LA FINANCE “ÉTHIQUE” : UN TERRAIN MINÉ

Je suis en train de rédiger la leçon inaugurale de mon cours « Stewardship of finance », la finance au service de la communauté, et je me rends compte à quel point le terrain est miné. On n’a pas lésiné du côté de l’ultralibéralisme en cent-cinquante ans de « science » économique : pour aller vite, mais on comprendra ce que je veux dire, toute considération éthique en finance a reçu par avance le tampon « communiste ». Je m’explique.

Milton Friedman (1912-2006) considérait que l’idée-même que les entreprises puissent avoir une responsabilité sociale conduisait immanquablement au « totalitarisme », Friedrich von Hayek (1899-1992) était de l’opinion que la notion de justice sociale était totalement privée de sens. Je précise que quand ces braves gens utilisaient le mot « totalitarisme », le fait qu’ils étaient tous deux en excellents termes avec Augusto Pinochet montre qu’ils l’employaient dans un sens restrictif, dont les dictatures militaires fascistes ou fascisantes étaient manifestement exclues.

Von Hayek et Friedman ne sont pas pour autant considérés aujourd’hui comme des bandits : ils ont reçu l’accolade de leurs pairs sous la forme du « Prix de la Banque de Suède à la mémoire d’Alfred Nobel », que plus personne aujourd’hui ne distingue d’un vrai Prix Nobel, von Hayek en 1974 et Friedman en 1976. Et leur influence n’est pas mince en « science » économique. Je feuilletais hier un manuel standard de la finance (qui m’a d’ailleurs bien servi au fil des années) : Foundations of Financial Markets and Institutions, de F. Fabozzi, F. Modigliani and M. Ferri (Prentice-Hall 1994) et je constatais que si toutes les notions élémentaires de la finance s’y voient offrir des définitions biscornues (un prix est un « signal », l’intermédiation que pratiquent les banques entre prêteurs et emprunteurs est une « fonction qui signale… »), c’est parce que le vocabulaire utilisé est systématiquement celui de ces mêmes von Hayek et Friedman.

Et ça ne s’arrête pas là : la cupidité, dont j’ai entendu dire à une époque que c’était un péché, a été élevée au rang de « besoin » et fait partie des qualités que doit présenter l’homo oeconomicus « rationnel », enfin, « rationnel » au sens où l’entendent les économistes, pas les gens normaux. Si bien qu’on n’hésitera pas à considérer qu’une activité qui satisfait la cupidité est « socialement utile » au sens où nous l’entendons, ou pour employer les mots qu’utilisent les financiers : « apporte de la liquidité ».

L’éthique n’est pas considérée par les économistes et les financiers comme le cadre au sein duquel les activités de la finance viennent s’inscrire, elle est considérée comme un ensemble de considérations plus ou moins superstitieuses, en extériorité de leur domaine, dont il faut faire la preuve de la pertinence si l’on veut qu’il en soit tenu compte. Si une telle preuve ne peut pas être administrée, ce n’est pas grave, cela confirme simplement qu’on n’a pas besoin de l’éthique en finance – ce que j’aurais d’ailleurs pu vous dire au début de notre entretien, et maintenant il va malheureusement falloir que je vous laisse, j’ai plusieurs rendez-vous importants, merci beaucoup quand même pour votre visite !

 

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166 réflexions sur « LA FINANCE “ÉTHIQUE” : UN TERRAIN MINÉ »

  1. L’ Ethique est elle la morale ?
    La morale est issue des rites structurant des groupes …..(Rites conditionnant l’ accès a la sociabilité)
    L’éthique est une tentative (forcément réductrice) de “rationalisation” de ces rites….. persuadé que l’on pense avoir modélisé ces rites moraux , celà autoriserait une modification/destructuration de la structure archaique des groupes ….
    C’est là , a mon sens l’erreur initiale …..La morale ou les rites sont ds la structure , du moins fortement conditionnés par la structure …puisque contraints par l’affect , les acteurs doivent etre “intimes” …Ce là ne peut se remplacer par des règles “écrites” .

  2. L’idéologie de nos sociétés capitalistes libérales développées adeptes de la libre concurrence mondialisée et de compétition à l’échelle de la planète a pour mot d’ordre : “moi d’abord”.
    L’éthique, elle, le savoir-vivre, ont pour mot d’ordre : “après vous”.
    “Moi d’abord”, “après vous” : il y a incompatibilité, effectivement, irréductible incompatibilité.
    Mais n’en faisons pas porter la faute à la finance seule.
    Que celui qui n’a jamais péché…

    1. Sauf que monsieur après Vous fonctionne cahin-caha avec monsieur Moi d’abord, plus problématiquement avec monsieur après vous bis et quant à monsieur moi d’abord avec monsieur Moi d’abord bis, pas besoin d’un dessin.

