Nos propos confidentiels

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Mon cher de Champignac (vous êtes bien Comte, n’est-ce pas ?), je crains que vous n’ayiez pas encore bien compris la dynamique très complexe du style « blog » et c’est ce qui vous conduit à vous poser des questions comme « Qui sait qui vous lit ? » ou « Qui sait ce qu’il ou elle en fait ? » Vous dites :

… quelle est l’utilité de notre statut actuel de commentateurs « bloguistes », tout mieux informés que la moyenne des gens que nous soyons, sachant que l’absence totale de relais dans les grands médias n’a pas la moindre influence réelle sur les instances où les décisions se prennent ?

Le blogueur suppose qu’on le lit et c’est pour cela qu’il écrit. Ensuite, certains petits compteurs – qui s’intéressent à la publicité mais on peut ignorer cela – viennent le conforter et lui montrer où on le lit et pour combien de temps à la fois. Avec un peu d’habitude, il arrive à lire ces cartes : il voit ces pics de lecture soudains à Zurich, à Francfort ou à Bruxelles. Il reconnaît en certains de ses commentateurs habituels des personnalités. Parfois il ne les reconnaît pas mais d’autres blogueurs les lui signalent.

Aussi, à votre question,

… est-ce que ce n’est pas, finalement, une énorme perte de temps, ou une erreur fondamentale, de discuter, commenter, comme nous le faisons ici (et de manière très confidentielle), de telle ou telle option/configuration de la tuyauterie financière ?

je vous réponds, « Confidentiel, ce qui se lit ici ? Vous plaisantez ! Voyez ceci ! »

Et ceci (pensez bien qu’il ne s’agit pour Bruxelles que de la seule commune de Bruxelles – comme si vous ne considériez à Paris que le 1er arrondissement : personne n’habite Bruxelles proprement dit, il n’y a là que des administrations) :

et encore ici :

Allons, soyons sérieux !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le projet de budget de Mr. Obama

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Mr. Obama dit :

Les investissements prudents en matière d’éducation, d’énergie propre, de santé furent sacrifiés en faveur de diminutions d’impôt pour les riches et les gens qui ont des relations. Dans la perspective de ces choix, Washington a ignoré les pressions qui ont rendu la vie des familles des classes-moyennes très ardue. Il n’y a pas de mal à faire de l’argent mais quelque chose ne marche pas quand nous acceptons que la donne soit à ce point biaisée en faveur d’un si petit nombre.

Les républicains ont vu ça et ont immédiatement crié à la « lutte des classes ». Ça fait pourtant longtemps qu’ils la mènent avec de gros moyens mais comme les riches devenus pauvres dont parlait Jacques Attali, puisqu’ils ont moins l’habitude des revers, quand ils en subissent ça leur fait plus mal qu’aux autres.

Je lis le long document présentant les mesures qu’envisage le projet de budget et c’est un long réquisitoire contre les deux administrations Bush. Ce n’est pas piqué des vers et on se demande parfois à la lecture s’il est possible que l’indignation provoque une indigestion. Non pas que ce qui est dit ne soit pas pleinement mérité, et on est conduit en effet à la lecture à se poser quelques questions de fond à propos de la démocratie : qu’est-ce qui pousse les peuples à voter démocratiquement, au suffrage universel, pour des gens qui ne cachent nullement que leur objectif quand ils auront accédé au pouvoir sera de piller la nation à leur profit et à celui de leurs proches ?

Ça se fait bien entendu aussi dans les entreprises, mais c’est différent, parce que ceux qui ont le privilège d’entendre ce genre d’allocutions savent dans ce cas-là qu’ils feront partie des heureux bénéficiaires. Je vois deux explications possibles, qui se recoupent sans doute partiellement : le fait que certains électeurs sont rétribués d’une manière ou d’une autre pour voter comme ils le font, et la peur : peur des autres, peur de l’avenir, qui vous fait voter pour celui qui vous dit qu’avec lui, on n’aura plus peur. Ce genre d’assurances suffit amplement à certains.

