LE TEMPS QU’IL FAIT LE 1er JANVIER 2016 – (retranscription)

Retranscription de Le temps qu’il fait le 1er janvier 2016. Merci à Olivier Brouwer ! Appel aux volontaires pour seconder Olivier et Cyril, merci d’avance !

Bonjour, nous sommes un vendredi, et nous sommes le vendredi premier janvier 2016.

Alors, je sais que quand on émerge du sommeil, le matin, on est tous très différents. Il y a des gens, je sais, qui ne se souviennent absolument pas des rêves qu’ils ont fait. Moi, c’est différent : j’émerge dans un mélange de perceptions de la réalité autour de moi et du rêve qui continue, et puis j’émerge par une sorte de tri que j’opère entre la partie rêve et la partie réalité, et les critères sont relativement simples, parce que, eh bien, ce qui caractérise le rêve, c’est son absurdité, et ce qui caractérise le monde réel dans lequel j’émerge, c’est le fait qu’il a une certaine rationalité, il y a une certaine continuité. Dans mon rêve, je me dis : « Ah oui, je suis, j’étais dans un avion », et puis en réalité, cet avion, c’était plutôt un camion qui était sur une autoroute aux Etats-Unis, mais d’après les maisons autour, c’était plutôt l’Angleterre, etc., bon.

Par contre, voilà : je dois me lever, il faut que je fasse ceci, à dix heures je dois aller à la Poste parce que je n’ai plus de timbres, et après, il faut que je commence à écrire cette chronique que j’ai promise pour le soir même, etc. Voilà. Et là, je ne sais pas si vous êtes comme moi, enfin, si vous avez ce schéma là, cette manière d’opérer là, où il faut trier un peu entre le rêve qui s’achève et la réalité qui émerge, mais j’ai de plus en plus de mal à distinguer l’un de l’autre le matin, parce que la dimension d’absurdité caractérise aussi le monde dans lequel j’émerge.

Bon, il y a une double partie. La première, c’est le monde lui-même, c’est la manière dont il est en train d’évoluer. Il n’y a pas vraiment de continuité, il n’y a pas vraiment de cohérence, il n’y a pas vraiment de rationalité, et puis en plus, bon, je n’ai plus de boulot depuis le début du mois d’août, et donc, je me réveille aussi avec pas mal de conjectures, pas mal de suppositions : qu’est-ce que je ferais plutôt dans la journée ? Ceci ? Est-ce que ça me conduirait plutôt vers un boulot, ou plutôt ça ? Sur quoi est-ce qu’il faut se concentrer ? Est-ce qu’il y a des choses là-dedans qui pourraient me rapporter un peu de sous, et ainsi de suite, donc tout ça n’aide pas fort à la cohérence du tout, et je prends sans doute quelques minutes supplémentaires à trier le réel du rêve lui-même. J’espère que vous ne partagez pas ce sentiment qui est relativement inconfortable, mais pour ce qui est de la partie du monde lui-même, qu’est-ce qu’on peut faire ?

Je vous ai parlé l’autre jour (c’était quoi ? avant-hier ?) d’un film que j’avais vu, qui s’appelle The Big Short et, voilà, c’est un film qui sort en ce moment sur les écrans. Il est excellent, il faut absolument aller le voir. C’est un film sur la crise des subprimes. Il y avait eu, bon, il y avait un documentaire qui n’était pas mal fait du tout, qui s’appelait Inside Job, mais aussi, il y a eu un film de fiction qui s’appelait Margin Call, qui est tout à fait excellent, et qui est spécifiquement sur la chute de Lehman Brothers. En fait, ceux qui ont rédigé le scénario ont mis sur une seule nuit ce qui s’est passé, quand même, sur plusieurs semaines, dans le cas de la banque d’investissements Lehman Brothers, mais enfin, c’est très très bien fait, il n’y a pas d’erreur de faits, si ce n’est la compression du temps.

