QUESTIONS QUI RESTENT À RÉSOUDRE – PREMIER BILAN

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le dimanche 4 mars, j’ai pris la route pour la Belgique, sachant que – vu mon emploi du temps très chargé – je n’aurais pratiquement pas le temps de consulter le blog avant mon retour chez moi le dimanche suivant. J’ai pris l’ébauche d’un chapitre de mon livre à venir : Les questions qui restent à résoudre, et je l’ai mis en ligne sous la forme d’un feuilleton qui couvrirait cinq jours.

À mon retour, j’ai regroupé tous vos commentaires sous la forme d’un seul fichier que j’ai entrepris de lire, ce qui, vu ses 466 pages, m’a pris un certain temps. J’en ai pratiquement terminé la lecture.

Première satisfaction, celle d’avoir anticipé certaines de vos objections : c’est avec un plaisir mal dissimulé que je m’écriais à la lecture de vos commentaires de la seconde livraison, par exemple : « Ah ! Ah ! mon gaillard(e), tu l’ignorais mais je t’attendais de pied ferme au quatrième épisode ! »

Seconde satisfaction : que vous ayez pu ajouter tant d’éléments, j’ai réuni en effet plus de trente pages de notes qui me serviront lors de la rédaction de la version définitive de mon chapitre.

Que tirer de ce premier bilan ? Que c’est un autre regard que nous portons bien sûr sur l’économie que celui qui nous est servi depuis ses débuts par la « science » économique. Ce qui m’a rappelé cette fameuse Histoire des doctrines économiques (1909) de Charles Gide et Charles Rist où j’ai trouvé mon inspiration pour ces « questions qui restent à résoudre » et où il est écrit :

Adam Smith, Ricardo, Jean-Baptiste Say, ont séparé nettement le domaine de l’économie politique de celui de l’organisation sociale. La propriété […] est un fait social qu’ils acceptent sans discuter. Son mode de répartition et de transmission, les causes qui le déterminent, les conséquences qui en découlent, restent en dehors de leur discussion. Par répartition ou distribution des richesses ils entendent simplement la répartition du revenu annuel entre les facteurs de la production. Ce qui les intéresse c’est la manière dont se fixe le taux de l’intérêt, du fermage et du salaire. Leur théorie de la répartition n’est pas autre chose qu’une théorie du prix des services. Elle ne se préoccupe pas des individus ; le produit social se répartit pour eux d’après les lois nécessaires entre des facteurs impersonnels : la Terre, le Capital, le Travail. Ils personnifient quelquefois ces facteurs pour la commodité de la discussion (quand ils parlent des propriétaires, des capitalistes et des travailleurs), mais cela ne change rien au fond des choses.

Pour les Saint-Simoniens et pour les socialistes le problème de la distribution des richesses consiste surtout à savoir comment se distribue entre les hommes la propriété. Pourquoi certains sont-ils propriétaires, et pourquoi d’autres ne le sont-ils pas ? Pourquoi les revenus individuels qui résultent de cette répartition sont-ils si inégaux ? À la considération des facteurs abstraits de la production, les socialistes substituent la considération des individus vivants, ou des classes sociales, et des rapports que le droit positif a établis entre elles. Ces deux conceptions de la distribution des richesses, et les deux problèmes si différents qui en découlent – l’un purement économique, l’autre avant tout social – vont subsister côte à côte tout le long du siècle, sans que souvent on prenne soin de les distinguer. (262-263)

Auguste Comte, fondateur de la sociologie, était – je le rappelle – Saint-Simonien. Marcel Mauss, fondateur de l’anthropologie économique, était lui socialiste.

P.S. Si vous avez envie d’aller marcher cet après-midi, et que vous hésitez en raison du temps peu clément, souvenez-vous de ce que disent les Hollandais : « Il n’y a ni beau, ni mauvais temps : seulement des vêtements appropriés ».

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Gide, Charles & Charles Rist, Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours, Paris : Sirey 1909

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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97 réflexions sur « QUESTIONS QUI RESTENT À RÉSOUDRE – PREMIER BILAN »

      1. En ce moment, à Bruxelles, c’est la course au « maisons de maître ». Ce sont les survivantes de 50 ans de destructions dans la ville qui en regorgeait. De riches Français s’y installent à coups de millions d’euro.

    1. excellent : du concret comme ça – avec humour en prime -peut expliquer mieux que du laïus sur les riches « délocalisés ». A faire circuler ! Merci Kerema 29

    2. Très bon l’humour suisse ! Dans le mille…
      De mon point de vue, tout revenu doit être taxé par le pays où il a été généré, quelle que soit la nationalité du bénéficiaire et son lieu de résidence. Si j’ai des revenus allemands, je paye des taxes allemandes, si en même temps j’ai des revenus français, je paye des taxes relatives à ces revenus en France.

    3. Toujours cet angle non traité ici à ma connaissance au sujet de cette question sur la propriété :
      Nomade ou sédentaire ? Abel ou Caïn ?
      Un Seth à zéro pour la Suisse……
      Version Suisse, la question serait liberté du pâturage extensif et transhumance ou sécurité de la stabulation « libre » ?
      Il faut choisir la qualité des trous dans son gruyère !

      1. 🙂 Le Gruyère n’a pas de trous, seuls les français croient cela 😉 C’est l’Emmenthal qui en a.

        Les Suisses aussi sont plein de trous. En particulier dans le porte-monnaie du peuple. Le pays le plus anti-social que j’aie jamais vu et pourtant… des milliards passent dans les subventions diverses. J’ai voyagé dans les pays les plus pauvres, je parle en connaissance de cause.

        Je vous donne un exemple bête comme chou : En Rep Dom, si les gens de la rue ne vous voient pas passer pendant deux jours, ils viennent frapper à votre porte pour voir si ça va et si vous n’êtes pas mort. Ici, les vieux, sortant de l’hôpital au bout d’une semaine après une troisième opération du coeur et de l’estomac, crèvent tous seuls chez eux sans aucune aide.

        Vous seriez surpris, la France à côté, c’est du pipi de chat. Et c’est une suisse née française avec 75 % de sang belge qui le dit LOL

        Un pays où il vaut mieux être nomade que sédentaire, à coup sûr. Pour pouvoir y survivre, il faut être étranger et sans papier.

        C’est juste un constat, je suis loin, très loin d’être xénophobe.

  1. la parabole des hollandais résume-t-elle celle de (la) Hollande ? Avant de manger son chapeau, autant se couvrir le chef selon les intempéries.

  2. Bonjour,

    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt les ébauches de chapitre publiées ici, mais je dois avouer ne pas avoir lu les réponses qui y ont été faites, au vu du volume assez conséquent que cela représentait.

    Je me permets toutefois de vous faire part ici d’un point qui m’interpelle par rapport au « discours » économique (parce que je n’aime pas parler de science).

    Ce point, c’est la question des définitions. Il y a beaucoup de grandeurs dans le même champ sémantique : le prix, la valeur, la richesse, la monnaie… Certaines de ces notions sont, semble-t-il définies, et d’autres pas. De même, la connexion logique entre les définitions et les méthodes de calcul me semble un peu floue.

    Ceci m’inspire une comparaison avec les deux révolutions scientifiques en physique du début du XXe siècle : la relativité générale et la mécanique quantique.

    Dans le cas de la relativité générale, Einstein a accepté l’idée de remettre en cause quelque chose qui, précédemment, allait de soi (le caractère absolu du temps). Il en a tiré tout un tas de conclusions.
    Dans le cas de la mécanique quantique, c’est carrément l’ensemble du paradigme qui a été modifié. Toutes les définitions ont été revues : les objets manipulés, les méthodes de calcul, l’algèbre correspondante, le sens physique d’une mesure… Au point même que le sens couramment admis de la mécanique quantique (l’interprétation de Copenhague) est qu’il ne s’agit non plus d’un discours sur les choses, mais d’un discours sur ce que nous pouvons en percevoir.

    Quoi qu’il en soit, j’ai la vague sensation que, par rapport au discours économique, il y a encore beaucoup de notions qui sont floues ou non définies, parce que considérées comme absolues ou allant de soi. Sans dire que c’est la meilleure chose à faire, je pense qu’il faudrait commencer par là, ce que le blog fait d’ailleurs admirablement.

    Mais dans ce cas, me permettrai-je de suggérer un nouveau titre ? Plutôt que « Les questions qui restent à résoudre », pourquoi ne pas plutôt titrer : « les questions qu’on a jamais pris la peine de résoudre ». Ou quelque chose dans ce genre (ça sonne assez négatif), histoire de bien sentir que ce sont les fondements de la théorie qui sont bancals, et non pas faire un état des lieux d’une villa dont les travaux sont pratiquement achevés ?

    1. Les fondements de la critique de l’économie ne sont pas bancals.

      Quant aux notions de prix, de valeur, de richesse, mais aussi de plus-value, cela fait longtemps que Marx s’est penché sur la question, et depuis beaucoup moins longtemps, d’autres ont repris ces fondamentaux.
      Lisez le Prix de Paul Jorion …

    2. Je suis assez d’accord.
      Et, pour répondre à Marlowe ci-dessus, ce n’est pas parce que Marx s’est penché dessus d’une part que le problème est résolu, d’autre part que ce sont les bons concepts justement.

      On parle, entre autres, de la propriété (privée). Je répète ce que j’ai déjà dit dans un fil précédent, ce concept me paraît trop polysémique pour être utile. Et donc pour qu’il soit efficace d’en partir.

      Dans un autre genre, j’ai plusieurs fois évoqué la question du rôle de la monnaie (rôle en tant que tel, monnaie en tant que telle). La seule chose qu’on m’ait répondu fut ‘gratuité’. Pas de ça que je parle, même si c’est aussi un sujet important. Ce que j’interroge c’est le « ça va de soi » du rôle de la monnaie.

      Etc.

      1. Lisez l’Argent, mode d’emploi de Paul Jorion (publicité gratuite)

        Ce ne sont pas les fondements de la théorie qui sont bancals, mais les fondements de la société marchande.
        J’ai compris depuis longtemps que ceux qui veulent revoir les concepts de la critique de l’économie séparée le veulent pour ne pas mettre en cause les rapports de force existants que décrivent ces concepts.

      2. @ Marlowe

        Déjà lu, et avec plaisir.

        Si, ce sont les fondements qui sont bancals !
        Pas seulement de la théorie, d’accord, mais, en effet, de la société marchande.

        Donc, c’est ça qu’il faut interroger.

    3. Bien vu, le simple fait que dans les commentaires on se dispute de savoir si les fondements sont bancals ou non montre bien qu’ils ne sont pas clair du tout. Un économiste dont j’ai encore oublié le nom (consonance pays de l’est) a tenté d’utiliser les base de la thermodynamique en économie, vous qui avez l’air d’être un « puriste » scientifique ça devrait vous intéresser.

      Après recherche il s’agit de Nicolas Georgescu voir fiche wiki ci dessous :

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicholas_Georgescu-Roegen

      Mr Jorion l’a cité dans une interview il y a quelques temps mais on trouve peu de références relatives à ses travaux sur ce blog . Appel lancé aux chimistes qui voudraient bien nous dégrossir un peu le sujet. Il ya peut être des éléments qui permettraient de rassembler les différentes valeurs regroupées dans un même champs comme les différentes phases d’un même corps en fonction des conditions extérieures, par exemple : comme la vapeur émane de l’eau liquide dans certaines conditions de température et de pression, la monnaie pourrait émaner de la richesse sous certaines conditions sociales, ou bien, sous dans d’autres conditions elles pourrait cristaliser en capital ; dans tous les cas il s’agit d’une seule et même substance dont les propriétés sont pourtant très différentes.

      1. Noté pour lecture ultérieure, ce fait tard ce soir.

        J’ai dit déjà dit ici et ailleurs qu’il me semblait y avoir une forte similitude entre la thermodynamique et l’économie. Suis sûr de rien sur ce sujet, pure intuition.

        Mais bon : je complète quand même (avant de lire le bonhomme),
        comme l’impression que inflation = entropie,
        et que 1er principe de Carnot = faut des riches et des pauvres (source chaude vs source froide) pour que ça tourne « vite et bien ».

        Question : l’économie doit-elle vraiment tourner vite et bien ?

      2. @ louise

        Si par « économie » tu veux dire un « système économique organisé de telle ou telle manière », il est possible en effet qu’on puisse s’en passer.

        Mais le problème n’est pas là ! Les Hommes vivent, consomment (mangent, boivent, se vêtent, etc.), produisent, etc. et c’est ça, au sens premier, l’« économie ».

        Reste à trouver le « comment ça marche ? » de la chose.
        C’était le propos des Smith, Ricardo, Marx, marginalistes & consorts (voir le billet du jour de Jorion). Ils ont raté leur coup !
        Ils n’ont pas dit que des sottises, loin de là ! Mais ils n’ont pas résolu le problème.

        Donc, faut qu’on s’y remette.

    4. Elargir le champ de l’économie à la socio-économie et son objectif au développement durable.
      Le champ traditionnel de l’économie néo-classique est une économie déconnectée des rapports sociaux: il n’y a que des entrepreneurs. L’anthropologie selon ce que je sais interroge ensemble les quatre domaines clé: économie, social , politique, culturel et leurs relations.
      De même avec la crise écologique l’objectif n’est plus la croissance mais le développement durable.
      Une critique des économistes idéologues néolibéraux, négationnistes de l’histoire socio-économique et de la réalité socio-écologique est nécessaire.

  3. dans ce premier bilan bruit le départ de vigneron… que voulez-vous, l’homme s’attache à des valeurs non-marchandes qui deviennent une richesse.

  4. Bonjour,

    Dans leur « HISTOIRE DES DOCTRINES ECONOMIQUES » (1909), Charles Gide et Charles Rist ne parlent pas de Nicolas Oresme (1325- 1382) qui a écrit « TRAITE SUR ORIGINE NATURE DROIT MUTATIONS DES MONNAIES » (1355).
    Ce traité est très intéressant, si en le lisant on pense en parallèle au « Privilège exorbitant » du dollar.

