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« SCIENCE » ÉCONOMIQUE STANDARD ET « LUTTE DES CLASSES »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Aux alentours de 1870, les « classes », « états », « ordres », « conditions », les groupes d’acteurs définis en fonction de leur fonction économique au sein des processus de production et de distribution, disparaissent de la réflexion économique pour être remplacés par des individus interchangeables, l’homo oeconomicus « rationnel » au sens de « calculateur » et « optimiseur » d’utilités subjectives.

Pour les représentants de l’économie politique, l’existence des classes était un fait d’évidence parce qu’elle découle de la représentation de la société sous forme d’un « tableau » où des flux circulent entre groupes assurant différentes fonctions dans l’ordre économique. Cartelier écrit, à propos des physiocrates : « Quesnay (1694-1774) va montrer que la société est fondamentalement un ensemble de relations monétaires entre différentes classes, chacune ayant un rôle économique précis » (Quesnay 2008 : 20).

Le principe explicatif du fonctionnement des mécanismes économiques qui est pour les représentants de l’économie politique, celui des rapports entre les classes, est remplacé par les économistes marginalistes dont les travaux débutent au tournant des années 1870, par la concurrence. Un sociologue britannique, Simon Clarke fait observer que : « La théorie pure de l’économie d’échange suppose que la recherche de l’intérêt économique est contrainte par la concurrence, ce qui lui permet de mettre entre parenthèses le pouvoir économique qui résulte d’une distribution inégalitaire des ressources » (Clarke 1982 : 189).

Le fait que je mette moi l’accent sur les rapports entre les classes ne signifie pas qu’il faille ignorer la concurrence comme facteur explicatif mais, et comme on a pu le voir précédemment dans mes explications relatives à la formation des prix, si la concurrence joue un rôle, ce n’est pas parce qu’elle s’exerce entre des individus quelconques, envisagés comme autant d’« électrons libres », mais parce qu’elle s’exerce à l’intérieur des classes elles-mêmes, où la rareté relative des différentes compétences crée un climat de concurrence plus ou moins vive entre ses membres, et c’est cette concurrence interne au sein d’une classe qui contribue à déterminer le rapport de force qui existera entre elle et les autres classes.

Pour les marginalistes, qui « naturalisent » l’économie, qui en font un processus pseudo-biologique à la suite du « darwiniste social » que fut Herbert Spencer (1820-1903) et qui fut à leurs yeux leur mentor, le donné, c’est celui de la division sociale du travail, qui distingue d’abord travail manuel et travail intellectuel, avant d’introduire des distinctions plus fines en fonction de la variété des compétences requises. L’individu qui ne parvient pas à saisir la logique « fondée sur la nature des choses » de la division sociale du travail, et l’utilité sociale plus ou moins grande des différentes niches que celle-ci crée, pourra très bien, selon les marginalistes, en concevoir du ressentiment, et la prétendue « lutte des classes » qui en résulte alors, n’est pas la réaction justifiée d’un exploité ou d’un spolié exprimant sa colère, mais simplement l’expression de son ressentiment par un individu incapable de comprendre la logique de la division du travail, et en particulier que si la condition de prolétaire misérable lui est devenue insupportable, la possibilité lui est offerte – et c’est à lui de la saisir – de devenir un entrepreneur multimillionnaire. Clarke commente : « L’implication immédiate est que la lutte des classes a cessé d’être vue comme un élément fondamental des relations économiques capitalistes pour devenir simplement une perturbation mineure qui apparaît lorsque certains intérêts particuliers cherchent à subvertir le processus concurrentiel en vue d’un gain personnel. Pour le libéral, la formation de classes, et la lutte des classes qui en découle, n’ont aucune légitimité, le rôle de l’État est dans ce contexte-là de légiférer pour prévenir l’apparition d’ententes préjudiciables à la conduite des affaires par le moyen desquelles ces classes cherchent à imposer leur point de vue » (ibid. 190).

