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QUESTIONS À RÉSOUDRE (V) COMMENT SE DÉTERMINE LE SURPLUS ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un ensemble d’avances se combinent dans le processus de production : travail fourni par les travailleurs, matières premières mobilisées, avances en capital. Un surplus, une plus-value, se dégage de cette opération, essentiellement du fait de l’ébullition du monde sous ses deux aspects : d’une part, soleil, pluie, vent, ressources minières, énergie fossile, et d’autre part, effet collectif ou « bénéfice de la coordination » tel qu’il a été mis en lumière par Proudhon. Bénéficiant de l’institution de la propriété privée, certains intervenants peuvent revendiquer d’emblée, à l’aide d’un titre, leur droit sur ces différents types de contributions à l’ébullition.

À quoi reconnaît-on le surplus créé ? Il est constitué de la différence entre prix de vente et prix de revient. Le « prix de vente » s’obtient sur le marché primaire : celui où la marchandise est vendue pour la première fois, soit à un consommateur, soit, le plus souvent de nos jours à un intermédiaire. La manière dont le « prix de revient » est calculé varie selon que l’on accorde à un certain type d’avances une valeur « objective » fondée dans sa « naturalité » – un caractère d’indispensabilité qui lui est attribuée – ou qu’au contraire on considère arbitraire la valeur ajoutée de ce type d’avances parce qu’elle est en réalité sans impact authentique dans le processus de production. Citons ici les propos de Proudhon dans une lettre qu’il adressait à Madame d’Agoult à propos de son père et de la façon dont celui-ci mettait le profit entre parenthèses : « Madame, savez-vous quel était mon père ? C’était un honnête brasseur à qui l’on ne put jamais faire entrer dans la tête que pour gagner de l’argent, il fallait vendre au-dessus du prix de revient. Il soutenait toujours que ce serait du bien mal acquis. « Ma bière, répétait-il toujours, me coûte tant, mon salaire compris, je ne puis la vendre plus ». Qu’arriva-t-il ? Mon brave homme de père vécut pauvre, mourut pauvre, et laissa des enfants pauvres » (Correspondance t. II, P. 289 ; cité par Gide & Rist 1909 : 334).

Une contribution rémunérée mais sans « naturalité » réclamera son dû lors de la redistribution de la richesse créée en raison uniquement d’un rapport de force favorable qui impose sa présence. Ainsi, la coordination et la supervision que procure le chef d’entreprise pourront être considérées comme constituant davantage une gêne qu’un bénéfice par le ressentiment qu’elles génèrent ­– ce que tendrait à confirmer l’expérience d’entreprises à hiérarchie faible voire inexistante.

Mais, difficulté supplémentaire, rendant la question pratiquement insoluble : le rapport de force entre les parties prenantes lui-même contribuera à déterminer ce qui dans la représentation du processus que se font les membres des différentes parties prenantes (investisseurs, dirigeants et employés), apparaîtra comme une contribution méritant rémunération ou non.

Enfin, dimension supplémentaire encore : le prix de vente n’a pas lui non plus d’objectivité « dure », puisque sa détermination se fait dans un univers de concurrence entre producteurs, où une marchandise se vend ou non à un prix particulier en fonction de la présence sur le marché de marchandises équivalentes entre lesquelles les acheteurs potentiels peuvent choisir.

La différence entre prix de vente et prix de revient d’une marchandise, définissant le surplus créé à l’occasion de sa production, dépend donc de la concurrence entre les producteurs de marchandises semblables. Une fois cette différence entre prix de vente et prix de revient établie par la vente de la marchandise sur un marché primaire, elle devient l’enjeu d’un débat entre les groupes d’intervenants pouvant prétendre à une part de ce surplus, chacun de ceux-ci affirmant la « naturalité » de sa propre contribution et s’efforçant d’ailleurs de donner un fondement « solide » à sa revendication en prétendant que le prix de sa contribution propre relève de la réalité dure du prix de revient plutôt que de la différence relativement aléatoire entre prix de vente et prix de revient sur le marché.

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Gide, Charles & Charles Rist, Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours, Paris : Sirey 1909

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

 

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Où se situent les salariés ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous avez dû noter – peut-être avec un malin plaisir – où la réflexion des jours derniers nous conduits : si on veut sortir de la crise sans retomber dans une logique de croissance à tout crin, il faut que nous stoppions la fuite en avant permanente qui épuise la planète et qui débouche toujours à terme sur de la surproduction. Pour cela, il faut séparer la question des revenus qui nous sont nécessaires pour acheter des biens de consommation, de la question du travail. Il faut réexaminer le travail comme une question en soi, comme l’activité humaine nécessaire pour produire marchandises et services authentiques sans qu’elle soit automatiquement celle qui nous procure les revenus qui nous permettent de consommer.

Quand je dis marchandises et services « authentiques », je veux dire ceux que nous n’achetons pas simplement sous l’influence du « consumérisme », cette idéologie qui a été inventée pour repousser artificiellement les limites de la surproduction et qui n’est en réalité qu’un effort de propagande poussant à davantage de consommation et qui, dans la mesure où il réussit à nous persuader, permet que l’on produise plus qu’en son absence.

Séparer travail et revenus permet d’envisager les choses dans la perspective de l’An 2000 tel qu’on l’imaginait encore dans les années cinquante : où le travail, devenu rare dans un monde où la productivité croît grâce à l’automation, n’est pas une malédiction mais au contraire une bénédiction.

Ma démarche est différente de celle de Marx mais elle se situe au sein de la même tradition que la sienne, et ceci pour une raison très simple : parce que je considère comme sans grand intérêt la « science » économique qui a été produite après la mort de Marx, quand s’achève la tradition des économistes de l’âge d’Or de la pensée économique : le XVIIIe siècle, dont les théories sont d’inspiration sociologique plutôt que psychologique comme ce sera le cas ensuite, et dont le dernier grand représentant est David Ricardo.

C’est pourquoi j’ai voulu examiner ce qui diffère très exactement entre ce que j’ai écrit ces deux ou trois dernières années et ce qu’on trouve chez Marx. L’une des différences porte sur sa définition du capital – j’y reviendrai ultérieurement – et l’autre sur l’identité des grands groupes sociaux impliqués dans la production et dans la distribution

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