    Je vous invite donc à lire les extraits de ce traité de 1355, en particulier ceux des chapitres VII, IX, X, XII, XIII, XIV, XV, XVI, XX et XXI… à penser dollar et son l’histoire, on comprends mieux alors les formidables concentrations de capital et expropriations sur la planète entière aux profits d’une minorité… et encore ce traité ne parle pas des paradis fiscaux…

    Bien cordialement

    (Nota : Le traité complet est disponible sur internet en PDF)

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    Extraits de « Traité sur l’origine, la nature, le droit et les mutations des monnaies »
    De Nicolas Oresme (1355)

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    Extraits du CHAPITRE VI
    A qui cette monnaie appartient-elle ?

    En effet, comme le dit l’apôtre (20) : « Le tribut à qui de dû, l’impôt à qui de dû. » Ce que le Christ voulut dire ainsi, c’est que l’on pouvait par là reconnaître à qui était dû le tribut : il était dû à CELUI qui COMBATTAIT pour DEFENDRE l’ETAT et qui, en RAISON de SON AUTORITE POUVAIT FABRIQUER la MONNAIE.
    L’argent appartient donc à la communauté et à chacune des personnes qui la composent. Aristote le dit dans le septième livre de la Politique (21), et Cicéron vers la fin de l’Ancienne Rhétorique (22).

    (20). Epître de saint Paul aux Romains, XlII, 7.
    (21). Aristote, la Politique, VIl, 8 (1328b 10).
    (22). Cicéron, De l’invention, Il, 56 (§ 168).

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    Extraits du CHAPITRE VII
    Aux frais de qui la monnaie doit-elle être fabriquée ?

    Et, si la monnaie peut être faite pour un moindre prix, il convient que le restant soit à l’ADMINISTRATEUR ou à l’ORDONNATEUR, c’est-à-dire au PRINCE ou au MAITRE DES MONNAIES, comme une SORTE de PENSION.
    Mais, cependant, CETTE FRACTION doit être MODEREE et elle peut même être ASSEZ REDUITE si les MONNAIES sont en QUANTITE SUFFISANTE, comme on le dira par la suite. Si une TELLE FRACTION ou PENSION était EXCESSIVE, ce serait au DETRIMENT et au PREJUDICE de toute la COMMUNAUTE comme tout un chacun peut facilement s’en rendre compte.

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    Extraits du CHAPITRE VIII
    Les mutations des monnaies, en général

    Il faut savoir avant tout que l’on ne doit jamais modifier sans une nécessité évidente les lois, statuts, coutumes ou ordonnances antérieures, quelles qu’elles soient, qui concernent la communauté.
    Bien mieux, selon Aristote, dans le second livre de la Politique (25), la loi ancienne positive ne doit pas être abrogée pour une nouvelle meilleure, à moins qu’il n’y ait une différence très notable entre elles, parce que de tels changements diminuent l’autorité de ces lois et le respect qu’elles inspirent, plus encore s’ils sont faits fréquemment. De là, en effet, naissent le scandale, les murmures dans le peuple et le danger de désobéissance.
    A plus forte raison si de tels changements rendaient la loi pire, car ces changements seraient alors intolérables et injustes.
    De fait, le COURS et le PRIX des MONNAIES (26) dans un royaume doivent être pour ainsi dire une LOI, un REGLEMENT FERME. La preuve en est que les pensions et certains revenus annuels sont fixés en un prix d’argent (27), c’est-à-dire à un certain nombre de livres et de sous. D’où il ressort qu’une MUTATION des MONNAIES NE DOIT JAMAIS ETRE FAITE, si ce n’est peut-être lorsque la nécessité s’en impose ou que l’utilité en est évidente pour toute la communauté.
    C’est pourquoi Aristote, dans le cinquième livre des Ethiques (28), parlant de la monnaie, déclare : « Elle tend toutefois à une plus grande stabilité. »
    Or, la mutation de la monnaie, comme je peux le constater en général, peut être faite de plusieurs façons :
    – Dans la forme ou précisément dans le type,
    – Dans la proportion,
    – Dans le prix ou appellation,
    – Dans la quantité ou poids et,
    – Dans la substance de la matière.
    En effet, on peut muer la monnaie de chacune de ces cinq façons ou de plusieurs à la fois.

    (25). Aristote, la Politique, 11, 8 (l269a 23).
    (26). « …cursus et pretium monetarium… »
    (27). « …ad pretium pecuniae… »
    (28). Aristote, Ethique à Nicomaque, V, 8 (l133b 14).

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    Extraits du CHAPITRE IX
    La mutation du type de la monnaie

    On peut renouveler le type imprimé ou empreinte de la monnaie de deux manières :
    – L’une d’elles est de ne pas interdire le cours d’une monnaie antérieure : le prince inscrit son nom sur la monnaie qui se fait de son temps en permettant à la précédente de continuer à courir. Cela n’est pas à proprement parler une mutation, et il ne s’agit pas d’un grand abus pour autant, cependant qu’elle ne s’accompagne pas d’une autre mutation.
    – L’autre manière dont le type peut être renouvelé, c’est de faire une nouvelle monnaie avec interdiction du cours de l’ancienne.

    Et c’est proprement une mutation, qui peut être faite à bon droit pour l’une des deux raisons suivantes :
    – La première, c’est que, si un prince étranger ou quelque faussaire avait reproduit ou contrefait par malveillance les modules (29) ou les coins des monnaies, et qu’il se trouvait dans le royaume de la monnaie altérée, fausse et semblable à la bonne en couleur et en type, il conviendrait, au cas où on ne pourrait y porter remède autrement, de modifier les modules et le type de l’empreinte de la monnaie.
    – L’autre raison, c’est que, si éventuellement une monnaie ancienne s’était à la longue par trop détériorée et si son poids avait diminué, on devrait alors en interdire le cours et une empreinte différente serait à faire sur la nouvelle monnaie meilleure, afin que le peuple sache par là les distinguer l’une de l’autre.

    (…)

    Et il ne semble pas qu’un prince puisse y être poussé par autre chose que l’un des deux motifs suivants : ou bien c’est parce qu’il veut que sur toutes les pièces ne soit inscrit d’autre nom que le sien, et ce serait de sa part faire preuve d’irrévérence envers ses prédécesseurs, et de vaine ambition, ou bien c’est parce qu’il VEUT FABRIQUER PLUS DE MONNAIE AFIN D’EN RETIRER PLUS DE GAIN, selon ce qui a été dit au chapitre VII, et c’est là de la CUPIDITE DEPRAVEE, au PREJUDICE et au DETRIMENT de toute la COMMUNAUTE.

    (29). « Modulus », module de la monnaie, c’est-à-dire son diamètre.

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    Extraits du CHAPITRE X
    La mutation de la proportion des monnaies

    (…)

    Mais s’il n’y a pas ou peu de changement réel, CETTE MUTATION NE PEUT en AUCUNE FACON être PERMISE AU PRINCE.
    En effet, S’IL CHANGEAIT cette PROPORTION A SON GRE, IL POURRAIT DE CE FAIT INDUMENT ATTIRER A LUI LES RICHESSES (33) DE SES SUJETS.
    S’il abaissait le prix de l’or et l’achetait avec de l’argent (34), puis, une fois le prix augmenté, revendait son or ou sa monnaie d’or, ou s’il faisait pareil pour l’argent, ce serait la même chose que s’il fixait un prix à tout le blé de son royaume, l’achetait puis le revendait à un prix plus élevé.
    Chacun, certes, peut voir clairement que ce serait là un PRELEVEMENT INJUSTE et un ACTE de VERITABLE TYRANNIE qui, même, apparaîtrait plus violent et pire que celui commis par Pharaon en Egypte, dont Cassiodore a dit : « Nous lisons que Joseph, pour lutter contre une famine meurtrière, donna la permission d’acheter du froment mais fixa un prix tel que le peuple, avide de son secours, se vendrait plutôt que d’acheter de la nourriture. Je le demande, quelle ne fut pas la vie pour ces malheureux auxquels on voyait ce secours sans pitié ôter leur liberté : en ce temps-là, on gémit tout autant d’être libre qu’on pleura sur son asservissement ! Je crois que le saint homme fut réduit à cette extrémité pour pouvoir à la fois satisfaire un souverain cupide et secourir un peuple en péril (35). » Tels sont ses propos.
    Mais ce MONOPOLE DES MONNAIES serait encore plus VERITABLEMENT TYRANNIQUE parce qu’il serait plus involontaire, non nécessaire à la communauté et particulièrement DOMMAGEABLE.
    Si l’on me dit que ce n’est pas la même chose que pour le blé parce qu’il y a des choses qui regardent spécialement le prince, sur lesquelles il peut établir un prix comme il lui plaît, comme certains le disent à propos du sel et, à plus forte raison, à propos de la monnaie, je répondrais que ce monopole ou gabelle du sel, ou de n’importe quelle chose nécessaire à la communauté, est injuste, et que s’il y avait des princes qui établissaient des lois leur concédant ceci, ils seraient de ceux dont le Seigneur dit par la voix du prophète Isaïe (36) : « Malheur à ceux qui créent des lois iniques et qui ont écrit des injustices en les écrivant. »
    Au contraire, il ressort suffisamment des premier et sixième chapitres précédents que l’argent appartient à la communauté elle-même.
    C’est pour cette raison, et pour que le prince ne puisse pas feindre avec malveillance que la mutation de la proportion des monnaies a la cause indiquée dans le présent chapitre, qu’il revient à cette seule communauté d’apprécier si et quand et comment et jusqu’où doit être mutée cette proportion, et que le prince ne doit en aucune façon usurper ce droit.

    (33). « …pecunias subditorum… » : cf. le terme pecunes employé par Nicolas Oresme dans ses commentaires en langue française sur la Politique.
    (34). « …pro argenta… »
    (35). Cassiodore, Variétés, XII, 28, 7.
    (36). Isaïe, X, 1.

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    Extraits du CHAPITRE XI
    La mutation de l’appellation de la monnaie

    (…)

    « Il faut remarquer », dit Cassiodore (37), « avec quelle science les anciens ont regroupé ces monnaies dans leur classement. Ils voulaient que six mille deniers fissent un sou, c’est-à-dire que, tel un soleil d’or, le rond formé du métal rayonnant comptât exactement l’âge du monde (38). La savante Antiquité a défini non sans raison le sextuple comme multiple parfait et, de fait, le sextuple du sou, elle l’a désigné du nom d’once qui fut l’unité fondamentale de la mesure. En la multipliant douze fois, comme il en est des mois dans le cours de l’année, les anciens en ont constitué la plénitude de la Iivre (39). Ô inventions d’hommes avisés ! Ô sages dispositions des anciens ! Système exquis qui, tout à la fois, classe ce qui est nécessaire à l’homme et contient symboliquement tant de mystères de la nature. Il est donc bien justifié d’appeler livre ce qui fut pesé (40) par tant d’observation des choses. » Tels sont ses propos.

    (…)

    (37). Cassiodore, Variétés, l, 10, 15-16.
    (38). Cassiodore joue ici sur l’apparente proximité (sans fondement étymologique) des termes sol, soleil et solidus, sou. C’est seulement au Bas-Empire que solidus supplanta aureus avec, au départ, le sens de « denier non altéré -. C’est à la même époque que l’on rencontre un sou d’or (talent), divisé en six mille deniers de bronze (lepta). Sans doute faut-il évoquer ici les six âges de la tradition patristique pour comprendre quel rapport établit Cassiodore entre le sou de six mille deniers et l’âge du monde.
    (39). Dans le système pondéral et monétaire des Romains, l’once est le douzième de la livre. L’idée que l’once est à la livre ce que le mois est à l’année est un lieu commun au temps de Cassiodore (cf. Priscien, Des poids et mesures, vers 28). De même, l’idée que le six est un nombre parfait apparaît par exemple chez Macrobe (Les Saturnales, VlII, 13, 10) et chez Martianus Capella (Les Noces de philologie et Mercure, VII, 736). Enfin, à défaut de références contemporaines de Cassiodore, on trouvera chez Isidore de Séville (Les Etymologies, VI, 25, 14) l’indication que le sou est identique à la sextuple, dont le sextuple est l’once. On a donc six mille deniers pour un sou, six sous pour une once et douze onces pour une livre, ce qui n’a d’ailleurs rien à voir avec le système contemporain de Nicolas Oresme.
    (40). Nous rappelons que libra signifie à la fois « la livre» et « la balance ».

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    Extraits du CHAPITRE XII
    La mutation du poids des monnaies

    (…)

    Mais, ce dont je veux parler maintenant, c’est de la mutation proprement dite du poids ou dimension de la monnaie, celle que l’on fait sans changer son appellation ni son prix.
    Et il me semble qu’une telle MUTATION est tout simplement ILLICITE, surtout au prince, qui ne saurait faire cela sans HONTE ni INJUSTICE.
    C’est d’abord parce que l’image ou inscription est mise sur la pièce par le prince pour indiquer que son poids est certifié et de quelle matière elle est faite, comme on l’a montré plus haut, au chapitre IV.
    Donc, SI ELLE NE REPONDAIT PAS VRAIMENT AU POIDS INDIQUE, on voit tout de suite qu’il y aurait là FALSIFICATION TRES VITE et TROMPERIE FRAUDULEUSE.
    Souvent, en effet, les mesures à blé, à vin et autres sont marquées de la marque officielle du roi et, si quelqu’un commet une fraude sur elles, on le considère comme faussaire.
    Or, c’est exactement de la même manière que l’inscription de la pièce fait connaître la mesure de son poids et la nature véritable de sa matière.
    Combien serait-il donc inique, combien serait-il donc détestable, surtout de la part d’un prince, de diminuer le poids sans changer la marque !
    Qui serait en mesure de le déterminer ? A ce propos, en effet, Cassiodore (42), dans le livre V des Variétés, dit ainsi : « Qu’est-il en effet d’aussi criminel que le fait qu’il soit permis aux usurpateurs d’altérer jusqu’à la qualité même de la balance, de la sorte que ce qui passe pour l’attribut de la justice soit corrompu par les fraudes ? »
    Mais encore LE PRINCE, PAR CE MOYEN, PEUT ACQUERIR POUR LUI L’ARGENT D’AUTRUI. Et il peut se faire que rien d’autre ne le pousse à faire une mutation de cette sorte.
    Il recevrait en effet les pièces de bon poids et en fabriquerait des pièces à un poids amoindri qu’il émettrait au moment opportun.
    Ce n’est pas autre chose que ce qui est défendu par Dieu dans bien des passages des Saintes Ecritures. Voici ce qu’en dit le Sage (43) : « Double poids, double mesure, et tous deux abominables devant Dieu. » Il est dit aussi dans le Deutéronome (44) que le Seigneur « a en abomination celui qui fait cela ». C’est pourquoi des richesses ainsi réunies aux dépens de leur propriétaire se consument bientôt parce que, comme dit Cicéron (45), « bien mal acquis ne profite pas ».