The Big Short, excellent film d’Adam McKay (qui nous avait plutôt amusés précédemment [P. J. : Talladega Nights), ça a été fait à partir du livre, voilà, [P. J. montre le livre] du livre de Michael Lewis qui s’appelle The Big Short. C’est sorti en 2010. Et ce sur quoi je voulais attirer votre attention, c’est la chose suivante. J’ai fait une remarque, dans mon petit texte, sur la différence entre le livre et la manière dont le film est fait. Les informations sont à peu près les mêmes, mais il y a un parti pris du film qui n’est pas celui du livre. Le livre est un livre, je dirais, moral, où on distingue les bandits des autres, de ceux qui sont honnêtes, mais on parle d’un grand nombre de personnes, et en particulier, on parle de personnes qui ont parié sur l’effondrement du système. Et le film, lui, il met l’accent sur [ceux-là]. Les héros du film, ce sont des gens qui parient en fait sur l’effondrement du système. Et là, je fais une petite remarque, dans mon compte-rendu, parce que mon amie qui était avec moi, là, au cinéma, me dit : « Pourquoi tu n’as pas fait pareil ? », et je lui répond avec bravade, et je lui dis : « Eh bien, parce que moi, je suis Paul Jorion ! » Et ce que je veux dire, c’est que si moi je suis monté au créneau dans le secteur subprime, si je suis allé monter au front, c’était pour dénoncer ce qui était en train de se passer.

Et alors (vous le savez sans doute), je me retrouve au printemps 2005, je me retrouve avec un manuscrit d’un bouquin qui finit par paraître [P. J. montre son livre] : Vers la crise du capitalisme américain ? Je regardais les dates qui sont indiquées, et la date, c’est : imprimé en décembre 2006 et publié en janvier 2007. Et donc, il est en librairie en janvier 2007, et la crise commence à se développer. Pour le milieu de la finance, il est clair que la crise est présente à partir du mois de février 2007, et c’est à ce moment-là que je débute le blog, en parlant, justement, de l’écroulement du prix des titres subprime. Premier grand événement, c’est au mois d’août 2007, quand un représentant de la banque française BNP Paribas annonce qu’il n’y a plus de prix pour ces obligations, c’est-à-dire qu’on ne les vend plus, on ne les achète plus, et le processus d’effondrement se précipite.

Alors bon, j’ai l’habitude de dire, quand on me dit : « Pourquoi vous avez fait ça ? », eh bien, je dis : « C’est parce que je voulais être témoin. » Quand j’ai commencé à discuter de tout ça avec des amis, dont un en particulier qui nous proposait de parier sur l’effondrement, je travaillais chez Wells Fargo. Wells Fargo, c’est une grosse banque, c’est la banque du Far West, la banque des diligences. Là, on ne faisait pas de subprime. On faisait du prime, c’est-à-dire qu’on travaillait avec des gens dont il était clair qu’ils pouvaient rembourser leurs [prêts]. Alors, je quitte cette banque, je travaille un moment dans le secteur du prêt, du crédit à la bagnole d’occasion, et ça, c’est un truc absolument mafieux, je le quitte, j’ai une bonne indemnité et avec cette bonne indemnité, je me dis : « Il faut écrire un livre sur la crise des subprimes » qui était en train de se [profiler].

Et à ce moment-là, je ne travaille pas du tout encore dans le secteur subprime. J’y ai travaillé quelques mois, c’était en 1998, et après, je suis passé à des choses un peu différentes. J’ai travaillé en particulier, après, pendant plusieurs années chez IndyMac, qui fait du « Alt-A ». Alt-A, c’est pas vraiment du subprime, c’est apparenté, mais enfin bon, ça s’effondrera aussi, mais c’est pas vraiment du subprime. Et quand j’ai terminé mon manuscrit, au printemps 2005, je n’ai toujours pas travaillé dans le subprime, et j’essaye de placer mon manuscrit, de le faire publier, et je n’y arrive absolument pas. J’envoie ça à des éditeurs français… Pourquoi je l’ai écrit en français ? Là, une petite remarque, je l’ai expliqué dans un petit papier que vous pouvez trouver sur le blog et qui fait partie d’un roman que j’ai écrit aussi à la même époque : j’essaye de ne pas perdre le français, parce que je perds le français. Je sais que je perds le français – je ne l’ai pas encore tout à fait récupéré comme vous pouvez le remarquer dans mes vidéos, d’ailleurs, il y a encore une forte influence de l’anglais qui transparaît à tout endroit – mais là, je suis en train vraiment de le perdre. Je ne parle à personne en français depuis des années, et j’en perds absolument l’usage, et donc, voilà, je m’exerce à continuer à ne pas perdre la langue française – qui n’est pas ma langue maternelle, vous le savez peut-être, c’est le néerlandais : ma mère était hollandaise – mais, bon, je suis allé à l’école en français, c’est la première langue que j’ai vraiment maîtrisée convenablement. Et donc, c’est pour ça que j’ai écrit en français.

