Archives par mot-clé : Pierre Condamin-Gerbier

Jusqu’à quand des hommes sans corps auxquels manque la tête ?, par Annie Le Brun

Billet invité.

Le témoignage de Condamin-Gerbier devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la fraude fiscale a quelque chose de sidérant. Rarement exposé aura été plus concis. Rarement réponses aux questions posées auront été plus éclairantes. Rarement révélation aura été plus explosive. Pourtant rien n’explose ni n’implose mais tout se tétanise. Non seulement parce que ce qui est décrit comme la quintessence de la fraude fiscale se révèle être le principe même d’un système financier déterminant désormais toute réalité. Mais aussi parce que, du même coup, il paraît impossible d’avoir prise sur cette réalité dont la force déroutante est d’occulter tout lien de cause à effet.

La sidération vient de là. Dans ce nouveau monde des effets sans cause, c’est la vie même qui devient obsolète. Inutile de s’agiter, la technique aura toujours plusieurs longueurs d’avance, de sorte qu’il n’est pas de dévoilement qui ne serve à renforcer le revoilement. Il ne s’agit que de circuler, quand il n’y a plus rien à voir, sinon le vertige d’hommes sans corps destinés à tournoyer dans la cage de la technique.

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À l’opposé, des corps de jeunes femmes, des corps en liberté, sur lesquels depuis plusieurs années sera venu s’inscrire tout ce qui ne se dit pas ailleurs : qu’il s’agisse de la marchandisation du désir et de ses transformations suivant celles de la finance – du parallélisme entre virtualisation érotique et virtualisation économique à celui entre tourisme sexuel et voyages des capitaux vers les paradis fiscaux ; qu’il s’agisse aussi de la collusion du football et du sexisme dans le blanchiment d’argent ; qu’il s’agisse encore du recyclage de toutes les religions comme transcendance au rabais pour justifier les sempiternelles redondances de la servitude volontaire… Je parle bien sûr des Femen dont la révolte vient de si loin qu’elle dépasse amplement le point de vue néoféministe, consternant d’étroitesse et de moralisme, qui fut celui des années soixante-dix. Or, c’est justement l’ampleur de cette révolte que médias et intellectuels confortés par la bien-pensance féministe se gardent de prendre en considération, en ce qu’elle touche les points névralgiques de nos sociétés, là où les différentes sortes de nuisance se renforcent l’une l’autre. Tout au plus y reconnaît-on la nouveauté d’un féminisme qui « enlève le haut », sans qu’on se soucie du sens de cette dénudation comme de ce qui est écrit à la place du haut. Car, les Femen n’en seraient-elles pas vraiment conscientes, ce que les uns et les autres s’empressent de censurer, c’est autant leur propos que leur façon de dénier violemment les corps sans idées que nos sociétés travaillent à formater, jusqu’à en rendre indispensables les différentes gadgetisations sportives, hygiénistes ou érotiques…

En fait, la sidération devant les idées sans corps qui nous gouvernent ne peut être dépassée que par un langage du corps en quête de ses pouvoirs perdus. Et c’est bien pourquoi les Femen dérangent. L’aurait-on oublié, c’est toujours dans un ancrage physique que le retour du refoulé prend valeur révolutionnaire.

Remarquable est à cet égard ce qui a débuté en Turquie comme au Brésil, qu’il s’agisse d’occuper un jardin contre la construction d’un parking au cœur d’Istanbul ou d’enterrer à moitié des centaines de ballons de football dans le sable de Copacabana pour dénoncer le dépeçage financier que pratiquent les « vautours du sport » au détriment des transports ou de la santé publics. Aurait-on pu imaginer que ces deux mouvements commencent par s’en prendre, avec la soudaineté de l’embrasement, aux deux principaux tabous de nos sociétés, la voiture et le sport ? Et quand bien même ces deux tabous continuent de déterminer grandement notre rapport au monde et à l’autre.