    (42). Cassiodore, Variétés, V, 39, 5.
    (43). Proverbes, XX, 10. « Le Sage» désigne ici Salomon.
    (44). Deutéronome, XXV, 16.
    (45). Cicéron, Philippiques, Il, 65.

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    Extraits du CHAPITRE XIII
    La mutation de la matière des monnaies

    (…)

    Surtout, cela ne peut jamais être permis au prince, pour les raisons données dans le chapitre précédent, raisons qui s’appliquent directement ici, puisque l’EMPREINTE DE LA MONNAIE est la MARQUE de l’AUTHENTICITE de la matière et de cet alliage : les MODIFIER, ce serait donc FALSIFIER la MONNAIE.
    En outre, sur certaines pièces, on inscrit le nom de Dieu ou d’un saint quelconque et le signe de la croix, ce qui fut inventé et institué il y a bien longtemps pour témoigner de l’authenticité de la pièce en matière et en poids.
    Si donc le prince, sous cette inscription, change la matière et le poids, il est considéré commettre subrepticement une imposture et un parjure, rendre un faux témoignage et aussi transgresser le commandement par lequel il est dit (46) : « Tu ne prendras pas le nom de ton Dieu en vain ! » Il abuse aussi de ce terme de moneta ; en effet, selon Huguçon (47), moneta vient de moneo (« j’informe »), parce qu’elle informe qu’il n’y a pas de fraude dans le métal ni dans le poids.
    Au contraire, PAR CE MOYEN, le PRINCE PEUT ATTIRER A LUI INDUMENT les BIENS DU PEUPLE, comme il a été dit au sujet de la mutation du poids dans le chapitre précédent, et beaucoup d’AUTRES MAUX S’ENSUIVENT.
    Il est sûr que la FALSIFICATION serait pire ici que dans la mutation du poids parce qu’elle est PLUS FALLACIEUSE et MOINS PERCEPTIBLE, qu’elle peut NUIRE PLUS et DAVANTAGE LESER la COMMUNAUTE.

    (…)

    (46). Exode, XX, 7.
    (47). Huguccione da Pisa, Grandes Dérivations, s.v. Moneta.

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    Extraits du CHAPITRE XIV
    La mutation complexe des monnaies

    (…)

    Et, puisqu’on ne doit faire aucune mutation simple, si ce n’est par suite des causes réelles et naturelles déjà dites, lesquelles se produisent rarement, il faut savoir qu’une occasion véritable de faire une mutation complexe de la monnaie se présente plus rarement encore et peut-être même jamais.
    Si par hasard elle se présentait, une telle MUTATION complexe, à plus forte raison encore que pour la simple, NE DOIT JAMAIS ETRE FAITE PAR LE PRINCE, par suite des dangers et des maux indiqués auparavant, MAIS PAR LA COMMUNAUTE ELLE-MEME.
    En effet, si ces MUTATIONS SIMPLES indûment faites entraînent autant d’ABUS qu’il a été dit précédemment, DE BIEN PLUS GRANDS et PIRES S’ENSUIVRAIENT d’une MUTATION COMPLEXE.

    (…)

    La conclusion générale de tout ce qui précède sera donc qu’AUCUNE MUTATION DE MONNAIE, tant simple que complexe, NE DOIT ETRE FAITE de la seule autorité du prince, SURTOUT lorsqu’il veut en faire parce qu’il a EN VUE DE GAIN ou PROFIT à tirer d’une telle mutation.

    (48). Genèse, XXIII, 16.

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    Extraits du CHAPITRE XV
    Le gain que le prince tire de la mutation de la monnaie est injuste

    Il me semble que la CAUSE PREMIERE et DERNIERE pour laquelle le PRINCE veut s’EMPARER du POUVOIR DE MUER les MONNAIES, c’est le GAIN ou PROFIT qu’il peut en avoir, CAR AUTEMENT, C’EST SANS RAISON QU’IL FERAIT des MUTATIONS si NOMBREUSES et si CONSIDERABLES.
    Je veux donc encore montrer plus à fond qu’UNE TELLE ACQUISITION EST INJUSTE.
    En effet, toute MUTATION de la MONNAIE, excepté dans les cas rarissimes déjà dits, IMPLIQUE FALSIFICATION et TROMPERIE et ne peut convenir à un prince, comme on l’a prouvé.
    Donc, si le prince usurpe injustement cette chose déjà injuste en elle-même, il est impossible qu’il en tire un juste gain.
    D’autre part, TOUT CE QUE LE PRINCE EN RETIRE DE GAIN, c’est nécessairement AUX DEPENS de la COMMUNAUTE.
    Or, tout ce qu’un prince fait aux dépens de la communauté est une INJUSTICE et le fait, non d’un roi, mais d’un TYRAN, comme dit Aristote (49).
    Et S’IL DISAIT, selon le MENSONGE HABITUEL DES TYRANS, QU’IL CONVERTIT ce PROFIT en BIEN PUBLIC, ON NE DOIT PAS LE CROIRE PARCE QUE, PAR UN RAISONNEMENT DE LA SORTE, IL POURRAIT M’ENLEVER MA CHEMISE ET DIRE QU’IL EN A BESOIN POUR LE BIEN-ETRE COMMUN.
    De plus, selon l’apôtre (50), il ne faut pas faire « de mauvaises choses pour que de bonnes arrivent ».
    On ne doit donc rien extorquer ignominieusement pour feindre ensuite de le dépenser à des usages pieux.
    Au contraire, si le prince peut, à bon droit, faire une mutation simple de la monnaie et en retirer quelque gain, il peut, pour une raison analogue, faire une plus grande mutation et en retirer plus de gain, muer à plusieurs reprises et avoir encore plus de gain, faire une ou plusieurs mutations complexes et toujours amasser son gain des manières déjà expliquées.
    IL EST VRAISEMBLABLE QUE, SI CELA ETAIT PERMIS, LUI OU SES SUCCESSEURS CONTINUERAIENT AINSI, ou de leur propre mouvement ou POUSSES PAR DES CONSEILLERS, parce que la NATURE HUMAINE INCLINE et TEND à S’ENRICHIR TOUJOURS DAVANTAGE QUAND ELLE PEUT LE FAIRE FACILEMENT.
    Ainsi, le PRINCE POURRAIT ENFIN ATTIRER à lui PRESQUE TOUT L’ARGENT ou les RICHESSES de ses SUJETS et les REDUIRE à la SERVITUDE, ce qui serait FAIRE ENTIEREMENT PREUVE DE TYRANNIE et même d’une VRAIE et PARFAITE TYRANNIE, comme il ressort des philosophes et des histoires des anciens.

    (49). Aristote, la Politique, V, 10 (1310b 40-1311a 1).
    (50). Epitre de saint Paul aux Romains, III, 8.

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    Extraits du CHAPITRE XVI
    Le gain dans la mutation de la monnaie est contre nature

    (…)

    Il est naturel en effet à certaines richesses naturelles de se multiplier, tels les grains de céréales « que, semés, le champ rend avec force intérêt », comme dit Ovide (51), mais il est MONSTRUEUX et contre nature qu’une CHOSE INFECONDE ENGENDRE, qu’une CHOSE STERILE SOUS TOUS SES ASPECTS FRUCTIFIE ou SE MULTIPLIE d’elle-même, et l’ARGENT est une CHOSE DE CETTE SORTE.
    Donc, lorsque cet argent rapporte du gain sans être engagé dans le commerce des richesses naturelles, selon son usage propre, celui qui lui est naturel, mais en étant converti en son semblable, comme lorsqu’on change une monnaie en une autre ou qu’on en donne une pour une autre, un tel profit est vil et contraire à la nature.
    C’est par cette raison en effet qu’Aristote prouve, dans le livre 1 de la Politique (52), que l’usure est contre nature parce que l’USAGE NATUREL de la MONNAIE est qu’elle soit l’INSTRUMENT de PERMUTATION des RICHESSES NATURELLES, comme on l’a souvent dit.
    Celui qui l’utilise d’autre façon commet donc un abus contre l’institution naturelle de la monnaie, car il fait en sorte que, comme dit Aristote, le denier engendre le denier, ce qui est contre nature.

    (…)

    Cassiodore dit là-dessus : « On doit donner le montant exact d’un sou et parce que l’on a le dessus, on en retranche quelque chose ; on doit verser une livre et, parce que cela vous est possible, on la diminue un peu. Voilà des agissements que ces noms eux-mêmes, on le voit bien, rendent impossibles. Ou bien on s’acquitte intégralement, ou bien on ne paie pas ce qui est dit : de toute façon, on ne peut pas employer les noms des intégralités en effectuant des diminutions scélérates… Violer donc de tels secrets de la nature, vouloir ainsi rendre confuses les certitudes les mieux établies, cela ne semble-t-il pas une mutilation cruelle et infâme de la vérité elle-même ? … Pardessus tout, que poids et mesures soient irréprochables car tout est bouleversé si leur intégrité est altérée par les fraude. (53) »

    (…)

    (51). Ovide, Les Pontiques, l, 5, 26.
    (52). Aristote, la Politique, l, 10 (1258b 7).
    (53). Cassiodore, Variétés, 1, 10, 7, puis 10.

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    Extraits du CHAPITRE XVII
    Le gain dans la mutation de la monnaie est pire que l’usure

    Il y a trois manières, me semble-t-il, par lesquelles on peut tirer du gain de la monnaie sans l’employer selon son usage naturel :
    – La première, c’est par l’art du changeur, dépôt (55) ou commerce des monnaies ;
    – La deuxième, c’est l’usure ;
    – La troisième, la mutation de la monnaie.
    La première manière est vile, la deuxième mal, la troisième pire.
    Aristote (56) fit mention des deux premières et non de la troisième, parce qu’en son temps une telle perfidie n’avait pas encore été inventée.
    Que la première soit vile et blâmable, Aristote le prouve par la raison déjà évoquée au chapitre précédent. D’une certaine façon, il s’agit en effet de faire engendrer l’argent.
    Il appelle aussi l’art du changeur « obolostatique » : c’est ce que nous appelons couramment le poitevinage (57). C’est pourquoi l’apôtre saint Matthieu, qui avait été changeur, n’est pas retourné à son métier antérieur après la résurrection de Notre Seigneur, comme le fit saint Pierre qui, lui, avait été pêcheur. Pour expliquer ce fait, le bienheureux Grégoire (58) dit que « C’est une chose de gagner sa vie par la pêche, c’en est une autre de s’enrichir des gains du tonlieu (59). Il y a en effet beaucoup de métiers qu’il est bien difficile, voire même impossible, d’exercer sans pécher. »
    De ce fait, il y a des arts mécaniques qui souillent le corps, tel que celui de l’égoutier, et d’autres qui souillent l’âme, comme c’est le cas de celui-ci.
    Pour l’usure, il est tout à fait certain qu’elle est mauvaise, détestable et inique, et cela découle des Saintes Ecritures. Mais il reste à montrer maintenant que faire du gain lors d’une mutation de la monnaie est encore pire que l’usure.
    En effet, l’usurier remet son argent à quelqu’un qui le reçoit volontairement et qui peut ensuite en tirer parti pour subvenir à ses besoins. Ce qu’on lui donne en plus du capital, c’est par un contrat volontaire entre les parties. Mais, dans une mutation indue de la monnaie, le prince ne fait rien d’autre que prendre, sans leur accord, l’argent de ses sujets, en interdisant le cours de la monnaie antérieure, meilleure et que tous préféraient à la mauvaise, pour leur rendre ensuite un argent moins bon, en l’absence de toute nécessité et sans que cela puisse avoir une quelconque utilité pour eux.
    Lors même qu’il la fait meilleure qu’avant, c’est cependant pour qu’elle soit dépréciée par la suite, et qu’il leur attribue moins, à valeur égale, de la bonne que ce qu’il avait reçu de l’autre. De toute façon, il en retient une partie pour lui.
    Donc, dans la mesure où il reçoit plus d’argent qu’il n’en donne, à l’encontre de l’usage naturel de celui-ci, cet accroissement est comparable à l’usure elle-même, mais elle est pire que l’usure en ce qu’elle est moins volontaire ou qu’elle s’oppose plus à la volonté des sujets, sans que cela puisse leur profiter, et en l’absence complète de toute nécessité. Puisque le gain de l’usurier n’est ni aussi élevé ni en général préjudiciable à autant de gens que l’est celui-ci, imposé à toute la communauté contre ses intérêts avec non moins de tyrannie que de fourberie, je me demande si l’on ne devrait pas l’appeler plutôt brigandage despotique ou exaction frauduleuse.

