque matériel en général, c’est donc selon Keynes, l’utilitarisme, cet « esprit calculateur benthamite » qui est le moteur du capitalisme. Or si l’on y réfléchit un peu, l’esprit du capitalisme est une bien étrange manière de concevoir le monde et les hommes qui le peuplent :

… ils ont commencé par supposer un état-de-choses où la distribution idéale des ressources productives se réalise par l’action d’individus agissant de manière autonome en recourant à la méthode d’essai et d’erreur, ce qui assure que les individus allant dans la bonne direction annihileront dans la concurrence qui s’exercera entre eux, ceux qui vont dans la mauvaise direction. Ceci implique qu’aucune merci ne sera accordée à ceux qui auront mis en jeu leur capital ou leur travail en s’engageant dans la mauvaise direction, qui ne bénéficieront d’aucune protection. Il s’agit d’une méthode qui permet à ceux qui deviennent les plus prospères dans la course au profit de parvenir au sommet dans une lutte pour la survie brutale, lutte qui sélectionne les plus efficaces au prix du sacrifice des moins efficaces. Elle ne tient pas compte du prix de cette lutte, mais s’intéresse uniquement aux bénéfices du résultat final, dont on suppose alors qu’ils sont permanents (Keynes [1926] 1931 : 282).

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L’utilité et le profit, ou l’art des nuances

L’auteur d’un compte rendu de mon livre Misère de la pensée économique (Fayard 2012) écrit ceci :

… homo oeconomicus ne cherche pas à maximiser ses gains, mais son utilité, laquelle peut intégrer des dimensions d’altruisme ou d’empathie.

Le lecteur lambda de ce compte rendu en inférera, je suppose, que la définition que je donne de l’l’homo oeconomicus est qu’il cherche à maximiser ses gains plutôt que son utilité, et que j’introduis ainsi une distorsion dommageable, source de malentendus potentiels, puisque la définition classique parle bien d’utilité et non de gains.

Or ce que j’ai écrit, c’est ceci :

L’individu « rationnel » correspondant à cette représentation, baptisé « homo oeconomicus », a pour particularité de maximiser son utilité subjective dans une ignorance totale de ses concitoyens, poursuivant son intérêt égoïste sans jamais dévier de sa trajectoire, sa justification pour ce comportement a-social, pour ne pas dire anti-social, étant qu’il contribue ainsi à maximiser l’utilité pour l’ensemble de la communauté des gens comme lui : les homines oeconomici. (pp. 187-188)

J’ai écrit à l’auteur de ce compte rendu, lui faisant observer qu’il m’accuse d’un péché que je n’ai pas commis.

Il me répond ceci :

Je vous donne volontiers acte de ce que, contrairement à ce que je lis souvent, utilité pour vous n’est pas forcément synonyme de maximisation des revenus. Mais ce qui m’a fait tiquer, c’est l’expression qui suivait « intérêt égoïste sans jamais dévier de sa trajectoire ». Egoïste signifie bien « ne se soucier que de soi », alors que l’utilité peut intégrer le souci de (certains) autres.

Ma réponse :

Il n’empêche que le lecteur de votre compte rendu aura retenu que je confonds utilité et profit, quand vous affirmez que l’homo oeconomicus selon moi vise à maximiser ses gains plutôt que son utilité, ce qui est faux, puisque je mentionne spécifiquement l’utilité. Vous me dites maintenant que quand je dis utilité, je pense en réalité profit ; je vous réponds que ceci ne me distinguerait bien entendu pas de la quasi-totalité des lecteurs de la définition de l’homo oeconomicus au fil des âges mais que ce n’est pas ce que j’ai écrit, et qu’il s’agit du coup d’un procès d’intention.