      1. Tain pas l’temps d’finir !
        Bref, tous les idéologues raisonnables – s’il en est – se contentent de fixer implicitement les proportions respectives de messieurdames aV et messieurdames Mda optimales selon eux. 🙂

    2. @Denis Monod-Broca

      L’éthique, elle, le savoir-vivre, ont pour mot d’ordre : « après vous ».

      Ni moi d’abord ni après vous, mais ensemble. Loi du vous c’est moi et vice-versa, en somme. On ne peut plus révolutionnaire en vérité.

      @Paul Jorion

      Allez-y mollo quand même avec le cours inaugural !!! Je vous rappelle que vous avez TOUTE l’année scolaire… Sinon, j’en vois qui vont se décomposer…

  3. J’ai lu ou entendu un jour sur ce même blog que la fin de l’humanité était inscrite dans le taux d’intérêt car les ressources limitées et leur épuisement fatal étaient incompatibles avec la croissance infinie nécessaire à l’application de taux d’intérêt.
    Dans ce cas là comment imaginer une finance au service de la communauté? Est il possible d’imaginer une finance sans taux d’intérêt? Alors c’est quoi la finance?

      1. Est il prévu dans un avenir plus ou moins proche que vos œuvres soient traduites en Espagnol, par exemple ?
        Non pas que je veuille faire l’impasse sur l’effort à fournir pour comprendre votre littérature, mais l’emploi de certaines tournures de phrases et le vocabulaire technique ne sont pas à la portée de ma petite connaissance actuelle du français. Quant aux dictionnaires et autres traducteurs, je n’ose vous parler du résultat que j’obtiens certaines fois à avoir tenté leur usage…

      2. @ au Sud

        La destruction de la planète est programmée, ici, en juin.

        @ Pedro Gil

        Il a été question de projets de traduction en allemand, néerlandais, anglais et japonais. Rien de concret jusqu’ici. Je ne suis pas trop surpris, le mystère des politiques de traduction des maisons d’édition (y compris celles que je fréquente) me semble dépasser en complexité celle du double assassinat dans la rue Morgue.

      3. Okay, bien reçu, mais quid d’une finance désintéressée (cad sans taux d’intérêt)? Cela suppose-t-il obligatoirement une économie sans création de richesse au sens ou on l’entend communément?

      4. Je sais qu’en Espagne, il y a une prise de conscience au sujet de la “chose socio-économique” cependant, et malheureusement, nous n’avons personne de votre équivalence (ainsi que les autres contributeurs de votre blog) pour apporter le recul, l’analyse et la pédagogie nécessaires à sa bonne appréhension.
        Ceci ne veut pas dire non plus que je sois certain qu’une édition de vos ouvrages en Espagnol soit forcément épuisée en 3 jours, mais serait probablement bien diffusée par recommandation… Je sais que j’ai amené quelques unes de mes connaissances, qui ont la chance, comme moi, d’avoir gardé quelques bases de français, à fréquenter votre blog, ce qui nous amène d’ailleurs à discuter souvent de l’interprétation à donner à certaines des formulations que nous y lisons ; Même si nous n’en comprenons pas toujours toute la subtilité, nous arrivons toutefois à en capter l’idée générique que nous tentons, les uns et les autres, d’utiliser comme argument face aux versions erronées de cette crise qu’on nous sert chaque jour dans les médias…
        Ceci dit, je tenterai de me procurer votre livre à paraître le 3 octobre, ce qui sera, outre son intérêt littéraire, un acte symbolique, cette date étant celle de mon 48 ème anniversaire, de là à y voir une renaissance spirituelle, il n’y aurait qu’un pas… 😉

    1. Tenter de modéliser un système économique “équilibré” en conservant au cahier des charges les intérêts (me) semble impossible sans sortir du cadre actuel. Plongé dans se qui doit s’apparenter à un délire, j’ai sérieusement et à de nombreuses reprises tenter l’aventure.

      La plus légère des sorties du cadre que j’ai trouvé pour laisser une place à l’irrésistible besoin de beaucoup à s’enrichir (à savoir accumuler du patrimoine par le mécanisme des intérêts, la liberté quoi…) est d’inspiration saint simonienne : retour de 100% de la masse successorale au pot commun, comprendre taxer à 100% les héritages. Le mécanisme naturel des décès rééquilibre “à haute fréquence” le système instable… le cantonnant dans un tunnel de volatilité plus acceptable.