    (55). « …per artem campsoriam, custodiam vel mercantiam monetarum… ». Littéralement, custodia signifie « garde», « surveillance ».
    (56). Aristote, la Politique, l, 10 (l258a 38-1258b 9). Aristote n’a jamais fait mention, bien sûr, dans la Politique, de l’art du changeur ni de la mutation des monnaies. Aristote n’oppose à l’économique que la chrématistique, activité mercantile et usuraire. Les causes du glissement du contenu du texte d’Aristote au Moyen Age sont présentées dans l’introduction aux textes de Nicolas Oresme.
    (57). « Pictavinagium ». Ce terme figure au nombre des additions que Dom Carpentier a apportées au Glossarium de Du Cange avec le sens de « prestation acquittée en poitevines », qui ne saurait convenir ici. En fait, la poitevine ou pite étant la monnaie divisionnaire qui valait un quart de denier, il faut comprendre que « poitevinage» désigne ici l’activité des manieurs d’argent. Le caractère péjoratif de ce terme ressort de diverses attestations de termes apparentés, renvoyant à l’habileté supposée du changeur à tromper, à ses manières cauteleuses et à ses profits mesquins (cf. Frédéric Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française, s.v. «poiteviner» et « poitevinesse » ; Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle, s.v . « poiteviner », d’ailleurs mal interprété).
    (58). Grégoire le Grand, Homélies sur les Evangiles, XXIV (1 184c).
    (59). Le tonlieu était, selon la définition du Petit Robert, sous l’Ancien Régime, un « impôt ou taxe sur les marchandises transportées », un « droit payé par les marchands pour étaler dans les foires et marchés ». Le changeur, bien que ne tirant pas directement profit de la perception de cette taxe, en dépendait indirectement en fournissant aux marchands la monnaie exigible au poste de tonlieu. Ainsi, monnaie, change et tonlieu sont étroitement liés dans les écrits médiévaux.

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    Extraits du CHAPITRE XVIII
    De telles mutations des monnaies, en soi, ne doivent pas être permises

    Parfois, dans la communauté, pour qu’il n’arrive pas quelque chose de pire, et pour éviter le scandale, des choses déshonnêtes et mauvaises sont permises, telles que les lupanars publics.
    Quelquefois aussi, par nécessité ou par commodité, on permet d’exercer une activité vile, comme le change, ou même dépravée, comme l’usure. Mais, en ce qui concerne cette mutation de monnaie faite pour en tirer du gain, on ne voit pas de cause au monde pour laquelle tant de gain devrait ou pourrait être admis. Par là, on n’évite pas le scandale mais on l’engendre plutôt, comme il ressort suffisamment du chapitre VIII. Bien des inconvénients s’ensuivent, dont certains ont déjà été évoqués et dont d’autres encore seront examinés par la suite.

    (…)

    (60). Cassiodore, Variétés, l, 10, 2 et 7.

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    Extraits du CHAPITRE XIX
    De certains inconvénients touchant le prince qui résultent des mutations des monnaies

    Les inconvénients qui proviennent de ce type de mutation des monnaies sont nombreux et considérables.
    Certains concernent principalement le prince, d’autres toute la communauté, d’autres encore des parties de celle-ci.
    Ces derniers temps, on en a vu se produire bon nombre au royaume de France. Certains ont même déjà été évoqués plus haut, qu’il convient cependant de rappeler.
    D’abord, il est vraiment exécrable et infâme au plus haut point de la part d’un prince de commettre une fraude, de falsifier la monnaie, d’appeler or ce qui n’est pas de l’or, et livre ce qui n’est pas une livre, et autres actes de cette sorte indiqués antérieurement aux chapitres XII et XIII. En outre, il lui incombe de condamner les faux-monnayeurs. Comment donc peut-il rougir assez si l’on trouve chez lui ce qu’il devrait chez autrui punir de la mort la plus infâme ?
    Encore une fois, c’est un scandale considérable, comme on le disait au chapitre VIII, et avilissant pour le prince, que la monnaie de son royaume ne reste jamais dans le même état, qu’on la fasse varier d’un jour à l’autre et qu’elle vaille quelquefois plus dans un endroit que dans un autre au même moment.
    D’autre part, durant ces périodes de mutations, on ignore très souvent combien vaut telle ou telle pièce, et il faut faire commerce de la monnaie, ou bien l’acheter et la vendre, ou bien changer le prix, à l’encontre de sa nature.
    Et, ainsi, il n’y a aucune certitude pour la chose qui doit être la plus certaine, mais plutôt la confusion de l’incertitude et de la désorganisation qui attire le blâme sur le souverain.
    De plus, il est absurde et tout à fait contraire à l’honneur d’un roi d’interdire le cours de la vraie et bonne monnaie du royaume et, poussé par la cupidité, de sommer, que dis-je, de contraindre ses sujets à utiliser de la moins bonne monnaie, comme si l’on voulait dire que ce qui est bon est mauvais, et vice versa, alors qu’il est pourtant dit là-dessus par le Seigneur par la voix du prophète (61) : « Malheur à vous qui dites que le bien est mal et que le mal est bien. »
    Et, encore une fois, il est malséant au prince de ne faire aucun cas de ses prédécesseurs, car chacun est tenu par commandement divin d’honorer ses parents.
    Or, il paraît nuire lui-même à la considération due à ses aïeux quand il abroge leur bonne monnaie et qu’il la fait fondre avec leur effigie, et qu’au lieu de la monnaie d’or qu’ils avaient fabriquée, il fait une monnaie en partie de cuivre. N’est-ce pas là ce qui a été évoqué dans le troisième livre des Rois, où l’on dit que le roi Roboam rejeta « les écus d’or qu’avait faits Salomon, son père, qu’il remplaça par des écus de bronze (62) ». C’est encore ce même Roboam qui perdit les cinq sixièmes de son peuple pour avoir voulu trop grever ses sujets.
    Enfin, un roi doit au contraire abhorrer sans réserve les ACTES de TYRANNIE et c’en est un qu’une TELLE MUTATION, on a déjà souvent eu l’occasion de le dire, et qui est également préjudiciable et périlleux pour toute la postérité du roi, comme on le montrera plus longuement par la suite.

    (61). Isaïe, V, 20.
    (62). I Rois, XIV, 27. Dans la Bible, il s’agit de boucliers, mais Nicolas Oresme joue sur le fait que ce terme avait fini par désigner les pièces d’or frappées d’un bouclier émises depuis Louis IX.

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    Extraits du CHAPITRE XX
    Autres inconvénients touchant la communauté tout entière

    Parmi les nombreux inconvénients provenant de la MUTATION de la MONNAIE qui concernent la communauté entière, il en est un qui a été évoqué plus haut, principalement au chapitre XV, c’est que par là, le PRINCE PEUT ATTIRER à lui PRESQUE TOUT L’ARGENT de la COMMUNAUTE et complètement APPAUVRIR ses SUJETS.
    Et, de même que certaines maladies chroniques sont plus dangereuses que d’autres en ce qu’elles sont moins sensibles, de même un tel prélèvement s’exerce d’autant plus dangereusement qu’il est moins perçu.
    En effet, le PEUPLE NE RESSENT PAS le POIDS de cette IMPOSITION aussi vite que celui d’un autre prélèvement, et cependant, nulle taille sans doute ne peut être plus lourde, nulle plus générale, nulle plus considérable.
    L’or et l’argent, par suite de telles mutations et affaiblissements, s’amoindrissent dans le royaume parce qu’en dépit de la surveillance on les emporte à l’extérieur, où ils sont donnés plus cher.
    Les hommes s’efforcent en effet volontiers de porter leur monnaie aux lieux où ils la croient valoir plus.
    Il s’ensuit donc la diminution de la matière des monnaies dans le royaume.
    En outre, il arrive que ceux qui vivent en dehors du royaume y apportent alors une monnaie qu’ils ont contrefaite et attirent ainsi à eux le gain que le roi, lui, croit avoir. Enfin, c’est la matière même de la monnaie que l’on peut consumer à force de la fondre et refondre aussi souvent que l’on a coutume de le faire là où se pratiquent des mutations de ce type. Ainsi donc, la matière monnayable est diminuée de trois façons à l’occasion des mutations précitées. Elles ne peuvent donc se prolonger, on le voit, là on l’on ne regorge pas de matière monnayable provenant des minerais ou d’autres sources, car le prince finirait ainsi par ne plus en avoir assez pour lui permettre de faire de la bonne monnaie en suffisance.
    Par suite de ces mutations, on cesse d’apporter les bonnes marchandises ou richesses naturelles des royaumes étrangers à celui dans lequel la monnaie est ainsi muée, parce que les négociants, toutes choses égales par ailleurs, préfèrent se rendre dans les lieux où ils trouvent une monnaie sûre et bonne. Et c’est enfin à l’intérieur même de ce royaume que, par de telles mutations, l’activité des négociants se trouve perturbée et entravée de bien des façons.
    En outre, on le sait, DURANT ces MUTATIONS, ON NE PEUT EVALUER ou APPRECIER bien et juste les REVENUS en argent, PENSIONS annuelles, LOYERS, cens et choses semblables.
    Par ailleurs, l’ARGENT NE PEUT ETRE PRETE (63) SANS DANGER, et cela à CAUSES d’ELLES ; et, qui plus est, beaucoup se refusent à rendre ce service charitable par suite de ces mutations.
    La suffisance de matière monnayable, les négociants et toutes les autres choses précitées sont pourtant ou nécessaires ou fort utiles à la nature humaine, et les choses qui s’y opposent sont préjudiciables et nocives à l’ensemble de la communauté civile.

    (63). Il s’agit du prêt sans intérêt, mutuum, d’où, plus loin, l’évocation d’un service charitable.

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    Extraits du CHAPITRE XXI
    Autres inconvénients qui touchent des parties de la communauté

    Certains corps de la communauté s’emploient à des activités honorables ou utiles à tout l’Etat, qui ont pour but d’accroître ou gérer les richesses naturelles pour les besoins de la communauté (64) : ce sont les hommes d’Eglise, les juges, les soldats, les cultivateurs, les négociants, les artisans et leurs semblables.
    Mais il en est un autre qui augmente ses richesses personnelles par l’exercice d’un métier vil : ce sont les CHANGEURS, MARCHANDS de MONNAIE ou BILLONNEURS ; et, certes, cette activité est honteuse, comme on le disait au chapitre XVIII.
    Partant, ces derniers, qui sont pour ainsi dire superflus à l’Etat, et certains autres, tels que les RECEVEURS et les MANIEURS d’ARGENT ou leurs semblables, PRENNENT une GRANDE PART du REVENU ou GAIN qui provient des MUTATIONS de MONNAIE et, soit malice, soit hasard, S’ENRICHISSENT de ce fait, à l’encontre de Dieu et de la justice, puisqu’ils n’ont pas mérité de telles richesses et qu’ils SONT INDIGNES de TANT DE BIENS.
    D’autres en sont appauvris, qui constituent les corps les meilleurs de cette communauté, si bien que le prince, par là, lèse ses sujets les plus nombreux et les meilleurs, les grève à l’excès et que, cependant, tout le gain ne lui en revient pas, mais que ceux que l’on a cités en ont une grande part, eux dont l’activité est vile et entachée de fraudes.
    En outre, quand le prince ne fait pas savoir à l’avance à son peuple la date et les modalités de la future mutation de monnaie qu’il entend faire, il en est qui, grâce à leurs astuces ou à leurs amis, la prévoient en secret, achètent alors des marchandises contre la monnaie faible, les vendent par la suite contre de la forte, et s’enrichissent ainsi en un tournemain en faisant indûment d’énormes gains à l’encontre du cours légitime du commerce naturel. On voit que c’est là une sorte de monopole, au détriment et au préjudice de tout le reste de la communauté.
    Et d’autre part, par de telles mutations, il est fatal que les revenus évalués à une certaine quantité d’argent subissent soit une injuste diminution, soit une augmentation non moins injuste, comme on l’a mentionné plus haut dans le chapitre sur la mutation de l’appellation de la monnaie.
    De plus, par de telles variations et altérations des monnaies, le prince donne aux méchants l’occasion de faire de la fausse monnaie, soit parce que cela heurte moins leur conscience de la falsifier du fait que le prince, ils le voient bien, en fait autant, soit parce que leur falsification n’est pas si aisément décelée et qu’ils peuvent dans ces circonstances plus facilement perpétrer de nombreux méfaits que si la bonne monnaie continuait d’avoir cours.
    Enfin, tant qu’elles se prolongent, elles donnent lieu à un nombre presque incalculable d’ambiguïtés, d’obscurités, d’erreurs et de difficultés inextricables dans les comptes de dépenses et de recettes.
    Elles sont aussi à l’origine de litiges et de poursuites diverses, acquittements de dettes défectueux, fraudes, désordres, abus innombrables et maux multiples que je ne saurais expliquer, peut-être plus considérables et plus graves encore que ceux qui ont été énumérés jusqu’ici.
    Et cela n’a rien d’étonnant car, comme dit Aristote (65), « un mal donné en entraîne beaucoup d’autres », ce n’est pas difficile à constater.

    (64). Le texte de l’original latin, tel que l’ont transmis les manuscrits connus, ne mentionne pas ici, contrairement à celui de la version française, les activités propres aux ecclésiastiques, juges et soldats auxquels il fait pourtant immédiatement allusion. Lacune ou interpolation ?
    (65). Aristote, les Topiques, II, 5, ?

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    Extraits du CHAPITRE XXII
    La communauté peut-elle faire de telles mutations de monnaie ?

    Puisque, comme on l’a montré au chapitre VI, la monnaie appartient à la communauté, on voit bien que cette même communauté peut en disposer à son gré.
    Elle peut donc la modifier autant de fois qu’elle le veut, prendre là-dessus autant qu’il lui plaît et en user comme de sa chose, surtout si cette même communauté a besoin d’une grosse somme d’argent pour la guerre, la rançon de son prince ou autre accident semblable.