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PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » : École (économique) de Chicago, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

École libre du totalitarisme ou école totalitaire de la liberté. – Vous êtes libres de choisir. De quoi vous plaignez-vous ? – Forme une triade horrifique avec l’école ordolibérale allemande et l’école autrichienne. Son directeur le plus connu : feu Milton Friedman, homme de paix que son prénom renvoie en enfer. Sa devise : « Life is unfair » (« La vie est injuste »), ce qui sous-entend non de la commisération mais le souci de tirer profit (« to deal with ») des injustices constatées. Les quelques miettes tombées de la table des goinfres suffisent à prouver que les bénéfices colossaux engrangés par ce moyen finissent toujours par ruisseler sur la tête des nécessiteux. Tendez vos sébiles. 

L’école de Chicago, d’inspiration libérale, se caractérise par de hautes ambitions en matière de liberté. Elle s’est ainsi illustrée, dans les années 1970, par son soutien appuyé aux dictatures sud-américaines, preuve que « l’histoire du monde libre s’écrit avec une grande hache » (Michel Montfort). Un peu de Chili et beaucoup de carne. Le libre marché dont elle fait l’apologie vous permet de marcher librement tant que vous jouez le jeu. Si vous regimbez, invoquant je ne sais quelle niaiserie communarde au sujet du bien commun, n’importe quel psychopathe en uniforme d’opérette et à petite moustache en brosse est libre de marcher sur vous. On notera, non sans étonnement, que parmi les apologistes les plus en vue, à une certaine époque, il s’en rencontrait beaucoup, tel Friedman lui-même, dont les ancêtres avaient fui les persécutions antisémites en Europe centrale. Le fascisme, sous ses avatars multiples, noue des alliances inattendues. 

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LA NEF, « Misère de la pensée économique », N° 242, novembre 2012

Dans la revue La Nef du mois de novembre : « Misère de la pensée économique ».

Paul Jorion, anthropologue et économiste, poursuit une œuvre puissante et novatrice, largement anticonformiste, passionnante, sur la crise du capitalisme. Nous l’avons rencontré après la toute récente publication de Misère de la pensée économique (Fayard). Entretien.
 
1)             Pourriez-vous d’abord succinctement présenter votre parcours professionnel ?

J’ai étudié la sociologie et l’anthropologie sociale à l’Université Libre de Bruxelles. Je me suis ensuite rendu à Paris où j’ai assisté aux cours de Claude Lévi-Strauss au Collège de France. Celui-ci m’a permis de participer une année à son séminaire. J’assistais aussi à l’École Pratique des Hautes Études aux cours de Georges-Théodule Guilbaud, un spécialiste des mathématiques appliquées aux sciences humaines, ainsi qu’aux séminaires de Lacan.

J’ai ensuite fait du « terrain » anthropologique dans une communauté bretonne, sur l’Île de Houat dans le Morbihan. Les données récoltées m’ont permis de rédiger une thèse d’anthropologie économique à l’Université de Cambridge, défendue ensuite à Bruxelles. J’ai enseigné l’anthropologie deux ans à l’Université Libre de Bruxelles et cinq ans à l’Université de Cambridge où je fus très proche des professeurs Edmund Leach et Meyer Fortes.

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LA FINANCE « ÉTHIQUE » : UN TERRAIN MINÉ

Je suis en train de rédiger la leçon inaugurale de mon cours « Stewardship of finance », la finance au service de la communauté, et je me rends compte à quel point le terrain est miné. On n’a pas lésiné du côté de l’ultralibéralisme en cent-cinquante ans de « science » économique : pour aller vite, mais on comprendra ce que je veux dire, toute considération éthique en finance a reçu par avance le tampon « communiste ». Je m’explique.

Milton Friedman (1912-2006) considérait que l’idée-même que les entreprises puissent avoir une responsabilité sociale conduisait immanquablement au « totalitarisme », Friedrich von Hayek (1899-1992) était de l’opinion que la notion de justice sociale était totalement privée de sens. Je précise que quand ces braves gens utilisaient le mot « totalitarisme », le fait qu’ils étaient tous deux en excellents termes avec Augusto Pinochet montre qu’ils l’employaient dans un sens restrictif, dont les dictatures militaires fascistes ou fascisantes étaient manifestement exclues.