    2. Sur le même principe qu’une compagnie d’assurance, qui vend un service à un lot de gens assez gros pour que vous préfériez payer une petite somme pour ladite assurance, et être remboursé en cas d’incendie.
      Le tout est que seules les pertes rares soient concernées… (yaka).

      Pour ce que j’ai glané sur l’assurance santé = les système de sécu (un peu le même principe, les grosses maladies étant rares et les petites fréquentes), les systèmes privés se servent toujours un peu voire beaucoup trop, et les systèmes publiques ne sont pas si vorace en cout de gestion (dans les 5 à 15% du fric qui transite, des souvenirs Krugmaniens sur les US il est vrai. Donc faisons vivre des gens avec 15% de ce que nous sommes prêt à mettre de côté en cherchant à en retrouver 85% statistiquement en cas de (grosse et rares) pertes.

  4. La finance “éthique” ! et pourquoi pas un tigre végétarien, un capitaliste humaniste, un banquier philanthrope, le P”S” de gauche, un footballeur pro intelligent, la croissance infinie, la voiture “propre”…(liste d’oxymorons à compléter)

  5. De l’éthique en économie à l’éthique dans les affaires, il n’y a qu’un pas ! une anecdote

    Etant beaucoup plus jeune, lors d’un entretien d’embauche, on m’a demandé d’énumérer mes qualités, j’ai eu la naïveté de mentionner l’honnêteté…suite à cela on m’a demandé quel serait mon prix pour être malhonnête en me précisant que tout le monde avait un prix pour devenir malhonnête.
    Je n’ai pas donné de réponse et il a été mis fin à notre entretien de la manière suivante “Cher Monsieur, revenez nous voir quand vous connaîtrez le prix de votre malhonnêteté”

    La leçon de l’anecdote est que dans certains milieux, la survie professionnelle est fortement liée à l’absence d’éthique.

    1. Cher Justin,

      l’anecdote est savoureuse même si l’éthique de l’entreprise passant par le comportement de ses salariés et son réglement interne (officiel et officieux), on peut espérer que l’invitation ne relevait pas d’un réglement officieux mais d’une pirouette élégante pour mettre fin à l’entretien … mais mais rien n’est exclu … et la malhonnêteté n’a jamais de prix car la liberté (physique, intellectuelle, sentimentale) de chacun a une valeur inestimable : nous n’avons qu’une vie et elle devrait ne pas être négociable.

      Bien à vous

      1. Mais non! Ces gars la cherchaient le profil de l’esclave parfait: Il tue, il vole pour 3 balles…
        Excusez moi du terme, mais ils cherchent le con parfait…
        Ils ne cherchent pas la competence, mais le comparse, l’homme de main; le tueur à gage.
        Ce qui fait gagner désormais, ce n’est pas la création, mais la magouille, la combine, le poker.
        Ce sont des voyous, tout simplement!
        Etes vous à ce point ahurie?

        Dites moi d’ou ils sortent ces mecs, je vous jure que vais leur faire la fete sur le net!!!

    2. Moi, je les aurait traités de voleurs, bandits et gibiers de potence…
      Tout ce qu’ils sont en plus, de pauvre débiles qui se permettent du juger des humains d ecette façon.
      Et vous n’etes pas rancunier?
      Comment etes vous fabriqué? Vous allez continuer à supporter ce spauvres minables, qui ne savent rien faire d’autre que de juger leurs prochains sur des critéres débiles et incmpétents?
      Vous ne voyez pas qu’ils sont payés pour ça? Pour vous destabiliser en racontant n’importe quoi?
      Ces gars veulent des esclaves…Ce sont des SS qui boivent dans le D.Goebbels, spécialiste en son temps…

  6. C’est comme le comité éthique du Medef ou le nouveau capitalisme éthique de la De Menthon; de qui se moque t’on !?!

    La contradiction du capitalisme est dans son essence, éthique et finance ne rimeront jamais ensemble.