Quel héritage en effet, mes amis, que celui de Mr. Obama ! La guimbarde US of A pourra-t-elle jamais reprendre la route ? Bonne question en effet. Aussi ce qu’il fait essentiellement dans ce discours présidentiel de présentation du nouveau budget, c’est prendre les Américains à témoin et leur dire : « Voyez de quoi je suis en train de prendre livraison : d’un pays vidé de sa substance par 25 années de reaganisme, d’impuissance clintonienne et de Bushisme ! On va essayer, mais on ne promet rien ! »

Ce sera dur en effet. Touchons du bois pour lui parce que quand je lis l’analyse contenue dans son allocution, j’ai un doute sérieux. Ce discours rebelle s’exprime en effet encore toujours dans l’idiome de l’ennemi. On y entend toujours les relents de l’individualisme méthodologique cher à l’école économique de Chicago : quand les banques ne prêtent pas à des clients qui ne pourraient pas les rembourser, on parle toujours de « confiance à rétablir » au lieu de parler d’insolvabilité généralisée, quand il est question de l’alliance des investisseurs (alias capitalistes) et des dirigeants d’entreprises (alias patrons) et de la manière dont « leurs intérêts furent alignés grâce aux stock options », on parle toujours d’« imprudence dans la gestion du risque », au lieu de collusion.

Mr. Obama, écoutez attentivement ce que vous disent vos ennemis républicains à la vue de votre projet de budget : ils s’indignent et s’écrient « lutte des classes ! » Avez-vous noté que quand ils parlent d’eux-mêmes, ils n’utilisent que le langage de la psychologie aseptisée qu’ils ont qualifiée abusivement de « science économique », mais que quand ils parlent de vous ils adoptent, par un soudain miracle, le vocabulaire de la sociologie et de la science politique ? Ceci veut dire une chose : qu’ils comprennent très bien comment les choses se passent – du moins quand ça leur convient.

Oui, ils s’expriment comme von Mises, von Hayek et Rothbard quand ils parlent d’eux-mêmes, c’est–à–dire en termes de « masses monétaires », mais quand ils parlent de vous, ce sont les mots de Marx qui leur viennent à la bouche, comme si c’étaient les seuls qu’ils connaissent ! Aussi, cessez d’adopter la grille de lecture que se sont appliqués vos ennemis, en termes de bons sentiments individuels : évaluez les rapports de force, analysez leurs intérêts et étudiez les structures qu’ils ont mises en place. Oui : ils ont cassé la machine mais leur capacité de nuire reste entière : ils étaient à terre mais l’argent du contribuable les a requinqués !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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France-Inter, vendredi 27 février à 6h48

Si vous voulez savoir ce que je pense de la nomination de Mr. François Pérol à la tête de la Caisse d’épargne et des Banques populaires fusionnées, tournez le bouton du poste à 6h48. Je réponds à quelques questions d’Alexandra Bensaid dans le cadre de l’Economie autrement. Si vous vous levez plus tard, l’émission se trouvera sur internet après diffusion.

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L’actualité de la crise : « Yes, he must ! », par François Leclerc

Billet invité.

YES, HE MUST !

Pas toujours aussi direct, l’éditorial du Monde de mercredi analyse sans fioritures le discours de Barack Obama : après le « Yes, I can », nous avons eu droit au « Yes, we will », pour éviter un « Yes, he must », assène le quotidien vespéral. Le discours était effectivement plein de bonnes intentions, dont certains se traduiront sans doute dans les faits, mais également plein d’imprécisions, nous commençons à en avoir l’habitude. C’est le règne des bouts de ficelle qui se poursuit, dont chaque pelote coûte une fortune, mais on ne voit toujours pas s’annoncer cette refonte du capitalisme qui semble inévitable et dont l’avènement, s’il intervient, s’annonce lointain et laborieux. Sanction désormais habituelle, la réaction de Wall Street ne s’est pas fait attendre, les cours ont baissé, peut-être parce que les marchés ne savent plus à quel capitalisme se vouer.

Les éléments de cette refonte se mettent pourtant progressivement en place, isolément les uns des autres. Il est donc possible d’essayer de les mettre bout à bout. De tirer le petit fil rouge de la raison, comme disait Rouletabille. De raisonner dans un monde très déraisonnable.

Le commerce international connaît une forte contraction des échanges, alors que Pascal Lamy, directeur général de l’OMC, stoïque et persévérant, vient de lancer un énième appel à conclure les négociations du cycle de Doha, si ce n’est pour la gloire, tout du moins pour l’histoire. Cette contraction relativise tous ces discours contre le protectionnisme que nous entendons. Mais de quel poids pèsent les mesures incontestablement protectionnistes que l’on a pu enregistrer, face à ce mouvement de repli involontaire car dû à la récession économique ? Il est parfois jugé préférable de combattre des moulins à vent que d’affronter la tempête.

