Archives par mot-clé : The Big Short

The Big Short d’Adam McKay, produit par Brad Pitt

The Big Short d’Adam McKay, produit par Brad Pitt, est un film très bien fichu : Hollywood au mieux de sa forme, avec un montage super serré, avec quelques personnages ayant une certaine profondeur psychologique, et des trouvailles, comme faire expliquer ce que sont les subprimes par une pin-up dans un bain mousse et les CDO synthétiques par une flambeuse dans un casino, flanquée d’un mathématicien du 20 heures, calculant ses chances de gain.
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MARGIN CALL : C’EST PAS DU CINÉMA !

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Quand je tends mon ticket au gars qui contrôle les entrées (il se reconnaîtra), il me regarde, puis il me dit : « Oh ! pour vous, c’est pas aller au cinéma, ça : c’est comme aller au boulot ! »

Et il a raison : c’est rare qu’on aille au cinoche et que ce qu’on voit sur l’écran c’est ce qu’on a fait pendant dix-huit ans de sa vie. Pour ceux qui ont vu le film, moi dans ces histoires-là, j’étais Eric Dale, sauf qu’on ne m’a jamais proposé de fermer ma gueule pour 171.000 dollars de l’heure, on sait comment on aurait été accueilli.

Vous l’avez déjà compris : c’est super-bien foutu. Il n’y a pas d’erreurs : on vous explique que la camelote dont on va se débarrasser auprès des clients qui vous font confiance, ce sont des produits financiers composés de tranches de MBS (Mortgage-Backed Securities), sans prononcer le nom de CDO (Collateralized Debt Obligations), on ne vous parle pas non plus de CDO synthétiques, qu’il aurait fallu mentionner si l’on avait voulu être parfaitement exact et complet, mais bon, c’est déjà bien assez compliqué comme ça.

Donc on simplifie, et on met tout ça sur une seule journée, ce qui n’est pas gênant : les situations sont authentiques (aux US, dans une grosse boîte, on est viré exactement comme ça : y compris l’agent de sécurité qui vous reconduit à la porte et les cartons d’effets personnels avec lesquels on se retrouve sur le trottoir), et les personnages sont eux criants de vérité : je n’ai aucun mal à leur mettre les noms de gens que j’ai connus à Paris, Londres, Amsterdam, Los Angeles ou San Francisco.

En appelant le big boss : « John Tuld », on vous aiguille bien sûr vers Lehman Brothers, dont le P-DG s’appelait Dick Fuld, et là on vous mène un peu en bateau (probablement pour éviter les procès) puisque l’histoire qui émerge, ce n’est ni celle de Bear Stearns (qui furent beaucoup plus honnêtes que ce qu’on voit là et qui furent les premiers à tomber pour cette raison-là justement), ni celle de Lehman Brothers, mais un condensé de la stratégie de Goldman Sachs, telle qu’elle est apparue d’abord dans le livre de Michael Lewis : Le casse du siècle (The Big Short), et ensuite dans les auditions des dirigeants de la firme devant une commission du Sénat américain en 2010.

Le P-DG affirme, contre toute plausibilité, à ses seconds : « On s’en sortira » et, incroyable mais vrai : ils s’en sont sortis, puisqu’aucun d’entre eux n’est en prison à l’heure où je vous parle et qu’ils continuent de toucher leurs bonus qui se chiffrent en millions de dollars – et c’est toujours nous qui, d’une manière ou d’une autre, les leur versons.

Si de tout cela vous vous en foutez et que la seule chose qui vous intéresse, c’est le cinéma, allez-y voir quand même : cela vaut la peine de voir dans une partie de poker menteur, Jeremy Irons en P-DG « plus cynique que moi, tu meurs » et Kevin Spacey en « company man » dont l’esprit est ailleurs puisqu’il pense surtout à sa chienne qui agonise.

À un moment, dans une bagnole sur un pont de New York, la bleusaille qui chialera plus tard dans les toilettes parce qu’il va être viré, demande : « Et les gens, les gens ordinaires ? », et l’autre, le vieux briscard, lui répond : « Les gens ordinaires : ils sont foutus ! ». C’est pour ça que Margin call, ce n’est pas Hollywood : n’allez pas croire qu’on vous raconte là une histoire, c’est pas du cinéma, c’est la vie qu’on est en train de nous faire.

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Margin Call, film américain écrit et réalisé par J. C. Chandor (2011)

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Goldman Sachs aujourd’hui (II) – La dénonciation de la supercherie par Michael Lewis

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Lorsqu’il devint évident en février 2007 qu’une crise de dimension cataclysmique s’ébauchait dans le secteur subprime de l’immobilier résidentiel américain, un sauve-qui-peut généralisé s’empara des banques américaines qui en possédaient des quantités substantielles en portefeuille. L’image que l’on s’était faite était que ces produits financiers apparaîtraient aux yeux du public comme des placements de bon père de famille et que des myriades de petits investisseurs se les répartiraient entre eux. Ce qui s’était passé dans la réalité était que l’évaluation erronée du risque associé à ces produits par les agences de notation les avait fait apparaître comme d’un taux de rendement extraordinairement élevé par rapport au risque encouru et ç’avaient été les banques elles-mêmes qui, dans les années 2000 – 2006, les avaient acquis en quantités colossales et les avaient accumulés dans leurs portefeuilles.

