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QUESTIONS QUI RESTENT À RÉSOUDRE – PREMIER BILAN

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le dimanche 4 mars, j’ai pris la route pour la Belgique, sachant que – vu mon emploi du temps très chargé – je n’aurais pratiquement pas le temps de consulter le blog avant mon retour chez moi le dimanche suivant. J’ai pris l’ébauche d’un chapitre de mon livre à venir : Les questions qui restent à résoudre, et je l’ai mis en ligne sous la forme d’un feuilleton qui couvrirait cinq jours.

À mon retour, j’ai regroupé tous vos commentaires sous la forme d’un seul fichier que j’ai entrepris de lire, ce qui, vu ses 466 pages, m’a pris un certain temps. J’en ai pratiquement terminé la lecture.

Première satisfaction, celle d’avoir anticipé certaines de vos objections : c’est avec un plaisir mal dissimulé que je m’écriais à la lecture de vos commentaires de la seconde livraison, par exemple : « Ah ! Ah ! mon gaillard(e), tu l’ignorais mais je t’attendais de pied ferme au quatrième épisode ! »

Seconde satisfaction : que vous ayez pu ajouter tant d’éléments, j’ai réuni en effet plus de trente pages de notes qui me serviront lors de la rédaction de la version définitive de mon chapitre.

Que tirer de ce premier bilan ? Que c’est un autre regard que nous portons bien sûr sur l’économie que celui qui nous est servi depuis ses débuts par la « science » économique. Ce qui m’a rappelé cette fameuse Histoire des doctrines économiques (1909) de Charles Gide et Charles Rist où j’ai trouvé mon inspiration pour ces « questions qui restent à résoudre » et où il est écrit :

Adam Smith, Ricardo, Jean-Baptiste Say, ont séparé nettement le domaine de l’économie politique de celui de l’organisation sociale. La propriété […] est un fait social qu’ils acceptent sans discuter. Son mode de répartition et de transmission, les causes qui le déterminent, les conséquences qui en découlent, restent en dehors de leur discussion. Par répartition ou distribution des richesses ils entendent simplement la répartition du revenu annuel entre les facteurs de la production. Ce qui les intéresse c’est la manière dont se fixe le taux de l’intérêt, du fermage et du salaire. Leur théorie de la répartition n’est pas autre chose qu’une théorie du prix des services. Elle ne se préoccupe pas des individus ; le produit social se répartit pour eux d’après les lois nécessaires entre des facteurs impersonnels : la Terre, le Capital, le Travail. Ils personnifient quelquefois ces facteurs pour la commodité de la discussion (quand ils parlent des propriétaires, des capitalistes et des travailleurs), mais cela ne change rien au fond des choses.

Pour les Saint-Simoniens et pour les socialistes le problème de la distribution des richesses consiste surtout à savoir comment se distribue entre les hommes la propriété. Pourquoi certains sont-ils propriétaires, et pourquoi d’autres ne le sont-ils pas ? Pourquoi les revenus individuels qui résultent de cette répartition sont-ils si inégaux ? À la considération des facteurs abstraits de la production, les socialistes substituent la considération des individus vivants, ou des classes sociales, et des rapports que le droit positif a établis entre elles. Ces deux conceptions de la distribution des richesses, et les deux problèmes si différents qui en découlent – l’un purement économique, l’autre avant tout social – vont subsister côte à côte tout le long du siècle, sans que souvent on prenne soin de les distinguer. (262-263)

Auguste Comte, fondateur de la sociologie, était – je le rappelle – Saint-Simonien. Marcel Mauss, fondateur de l’anthropologie économique, était lui socialiste.

P.S. Si vous avez envie d’aller marcher cet après-midi, et que vous hésitez en raison du temps peu clément, souvenez-vous de ce que disent les Hollandais : « Il n’y a ni beau, ni mauvais temps : seulement des vêtements appropriés ».

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Gide, Charles & Charles Rist, Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours, Paris : Sirey 1909

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BFM Radio, le lundi 16 novembre à 10h46

Un héros des temps modernes

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par vous citer quelqu’un parlant de quelqu’un d’autre. Voici :

« … [son système] était sur le plan moral, égalitaire. On y trouvait le plein emploi, il était à la fois généreux et joyeux ; c’était une nouvelle sorte de capitalisme, contrôlée non pas par les adorateurs cupides de Mammon mais par l’intellect et la joie de vivre d’une démocratie intelligente et robuste ». (*)

De qui parle-t-on selon vous ?

Oui, il s’agit bien de John Maynard Keynes, le grand économiste anglais, et c’est l’un de ses élèves qui parle de lui. J’ai beaucoup pris le train durant les semaines passées et, m’ont accompagné dans mes voyages, les trois épais volumes de la biographie de Keynes par Robert Skidelsky. J’essaie d’en savoir plus, non pas tant sur l’œuvre que sur la vie de celui dont le nom hante aujourd’hui les conversations des économistes. Vous connaissez le refrain ? « Quand un économiste rencontre un autre économiste, Qu’est-ce qu’y s’racontent ? » Eh bien, aujourd’hui, ils parlent de Keynes.

Qu’est-ce qui semblait donc si neuf chez lui, par rapport à ses contemporains ? C’était le fait que le plein emploi apparaissait comme la solution recherchée à un équilibre entre production et consommation. Jean-Baptiste Say avait fait croire au XIXe siècle que la consommation s’alignerait toujours sur la production. Les années trente mettaient en évidence que – même vraie – la loi de Say n’interdirait pas des périodes de misère profonde dues à un chômage massif. Keynes apportait un rai de lumière en mettant en évidence qu’un capitalisme en bonne santé exigeait le plein emploi. Deux bénéfices évidents à sa théorie : premièrement, que le capitalisme pouvait être sauvé – et le communisme ou le fascisme cessaient d’être ses seules alternatives ; et deuxièmement, que les hommes d’affaire devaient se convaincre qu’il fallait donner du travail à tous – et la misère refluerait des rues qu’elle avait envahies.

Est-ce toujours vrai aujourd’hui ? On ne croit malheureusement plus aujourd’hui à ces fadaises : on vous dit que la reprise aura lieu – voire même qu’elle A eu lieu – mais l’on met aussitôt les points sur les « i » : « Cela ne signifiera pas une reprise de l’emploi ! Pensez ! avec la productivité d’aujourd’hui, on ne pourra pas remettre tout le monde au travail ! »

Zut ! Keynes, ça ne marche plus !? Alors comment fera-t-on pour éviter la misère dans les rues ? « Excellente question mon cher Watson ! Sur laquelle il nous faudra certainement revenir un prochain lundi ! »

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(*) David M. Bensusan-Butt cité dans Robert Skidelsky, John Maynard Keynes. The Economist as Saviour. 1920-1937, London : MacMillan, 1992 : 574.

Jeff Parker

© Comics.com/Jeff_parker

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