    (…)

    Donc, dans le cas précité, celle-ci peut et doit être faite par la communauté elle-même. Là-dessus, sous réserve d’un meilleur avis, il me semble à présent que l’on peut dire ce qui suit.
    Dans un premier cas, cette somme d’argent dont la communauté a besoin doit être transportée ou versée dans des contrées lointaines et chez des gens avec lesquels on n’a pas de relations et, par ailleurs, elle est si élevée que la matière monnayable en sera pour longtemps considérablement moindre dans cette communauté ; et, dans ce cas, c’est par le biais d’une mutation de la matière ou de l’aloi de la monnaie qu’on peut lever une contribution car, par suite de la raison indiquée et selon les modalités décrites au chapitre XIII, si l’on faisait toute autre mutation, celle-ci devrait fatalement être faite ultérieurement. Mais, si la somme précitée n’est pas aussi considérable ou si elle est versée de telle manière, quelle que soit celle-ci, que la matière monnayable n’en puisse être amoindrie considérablement, je déclare, sans minimiser les maux évoqués au début du présent chapitre, qu’une telle mutation de la monnaie en entraînerait de plus nombreux et de plus graves que toute contribution. Elle ferait surtout courir le risque que le prince veuille finalement s’arroger le droit d’y recourir, ce qui ferait réapparaître tous les maux déjà mentionnés.
    Et que l’on ne m’objecte pas mon premier principe où il était dit que l’argent appartient à la communauté, car ni la communauté ni personne n’a le droit d’abuser de son bien ou d’en user illicitement, et c’est ce que ferait la communauté si elle muait les monnaies dans ces conditions.
    Si, par hasard, la communauté fait elle-même une telle mutation, de quelque manière que ce soit, il faut alors, dès que possible, rétablir l’état dû et permanent de la monnaie et cesser tout prélèvement de gain sur elle.

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    Extraits du CHAPITRE XXIII
    Où l’on avance que le prince peut muer les monnaies

    On a coutume de dire qu’en cas de nécessité tout appartient au prince.
    Il peut donc prélever sur les monnaies de son royaume tout ce qui lui semble bon, et comme bon lui semble, lorsqu’il est acculé ou pressé par la nécessité, pour la défense de l’Etat ou de son règne (66).
    Or, la mutation de la monnaie est un moyen commode et approprié de collecter de l’argent, comme il ressort de ce qui a été dit au chapitre précédent.

    (…)

    Cette même communauté peut donc, si elle ne l’a pas fait dans le passé, concéder au prince le pouvoir de muer les monnaies de cette manière, se dépouiller ainsi du droit de réglementer et de muer la monnaie, et donner au prince une part de la monnaie, à prendre de la manière qu’il veut.
    De même, si, en droit commun, il revient à la communauté de réglementer les monnaies, comme on l’a déjà dit souvent, et que celle-ci n’a pu se mettre d’accord sur une modalité unique en raison des désaccords de la multitude, est-ce qu’elle n’a pu condescendre, sur ce point, à ce que l’entière disposition de la monnaie soit dorénavant à la volonté du prince ?
    Si, bien sûr, et aussi à ce qu’il tire, par cette raison, un revenu de la mutation ou de la réglementation de la monnaie. Par ailleurs, comme on le disait au chapitre VII, il faut fixer une certaine indemnité pour la fabrication de la monnaie, et le prince peut et doit prélever une partie de cette indemnité.
    Il peut donc, pour la même raison, avoir ou recevoir là-dessus de plus en plus de gain, autant par conséquent que ce que lui rapporterait une mutation de la monnaie.
    Il peut donc aussi, en ayant recours à de telles mutations, alléger ce prélèvement.

    (…)

    Il se peut donc qu’une part importante de ces revenus ait été autrefois assignée sur le monnayage, de sorte qu’il soit permis au prince de recevoir du gain en muant les monnaies.

    (…)

    (66).  » .. .principatus sui regni …  » signifie à peu près : « son droit à régner sur son royaume « . Toute cette partie du Traité fait clairement référence à la situation contemporaine du royaume de France qui doit affronter le problème de la captivité du roi Jean Il dont son rival anglais exige une rançon.
    (67). Littéralement : « par un privilège spécial qui, en raison de ses bienfaits méritoires, lui aurait été concédé héréditairement autrefois « .
    (68). Littéralement, l' »Empereur romain « . Il s’agit bien sûr du souverain du Saint Empire romain germanique.

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    Extraits du CHAPITRE XXIV
    Réponse à ce qui précède et conclusion principale

    (…)

    En réponse à l’argument qui consiste à dire que la communauté, à qui la monnaie appartient, peut se dépouiller de son droit et le remettre tout entier au prince, et que le droit de battre monnaie serait ainsi tout entier dévolu au prince, il m’apparaît d’abord que c’est quelque chose qu’une communauté dûment consultée ne ferait jamais et, d’autre part, qu’il ne lui serait de toute façon pas permis de muer les monnaies ou de faire un mauvais usage de son bien propre, comme il est dit au chapitre XXII.
    En outre, la communauté des citoyens, qui est naturellement libre, ne se réduirait jamais elle-même à la servitude, ni ne se mettrait sous le joug d’un pouvoir tyrannique en connaissance de cause.
    Si donc, trompée, intimidée par des menaces ou contrainte, elle concède au prince de telles mutations, sans s’apercevoir des maux qui s’ensuivent, et qu’elle s’assujettit ainsi servilement, elle peut annuler cette concession sur-le-champ et de n’importe quelle façon.

    (…)

    De même, donc, que la communauté ne peut concéder au prince le droit d’abuser des épouses des citoyens auxquelles il en voudrait, de même ne peut-elle lui donner un tel privilège monétaire dont il ne pourrait user que mal en exigeant un gain sur leurs mutations, comme il ressort assez de bien des chapitres précédents.

    (…)

    Je dis qu’elle le peut à certains égards et dans certaines circonstances, mais non en lui concédant le pouvoir d’amasser autant de gain au moyen de ces mutations indues. A cet autre argument, tiré du chapitre VII, selon lequel le prince peut recevoir un certain revenu sur la monnaie, il est facile de répondre qu’il s’agit là pour ainsi dire de lui allouer une petite somme, limitée, qu’il ne peut augmenter à volonté par les mutations précitées, mais qui demeure au contraire sans variation aucune. On le concède, le prince peut avoir des revenus, et il doit tenir un rang magnifique, le plus honorable qui soit.
    Mais ces revenus peuvent et doivent être assignés ailleurs et réunis autrement que par ces mutations indues d’où naissent, comme on l’a montré auparavant, des maux si grands et si nombreux.

    (…)

    De tout cela, il faut conclure que le prince ne peut faire ces mutations et en retirer du gain ni par le droit commun ou ordinaire, ni par privilège, don, concession ou pacte, ni par toute autre autorité ou toute autre manière, et que cela ne peut être de son domaine ni lui appartenir en aucune façon. En conséquence, lui refuser ce droit, ce n’est pas le spolier ni aller à l’encontre de la majesté royale, comme le disent faussement des adulateurs menteurs, sophistiques, et qui trahissent l’Etat. Par ailleurs, puisque le prince est tenu de ne pas faire cela, il n’a aucun titre à recevoir une quelconque allocation ou un don pour s’abstenir de cette exaction abusive : cela, en effet, ne paraît pas autre chose que le prix du rachat de la servitude que nul roi ni bon prince ne doit exiger de ses sujets. Enfin, à supposer, mais ceci n’est pas acquis, qu’il ait le privilège de prendre quelque chose sur la monnaie pour en fabriquer de la bonne et la maintenir dans cet état, il devrait encore perdre ce privilège dans le cas où il en abuserait au point de muer et falsifier la monnaie pour accroître son gain personnel de manière non moins cupide que honteuse.

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    Extraits du CHAPITRE XXV
    Un tyran ne peut durer longtemps

    (…)

    Le tyran prise et chérit son propre bien-être plus que le salut commun de ses sujets, et c’est pourquoi il s’efforce de maintenir son peuple dans une soumission servile.

    (…)

    Et c’est là l’intérêt véritable et la gloire du souverain dont le pouvoir, comme dit Aristote (72), est d’autant plus noble, d’autant meilleur que les hommes sur lesquels il l’exerce sont libres et accomplis, et d’autant plus durable que le roi persévère avec zèle dans une telle résolution, Cassiodore (73) ayant dit : « L’art de gouverner, c’est d’aimer ce qui convient au plus grand nombre. »
    Chaque fois, en effet, que la royauté se transforme en tyrannie, elle est vite menacée de disparaître, parce qu’elle est ainsi prédisposée à la discorde, à l’usurpation et à des périls de toutes sortes. Surtout dans une contrée policée et éloignée de la barbarie servile où, par coutume, par lois et par nature, les hommes sont libres, et non pas asservis ni insensibles par habitude à la tyrannie, tels que la servitude ne pourrait leur convenir et qu’eux n’y pourraient consentir, tels qu’ils ne sauraient voir que violence dans l’oppression du tyran, dès lors précaire, parce que, comme dit Aristote (74), « la violence court à sa perte. »

    (…)

    Or, un corps est mal en point quand les humeurs affluent à l’excès à l’un de ses membres : souvent, elles l’enflamment et l’enflent gravement, tandis que les autres membres se dessèchent et s’amoindrissent terriblement. Alors, l’équilibre convenable est rompu et ce corps-là ne peut vivre longtemps.
    Il en est de même d’une communauté ou d’un royaume quand les richesses sont drainées outre mesure par l’une de ses parties.
    En effet, une communauté ou un royaume dont les souverains obtiennent une énorme supériorité sur leurs sujets en fait de richesse, de pouvoir et de rang, est comme un monstre, comme un homme dont la tête est si grande, si grosse, que le reste du corps est trop faible pour la porter.
    De même qu’un tel homme ne peut se soutenir ni longtemps vivre ainsi, de même donc, ne pourrait se maintenir un royaume dont le prince drainerait à l’excès les richesses, comme cela se ferait par les mutations de la monnaie, ainsi qu’il ressort du chapitre XX.
    Par ailleurs, dans la polyphonie, si l’uniformité n’apporte ni plaisir ni agrément, l’excès ou l’abus de contraste y détruit et anéantit toute l’harmonie : il y faut au contraire une variété réglée et mesurée durant laquelle les choeurs mêlent avec bonheur de douces mélodies. Il en va généralement de même des diverses parties de la communauté : l’égalité de biens ou de pouvoir n’est pas convenable, elle ne « sonne » pas bien, mais, à l’inverse, une disparité excessive ruine et anéantit l’harmonie de la société, comme le fait ressortir Aristote (80) au livre V de la Politique.
    C’est surtout, en vérité, si le prince lui-même, qui est dans le royaume ce que sont dans le chant la teneur et la voix principale, chante trop fort et sans s’accorder avec le reste de la communauté, que la douce musique du gouvernement royal sera troublée.
    C’est pourquoi, selon Aristote (81), il y a encore une autre différence entre le roi et le tyran : le tyran veut être plus puissant que toute la communauté qu’il domine par la violence ; la modération du roi, au contraire, va de pair avec un régime tel qu’il est plus grand et plus puissant que chacun de ses sujets, mais qu’il est cependant inférieur à cette communauté tout entière en forces et en ressources, et qu’il se trouve ainsi dans une situation moyenne.
    Puisque le pouvoir royal tend communément et facilement à s’accroître, il faut donc faire preuve de la plus grande défiance et d’une vigilance toujours en éveil. Oui, c’est une sagesse suprême qui est requise pour le préserver de dégénérer en tyrannie, surtout à cause des tromperies des adulateurs qui, comme dit Aristote (82), ont toujours poussé les princes à la tyrannie.
    En effet, comme on lit dans le Livre d’Esthey (83), ceux-ci « abusent avec une habile fourberie la confiance naïve des princes qui juge des autres d’après leur propre nature », et c’est par leurs « suggestions que se dévoient les élans des rois».

    (…)

    En effet, comme dit Aristote (85), rares sont les choses qu’il faut laisser au libre arbitre du juge ou du prince.
    C’est Aristote (86) encore qui rapporte l’exemple de Théopompe, roi de Sparte.
    Celui-ci avait renoncé en faveur du peuple à de nombreux pouvoirs et aux tributs imposés par ses prédécesseurs. C’est pourquoi sa femme se lamentait en lui faisant honte de transmettre à ses fils une royauté procurant moins de revenus que celle qu’il avait reçue de son père. Il lui répondit alors en ces termes : «Je la transmets plus durable. » Ô paroles inspirées ! Ô de quel poids sont ces mots qu’il faudrait peindre en lettres d’or dans les palais des rois ! «Je la transmets », dit-il, « plus durable », c’est-à-dire : « J’ai plus accru la royauté en la rendant durable qu’elle n’a été diminuée par la réduction de son pouvoir. » « En voici un qui surpasse Salomon (87) ! »
    En effet, si Roboam, dont j’ai parlé plus haut (88), avait reçu de son père Salomon un royaume régi selon ces principes et qu’il l’avait gouverné dans cet esprit, jamais il n’aurait perdu dix des douze tribus d’Israël, et le chapitre XLVII de l’Ecclésiastique (89) ne lui aurait pas reproché : «Tu as déshonoré ton lignage au point de faire retomber la colère sur tes enfants et les conséquences de ta déraison sur tous les autres : par ta faute, la royauté s’est brisée en deux. » Il est donc ainsi démontré que si le pouvoir d’un roi se transforme en tyrannie, il faut qu’on y mette terme rapidement.

    (…)

    (81). Aristote, op. cit., V, II.
    (82). Aristote, op. cÜ., V, Il (1314a 2).
    (83). Esther, XVI, 6, 7.
    (84). Aristote, la Politique, V, Il (l313a 18).
    (85). Aristote, op. cit., III, 16, ?
    (86). Aristote, op. cit., V, Il (1313a 24-33).
    (87). Evangile selon saint Luc, XI, 31. Cette réminiscence évangélique assure fort à propos une transition entre l’histoire exemplaire trouvée chez Aristote et celle empruntée à la Bible. Elle est par ailleurs tirée d’un contexte sans rapport avec le propos de Nicolas Oresme, puisque c’est de Jésus lui-même qu’il s’agit ici.

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    Extraits du CHAPITRE XXVI
    Tirer du gain des mutations des monnaies porte préjudice à toute la postérité du roi

    (…)

    Le premier, c’est que c’est une chose très répréhensible chez un roi et qui porte préjudice à ses successeurs que ce par quoi la royauté prépare sa propre perte ou son aliénation à des étrangers.

    (…)

    Troisièmement, je soutiens que, comme je l’ai déjà prouvé et bien souvent répété, tirer du gain à la faveur d’une mutation de la perfide, tyrannique et injuste, une pratique aussi dont on ne peut user de façon continue dans un royaume sans qu’il ne soit, à coup sûr, bientôt transformé en tyrannie à bien d’autres égards.
    Il ne suffit pas que des maux résultent de la mutation, il faut encore, par conséquent, qu’elle soit précédée d’autres maux et accompagnée d’autres encore. Parce qu’elle ne peut être conseillée que par des hommes aux intentions mauvaises et disposés à conseiller toutes sortes de fraudes et d’iniquités tyranniques s’ils voient que le prince y est enclin ou qu’on peut l’y incliner.