Voilà que, devant le carambolage d’effets de plus en plus catastrophiques, les causes réapparaissent dans toute leur inconvenance physique. C’est très bien mais ce n’est qu’un début. Il faut compter avec le durcissement du système, où la profération du discours va de plus en plus servir à dénier ce qui est affirmé, comme en témoignent les professions de foi scandalisées des états européens après les révélations d’Edward Snowden, quand il n’en est aucun pour lui accorder l’asile, c’est-à-dire le protéger physiquement. Et a fortiori quand ces états pratiquent vraisemblablement, serait-ce à beaucoup moins grande échelle, ce qu’ils reprochent tant aux Etats-Unis.

Mais tout serait trop simple si c’était seulement dans les sphères du pouvoir que se rencontraient tant d’hommes sans corps auxquels manque la tête. Il suffit de considérer l’histoire intellectuelle du siècle dernier. Raison de plus d’y réfléchir, même si parfois, comme je l’ai dit ailleurs, l’inconscience de classe fait bien les choses.

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Réflexions pour un mouvement néodémocratique (VIII) – Nos situations existentielles avant le tournant politique actuel (2), par Francis Arness

Billet invité.

Une large majorité de la population n’a pas la chance de se situer dans certaines niches sociales protégées. Elle subit ainsi directement les conséquences du système général – à la fois politique, économique, social et médiatique – d’occultation du réel et de pressions sur les conditions d’existence. Il faut se représenter ce système subtil et général d’occultation du réel et de pression sur les conditions d’existence comme une toile d’araignée invisible, que chacun pressent inconsciemment, ce qui l’amène à éviter d’avoir des gestes risquant d’attirer à lui l’araignée qui, pense-t-il, pourrait le dévorer. Ces mécanismes si parfaits de manipulation directe ou indirecte sont tissés dans l’ensemble de la société et autour de chaque individu, s’il ne se défend pas activement – parfois d’ailleurs sans trop s’en rendre compte.

Cette vision d’un pouvoir diffus et d’autant plus puissant n’est malheureusement pas paranoïaque. Au contraire, elle permet de rendre compte de la soumission au pouvoir à laquelle la majorité silencieuse se prête en partie malgré elle, en partie en la désirant (plus ou moins suivant les personnes). Nous trouvons là une ambiguïté et une fragilité, une complexité et un caractère contradictoire de cette majorité silencieuse qu’il nous faut prendre en compte. C’est ce que fait par exemple Frédéric Lordon qui, dans Capitalisme, désir et servitude [1], réfute l’hypothèse massive d’une « servitude volontaire » [2]. Il montre au contraire que le système « capture » les manières de vivres de la majorité de la population. Même si, en effet, la volonté du pire et la corruption – prononçons-le mot – existent chez un certain nombre, l’hypothèse de la servitude volontaire de la majorité est trop massive. En effet, si bien des personnes se prennent au piège, participent au système et le perpétuent, c’est avant tout parce que tout est fait, de manière rusée, pour les y prendre. Anthropologiquement, joue d’ailleurs ici la définition que notre société donne de la propriété privée : en effet, ainsi que le montre Paul Jorion, notre définition culturelle de la propriété privée fonde une logique de capture des personnes par les objets qui les entourent [3].

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LE TEMPS QU’IL FAIT LE 20 JUIN 2013

Sur YouTube, c’est ici.

Le nombre de billets sur le blog reflète une accélération dans la réflexion
Roger Martin du Gard
L’invention du progrès
Le transhumanisme
La mémoire par l’écriture : une conscience « extérieure »
Annie Le Brun, Soudain un bloc d’abîme, Sade (1986)
L’athéisme « religieux »
La Révolution sociale (1800 – 1850)
Rousseau, Voltaire, les Encyclopédistes… n’ont pas offert de solutions clé en main
« Nous sommes les 1% »
« Abolissons nos privilèges »
Les déclarations de Pierre Condamin-Gerbier
Redonner du sens pour avoir envie d’arrêter la machine folle

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LE CAS CONDAMIN-GERBIER, par zébu

Billet invité.