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L’actualité de la crise. Obama : l’enlisement, par François Leclerc

Billet invité.

OBAMA : L’ENLISEMENT

Vers où tourner la tête, quand cela continue partout de dégringoler ? Vers le cœur de la crise, les USA, d’où tout est parti et où beaucoup doit être réparé. Là, en dépit de la succession ininterrompue de plans de sauvetages, de soutien et de relances, dont les montants s’expriment à chaque fois en centaines de milliards de dollars, la situation semble toujours incontrôlée. Chaque jour qui passe apporte ses nouvelles incertitudes. Ce ne sont pas les spéculations de mardi de Ben Bernanke, président de la Fed, destinées à rassurer les membres du Congrès, qui pourront y répondre («…il y a une perspective raisonnable que la récession s’achève en 2009 et que 2010 soit une année de reprise »), ni les « vigoureux messages d’espoir » prononcés par Barack Obama et annoncés par son porte-parole Robert Gibbs, et qui n’ont pas manqué de l’être : « Notre économie est affaiblie et notre confiance ébranlée; nous vivons des temps difficiles et incertains ; mais ce soir je veux que tous les Américains sachent ceci : nous allons reconstruire, nous allons nous rétablir, et les Etats-Unis d’Amérique en sortiront plus forts qu’auparavant ». Le service de presse de la Maison Blanche avait pris la précaution de communiquer par avance quelques extraits du discours, dont cette phrase clé destinée à être reprise dans les médias.

Nous n’en sommes pas à nous demander comment, demain, la société américaine pourra soit recommencer à vivre à crédit sans compter, soit vivre autrement et on se demande bien comment. Ni comment le couple sino-américain va pouvoir réaménager son idylle financière et commerciale, brisée par la crise mais toujours indispensable. Non, la question pendante reste, toujours et de manière lancinante, comment guérir le système financier américain des maux qui le paralysent et l’enfoncent progressivement ? En attendant de le savoir, on continue de bricoler en Europe, les Britanniques ayant seul désormais un plan de route plus ou moins ficelé. Les maux, on les connaît, les remèdes, on ne les applique qu’au compte-gouttes.

L’administration Obama semble avoir fait preuve d’une certaine naïveté politique avec ses tentatives de conciliation et de recherche d’un consensus avec les Républicains. En réalité, elle a probablement voulu tester la possibilité de prendre des mesures plus audacieuses, qui nécessitaient un large accord politique, mais le résultat n’a pas été probant, c’est le moins que l’on puisse dire. Dans ces conditions, l’équation que le Trésor et la Fed avaient à résoudre devenait sans solution solide. D’où la poursuite de ce cortège désordonné de demi-mesures, de cadres généraux d’intervention, pétitions de principes dont la concrétisation reste vague, la pose de rustines dont la taille n’est jamais suffisante, n’exprimant rien d’autre qu’une difficulté endémique à choisir, une fois pour toutes, un plan financier musclé, à l’image de ceux conçus dans le but de favoriser la relance économique. La nouvelle administration continue de donner, comme la précédente, l’impression de ne pas savoir sur quel pied danser. Faut-il se demander pourquoi ?

Est-ce, comme on le lit beaucoup, qu’il y a des mots qui tuent dans ce pays, ou en tout cas qui font mal, comme celui de nationalisation ? Et que nous assisterions à un blocage de nature idéologique, culturel pour tout dire ? Comme la réaction des Républicains pourrait le faire penser, qui se raccrochent à leurs dogmes ? Mais qu’en est-il, alors, de ce pragmatisme tant vanté par ailleurs, et qui fait aussi partie des bagages ? N’est-ce pas, plutôt, parce qu’une résistance désespérée des milieux financiers et de ce qu’ils représentent dans la société américaine fait obstacle aux timides velléités d’un appareil politique et d’une administration, totalement impréparés à l’épreuve qu’ils traversent et qui naviguent au plus près, sans recul possible, imprégnés des compromissions sur lesquelles ils sont bâtis ? Il faut appeler un chat un chat.