Et, quand on me demande maintenant, je dis : « Eh bien, je voulais témoigner » ou « je voulais dénoncer ». Mais il y avait plus que ça ! C’est de ça que je voulais vous parler : je voulais empêcher que ça se passe, je voulais quand même empêcher que ça se passe ! Je voulais que mon bouquin paraisse le plus vite possible, et qu’il ait une influence sur le cours des événements.

Bon. Alors, je n’étais pas le seul, je n’étais pas seul à dire que ça se passait comme ça, alors, je voudrais vous montrer quelque chose que vous ne connaissez peut-être pas. Il y a un bouquin, il y a un bouquin [P. J. montre le livre] : Subprime Mortgages. Americas’ Latest Boom and Bust, et c’est écrit par Monsieur Edward M. Gramlich, qui est un gouverneur, un gouverneur régional de la Federal Reserve, de la banque fédérale américaine. Et ce livre-là, eh bien finalement, [Gramlich] n’a pas de chance, lui non plus, parce que j’ai regardé la date, et lui, il arrive à publier ça en juillet 2007. Voilà. Alors là, pour les financiers en tout cas, la crise bat son plein, déjà. Ceci dit, ça fait un moment qu’il gueule, lui aussi. Moi, bon, moi je gueule depuis un moment, mais je ne suis pas écouté comme Monsieur Gramlich, quand même ! J’ai un article qui est publié dans la revue du MAUSS, dans un numéro daté de 2005, mais lui, bon, lui, il parle de ça depuis un moment. Alors, voilà, je vais vous montrer ça [P. J. montre un papier à entête de The Federal Reserve Board] : ça, c’est la première page d’un discours de Monsieur Gramlich, Remarks by Governor Edward M. Gramlich, Subprime Mortgage Lending: Benefits, Costs, and Challenges, et c’est daté, vous le voyez, du 21 mai 2004 ! Bon, c’est l’époque où moi je commence vraiment à écrire là-dessus aussi. Et là, il commence déjà, ce Monsieur, il commence à gueuler, et on sait ce qui s’est passé, il en parle, en particulier : Monsieur Greenspan est à la tête de la Federal Reserve à ce moment-là, et Monsieur Greenspan ne réagit absolument pas. Il lui répond, eh bien, que l’autorégulation des marchés va s’occuper de ça et qu’il n’y a pas de véritable problème. Et voilà.

Ce qui se passe, c’est qu’il publie, donc, ce livre où il dénonce véritablement les [prêts] subprime, où il y a pas mal de chiffres, et, bon, je ne peux pas l’utiliser, ce livre, dans mon bouquin à moi, puisque mon bouquin est déjà paru, mais il y a un certain nombre de tableaux, en particulier, qui se trouvent dans des conférences, dans des allocutions qu’il a pu faire précédemment.

Et donc, lui et moi, en particulier… Il y a quelques autres personnes, hein, qui parlent de ça. Il y a Monsieur Roubini, il y a Monsieur Godley… Moi, je dirais que Roubini, Godley, Gramlich, moi-même… Il y a des tas de gens qui se sont découvert avoir prédit la crise des subprime par la suite, et dont il n’y a pas beaucoup de preuves. En particulier, ce monsieur, un Américain, qui participait à une émission sur France-Inter, où je me trouvais avec Monsieur Ivar Ekeland pour parler de ses prévisions d’effondrement, etc., et ce monsieur dit, lui c’est un monsieur qui dit qu’il a prévu la crise des subprime, et il n’y a trace de ça nulle part. Il y a aussi des gens qui, dans un article d’une page, deux pages, disent : « Ça peut pas durer, il est possible qu’il se passe des choses », mais enfin bon, le livre, là, vous le voyez, bon, il y a quoi ? Il y a 250 pages, ça a une certaine épaisseur. Vous le voyez aussi, il s’appelle : « Vers la crise du capitalisme américain ? » [avec un point d’interrogation], ce n’est pas du tout le titre que je lui avais donné. Je l’avais appelé : « La crise du capitalisme américain » [sans point d’interrogation], mais donc, quand on finit par le publier en France, l’éditeur ne veut pas se mouiller, et il appelle ça [comme ça], et il met une forme interrogative.