    (…)

  5. 18 mars : anniversaire de la Commune.

    « Le mot de Engels : « regardez la Commune de Paris, c’était la dictature du prolétariat » doit être pris au sérieux, comme base pour faire voir ce que n’est pas la dictature du prolétariat en tant que régime politique (les diverses modalités de dictature sur le prolétariat, en son nom) ».

    Thèses sur la Commune. Internationale Situationniste.

      1. Il y a en ce moment sur le site du collège de france un exposé sur Confucius de Mme Cheng qui est des plus intéressant et agréable a suivre . J’ ai été surpris d’une partie de l’exposé ou elle expose que la chine a procédé des les années 30 a la négation , puis suppression de la diffusion des textes et de la philosophie de Confucius. Le but annoncé étant , a l’exemple du stalinisme , d’éradiquer les cultures et traditions anciennes et meme l’ homme ancien …….Nous sommes là ds un constructivisme radical et rapide .
        Mais a y regarder de plus pres , ces « buts » affichés , notre société (libérale ou autre démocratique) revendique les memes ! exactement les memes . La revendication n’ est pas explicite mais implicite.
        Notre dynamique centralisatrice et globalisante ne peut que s’appuyer sur l’individu extrait de son contexte initial, de sa culture , de son altérité .

      2. @kercoz Dès les années 30 dites vous; ne serait ce pas plutôt avant, mouvement du 4 mai 1919 avec la critique des vieilleries confucéennes qui auraient conduit la Chine à perdre face aux barbares occidentaux.

    1. Les mots travaillent.

      Ce jour, j’ai entendu parler d’une « révolution citoyenne ».
      Depuis plus de deux siècles, citoyen et citoyenne étaient des noms.
      Le nom est devenu un adjectif après l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement dit socialiste.
      Je préfère des « citoyens révolutionnaires », ce qui est un pléonasme, bien nécessaire pour se faire comprendre dans des périodes d’obscurité.

      J’ai aussi entendu l’expression « insurrection par les urnes » : c’est un oxymore.

  6. « Il n’y a ni beau, ni mauvais temps : seulement des vêtements appropriés ».

    Je préfère : « il n’y a pas de mauvais temps, il n’y a que de mauvais vêtements » 🙂
    L’idée* est la même mais ça percute mieux…

    * Pour une même réalité, changer l’angle de vue, modifier le cadre qui en rend compte… !

  7. La propriété privée est un concept les plus complexes qui soient. Pour ceux qui s’y intéressent, je conseille et renvoie à la lecture des nombreux articles de Mikhaïl Xifaras, l’un des plus brillants chercheurs sur la matière en France actuellement.

    J’ai lu dans l’ébauche qu’en a faite Paul Jorion sur la propriété privée et la Révolution une relation que je n’ai pas commentée mais sur laquelle j’aimerais dire deux mots – n’ayant pas lu tous les commentaires, je suis peut-être passé à côté, difficile travail collectif, n’est-ce pas !
    Après avoir rappelé le principe énoncé par la Révolution française, vous avez évoqué la conception des physiocrates. Or !, la conception des Physiocrates est loin de l’avoir emportée ; les Physiocrates avaient notamment une idée de l’économie basée sur ce qui se faisait en Angleterre, à savoir d’immenses propriétés terriennes permettant un rendement maximal. La France de la Révolution a eu au contraire une conception de la propriété basée non pas sur l’efficacité économique et le rendement : non pas sur une propriété de l’accumulation, mais sur la propriété de l’outil de travail : le modèle est le suivant : chaque paysan propriétaire de son lopin de terre. Et là, tout, fonctionnellement change ! Car la propriété privée conçue comme la propriété de son instrument de travail devient l’élément d’élévation du rang et d’égalité de tous : le modèle de la Révolution, c’est chacun est son propre patron : l’aliénation n’est plus la même, s’il en reste encore une. En réalité, il y a bien plus de points communs entre la propriété privée néo-capitaliste et la propriété collectivisée d’inspiration communiste qu’entre ces deux types de propriétés et celles de la propriété atomiste de la Révolution (comparez les modèles agricoles anglais et français : il y a encore jusqu’à aujourd’hui des marques profondes de cette différence, bien qu’elles s’atténuent). Parce que, au fond, entre une propriété massivement détenue par 1% de capitaliste, ou par un État, la nature de la propriété est la même : l’aliénation avec une forme pyramidale de la hiérarchie sociale. On fait trop vite le rapprochement entre capitalisme et propriété privée. Car d’un point de vue fonctionnel, les conséquences sont très différentes.
    Une idée chez Jean-François Kahn m’a beaucoup marquée : une révolution ne peut pas se faire sans qu’elle ne soit copernicienne : il existe une structure des choses qui ne peut être changée, il y a des invariances, mais selon notre manière de les composer, tout peut changer (d’où la maxime « tout change parce que rien ne change », qu’il faudrait en réalité expliquer comme « tout peut changer fonctionnellement sans que rien ne change structurellement ».). La propriété privée fait partie de ces invariances fondamentales des sociétés : du moins ne m’a-t-on jamais prouvé la différence, c’est à l’anthropologue qu’il faut poser la question, mais il me semble que quand bien même on trouverait des cas de propriété collectives, il n’en reste pas moins une part, même infime, de propriété privée qui est irréductible, ne serait-ce que pour les biens consommables ou qui finissent par se détruire.

    1. PS : Je tiens à préciser que les développements qui précèdent ne sont pas tirés des articles de celui que je cite (Mikhaïl Xifaras) : qu’on aille pas penser que je lui ai fait dire des choses qu’il n’a pas dites.
      Ce que j’avance n’est d’ailleurs pas le fruit d’un travail scientifique que j’aurais moi-même mené, mais pour être précis (cité ses sources est le premier élément de scientificité !) d’un de mes anciens professeurs d’histoire du droit. Ce que je dis sur les Physiocrates est donc peut-être absolument mal compris, du moins est-ce comme cela que l’on me les a présentés.

      La propriété privée peut-être anti-capitaliste.
      Il n’en demeure pas moins que les conclusions qui en sont tirées sur la propriété comme propriété d’abord de l’outil de travail sont essentielles : elle est même anti-capitaliste ! puisque le capitaliste est celui qui précisément détient l’outil du travail sans être celui qui l’utilise. Par conséquent, il apparait qu’en soi, l’existence même d’une propriété privée est neutre par rapport au système : si composée d’une certaine manière la propriété peut être capitaliste, composée autrement elle devient en quelque sorte un instrument anti-capitaliste. On a vite fait de qualifier la Révolution française de « bourgeoise ». Sûrement : cela ne fait pas de doute ; on a tort en revanche de croire que cela suffit pour faire le raccourci qui suit inexorablement dans les esprits de certains et qui consiste à croire que la Révolution française est capitaliste. Elle n’est, au fond, ni capitaliste, ni communiste, en cela elle est démocratique : une propriété démocratisée (mais non collectivisée).

    2. Pierre-Antoine :

      La France de la Révolution a eu au contraire une conception de la propriété basée non pas sur l’efficacité économique et le rendement : non pas sur une propriété de l’accumulation, mais sur la propriété de l’outil de travail : le modèle est le suivant : chaque paysan propriétaire de son lopin de terre. Et là, tout, fonctionnellement change ! Car la propriété privée conçue comme la propriété de son instrument de travail devient l’élément d’élévation du rang et d’égalité de tous : le modèle de la Révolution, c’est chacun est son propre patron.

      Voir Albert Soboul cité par Paul Jorion dans Le capitalisme à l’agonie, pp. 316-317 ou son ébauche ici

      L’idéal commun était une société de petits producteurs indépendants, paysans et artisans, possédant chacun son champ, sa boutique ou son échoppe, et capable de nourrir sa famille sans recourir au travail salarié. Idéal à la mesure de la France populaire de cette fin du XVIIIe siècle, conforme aux aspirations du petit paysan et du journalier agricole, de l’artisan et du compagnon, comme du boutiquier. Idéal en harmonie avec les conditions économiques de la majorité des producteurs du temps, mais qui s’affirmait en contradiction avec la liberté de production par ailleurs réclamée, laquelle portait à la concentration capitaliste.

      Pierre-Antoine :

      On a vite fait de qualifier la Révolution française de « bourgeoise ». Sûrement : cela ne fait pas de doute ; on a tort en revanche de croire que cela suffit pour faire le raccourci qui suit inexorablement dans les esprits de certains et qui consiste à croire que la Révolution française est capitaliste. Elle n’est, au fond, ni capitaliste, ni communiste, en cela elle est démocratique : une propriété démocratisée (mais non collectivisée).

      Hummmm… Voir Le capitalisme à l’agonie, pp. 277 & suiv. ou son ébauche ici

      La question de la pauvreté était pour Hegel, insoluble dans le cadre de la société civile. Il l’évoqua dans d’autres contextes, comme résultant d’une contradiction entre le droit à la propriété et l’éthique, la morale dans sa dimension collective et sociale. Une autre manière encore de formuler la même difficulté, c’est de souligner les exigences contradictoires du citoyen et du bourgeois qui cohabitent en nous : le citoyen aspire à l’égalité de tous alors que le bourgeois insiste sur son droit à accumuler autant de richesse qu’il le jugera bon.

      1. le citoyen aspire à l’égalité de tous alors que le bourgeois insiste sur son droit à accumuler autant de richesse qu’il le jugera bon.

        La citoyenne bourgeoise que je suis n’aspire qu’a accumuler autant de richesse nécessaire à son oeuvre de vie. De quoi satisfaire aux besoins vitaux, un petit plus pour le confort et un peu de fantaisie. La citoyenne encadre les aspirations de la bourgeoise par souci d’équité et de proportion histoire d’en laisser aux autres. D’où aucune aspiration au luxe, ni à la démesure.

        Un espace vital décent, pour y vivre en famille, de quoi se nourrir, se chauffer , se vêtir et vivre proprement, un petit lopin de terre pour cultiver son jardin. Quelque chose à partager avec les amis. La petite propriété héritée de mes grands parents n’aurait aucun sens pour moi toute seule.

        Quand nous avions revendu notre appartement, nous avions eu souci de le vendre en limitant la plus valu, en dessous du prix du marché. Il a été racheté par une personne qui y a fait quelques menus travaux et l’a revendu beaucoup plus cher. Faisant ainsi un bénéfice de 40 000€.

        Si chacun par le fruit de son travail pouvait gagner en salaire de quoi construire dignement sa vie et se projeter dans l’avenir selon que l’on constitue couple et famille. Nul n’aurait besoin de se comporter en prédateur pour avoir son petit bout de gras.

        Or le capitalisme promeut la compétition et la performance des individus, contre la collaboration. Sortir du lot par la réussite personnelle, en étant le plus malin. Ne reconnaissant que ceux qui par ce jeu misérable extirpe la plus grosse part du butin. L’accumulation sans limite devient un but en soi. Le travail étant sans valeur en soi, puisqu’il coute plus qu’il ne rapporte. La quantité de tâches accompli de temps consacré valant plus que l’efficience du résultat, rapportant aux uns un peut d’argent de poche, de ‘l’indifférence ou du mépris et aux autres le pactole et l’admiration, selon les « talents » à la mode. Peine et abnégation pour les uns, gloriole et réjouissances pour les autres. Le règne des seigneurs de guerre et des vamps. Des couilles, de la cuisse et du bagout.

        Pas étonnant que beaucoup rêvent de gagner au loto, ou autres jeux de « hasard », se cherchent un talent en vogue, dans le sport, la vie d’artiste, le business afin d' »exister » et de siéger parmi les dieux en « Olympe ». Le métier d' »Homme » étant peau de balle.

        Grâce à mes grands parents, nous sommes tout en bas de l’échelle de la classe moyenne. Le peu de capital que nous avions à servi à vivoter, à payer le fisc et soutenir à bout de bras notre petite entreprise écrasée de charges. Faut bien compenser la fuite des capitaux. On arrive en bout de course. Fauchés, épuisés physiquement et moralement.

    3. La question soulevée est très intéressante.

      .

      En réalité, il y a bien plus de points communs entre la propriété privée néo-capitaliste et la propriété collectivisée d’inspiration communiste qu’entre ces deux types de propriétés et celles de la propriété atomiste de la Révolution (comparez les modèles agricoles anglais et français : il y a encore jusqu’à aujourd’hui des marques profondes de cette différence, bien qu’elles s’atténuent). Parce que, au fond, entre une propriété massivement détenue par 1% de capitaliste, ou par un État, la nature de la propriété est la même : l’aliénation avec une forme pyramidale de la hiérarchie sociale. On fait trop vite le rapprochement entre capitalisme et propriété privée. Car d’un point de vue fonctionnel, les conséquences sont très différentes.

      si composée d’une certaine manière la propriété peut être capitaliste, composée autrement elle devient en quelque sorte un instrument anti-capitaliste.

      Cela formule avec clarté quelque chose dont je n’avais qu’un sentiment confus, intuitif.

    4. Ca recoupe à 80% ce que raconte Emmanuel TODD dans « Origine des systèmes familiaux » (dernier ouvrage, épais), sur les différents modèles familiaux liés à la façon de faire vivre ensemble les générations et les fratries.
      On retrouve la famille communautaire en Russie sous les deux versants féodaux et mutatis mutandis, soviétique etc.
      (difficile de rendre le Todd dans ce qu’il raconte des liens entre propriétés, système familiaux et idéologies…)

  8. Monsieur Jorion,

    il n’ a pas qu’en France qu’on lit votre blog.
    Ici à Bucarest, il fait très beau, un grand soleil,18°, et nous nous promenons en tee-shirt dans le parc Herastrau.
    Amicalement

    1. Est-ce bien Bucarest, la ville bétonnée à 95% et qui compte le moins d’espaces verts de toutes les villes européennes comparables ?