Voilà pourquoi, en dépit des appels réitérés lancés par des universitaires et des économistes reconnus et respectés, aucune mesure radicale et tranchée n’est toujours adoptée, et que les USA s’enlisent dans la crise, avec le monde entier à leur suite par la même occasion. Les USA ne montrent pas la voie, ils la bouchent, et avec une certaine persévérance. A leur décharge, ils ne sont pas les seuls. A ce jeu, Ils ont d’ores et déjà irrémédiablement perdu une partie de leur stature. C’est la poursuite du déclin.

Le savoir-faire reconnu de Timothy Geithner, hier Président de la Fed de New York (depuis 2003, et à ce titre en charge de la gestion de Wall Street), aujourd’hui secrétaire d’Etat au Trésor, ne lui est visiblement pas d’une grande aide dans cette crise. Il exprime à lui seul l’impasse dans laquelle le système financier américain est entré, l’incapacité qu’il a de trouver en lui-même les ressorts de son aggiornamento. Témoignant même d’un fort acharnement à démontrer que sa restructuration est impossible. Ne pouvant pas aborder de front les questions qui fâchent, Timothy Geithner ne peut donc les résoudre. Cherchant à ménager la chair d’un système financier dont il a une pratique étendue, il ne parvient pas à accomplir le délit d’anthropophagie, le seul que ce système rebelle à la réforme n’ait jamais commis. Sa nomination était en gage. Comme le maintien de Ben Bernanke, le président de la Fed, nommé par George W. Bush en 2005. A eux deux, ils expriment la continuité là où il faudrait le changement.

Barack Obama a hier soir mis en scène au Congrès une tentative de rassurer les Américains, qui en ont bien besoin, en étant sur tous les fronts et en multipliant les promesses. Moins de déficit, plus d’argent pour les banques, a-t-il annoncé, et pour l’industrie automobile, plus d’argent pour des prêts et une loi « pour réformer un système de régulation dépassé ». Il n’y avait pas d’autre solution que d’annoncer une nouvelle pluie de dollars. Ni le lieu ni les circonstances ne se prêtaient à donner le détail de mesures qui vont être très attendues. Leur financement aussi.

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La Tribune, mercredi 25 février 2009

Opinion : Aider les emprunteurs sans oublier les banques

On a d’abord cru que le plan Obama sur l’immobilier résidentiel américain, annoncé la semaine dernière, était une manière de sauver ce secteur, mais ce n’est pas cela : il s’agit de tout autre chose : d’un plan social de sauvetage de la tranche la plus basse de la classe moyenne américaine, visant en réalité le même segment de population que les mesures annoncées en France par Nicolas Sarkozy le 18 février. Si ce n’est qu’avec le plan Obama, l’attention se focalise exclusivement sur les propriétaires de leur logement.

L’immobilier américain entra en crise à la fin de l’année 2006, lorsque le prix du logement plafonna. Le marché s’était adapté à une situation de hausse constante du prix des maisons et de nombreux propriétaires récents ne pouvaient s’acquitter de leurs traites qu’à condition que cette hausse se poursuive, refinançant leur prêt tous les six mois en réalignant le montant emprunté sur le nouveau prix atteint à la hausse. Les sommes dégagées par la vache à lait que constituait leur logement étaient alors consacrées par les ménages à une débauche d’achats de biens de consommation importés d’Extrême-Orient… et à s’acquitter des traites de leur crédit immobilier.

Depuis la fin 2006, le montant total du crédit immobilier américain est tombé de 13,8 mille milliards à 10,5 mille milliards de dollars, et le nombre de familles dont le logement est saisi ou qui se déclarent en faillite personnelle ne cesse de grimper : pour ces dernières, 934.000 en 2008, contre 727.000 en 2007).

Le plan Obama tente d’endiguer l’hémorragie, non pas de l’immobilier mais des populations les plus vulnérables : il vise les 5 millions de ménages les plus exposés à une saisie prochaine et s’efforce de les tirer d’affaire. Un chiffre à valeur symbolique dans l’opération : 31 %, la part des revenus bruts d’un ménage au-delà de laquelle le gouvernement considère aujourd’hui qu’il est quasi-impossible à celui-ci de s’acquitter des traites d’un crédit immobilier. Il s’agit là d’un réajustement drastique si l’on considère qu’aux beaux temps de la bulle, le maximum envisagé par les organismes de prêt était de 55 %. Ce chiffre aberrant tenait compte bien entendu du fait que l’immobilier était en mode de « machine de Ponzi », comme l’on dit maintenant pour rendre hommage à Carlo Ponzi, le champion américain de la cavalerie (en 1919 et 1920).