    Une seule solution changer de paradigmes et « Casser les pieds des idoles à coup de
    marteau »

    1. @ Justin
      Comme quoi ce que dit Jorion sur ” l’esprit d’équipe ” synonyme de ” tolérance à la fraude ” ne concerne pas seulement les plus hautes instances de la Phynance…

  7. Tiens, j’aurai appris quelque chose, que Friedmann ET Hayek étaient copains avec Pinochet. Pour Friedmann je m’en doutais, mais Hayek. Effectivement, ça n’a pas empêché de voir des politiques aller leur rendre hommage et les hommes de micro de continuer à en parler du miel plein la bouche.
    Pas d’éthique en finance, finalement c’est comme dans à peu près toutes les activités de commerce et de production. On n’a jamais pensé un monde où une constitution fixait la démocratie comme primat, avec les annexes explicitant leur application pour ces activités.
    Il y a eu celle de 89, mais il y a au moins deux siècles qu’elle a été reléguée au rayon “idéal”.
    Quelque part, ces pauvres financiers ne doivent même pas comprendre de quoi on leur parle. Y a bien les “externalités”, mais j’ai pas l’impression que l’éthique puisse rentrer dedans…

  8. Cher Paul Jorion,

    «L’éthique n’est pas considérée par les économistes et les financiers comme le cadre au sein duquel les activités de la finance viennent s’inscrire», comme on le voit dans «Cash Investigation: la finance folle», une émission où vous intervenez.

    Bien vôtre

  9. Ici Londres , je répéte , en codé , ethique comme étiquette , c’est la guerre , changer d’onde ,
    je répete , c’est la guerre , changer d’onde .

  10. Je réponds souvent à côté du sujet (‘pour économistes’), mais quand même.
    Quand on a installé le label et les critères de la finance éthique, les entreprises du CAC 40 ont été les premières promues (vieille référence du Diplo).
    Et pour moi qui suis d’abord environnementaliste, je dois bien constater la manière dont les valeurs sont récupérées. Ce sont les produits “SANS” : papier sans chlore, chips sans huile de palme (‘le consommateur peut agir’, dit la pub, etc. Tout produit peut se vanter de s’être privé de ceci ou cela. C’est sa ‘valeur éthique ajoutée’.
    Bon, c’était pour faire avancer la leçon inaugurale.

    1. Eh oui, il faut du porduit “avec” et pas “sans”, mais avec “soin”, “cura” ou “philia” ou “otium” ou savoir-faire ou savoir-vivre…

  11. Ethique
    Et tic
    Et tic tac toc
    Poétique
    Peau et tique
    Pot & tic
    Poète, hic (celle là pour Vigneron)
    Hypothétique
    Hip, oh, et tic (idem)
    hip hip hip…

  12. L’éthique n’a rien à voir avec la finance.
    L’idée même qu’il puisse y avoir une finance éthiquement raisonnable ou intègre est un non-sens.
    L’économie n’est pas une philosophie, encore moins une doctrine religieuse.
    Il faut démontrer que l’économie n’est qu’un discours de circonstances de légitimation de la domination d’un groupe d’individus.
    Le but premier de la finance est d’accumuler, alors que l’intermédiation financière n’apporte aucune valeur ajoutée et que la création monétaire est un leurre.
    Il faut véritablement revenir à la notion de monnaie, de capital et d’investissement.
    Beaucoup d’inepties ont été proférées au nom de l’orthodoxie néo-libérale.
    Votre cours devrait remettre en cause l’emprise de ces discours abscons sur nos politiques.
    La vrai démarche, et je vous tire mon chapeau, est de dénoncer les notions et concepts idiots de l’idéologie néo-libérale en montrant que ces notions et concepts sont sans fondements véritables. autrement dit il faut montrer qu’ils sont liés au concept de richesse et qu’ils justifient la concentration de celle-ci entre les mains de quelques-uns.

  13. Oresme – père de la finance éthique – dans son Traité des monnaies :

    CHAPITRE VIII
    Les mutations des monnaies, en général

    Il faut savoir avant tout que l’on ne doit jamais modifier sans une nécessité évidente les lois, statuts, coutumes ou ordonnances antérieures, quelles qu’elles soient, qui concernent la communauté. Bien mieux, selon Aristote, dans le second livre de la Politique, la loi ancienne positive ne doit pas être abrogée pour une nouvelle meilleure, à moins qu’il n’y ait une différence très notable entre elles, parce que de tels changements diminuent l’autorité de ces lois et le respect qu’elles inspirent, plus encore s’ils sont faits fréquemment. De là, en effet, naissent le scandale, les murmures dans le peuple et le danger de désobéissance. A plus forte raison si de tels changements rendaient la loi pire, car ces changements seraient alors intolérables et injustes.

    De fait, le cours et le prix des monnaies dans un royaume doivent être pour ainsi dire une loi, un règlement ferme. […] C’est pourquoi Aristote, dans le cinquième livre des Ethiques, parlant de la monnaie, déclare : « Elle tend toutefois à une plus grande stabilité. »

    […] Donc, il est bon de traiter chacune de ces façons pour les éclairer et de rechercher par la raison si, par l’une d’elles, la monnaie peut être muée à bon droit et quand, et par qui, et comment, et pourquoi.