      1. Vous paraissez très mal informé.
        Le parc cité est le plus grand parc en Europe situé en ville.(110 Hectares)

        http://bucarest-fr.romaniaexplorer.com/page_10834.html

        En fait, vous dites n’importe quoi comme beaucoup de gens qui se contentent de reprendre les lieux communs habituels.
        Bucarest est une ville magnifique, ne vous contentez pas des reportages misérabilistes vus à la TV;

  9. à Kimalu

    Pour rebondir sur votre écrit qui explique l’importance de la monnaie et ses différentes implacations. Je vais vous raconter deux histoires.

    La première est simple nombres de noms comme la livre, le mark, etc…viennent du fait que c’est la pesée dont il est question. C’est bien par rapport à une pesée de base que l’indice du prix est réalisé.

    La seconde, il y a de très nombreux problèmes sur la fameuse pesée et ses conséquences diverses (comme c’est expliqué dans votre passage de texte), ainsi certains faisaient des pesées en cachés, changeaient les matières (pour le poids) pour avoir plus d’argent et combien d’autres manipulations de la sorte (comme pour le virtuel de nos jours pour avoir plus de profits ?).

  10. Il me semble que la propriété devient problématique parce qu’une rente s’y attache!
    Si on pouvait neutraliser ou socialiser convenablement la rente, ni trop, ni trop peu, il me semble que la propriété serait beaucoup acceptable

      1. Quand vous aurez fini vos moqueries, peut-être envisagerez-vous alors à aller au bout de votre raisonnement!

    1. @johannes finckh
      ça s’appelle la ‘fiscalité et l’impôt’ !
      Et c’est justement une des choses qui fonctionnent plus très bien, en France ou ailleurs…!

    2. Pour neutraliser la propriété privée, il faut neutraliser l’héritage.

      Une personne n’a aucun intérêt à accumuler s’il ne peut pas tout transmettre. Accumuler, ça permet de rendre nul l’effet de dévalorisation de l’argent que l’on attribue au temps. Ainsi, les plus riches seraient davantage disposés à partager. Les héritiers n’étant plus dans la simple logique de la rente seraient moins disposés à « parasiter » le travail des salariés.

      Il faudrait aussi inverser le rapport à la propriété privée : le rapport du propriétaire à la propriété est un simple rapport sujet-objet selon la loi. Il faudrait que la loi puisse émanciper la propriété de la tutelle du propriétaire. Qu’elle puisse être une entité qui ait sa propre autonomie, sa propre existence. Il y a le concept de personne morale, mais il faudrait aller plus loin. Que le propriétaire n’ait pas tous les droits envers sa propriété ! Aujourd’hui le propriétaire d’un chien ne peux pas le maltraiter, sous peine d’être poursuivi. Il faut inventer les mécanismes et les juridictions qui accomplissent ce découplage (révolutionnaire ?) entre propriétaire et propriété.

      1. Il me semble que la propriété implique une responsabilité qui n’a rien à voir avec la monnaie dite fondante que je préconise par ailleurs.
        La monnaie dite fondante (le SMT) favorise même l’acquisition d’autres biens durables, car la détention de monnaie liquide deviendra coûteuse.
        Il me semble, au contraire que la propriété d’objets, d’usines, d’immeubles voire de terres, peut représenter une solution pour stabiliser le sentiment de sécurité – à condition, bien sûr, qu’une taxation et du présent et de l’héritage soit suffisante pour obtenir un partage convenable.

      2. Sans héritage il reste la donnation ou la constitution de sociétés patrimoniales voir dans certains cas de fondations… Par aillieurs les droits de succesions sont rarement perçus pour les grandes fortunes qui planifient leur succesion. Bref les impots partent souvent d’une bonne intention mais le résultat est souvent de péréniser les fortunes existantes qui élude l’impôt grâce à l’ingenerie fiscale alors que des « petits riches », éventuels future grosse fortune se font tondre car ils n’ont pas les moyens d’éviter l’impôt.

      3. Non c’est le contraire.
        Si la propriété n’est pas privée, elle ne peut pas être transmise !
        Question de logique.

      4. ////// Pour neutraliser la propriété privée, il faut neutraliser l’héritage. /////
        L’ héritage , d’ une certaine façon, auto régulait le système par le partage et l’amollissement du rejeton tenté de se vautrer ds le luxe et la facilité. La dynamique induite par la recherche de stock pour la famille peut se défendre régulée par ces mécanismes si le curseur est bien placé …….
        Mais quid de l’ héritage des systèmes financiers ou des méga-groupes , déconnectés des individus et constituant des entités autonomes ? Quid de leur autorégulation ?

      5. @ l’albatros et @ Kercoz

        De même qu’il y a plusieurs formes de propriété, il y a plusieurs formes de succession. Tant qu’on ne prendra pas en compte cette diversité dans le temps et l’espace de l’histoire de l’humanité, on n’avancera pas beaucoup.
        Je renvoie aux commentaires ci-dessous de Jérôme et de timiota nous incitant à la lecture des travaux d’Emmanuel Todd.

        P.S. J’espère que notre hôte ne nous en veux pas trop de renvoyer ainsi régulièrement et de façon insistante à cet auteur.

  11. Bravo pour ce blog, pour le lien de kerema 29, pour les « trouvailles » de Kimalu, de Pierre-Antoine et des autres.
    C’est fabuleux ce que l’on peut trouver sur Internet, tous ces documents d’une grande richesse que l’on n’a pas tous le temps de lire. Il suffit de quelques-uns qui se penche chacun sur les problèmes pour lesquels ils se sentent des affinités pour que tous nous progressions. Il faut garder la liberté sur Internet !

    1. Oui, (@Saule)
      j’ai essayé de faire le lien avec ce que vous ressentiez
      sur les différents systèmes de propriété et Todd

      1. Dès que j’aurais un peu de temps je compte bien approfondir la question.
        Merci à vous.

        Cordialement

  12. Bonjour P.Jorion,

    D’abord l’annonce de cinq questions et puis une sixième… et puis apparemment plus de question…
    Comment voulez-vous qu’on s’y retrouve… Je sais que 1+1 ne font pas toujours 2, mais 5 et 1, ça fait combien alors…?

    « … c’est avec un plaisir mal dissimulé que je m’écriais à la lecture de vos commentaires de la seconde livraison, par exemple : « Ah ! Ah ! mon gaillard(e), tu l’ignorais mais je t’attendais de pied ferme au quatrième épisode ! »… »

    On m’aura donc injustement modéré lorsque je me suis plaint de l’éventuel traquenard…? Moi qui croyait les belges fair-play…
    Moi qui proposais de rattacher la Wallonie à la France pour ne faire qu’un seul et même groupe franc du collier… et que leur influence nous bonifie… Aurais-je été le dindon de la farce…?
    Vous jouez donc des tours aux gens, vous…?

    Bon sinon, ce qui m’embête, c’est que vous vous apprêtez à finir votre chapitre alors que des choses n’ont pas été dites… alors comme ça à la volée, je vais en dire une ou deux… mais faudra sans doute y revenir… là, je suis un peu pris de court…
    1/ C’est sans doute un détail mais on a complètement ignoré la force (et donc la dépense d’énergie, le travail et l’investissement…) qui est mobilisée pour protéger la propriété privée… et qui à un coût…
    Cela va du simple huissier à la force armée en passant par les robot-cops sur-équipés (seuls autorisés à utiliser la violence physique)…
    Donc double spoliation… les milliards sonnants et trébuchants que l’on fait payer à tous (même aux non-propriétaires) et puis le droit à se défendre qui est un ingrédient mis en balance dans le pacte social et qui nous coûte, ce pacte sociale, à chaque élection (deux millions d’euros payés par l’UMP pour organiser un meeting comme Villepinte) un bon paquet d’argent…
    L’état reversant aux partis politiques une partie de leur frais de campagne et l’autre partie venant de contributions privées souvent déductibles d’impôts…

    Vous avez vu, je n’ai pas mentionné les frais à faire campagne durant cinq ans par le président S. …. Je m’assagis…
    Tous ces déplacements, ces hélicos, ces gardes armés… quand est-ce qu’on les comptabilise…? et dans quelle colonne… mérite…? … profits…? …. capital…? … je n’en parle pas…

    2/ Et puis dans le même registre… mais non-répressif… (après le baton, la carotte… ou plutôt l’onguent anti-douleur…)… Tout ce qui est mis en oeuvre pour faire avaler la pilule… ça sert bien la propriété privée… ça sert bien à éviter un soulèvement violent…
    … ça va du RSA au service publique télévisuel (« Bonne nuit les petits… ») en passant par les administrations et associations censées aider celui qui n’a rien mais que bien sûr on laisse dans la même situation (ç à d dépendant et tributaire du bon-vouloir des possédants)…
    Tout ça à un coup… Ne faudrait-il pas le mettre dans le prix de revient de ce qui est produit par la propriété privée…?

    Bref, un beau foutage de gueule… S’ils veulent jouer les économiste sérieux, qu’attendent-ils pour prendre en compte cette débauche d’énergie et de richesse pour simplement protéger leur système tellement injuste qu’il ne peut tenir tout seul…? droit dans ces bottes…?
    Au moins, les esclavagistes payaient eux-même leurs sbires… Aujourd’hui, c’est l’esclave qui paye ses gardes… ça me rappel le moyen-âge quand les frais d’emprisonnement étaient à la charge de la famille…
    Et ça me donne une bonne transition pour évoquer encore un point (après j’arrête pour aujourd’hui, c’est promis…)…
    C’est l’esclave lobotisé qui demande à être protégé… c’est pas beau ça…?

    80% de la richesse se concentre sur 5 ou 10% de la population… donc la logique voudrait que le système ne soit défendu que par 5 ou 10%… or, ils sont des millions à en redemander… Et c’est ce que j’évoquais l’autre jour… La chaine de l’esclave a été déplacée, transformée… ça n’est plus de l’acier, c’est de l’éducation et de la consommation… et ça, c’est encore des frais…
    Pour tenir le coup, l’esclave totalement perdu dans ce qui est mauvais pour lui mais qu’on est parvenu à lui faire croire pour bon… coûte…
    1/ En baton (forces de l’ordre)
    2/ En communication (campagnes électorales et TV à l’année…)
    3/ En réparation (santé, loisirs addictifs, boulimie en tout genre…)
    4/ En éducation détournée de son objectif premier ( libérer l’individu et le construire)…

    Voilà… bonne manif’ les gars… sont en trains de passer sous mes fenêtres… je les trouve peu bruyants d’ailleurs…

    1. Moi qui proposais de rattacher la Wallonie à la France pour ne faire qu’un seul et même groupe franc du collier…

      Et moi qui proposais de rattacher la France à la Wallonie histoire de respirer un peu…

    2. Au moins, les esclavagistes payaient eux-même leurs sbires… Aujourd’hui, c’est l’esclave qui paye ses gardes…

      Là… font vraiment fort !!! y’a du génie dans le capitalisme !!!

      1. Exprimez-vous plus clairement toutouadi… on à l’impression que vous riez sous cape… ou que vous réprimez un pet… on sait pas trop…

      2. Gracchus Baboeuf, révolutionnaire français (précurseur du communisme selon certains) avait cette phrase (de mémoire) : « je préfère encore être esclave que salarié ».

      3. @AI
        N’étant pas enclins au mépris des gens et constatant que le système arrive à faire croire que:

        L’avenir passe par la croissance.
        La liberté par le travail.
        La modernité par la casse sociale.
        Le bonheur par le consumérisme.
        La culture par le reality-show
        Le sauvetage de la planète par des moteurs plus économes en CO2 et le ramassage des papiers gras.
        Etc…etc… etc…

        Je ne peux que constater son coté génialement prestidigitateur. Mais c’est bien ça que tu avait compris? hein!!!! Rassure moi…..

      4. @ toutouadi

        Désolé si je ne vous ai pas bien compris… je ne présumais en rien de ce que vous pensiez en général… et comme je l’ai dis, votre commentaire m’avait paru , à tord, ironique voire même cynique…
        Pardon pour ce contresens…

        Si vous croyez que les règles ne sont pas bien adaptées à la situation, alors on pense pareil…

      5. Le probléme des esclaves dans un système capitaliste est qu’ils représentent un capital immobilisé.
        De plus lorsqu’ils sont utilisés à des tâches dangereuses il y a un risque de perdre l’investissement (par exemple exposition à des produits chimiques qui les rendent malades).
        Les salariés (dans pas mal de pays) eux peuvent être utilisés en payant juste les moyens de subsistance de celui-çi pour la durée des tâches à accomplir et permet d’externaliser le risque (on vire le travailleur malade) et d’éviter l’immobilisation de capital.

      6. @ Philippev

        « … en payant juste les moyens de subsistance de celui-çi pour la durée des tâches à accomplir et permet d’externaliser le risque (on vire le travailleur malade) et d’éviter l’immobilisation de capital. »

        Exactement…
        Travailleur qui sera évidemment pris en charge par la collectivité… Il est instruit par la collectivité… le privé le presse comme un citron puis le jette… et charge à la collectivité de s’en occuper après…

        Comme je l’ai déjà dis… Tout ce qui coûte incombe à le collectivité et tout ce qui rapporte va au privé… y en a plein le cul…
        Alors quand en plus ce travailleur est un fieffé réactionnaire et qu’il crache dans la soupe en rampant devant S… ou Le P…
        … ça fini par faire vraiment chier…

    3. @ AI AÏE
      « Tous ces déplacements, ces hélicos, ces gardes armés… quand est-ce qu’on les comptabilise…? et dans quelle colonne… mérite…? … profits…? …. capital…? … je n’en parle pas… »

      Vous tout chez « ces gens là « points névralgiques de grandes familles ,unis dans d’abjectes montages .Pour vécu ,vous occultez le monde médiatique ,et croixyez moi,ils ont les mains sales

  13. Une petite note un peu hors sujet quoique.
    A la première lecture, j’avais pas fait gaffe Mais vous nous rappelez à la fin que M. Mauss était socialiste.
    Y’en a un autre de socialiste de célèbre : Walras !
    Et quand on pense que tout le système néoclassique et sa suite le néolibéralisme s’appuient sur ses travaux, y’a de quoi frémir je trouve !