J’ai été très surpris par la vidéo de Pierre Condamin-Gerbier, témoignant le 12 juin au Sénat devant la Commission d’enquête sur le rôle des banques et acteurs financiers. Étrangement, davantage par l’homme et par l’analyse qu’il porte que par les informations qu’il « révèle » (bien que celles-ci en soi, auraient largement suffi pour ce faire).

En premier lieu, à l’inverse de ce qui est décrit dans la presse française et même étrangère (notamment suisse), cet homme apparaît comme étant un « homme de l’art » et pas du tout comme un « has been » : il maîtrise parfaitement les différents rouages du système bancaire et financier, très loin d’être seulement un « concierge », un « intendant » des grandes fortunes, comme il est souvent présenté, et qui serait par ailleurs « carbonisé » sur la place genevoise au point d’être réduit au rang de desesperado.

Mieux : il apparaît comme ce type de figure rarissime, à la jonction de l’ancien monde qui s’en va – encore présent dans celui qui est mais déjà retiré de celui qui sera – en « réaction » contre les « manières de faire » du monde auquel il avait l’habitude de participer, celui notamment des dites « grandes familles ». Celui de Bouton, à la Société Générale, l’archétype même d’un système qu’il voue aux gémonies, face au contraire à « l’exemple », entre autres, des Mulliez : l’entreprise, le souci d’éviter la dissociation du patrimoine et surtout sa dissolution, le souci de la famille, des intérêts économiques et, presque, de l’intérêt général.

Non pas que l’optimisation de la fiscalité n’existait pas il y a déjà vingt ans, mais il semble signifier qu’elle n’était pas alors un objet en soi mais une manière de venir renforcer des stratégies qui avaient déjà été définies en amont.

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L’HEURE DE VÉRITÉ, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

L’audition sous serment de Pierre Condamin-Gerbier, ancien de chez Reyl, par la Commission sénatoriale chargée d’enquêter sur le rôle des banques et des acteurs financiers dans l’évasion fiscale est sidérante à plusieurs titres, non pas tant par ce qu’elle révèle de la gestion mafieuse des affaires publiques en France, dont tout le monde se doutait, que par ce qu’elle dit, en creux, de la complaisance coupable avec laquelle nous nous en sommes tous longtemps tenus à ce doute, par fatalisme (liaison naturelle du pouvoir et de la corruption), par peur de nuire à l’appareil d’État, de discréditer l’ensemble de la représentation démocratique en détaillant la bave aux lèvres les turpitudes de quelques-uns de ses membres éminents.

Condamin-Gerbier confirme, par le rapprochement qu’il fait entre le scandale de la banque de Bâle en 1934 – où se trouvèrent impliqués, dans un grand éclectisme, aussi bien la famille Peugeot que des sénateurs, des députés, des généraux et jusqu’à l’archevêque de Paris (alliance du piston, de la banquette, du sabre et du goupillon) – et le déroulement en cours de la pelote Cahuzac, que le progrès, dans nos temps résolument modernes, se marque par la réinvention du même. Il confirme également que l’État est le premier complice des évadés qu’il prétend traquer en ce qu’ayant tous les outils pour le faire, il feint de n’en avoir jamais d’assez sophistiqués pour être efficace. Mines de tartuffes, donc, que les airs incrédules de Cazeneuve et de Moscovici à l’évocation de l’odyssée des fonds soustraits à leur inquisition.

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PRENDRE LA MESURE DE LA SITUATION, par Francis Arness

Billet invité

Lorsque l’on prend le temps d’écouter dans le détail ce qu’a déclaré le 12 juin 2013 devant la commission d’enquête sur le rôle des banques et acteurs financiers, Pierre Condamin-Gerbier, ancien associé-gérant chez Reyl Private Office, (2006-2010) et ancien représentant de l’UMP en Suisse, l’élément qui ressort avant tout est le caractère « généralisé » du « système » off-shore. Reprenons ici presque mot pour mot ce qui a été dit sur les personnes et les milieux concernés par ce système :

1. Les banques suisses.

2. Les banques françaises et mondiales.

3. Une « très grande partie » des Etats européens (dont la France), à travers les services secrets (pour les rançons aux preneurs d’otages) – certains pays ou lieux étant des lieux off-shore très importants (Luxembourg, Suisse, Londres, Hong Kong, Chine).