    CHAPITRE IX
    La mutation du type de la monnaie

    On peut renouveler le type imprimé ou empreinte de la monnaie de deux manières […]ou bien c’est parce [que le prince] veut fabriquer plus de monnaie afin d’en retirer plus de gain, selon ce qui a été dit au chapitre VII, et c’est là de la cupidité dépravée, au préjudice et au détriment de toute la communauté.

    CHAPITRE X
    La mutation de la proportion des monnaies

    […] ce monopole des monnaies serait encore plus véritablement tyrannique parce qu’il serait plus involontaire, non nécessaire à la communauté et particulièrement dommageable.

    […] C’est pour cette raison, et pour que le prince ne puisse pas feindre avec malveillance que la mutation de la proportion des monnaies a la cause indiquée dans le présent chapitre, qu’il revient à cette seule communauté d’apprécier si et quand et comment et jusqu’où doit être mutée cette proportion, et que le prince ne doit en aucune façon usurper ce droit.

    CHAPITRE XI
    La mutation de l’appellation de la monnaie

    Comme on l’a dit au chapitre IV, les monnaies ont parfois des appellations ou noms contingents qui les désignent d’après l’auteur ou le lieu du monnayage et qui ne nous concernent pour ainsi dire pas ici, ou peu. Mais il y en a d’autres plus essentiels et spécifiques à la pièce comme denier, sou, livre et autres semblables qui indiquent le prix ou le poids […]

    On ne doit donc précisément jamais faire cette mutation de l’appellation, et le prince surtout ne doit en aucun cas s’y risquer.

    CHAPITRE XII
    La mutation du poids des monnaies

    […] le prince, par ce moyen, peut acquérir pour lui l’argent d’autrui.

    C’est pourquoi des richesses ainsi réunies aux dépens de leur propriétaire se consument bientôt parce que, comme dit Cicéron , « bien mal acquis ne profite pas ».

    CHAPITRE XIII
    La mutation de la matière des monnaies

    Ou bien la matière de la monnaie est simple, ou bien elle est alliée : c’est ce qui ressortait du chapitre III.

    C’est pourquoi, lorsqu’on fait un alliage de ce type, ou de la monnaie noire, la communauté doit préserver par devers elle, dans un lieu public ou dans plusieurs, un exemplaire de cette proportion et de la qualité de l’alliage, pour éviter les dangers, c’est-à-dire afin que le prince (qu’il s’en garde !) ou les monnayeurs ne falsifient pas secrètement cet alliage.

    CHAPITRE XV
    Le gain que le prince tire de la mutation de la monnaie est injuste

    Il me semble que la cause première et dernière pour laquelle le prince veut s’emparer du pouvoir de muer les monnaies, c’est le gain ou profit qu’il peut en avoir, car autrement, c’est sans raison qu’il ferait des mutations si nombreuses et si considérables. Je veux donc encore montrer plus à fond qu’une telle acquisition est injuste.

    […] tout ce qu’un prince fait aux dépens de la communauté est une injustice et le fait, non d’un roi, mais d’un tyran, comme dit Aristote. […]

    Il est vraisemblable que, si cela était permis, lui ou ses successeurs continueraient ainsi, ou de leur propre mouvement ou poussés par des conseillers, parce que la nature humaine incline et tend à s’enrichir toujours davantage quand elle peut le faire facilement. Ainsi, le prince pourrait enfin attirer à lui presque tout l’argent ou les richesses de ses sujets et les réduire à la servitude, ce qui serait faire entièrement preuve de tyrannie et même d’une vraie et parfaite tyrannie, comme il ressort des philosophes et des histoires des anciens.

    CHAPITRE XVII
    Le gain dans la mutation de la monnaie est pire que l’usure

    Il y a trois manières, me semble-t-il, par lesquelles on peut tirer du gain de la monnaie sans l’employer selon son usage naturel : la première, c’est par l’art du changeur, dépôt ou commerce des monnaies ; la deuxième, c’est l’usure ; la troisième, la mutation de la monnaie. La première manière est vile, la deuxième mal, la troisième pire. Aristote fit mention des deux premières et non de la troisième, parce qu’en son temps une telle perfidie n’avait pas encore été inventée.