  14. Les 30 pages de notes , ce sont des idées reprises et reformulées , ou la compilation des coups de stabylo ?

  15. J’ai déjà dit qu’il fallait s’interroger sur le « ça va de soi » du rôle de la monnaie. Je vais partir d’un exemple concret pour mieux me faire comprendre (enfin j’espère) : Les Restos du cœur.

    Comment ça marche ? La plus grande partie des intervenants sont des bénévoles, font ça pour « rien », en tout cas pas pour des sous. (Remarque : on pourrait en dire autant de tas d’autres organismes ou associations : Secours populaire, Secours catholique, etc.). Et ils font ! Et pas qu’un peu !

    Le premier philosophe utilitariste qui traîne dans la salle (et je suis sûr qu’il y en a ici même) va me répliquer un truc du genre « Oui, mais ils y trouvent une satisfaction telle que … » Mon œil ! Font pas ça pour se faire plaisir, font ça parce qu’ils le croient indispensable aux autres. Et là, la monnaie ne joue aucun rôle ! Aucun.

    [Remarque : le pire c’est que je suis contre les Restos du cœur et toutes ces sortes de choses ! Non pas que je méprise le travail admirable des gens dont je viens de parler, sont bien utiles. Mais parce que si vous regardez bien, ce sont les moyens (pervers) qu’a trouvés le système pour durer ! Tous les ans , les Restos nous disent la même chose « On a de plus en plus de demandeurs ». Ben tiens ! Le but du jeu c’est de mettre hors course l’État. Alors on le compense comme on peut, par la charité, quoi. Font qu’atténuer, résolvent rien. J’ai vu arriver la chose dans les années 80 avec les trucs du type Téléthon : j’ai été horrifié. On en arrivait à la technique si tant à la mode dans les romans américains que j’avais lus : la Fondation à la place de l’État et de l’impôt. Horrifié, je vous dis.]

    1. « Oui, mais ils y trouvent une satisfaction telle que … »

      Il y a le sens du devoir, le besoin de groupe (famille), et surtout la reconnaissance sociale.
      Un copain m’a raconté que les associations auxquelles il participait, étaient de véritables caisses de résonance à ego.
      Je l’ai constaté aussi. Fort heureusement la raison du bénévolat ou du militantisme est la plupart du temps un mixte de ces 3 motifs.

      1. Je crois aussi (et même surtout) qu’il y a le sens du « social ».

        Pas au sens étréci (type syndical), au sens du « lien social » !

        Je vais prendre un autre exemple pour illustrer : régulièrement nos médias adorés s’horrifient de l’égoïsme ambiant. Puis vient une catastrophe (inondation, incendie, accidents, etc.), et ces mêmes médias sont tout ébahis de voir les voisins s’entred’aider ! Comme si c’était une surprise ! Ben non, c’est normal : quand tout va bien, on se côtoie, se salue, etc. sans plus, puis, quand vient le gros souci, ben c’est « normal  » d’aider !

    2. Présent !
      Vous seriez surpris de savoir ce que signifie vraiment « philosophe utilitariste » et à quel point les philosophes « utilitaristes » peuvent être anticapitalistes et contre l’égoïsme carnassier. Allez donc lire l’essai de Frédéric Lordon* « L’intérêt souverain, Essai d’anthropologie économique spinosiste ». La charge contre Alain Caillé et le MAUSS est sévère mais seulement pour mieux reconstruire une théorie qui permette de comprendre comment analyser les relations humaines : sans autant juger le « bénévole ». Je ne vais pas débattre ici de ce qui n’est pas le sujet, mais puisque vous voulez du troll, je vous en donne. Et je cite Frédéric Lordon, pour vous montrer qu’il peut y avoir une « philosophie utilitariste » qui ne soit pas une philosophie du mal.

      Se savoir intéressé à avoir voulu des enfants, à les avoir eus et à les regarder grandir ne fait pas les aimer moins – éventuellement les aimer différemment, peut-être même un peu mieux

      .

      *Frédéric Lordon n’est peut-être pas à proprement parler un « philosophe utilitariste », mais sa conception de l’intérêt comme moteur de l’action humaine l’en rapproche suffisamment pour répondre à la platitude attaque qui ne mange pas de pain que vous avez faite.

      1. Ok, ok !

        Par « philosophe utilitariste » j’ai voulu schématiser la position (à mon sens simpliste) qui dit que les gens ne font rien sans « raison » (+ ou – égoïste).

        Faut pas se vexer pour si peu !

    3. à Leoned,

      Vous ne devriez pas être contre les Restos du coeur.
      Vous devriez être contre le système qui les a rendu indispensables.

      1. On est d’accord !

        D’ailleurs c’est ce que je dis.

        Mais, car il y a un mais, par leur existence même, ils permettent au système en question de durer !

        (Soyons clairs : je ne milite pas pour leur suppression. C’est un moindre mal. Mais le moindre, n’empêche pas le mal)

      2. à Léoned,

        La société moderne se présente volontiers comme la société du moindre mal.
        L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale.. Jean-Claude Michéa.

        Maintenant, moi je suis clair, c’est vous qui semblez ne pas l’être.

    1. La Grèce est entrée en campagne électorale pour les élections législatives et Bruxelles y met déjà son grain de sel.
      On risque de se retrouver dans le même cas de figure qu’en Espagne avec l’arrivée d’une vague conservatrice et libérale. ( Au fait, date du scrutin n’est toujours pas décidée ! )

  16. Chance ou malchance de pouvoir toujours se permettre de tourner la tête içi bas ?
    Chance ou malchance pour l’homme de pouvoir toujours voir les pauvres êtres de haut ?
    Chance ou malchance pour le propriétaire de pouvoir toujours posséder plus de choses sur terre ?
    Chance ou malchance pour l’homme de pouvoir toujours contribuer à la perte de ses premières valeurs ?
    Chance ou malchance pour l’homme de pouvoir toujours produire plus de choses captivantes içi bas ?
    Chance ou malchance pour le libéral de ne plus pouvoir se défaire des premiers écrits libéraux ?
    Chance ou malchance pour l’homme de ne pas pouvoir toujours illusionner le monde de tout cela ?
    Chance ou malchance pour le Politicien de ne plus pouvoir échapper à un trop grand confort ?
    Chance ou malchance pour l’homme de ne pas pouvoir rouler dans une belle voiture de luxe ?
    Chance ou malchance pour l’homme de pouvoir de nouveau en entraîner plus d’un à sa suite ?
    Chance ou malchance pour l’homme de ne plus pouvoir redistribuer ceci ou cela en société ?
    Chance ou malchance pour le riche de ne plus vouloir donner moitié com le très bon JJ ?
    Chance ou malchance pour l’homme de savoir que les gens préfèrent s’accrocher à vous ?
    Chance ou malchance pour l’homme de pouvoir toujours gagner plus d’argent en bourse ?
    Chance ou malchance pour l’homme de ne plus pouvoir être en mesure de saisir cela ?
    Chance ou malchance pour l’homme de pouvoir toujours être en mesure de dominer ?
    Chance ou malchance pour l’homme d’être beaucoup plus informé que les autres ?
    Chance ou malchance pour l’homme de pouvoir toujours plus usiner le monde ?

    Ps: Désolé la modération je me suis trompé de fil

  17. Une dernière remarque avant d’aller me coucher :

    M’est avis que ce qu’il est habituel d’appeler le « decroissantisme » ou l’« écologie » n’est qu’une actualisation du physiocratisme.

    Mais bon , l’est trop tard ce soir pour que je développe.

      1. Désolé mais je n’ai guère plus de temps en cet après-midi de Lundi. Donc ce sera bref, une amorce quoi.

        L’idée de base est la suivante : « l’Homme n’a droit qu’à l’ébullition du monde » (pour reprendre le terme de Bataille utilisé par Jorion).

        Toute utilisation de quoique ce soit d’autres (réserves minières, fossiles, etc.) est indue.

        Or si vous lisez Quesnay et les autres (physiocrates), c’est aussi ce qu’ils disent : seule existe comme richesse ce que la nature produit spontanément (pour eux = agriculture). Tout le reste (artisanat, fabrication, distribution, etc.) appartient à ce que Quesnay appelle la « classe stérile » (pas de faux sens : ce n’est pas une insulte dans sa bouche, ça veut juste dire qu’elle ne produit rien, elle ne fait que répartir). Pour prendre des termes marxisants, la fabrication d’un sabot à partir d’un bout de bois, n’apporte pas de « valeur » et donc certainement pas de « plus-value » !

        C’est contre ça que Adam Smith a réagi !

        Je dis juste, méfiance. Sous prétexte que Smith, Ricardo, etc. se sont gourés, en revenir à une vision « physiocrate » me paraît dangereux.

  18. Extrait d’une conférence de Nikola Tesla, le 20 mai 1891, à l’American Institute of Electrical Engineers de New York :

    « Nous arrivons à la fin d’un siècle qui a connu plus de bouleversements que tous les siècles précédents réunis. Les progrès de la science ont amélioré considérablement les conditions de vie de l’humanité. Et pourtant, malgré toutes les promesses des scientifiques, le monde dans lequel nous vivons est au bord de la rupture, il se dirige à une vitesse phénoménale vers une situation de catastrophe.

    L’explosion démographique, la destruction de l’environnement, des forêts, tropicales et tempérées, surtout en Allemagne, l’augmentation de gaz carbonique dans l’atmosphère, la pollution de l’eau ne sont que quelques aspects qui nous font frémir. Nous avons atteint un seuil critique.

    Nous en sommes tous pleinement conscients. A ceci s’ajoutent des tensions politiques et militaires, qu’on tente d’expliquer par des différences de conceptions politiques, économiques ou culturelles. La véritable raison en est pourtant la répartition inégale des richesses.
    Le gouffre entre les plus riches et les plus pauvres, qui ne cesse de grandir, représente une véritable menace. Cette répartition inégale des richesses vient en grande partie du fait que la technologie actuelle n’est plus en mesure d’alimenter l’humanité de façon adéquate.

    Nous continuons à vivre comme les premiers hommes il y a 30.000 ans. Il n’y a pas de différence fondamentale entre le feu de bois d’un chasseur de la préhistoire et le moteur d’une voiture. Ce que nous voyons, c’est que cette technologie n’est plus appropriée pour garantir le bien-être et la paix de la population du globe. L’énergie est donc un des enjeux majeurs de notre époque et de notre avenir. »

    Toujours actuel bien sur (et malheureusement) et les incidents qui nous séparent de cette époque sont effacés comme n’ayant jamais existé.

    L’économie est une forme d’énergie. Une offre par ici (excès, disponibilité), une demande (besoin, manque) par la, cela ressemble fichtrement à une pile électrique qui ferait tourner la société. Bien sur, le phénomène humain intervient dans le circuit comme une self mal ajustée.
    Pourrait-on trouver des lois similaires à celles de l’électricité qui nous permettraient de calculer un circuit fonctionnel et pourquoi pas trouver une forme d’économie libre?

  19. Pourquoi certains sont-ils propriétaires, et pourquoi d’autres ne le sont-ils pas ? Pourquoi les revenus individuels qui résultent de cette répartition sont-ils si inégaux ?

    On ne peut pas répondre définitivement aux questions qui commencent par « pourquoi ». Questions relatives aux causes premières et à l’essence des choses –> métaphysique. Mieux vaut reformuler les deux questions sous la forme « Comment tel facteur modifie-il le patrimoine des gens ? »

    Pour une une réponse nécessairement partielle, voici une liste de facteurs :

    1) On naît sans propriété, et ensuite on épargne. Ce comportement prévoyant de beaucoup de gens explique une partie des « inégalités » de patrimoine entre les jeunes et les vieux.

    (A ce stade, si votre sang commence à bouillir parce que vous vous dites « Mais il y en a aussi qui héritent ! Grrr ! » relisez la digression ci-dessus : l’épargne est UN facteur cause de différences de patrimoine, pas le seul).

    2) A âge identique, certains épargnent et d’autres préfèrent consommer. Certains sont prodigues et d’autres sont avares, veulent accumuler. Ces différences de comportement (préférences) jouent un rôle important dans les études sur les différences de patrimoine, et on a tendance à les négliger. C’est pour ça que j’insiste dessus plutôt que sur l’héritage, auquel on pense souvent en premier.

    3) De plus, tout le monde ne gagne pas la même chose. Une autre partie des inégalités de patrimoine est donc due aux différences de revenus.

    4) En tant que consommateurs, nous sommes prêts à payer plus pour les produits et services vendus par certains, et pas à ce que d’autres ont à nous proposer. Tout le monde ne vend pas autant d’albums que Céline Dion. Les différences de goûts ont donc leur place aussi.

    5) Saint-Simon évoque un autre facteur :

    Ils [les économistes, c’est-à-dire les libéraux de l’époque,] parlent tous de la nécessité de maintenir les droits de propriété : mais l’esclavage, le servage, étaient aussi des droits de propriété.

    Qu’il s’agisse des « slaves » vendues par des marchands italiens, des esclaves africains, des serfs ou des prisonniers du goulag, il y a une différence entre eux et leurs maîtres. Le maître n’a pas besoin de leur consentement pour les faire entrer en servitude. Soit ils sont enlevés, soit ils naissent en esclavage, mais à aucun moment ils n’ont les mêmes droits que leur maître. Les « droits » de leur maître sur eux ne sont pas universels (Kant). Les maîtres sont propriétaires de leur propre corps (Locke), mais PAS les esclaves. Le maître est légalement propriétaire de l’esclave et du fruit de son travail, ce qui devrait faire partie du droit de propriété de chaque individu (toujours Locke).

    Les raisons 1) à 4) expliquent comment il peut y avoir des inégalités de patrimoine qui résultent des choix volontaires des gens, lorsque des droits de l’homme universels sont respectés.

    La raison 5) explique comment d’autres inégalités résultent, au contraire, de la violation de ces droits de l’homme universels.

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