Von Hayek et Friedman ne sont pas pour autant considérés aujourd’hui comme des bandits : ils ont reçu l’accolade de leurs pairs sous la forme du « Prix de la Banque de Suède à la mémoire d’Alfred Nobel », que plus personne aujourd’hui ne distingue d’un vrai Prix Nobel, von Hayek en 1974 et Friedman en 1976. Et leur influence n’est pas mince en « science » économique. Je feuilletais hier un manuel standard de la finance (qui m’a d’ailleurs bien servi au fil des années) : Foundations of Financial Markets and Institutions, de F. Fabozzi, F. Modigliani and M. Ferri (Prentice-Hall 1994) et je constatais que si toutes les notions élémentaires de la finance s’y voient offrir des définitions biscornues (un prix est un « signal », l’intermédiation que pratiquent les banques entre prêteurs et emprunteurs est une « fonction qui signale… »), c’est parce que le vocabulaire utilisé est systématiquement celui de ces mêmes von Hayek et Friedman.

Et ça ne s’arrête pas là : la cupidité, dont j’ai entendu dire à une époque que c’était un péché, a été élevée au rang de « besoin » et fait partie des qualités que doit présenter l’homo oeconomicus « rationnel », enfin, « rationnel » au sens où l’entendent les économistes, pas les gens normaux. Si bien qu’on n’hésitera pas à considérer qu’une activité qui satisfait la cupidité est « socialement utile » au sens où nous l’entendons, ou pour employer les mots qu’utilisent les financiers : « apporte de la liquidité ».

L’éthique n’est pas considérée par les économistes et les financiers comme le cadre au sein duquel les activités de la finance viennent s’inscrire, elle est considérée comme un ensemble de considérations plus ou moins superstitieuses, en extériorité de leur domaine, dont il faut faire la preuve de la pertinence si l’on veut qu’il en soit tenu compte. Si une telle preuve ne peut pas être administrée, ce n’est pas grave, cela confirme simplement qu’on n’a pas besoin de l’éthique en finance – ce que j’aurais d’ailleurs pu vous dire au début de notre entretien, et maintenant il va malheureusement falloir que je vous laisse, j’ai plusieurs rendez-vous importants, merci beaucoup quand même pour votre visite !

 

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Le linge sale… très sale, qu’on lave en famille

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On entend beaucoup dire ces jours-ci, à propos de la Grèce et des contournements du « pacte de stabilité et de croissance » de la zone euro que Goldman Sachs lui a permis d’opérer : « Comment est-ce possible qu’un établissement financier vende un produit et parie ensuite sur sa mauvaise performance ? » Et il faudrait ajouter : « Au risque de couler la Grèce – et dans son sillage, par un effet de dominos : le Portugal, l’Espagne… et l’ensemble de la zone euro ».

Mon premier début de réponse, je le propose sous forme d’une autre question : « Comment est-ce possible que Mr. Alan Greenspan, président de la Federal Reserve de 1987 à 2006, gardienne des taux d’intérêt américains, puisse être dans un premier temps l’ange gardien du crédit immobilier américain, et devenir ensuite dans un second temps – quand il a échoué dans sa tâche – le conseiller d’un hedge fund, Paulson & Co, qui a gagné 23,5 milliards de dollars en pariant sur l’effondrement de la valeur des titres de ce même crédit immobilier ? »

Et la réponse intégrale est celle-ci : parce qu’on peut gagner beaucoup d’argent en vendant cher de la camelote, et qu’on peut aussi gagner beaucoup d’argent en s’assurant ensuite contre les dégâts provoqués par cette camelote. Beaucoup d’argent dans un sens, beaucoup d’argent dans l’autre sens.

« Ces gens n’ont vraiment aucune dignité ? », direz-vous. Non : ni dignité, ni honneur, ni morale. Ils sont les homo oeconomicus, que la « science » économique n’a pas arrêté de nous vendre comme le nec plus ultra depuis cent cinquante ans : ils sont « rationnels » et dans une seule dimension : celle du profit. Avez-vous jamais entendu dire que l’homo oeconomicus ait une dignité, un honneur, une morale ? Soyons sérieux : si c’était le cas, comment voudriez-vous décrire son comportement à l’aide d’équations et de courbes ?