    Que la première soit vile et blâmable, Aristote le prouve […]

    Pour l’usure, il est tout à fait certain qu’elle est mauvaise, détestable et inique, et cela découle des Saintes Ecritures. Mais il reste à montrer maintenant que faire du gain lors d’une mutation de la monnaie est encore pire que l’usure. […]

    Pour l’usure, il est tout à fait certain qu’elle est mauvaise, détestable et inique, et cela découle des Saintes Ecritures. Mais il reste à montrer maintenant que faire du gain lors d’une mutation de la monnaie est encore pire que l’usure. En effet, l’usurier remet son argent à quelqu’un qui le reçoit volontairement et qui peut ensuite en tirer parti pour subvenir à ses besoins. Ce qu’on lui donne en plus du capital, c’est par un contrat volontaire entre les parties. Mais, dans une mutation indue de la monnaie, le prince ne fait rien d’autre que prendre, sans leur accord, l’argent de ses sujets, en interdisant le cours de la monnaie antérieure, meilleure et que tous préféraient à la mauvaise, pour leur rendre ensuite un argent moins bon, en l’absence de toute nécessité et sans que cela puisse avoir une quelconque utilité pour eux. Lors même qu’il la fait meilleure qu’avant, c’est cependant pour qu’elle soit dépréciée par la suite, et qu’il leur attribue moins, à valeur égale, de la bonne que ce qu’il avait reçu de l’autre. De toute façon, il en retient une partie pour lui. Donc, dans la mesure où il reçoit plus d’argent qu’il n’en donne, à l’encontre de l’usage naturel de celui-ci, cet accroissement est comparable à l’usure elle-même, mais elle est pire que l’usure en ce qu’elle est moins volontaire ou qu’elle s’oppose plus à la volonté des sujets, sans que cela puisse leur profiter, et en l’absence complète de toute nécessité. Puisque le gain de l’usurier n’est ni aussi élevé ni en général préjudiciable à autant de gens que l’est celui-ci, imposé à toute la communauté contre ses intérêts avec non moins de tyrannie que de fourberie, je me demande si l’on ne devrait pas l’appeler plutôt brigandage despotique ou exaction frauduleuse.

    1. @Gu Si Fang :”De là, en effet, naissent le scandale, les murmures dans le peuple et le danger de désobéissance.”

      “Ainsi, le prince pourrait enfin attirer à lui presque tout l’argent ou les richesses de ses sujets et les réduire à la servitude, ce qui serait faire entièrement preuve de tyrannie”

      Si je résume, le bidouillage de la monnaie entraîne :
      1) le danger de désobéissance du peuple.
      2) la servitude des sujets du prince.

      Deux solutions ici, soit Oresme se contredit, soit “peuple” n’est pas identique à “sujets du prince”.
      Oresme étant un grand esprit, je ne vais pas dire qu’il se contredit. Mon avis est que le “peuple” c’est le pauvres (qui sont déjà en servitude), les “sujets du prince” sont les bourgeois (qui sont libres et ont des biens mais sont dépendants des caprices du prince). De plus, cette explication est cohérente avec, Gu Si Fang, votre défense acharnée et sans failles des bourgeois nantis et votre désintérêt pour le menu peuple.

    2. @ Moi

      Oresme remarque que les lois injustes finissent par être désobéies. De même, les monnaies par trop manipulées finissent par être rejetées. Mais comme cela implique de revenir au troc, ou d’utiliser des monnaies interdites et d’encourir de graves sanctions, cela ne se voit historiquement que dans les cas les plus extrêmes d’inflation. Les mutations des monnaies, comme les lois injustes, sont une exploitation des faibles par les forts. Mais je ne crois pas que cette lecture lutte-des-classesque soit utile ici. Oresme parle de toute la communauté.

      On peut faire un autre commentaire sur ce texte remarquable. Oresme compare et hiérarchise les trois “péchés” (?) que sont pour lui le change, l’usure et la mutation des monnaies. Mais il les traite comme des phénomènes indépendants. À ma connaissance, il ne parle pas du fait que la mutation des monnaies a toujours été un formidable stimulant pour les cambistes et les agioteurs. Vilipender ces derniers sans s’interroger sur la monnaie serait donc dommage, d’abord à cause de ce lien de cause à effet que je viens de signaler, et surtout à cause de la hiérarchie éthique qu’Oresme établit.

      1. @Gu Si Fang : “Je ne crois pas que cette lecture lutte-des-classesque soit utile ici.”

        Vous pensez donc qu’Oresme se contredit? Tout en disant que ce texte est remarquable?