Mais bon, donc voilà : Monsieur Gramlich, Monsieur Roubini, Monsieur Godley, qui lui aussi est mort assez rapidement, et donc on ne parle pas beaucoup de lui comme ayant prévu la crise des subprimes, on n’est pas là comme les héros du film The Big Short pour essayer de faire de l’argent sur l’écroulement : on est là pour dire que ça va mal et qu’il faudrait procéder autrement. Avec la plupart de ces gens, bien entendu, ayant des audiences, des gens qui les écoutent, qui ne sont pas du tout de l’ordre de ce que moi je peux faire, qui est de l’ordre de crier dans le désert, et d’essayer de faire que mon manuscrit soit publié.

Et donc, c’est une autre affaire : nous sommes là pour essayer d’empêcher, quand même, que ça se passe. Monsieur Gramlich est en bonne position pour le faire : il est un des gouverneurs régionaux, quand même, de la banque centrale américaine, mais il n’est absolument pas écouté, et il meurt d’un cancer quelques mois après la publication de son petit livre.

Voilà. Alors, ça, ce sont, je dirais, quelques idées qui me sont venues, après avoir fait ce petit billet (en fait, c’était hier matin que j’ai fait ce petit billet) sur le film, c’était un compte-rendu du film, mais j’ai voulu, un peu sur le mode de la leçon de choses, en vous montrant quelques documents, quelques livres de l’époque, essayer de mettre un petit peu en perspective ce que j’ai essayé de faire moi personnellement par rapport à la crise des subprimes.

On me lit davantage maintenant. Est-ce qu’on tient davantage compte de ce que je dis ? Là, euh, j’en ai parlé il y a quelques semaines. J’ai l’impression que non, sauf peut-être quand j’ai l’occasion, quand on m’invite, comme dans ce Haut-Comité sur l’avenir du secteur financier belge, qui va produire un rapport à titre purement consultatif – il n’y a aucune obligation morale pour le ministre d’en tenir compte d’une manière ou d’une autre pour les décisions qu’il va prendre – mais, ceci dit, et ça, je l’avais souligné dès le départ, et ça je l’ai compris tout de suite, dans les premières réunions, il serait quand même très difficile pour le ministre, non pas, je dirais, pour des raisons contraignantes, mais il serait très difficile pour lui, quand même, de prendre des mesures immédiatement en sens entièrement opposé à ce que nous proposons dans le rapport que nous avons écrit à son intention et pour son édification (comme on disait autrefois), pour informer ses décisions à venir.

Voilà. Alors, ce n’est pas comme ça qu’on change le monde, mais c’est comme ça qu’on s’exerce un petit peu, je dirais, à distinguer là où on a un effet dans ce qu’on dit, et là où on n’en a aucun. Il y a le blog, et vous le lisez, et vous répandez ses idées. Vous achetez – certains d’entre vous ! – lisent mes livres, et voilà, ils les recommandent à d’autres, ou bien recommandent des vidéos où je parle de choses sérieuses comme maintenant.

Alors, que va devenir l’année 2016 ? Eh bien, je vais quand même en dire un petit mot ! C’est quand même une année qui débute sous de très mauvais présages. Si ça s’arrange, ce sera un rétablissement, mais tout ça, il y a énormément de nuages qui s’amoncellent, et qui ne sont pas seulement des nuages dans le milieu de la finance, ce sont des nuages sur beaucoup de choses, beaucoup de choses qui nous viennent du passé, des choses non résolues : la complexité qui nous dépasse, le pouvoir que nous déléguons à la machine pour faire les choses à notre place sans résoudre par ailleurs le problème du travail dans lequel ces machines nous remplacent.

Voilà ! Eh bien, on aura encore l’occasion, je suppose, de parler de tout ça en 2016. Espérons que ces nuages se dissipent un tout petit peu !

Bonne année, et à très bientôt, voilà !

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