Rien dans ce que nous savons a posteriori ne suggère qu’il y ait eu chez ces banques qui refilèrent à leurs clients les pertes qui s’annonçaient dans le cataclysme imminent, le moindre d’état d’âme : elles mirent au point en un rien de temps des produits financiers qui leur permettraient de parier dans une configuration de profit optimale sur la chute de ce qui apparaissait soudain comme un secteur du crédit condamné globalement, et se tournèrent vers leurs clients les plus fidèles comme étant les victimes toutes désignées qui leur permettraient à elles de se tirer d’affaire. La justification qu’elles se donnèrent pour agir de la sorte était simple : il s’agissait après tout avec leurs clients d’intervenants « avertis » – « sophisticated » en américain – sur les marchés financiers, et s’ils achetaient les produits frelatés qu’on leur offrait, ce devait être en toute connaissance de cause. L’hypocrisie alla beaucoup plus loin encore : « Qui sait, se disait-on dans ces firmes, c’est peut-être eux après tout qui ont raison dans l’évaluation du marché ? » La fiction qui règne en maître dans tout entreprise, qui veut que le client est roi, se transformait en farce.

Développement apparemment paradoxal, ce ne furent pas les régulateurs qui levèrent le lièvre mais un livre : The Big Short par Michael Lewis, un auteur qui, vingt-et-un ans auparavant, dans un best-seller intitulé Liar’s Poker, avait dénoncé les mœurs des grandes banques d’investissement de Wall Street, et plus particulièrement de la firme Salomon Brothers qui l’avait employé. Il expliquait à propos de son ouvrage publié en 1989, soulignant d’ailleurs sa perplexité à ce sujet, qu’un livre qui constituait à ses yeux une dénonciation de comportements inavouables dans le monde financier, avait au contraire été reçu avec enthousiasme par une génération de jeunes loups qui en avaient fait dans le monde des banques d’affaires le vade-mecum d’une élite de traders et de commerciaux aux dents longues.

Le nouveau livre de Lewis, publié en avril 2010, rapportait de façon détaillée la campagne entreprise par Wall Street quand il devint évident que les titres émis dans le secteur subprime sombraient et que le seul espoir de survie pour ceux qui les détenaient en grandes quantités – ce qui était le cas de Wall Street dans son ensemble – résidait dans leur vente immédiate, et mieux encore, dans des paris portant sur leur perte afin de réaliser un gain rapide et pouvant rapporter des sommes plus élevées encore que le risque effectivement couru. La démonstration qu’offre le livre est brillante, démontant les mécanismes, mêlant les récits d’acteurs interrogés par Lewis à sa propre narration où le cynisme des uns et des autres est mis en scène avec humour et talent. L’auteur a le sens de la formule et certaines, c’est sûr, seront non seulement répétées mais iront aussi s’inscrire dans la mémoire que l’on gardera des années du nouveau grand tournant. Qui contestera par exemple que « la meilleure définition peut-être pour « investir » est « parier en ayant mis toutes les chances de son côté » » (Lewis 2010 : 256) ?

Après avoir constaté que, dans une belle unanimité de ses principaux protagonistes, Wall Street puisa dans la caisse, et que chacun – qu’il ait été de ceux qui parièrent sur l’effondrement du système financier, ou de ceux qui conservèrent l’espoir secret de son rétablissement jusqu’au 15 septembre, quand la chute de Lehman Brothers entraîna dans sa chute le système tout entier –, que chacun donc se retrouva quand même avec en poche quelques dizaines de millions de dollars au moins, Lewis pose la question qui s’impose : « Pourquoi des gens prendraient-ils des décisions financières intelligentes, s’il n’y a pour eux aucun impératif à ce que ce soit ainsi, et s’ils peuvent devenir riches tout aussi bien en prenant des décisions stupides ? » (ibid. 257). Pour finir sur le constat dont on découvrira a posteriori qu’il joua un rôle décisif dans ce nouveau grand tournant : « Les financiers au monde les plus puissants et les mieux payés avaient été entièrement discrédités. Sans l’intervention des gouvernements, chacun d’entre eux aurait perdu son poste ; et pourtant, ces même financiers utilisèrent les gouvernements pour s’enrichir encore davantage » (ibid. 262). On avait attribué à ces financiers une expertise. Quand on découvrit que celle-ci était illusoire, on imagina que l’arrogance qui avait cette expertise pour excuse, se serait évanouie avec le mirage. Il n’en fut rien et l’évidence s’imposa : il n’avait jamais été question d’expertise, il n’y avait jamais eu qu’un simple rapport de force. Et celui-ci était maintenant pleinement visible, nu et glacé.

(à suivre…)

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Michael Lewis, Liar’s Poker. Rising Through the Wreckage on Wall Street, New York : Norton, 1989

———–, The Big Short. Inside the Doomsday Machine, London : Allen Lane, 2010

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