        Plus sérieusement, le peuple était paysan, dépourvu d’argent et déjà dans la servitude. Que vouliez-vous que cela lui fasse que le prince bidouille la monnaie? Il est clair que lorsqu’il parle des “sujets du prince qui risquent la servitude”, il ne se réfère pas au peuple (qui lui risquerait plutôt de se révolter).

        Autre preuve de ce que j’avance. Pourquoi le peuple se révolterait-il si on bidouille la monnaie? Oresme nous donne comme cause: “de tels changements diminuent l’autorité de ces lois et le respect qu’elles inspirent”. Il ne nous parle pas de déchéance pécuniaire du peuple, évidemment, mais bien plutôt d’un état de servitude à maintenir par la puissance de la loi (puissance qui dépend beaucoup des apparences: “autorité et respect”). Par contre, lorsqu’il parle des “sujets du prince”, c’est-à-dire les bourgeois, il nous donne comme cause: “le prince pourrait enfin attirer à lui presque tout l’argent ou les richesses de ses sujets”. CQFD.

      2. Oresme compare et hiérarchise les trois « péchés » (?) que sont pour lui le change, l’usure et la mutation des monnaies. Mais il les traite comme des phénomènes indépendants. À ma connaissance, il ne parle pas du fait que la mutation des monnaies a toujours été un formidable stimulant pour les cambistes et les agioteurs. Vilipender ces derniers sans s’interroger sur la monnaie serait donc dommage, d’abord à cause de ce lien de cause à effet que je viens de signaler, et surtout à cause de la hiérarchie éthique qu’Oresme établit.

        C’est ça et pis hiérarchie causale aussi tant qu’on y est, hein ? Grossmerdo, si on en était resté au à l’écu, au Louis d’or du bon Saint Louis (voire aux manilles des ex-esclaves) ben on aurait pas d’banquiers voleurs et d’agioteurs spéculateurs, hein Gus ?
        Ouais mais il dit aussi l’Oresme :

        (la mutation monétaire) n’est pas contre nature ni comparable à l’usure, du moment que ce n’est pas le prince qui le fait mais la communauté même à qui appartient cette monnaie.

      3. @vigneron: excellente la citation, elle m’avait échappé. On voit clairement pour qui il roule, le Oresme. “je ne crois pas que cette lecture lutte-des-classesque soit utile ici”, qu’il disait… C’est toujours ce qu’ils disent d’ailleurs…

        J’ai trouvé ceci aussi (voir page 23): “Qualifier les oeuvres de Nicolas Oresme, de Jean Buridan ou celle de Bartole de Sassoferrato de nominaliste signifie, d’un point de vue analytique, deux choses:
        – leurs oeuvres sont dans la mouvance de la révolution doctrinale opérée par Guillaume d’Occham (1295-1350) dans le domaine de la connaissance, qui sépare nettement la théologie, domaine de la foi, de la philosophie, domaine de la raison;
        – leurs oeuvres soutiennent la révolution « invisible » qu’effectue la merchanderie (c’est-à-dire la bourgeoisie, voir note en bas de page) dans la conquête du pouvoir, par son appui inconditionnel à la royauté contre l’aristocratie et l’Eglise, remettant ainsi en cause les institutions féodales théocratiques.”

        N’en jetons plus, la coupe est pleine. De toutes façons, si un auteur est choisi par Gu Si Fang, on sait direct pour quelle classe ça roule…

      4. @vigneron: Mais tout le monde ne veut pas récupérer un bon scolastique que tout le monde peut récupérer.

      5. Connaît-on un exemple historique où la planche à billets du peuple ait été actionnée par le peuple, et pour le peuple ?

        Et des exemples historiques où la planche à billets de quelques-uns a été actionnée par eux dans leur propre intérêt ?

      6. “Connaît-on un exemple historique où la planche à billets du peuple ait été actionnée par le peuple, et pour le peuple ?”

        Il n’y a jamais eu de planche à billets du peuple.

        “Et des exemples historiques où la planche à billets de quelques-uns a été actionnée par eux dans leur propre intérêt ?”