4. Un grand nombre de « personnalités politiques et des partis politiques de l’ensemble de l’échiquier français », à la fois pour leur « enrichissement personnel », et pour « les partis qu’ils représentent ». Il dit connaître personnellement 15 noms. Lors de l’audition, il a évoqué « Eric Woerth » et « Patrick Devedjian » concernant certaines « rencontres » UMP – sans faire le lien direct avec les banques, mais ils sont tout de même nommés. Sont aussi évoqués des « ministres de la précédente et de l’actuelle majorité », un « représentant du parti socialiste en Suisse », tandis que des informations détaillées et étayées doivent être ultérieurement publiées et données à la justice, « une fois que l’environnement y sera favorable » (car au moment de l’audition il n’est pas encore assez « protégé » des « menaces » qu’il reçoit).

5. De nombreuses « personnalités proches » de partis politiques, ou « des soutiens financiers » souvent « déguisés en institutions périphériques » (« cercles de réflexion », « cercles d’affaire mondains »).

6. Les grandes entreprises et multinationales.

7. Les « grandes familles ».

8. Tout un ensemble de particuliers disposant d’une fortune réelle mais de taille modeste, et d’un réseau d’influence réel.

9. Le milieu financier, l’immobilier, le monde de l’art, le diamant (entre autres).

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FRAUDE FISCALE : J’AI VRAIMENT BIEN DE LA CHANCE !

Vous savez, j’ai vraiment bien de la chance. Le soldat Bradley Manning est traduit en justice en ce moment-même, devant une cour martiale aux États-Unis ; Julian Assange est confiné à l’ambassade de l’Équateur à Londres, sachant qu’il sera arrêté s’il cherchait à en sortir ; Aaron Swartz s’est suicidé, la rumeur voulant que la raison en est son intime conviction qu’il serait inculpé de bien davantage que d’effraction d’une base de données universitaire ; quant à Edward Snowden, il est quelque part à Hong Kong, et pas près d’en sortir. Tout cela pour avoir répété des horreurs : des choses abominables que l’on chuchote sans doute mais que l’on ne dit jamais, au grand jamais, à voix haute. Et moi, je m’apprête à vous répéter des horreurs du même acabit alors que, assis confortablement dans mon fauteuil, je ne cours absolument aucun risque d’arrestation.

Pourquoi ? parce que je vais me contenter de mettre sur le papier ce que je viens d’entendre dire dans une vidéo sur un site-toile, et que je n’ai même pas à me presser à la pensée que ce matériau subversif risque de disparaître dans les secondes qui viennent pour être remplacé par un laconique : « Retiré par l’usager » puisque le site en question est celui du Sénat de la république française, et que je ne ferai rien de plus que rapporter les propos de M. Pierre Condamin-Gerbier, gestionnaire de fortune, ancien associé-gérant chez Reyl Private Office, devant la Commission d’enquête sur le rôle des banques et acteurs financiers, le 12 juin 2013, autrement dit, mercredi de la semaine dernière.

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Travaux de commission du Sénat, Commission d’enquête sur le rôle des banques et acteurs financiers, le 12 juin 2013

M. Pierre CONDAMIN-GERBIER
Gestionnaire de fortune, ancien associé-gérant chez Reyl Private Office, 2006-2010.

Durée : 10:24
Sénateur(s) : PILLET François

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Durée : 47:02
Sénateur(s) : BOCQUET Éric, LECONTE Jean-Yves, PILLET François

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Des commentaires sur ce qui est dit là, dans de prochains billets.

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