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Clarke, Simon, Marx, Marginalism and Modern Sociology, London : Macmillan 1982

Quesnay, François, Physiocratie, présentation de Jean Cartelier, Paris : Flammarion, 2008

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Crise et sciences humaines

Cet entretien avec Mathieu Simonson, qui a eu lieu en septembre dernier, m’était sorti de la tête. Il a refait surface hier. J’y aborde des questions déjà couvertes mais d’autres aussi dont j’ai rarement l’occasion de parler. C’est une transcription, donc un peu « brut de décoffrage ».

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la finance, vous qui venez à la base de l’anthropologie et des sciences cognitives? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à ce secteur-là ?

D’abord mon intérêt s’est développé pour le formation des prix. J’ai fait mon premier travail de terrain – j’étais très jeune, j’avais vingt-cinq ans – dans l’île de Houat, en Bretagne, en France. Et là, c’est un peu accidentel, c’est en regardant mes données, que je me suis aperçu que l’explication classique de la formation des prix – en particulier pour les poissons, les crustacés que ces pêcheurs vendaient – bref, que la loi de l’offre et de la demande ne fonctionnait pas, qu’elle n’expliquait pas du tout la formation des prix. Alors je me suis demandé d’où venait cette loi de l’offre et de la demande, et pourquoi elle était admise aussi universellement, puisque dans le premier cas qui se présentait à moi ça ne fonctionnait pas. Alors ça m’a intéressé. A l’époque l’anthropologie économique était essentiellement d’inspiration marxiste. L’analyse de Marx ne fonctionnait pas pour expliquer la société de Houat, et je suis allé chercher un peu partout pour voir si il y avait des explications de la formation des prix telle que je la voyais. Et l’explication que j’ai trouvée qui était la plus proche, c’était celle, très ancienne, d’Aristote. Alors je me suis intéressé à la formation des prix de manière générale. J’ai travaillé ensuite en Afrique, comme socio-économiste pour la FAO (Food and Agriculture Organization), donc pour les Nations Unies, et là, j’ai récolté beaucoup de données sur les marchés de poissons en Afrique Occidentale. Et je me suis aperçu que la théorie d’Aristote expliquait beaucoup mieux la formation des prix que toutes les théories alternatives. J’avais donc un grand intérêt pour la question du prix, avant même de m’intéresser à la finance. Le passage à la finance, lui, il s’est fait de manière assez accidentelle. Bon c’est anecdotique, je veux dire, ce n’est pas un calcul de ma part. Ce qui s’est passé c’est la chose suivante: c’est que j’ai reçu un jour un coup de téléphone de Laure Adler qui travaillait pour France Culture et qui m’a demandé justement de faire une série d’émissions sur les sociétés de pêcheurs. Mais, à l’époque, c’est-à-dire en 1988, je faisais tout à fait autre chose, je travaillais sur l’intelligence artificielle. Et elle m’a dit “Est-ce que vous pouvez faire une série d’émissions sur les pêcheurs ?”. Je lui ai dit “Non, je ne m’intéresse plus du tout à ça en ce moment”. Elle m’a dit, “Qu’est-ce que vous faites ?”. Je lui ai dit : “Eh bien je travaille sur l’intelligence artificielle”. Elle m’a dit “Bon, faites une série d’émissions là-dessus plutôt ». Donc, en 1988, j’ai fait une série d’émissions pour France Culture sur l’intelligence artificielle. Et là, un banquier français a écouté les émissions, l’été suivant, quand il y a eu une rediffusion. Il a demandé à me rencontrer parce qu’il était très enthousiaste sur ce que j’avais présenté dans ce programme, et au bout de quelques conversations, il m’a proposé de venir travailler avec lui dans la banque où il était, c’est-à-dire la Banque de l’Union Européenne. Et, bon, j’avais l’occasion à ce moment-là de tester ma théorie de la formation des prix dans un tout autre univers. J’étais passionné. Et donc j’ai commencé à faire ça… ce que j’ai fait pendant dix-huit ans.

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