Pourquoi en reparler aujourd’hui ? Parce que l’on commence à comprendre ce qui s’est passé en Grèce. Parce qu’ un article paru sur le site de l’agence Bloomberg ce matin nous fait comprendre pourquoi la Société Générale a été la principale bénéficiaire du sauvetage de l’assureur américain AIG à l’automne 2008 : parce que Goldman Sachs lui avait vendu les CDO (Collateralized–Debt Obligations – voir le glossaire) les plus vérolés qui soient : Davis Square Funding Ltd.’s DVSQ 2006-6A capital ayant perdu 77,7 % de sa valeur. Si la France s’est fâchée à cette occasion, on ne peut que l’en féliciter, mais comme on ne l’a pas su, c’est qu’on n’a pas voulu nous le dire : on a une fois de plus lavé le linge sale en famille.

Notre espèce a inventé la démocratie pour que nous apprivoisions notre comportement politique mais nous avons pendant ce temps-là laissé la loi de la jungle présider à nos comportements économiques. J’écrivais le 28 août dernier que « L’extraterritorialité morale de la finance n’a que trop duré ! », je n’ arrête pas de le répéter depuis.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BFM Radio, le lundi 21 décembre à 10h46

Pourquoi ne serait-ce pas Noël toute l’année ?

Un des vers du vieux chant de Noël anglais « We wish you a merry Christmas », se demande : « Why can’t we have Xmas the whole year around ? » : « Comment se fait-il que nous ne puissions pas avoir Noël toute l’année ? » Et c’est effectivement une excellente question. Et si on la comprend au sens « Pourquoi l’esprit de Noël ne règne-t-il pas en permanence ? », on peut très bien l’extraire de son cadre purement chrétien pour en faire une question beaucoup plus générale dans laquelle chacun peut se reconnaître, quelle que soit sa religion, voire même s’il n’en a pas du tout.

Ce à quoi l’on pense alors, c’est à la générosité, à la fraternité, à la compassion, qui transparaissent dans le « Aimez-vous les uns les autres » ou dans « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ».

Alors, pourquoi pas Noël toute l’année ? Deux facteurs contribuent à l’empêcher. Le premier, c’est la difficulté de la mise en application – même avec la meilleure volonté du monde. Voyez les églises qui véhiculent ces messages, elles n’y ont manifestement toujours rien compris ! Le second facteur, ce sont les forces qui dénoncent ces messages comme des niaiseries. Elles véhiculent elles – au contraire – une représentation de l’homme dont la nature profonde est viscéralement incompatible avec la générosité, la fraternité et la compassion. Et elles soulignent la vanité de vouloir mettre ces valeurs au centre de nos vies.

Cette représentation qui s’oppose à l’esprit de Noël, on la connaît, c’est celle que symbolise le fameux Homo oeconomicus. Aucune place pour les autres au sein de son univers, où chacun poursuivant son propre intérêt en minimisant ses coûts, contribue – en principe – au bien-être général. Dans ce cadre du chacun pour soi, l’Homo oeconomicus se considère comme constituant un « capital humain » – c’est tout dire !

Où sont les temps bénis où il allait de soi que le « juste prix » était celui où le marchand exerçait sa retenue dans la recherche du profit ? Nous avons oublié la retenue, comme d’ailleurs tous les autres bons sentiments : le « juste prix » n’a plus aucun rapport avec le sentiment de justice : c’est l’agression de tous contre tous – ce qu’on a coutume d’appeler la « concurrence » – qui contient désormais le profit dans des limites raisonnables ; c’est-à-dire l’effet combiné de la recherche par chacun de son propre avantage, sans aucun souci des autres.

« Comment se fait-il que nous ne puissions avoir Noël toute l’année ? » Parce que la générosité, la fraternité et la compassion, qui n’avaient autrefois comme ennemie que l’ignorance, se sont trouvées aujourd’hui un adversaire beaucoup plus formidable en la personne de la « science » économique. « Science » entre guillemets – précisons-le quand même !

The Kingston Trio

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