        Ben ouais. Pourquoi croyez-vous que certains ont inventé la planche à billets? Parce que c’était universellement néfaste? Il me semble que vous perdez vos tartines…

  14. le peuple
    le fourre-tout
    le peuple aura le dernier mot, devrait avoir le premier
    le peuple n’a même pas conscience de lui-même
    et plus encore de son degré d’exigence
    ya pas plus tyrannique qu’un bébé
    on a beau jeu de le réduire à son état préinfantile
    après guerre on avait eut une avancée de la conscience collective
    qu’en est-il aujourd’hui?
    j’ai le sentiment que disposant d’une masse d’information amplifiée l’important a été tenu sous scellé
    et que le coffre fort manque d’espace et menace d’exploser
    nous allons nécessairement vivre une autre révolution copernicienne ou darwinienne ou les deux ou du même style
    malgré qu’on ait pratiqué la lobotomie à grande échelle par écrans interposés
    il ya quelques spécimens qui ont par voie adaptative développé une forme aigue d’immunité
    mais ça va pas être simple avec la masse des zombies ( au réveil)

    1. « Il ya quelques spécimens qui ont par voie adaptative développé une forme aigue d’immunité mais ça va pas être simple avec la masse des zombies ( au réveil). »
      Bel exemple rahahaesque d’un syndrome paradoxal de plus en plus courant : le syndrome dit de Zombino-Populiste.
      Symptomes les plus patents : le malade cause du Peuple par le Peuple et pour le Peuple du soir au matin et du matin au soir et ne cesse pourtant de traiter ses congénères populeux de « bébés lobotomisés sans conscience, contaminés, non-immunisés » et réduits à s’agglutiner en un agrégat de gelée verdâtre de « zombies » lambda.
      Délires megalomaniaques et/ou paranoïaques dans tous les cas cliniques observés.
      Camisoles chimique et physique plus que recommandées.

      1. quand ça ira très mal , l’énorme masse des pauvres et des opprimés peut compter sur le soutien de Vigneron
        il les enseignera sur ce qu’il y a lieu de savoir pour comprendre quelque chose à ce qui leur arrive.
        vous devriez recruter, un peu d’aide ne sera pas de trop.

  15. La finance exige des rendements financiers et productivistes, que des secteurs ne peuvent continuer, dans certaines à cause d’une limitation énergétique ou dans d’autres créant des déséquilibres biologiques. Les abeilles sont essentiels à l’entretien de notre environnement, pourtant elles connaissent une baisse très importante.

    Les abeilles contribuent à polléniser la Nature, pourtant le productivisme a vu chuter entre 70 et 80% le nombre d’abeilles, ce qui est très important pour les activités humaines. La gestion de la survie des ruches des abeilles, qui les abeilles ont parfois complètement abandonnés, font que les futurs ruches ont été implanter, près des centres urbains, a contrario des campagnes qui sont leurs lieux de vies d’origine.

    Sans abeilles, on ne peut manger fruits et légumes. Cette baisse drastique dût à des rendements excessifs, et biologiquement inadaptés, ont des conséquences sur la vie des abeilles, et l’environnement dont dépends aussi les activités humaines. La consommation de fruits et de légumes ne sont pas négligeables dans une société, où d’ailleurs la consommation de viande est très énergivore.

    L’éthique de la finance se situe dans les rendements biologiquement incompatible qui sont exigés, et les nombreux contrats qu’entourent ses activités, comme celles des abeilles.

    1. organique
      notre avenir commun passe par le fait de réintroduire une vision organique dans toutes les strates d’activités

  16. A propos de terrains minés les Us , généreuseument ( faute d’ortho voulue) , déminent ce qu’ils ont miné conscieusement au Viet-Nam , pas tout bien sur ,la dépense serait colossale , et avec les tee party , question budget …. Non on commence autour de Da Nang , çà tombe bien parce que le Viet-Nam estimant la Chine de plus en plus arrogante , revoit ses sentiments vis à vis des US et lui permet l’accés à son seul port en eau profonde , excellent pour les bateaux de guerre comme s’en souvient le Pentagone . Ainsi les Us ont à nouveau accés à un port dans cette mer méridionale dite de Chine , dont justement la Chine a pour ambition de la traiter comme une mer à elle , projettant pour sa marine le controle jusqu’au Phillipines . Concurrence directe avec les Us . Tout çà à un prix , bien sur . Qui paye en définitive ? Peut étre l’euro ou l’ Europe dont les vissicitudes du Karma l’améne inexorablement vers un $ pour un euro , d’ailleurs on se demande (ou devrait se demander ) comment se fait-il que l’euro est atteint plus de 1,4 $ ?
    çà fait un peu comme pour le Tour de France , certes les coureurs sont valeureux , mais un peu dopés quand méme , d’ailleurs çà commence dés le cyclisme amateur . Vanité seulement ou volonté de payer les matiéres premiéres bon marché , le pétrole entr’autre , et de drainer abondamment les capitaux dits flottants , de part le monde , pour financer les déficits étatiques
    gourmands en dépenses de prestiges , populaires à court terme et favorisant les élections ?

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