En charge du plan, Fannie Mae et Freddie, mesure logique si l’on pense que ce sont les prêts qui furent titrisés par elles qui sont visées uniquement par le plan. Ces Government–Sponsored Entities sont désormais quasi-nationalisées, mais pas suffisamment cependant pour que les acheteurs habituels des Residential Mortgage–Backed Securities, les titres adossés à des crédits immobiliers qu’elles émettent, ne se plaignent amèrement que la garantie qu’en offre le gouvernement américain demeure aujourd’hui encore « implicite ». Les GSE reçoivent en effet 200 milliards sur les 275 que comprend le plan dans sa totalité. Ces sommes sont consacrées à aider les emprunteurs en difficulté à refinancer leur prêt dans la perspective du plafond fixé à 31 % des revenus.

Les 75 milliards restants sont à la disposition des établissements de crédit pour aider 5 millions de ménages à recalculer leur prêt hypothécaire d’une manière qui leur soit plus favorable. 75 milliards divisés par 5, cela fait 15.000 $ d’aide de l’État par emprunteur. Ce qui ne veut pas dire que ces sommes leur reviendront : si leur prêt pourra voir son montant se réduire de 1.000 $ par an, ce seront avant tout les prêteurs qui seront récompensés : 1.000 $ par prêt revu à la baisse, et 1.000 $ par an pour cinq ans à l’établissement de crédit dont le client ne jette pas l’éponge. Ces incitations à l’endroit des banques rappellent que le secteur bancaire américain demeure privé, qu’il n’a pas d’ordres à recevoir, mais qu’il accomplira comme à son habitude toute tâche généreusement rémunérée.

Le gouvernement américain, suspect de n’avoir tiré d’affaire jusqu’ici que les responsables de la crise, prend cette fois deux précautions plutôt qu’une pour ne venir en aide qu’aux plus méritants parmi les ménages en détresse. Seuls ceux qui habitent le logement dont ils sont propriétaires peuvent ainsi bénéficier du plan d’aide, les spéculateurs restant eux sur la touche. Le gouvernement prend aussi la précaution de ne tenter de sauver que ceux qui présentent une chance raisonnable de l’être : peuvent seuls prétendre à un crédit recalculé ceux pour qui le montant restant dû ne dépasse pas 105 % de la valeur du logement.

Reste à savoir combien parmi ces 5 millions de ménages visés seront effectivement sauvés. Les conditions du refinancement sont strictes : plus de documents falsifiés cette fois-ci, comme au bon temps de la bulle. Et il s’agira là sans doute du test le plus exigeant pour une part non-négligeable des emprunteurs aujourd’hui en difficulté.

Quant à un véritable plan sur l’immobilier, destiné à sauver le secteur, plutôt que comme ici, ses clients les plus vulnérables, il faudra encore attendre : le prix du logement a baissé de 25 % depuis le début de la crise en 2006 mais il avait augmenté de 50 % depuis le début de la bulle en 2002, il leur reste donc encore à couvrir 8 % à la baisse avant d’atteindre à nouveau ce niveau. Seul un secteur immobilier résidentiel repartant sur cette base présenterait un bilan de santé suffisant pour que le « Rêve américain » soit à nouveau accessible. Et c’est ce qui explique pourquoi, sur ce plan là au moins – et en attendant que ces 8 points de baisse additionnelle soient atteints – l’administration Obama se hâte lentement.

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13 bonnes questions

Dans le numéro du 4 mars de Télérama paraîtra un long entretien que j’ai eu ce matin avec Vincent Remy.

Vincent Remy m’avait envoyé hier une liste de questions dont nous pourrions discuter. En fait, la conversation a rapidement pris un tout autre tour et nous avons parlé de bien d’autres choses. Mais j’aimais bien ses questions, et je vous propose les réponses que je leur aurais offertes s’il me les avait posées.

Quel rôle a joué « l’argent » dans cette crise ?

Un rôle central : l’hypertrophie de la finance a fait que l’économie de l’argent a pris la place de l’économie productive. Des grandes puissances comme les États–Unis et la Grande-Bretagne se sont spécialisés dans le service financier, c’est–à–dire dans la manipulation de l’argent. L’argent est devenu la principale marchandise faisant l’objet d’un commerce.

A travers l’histoire, le rôle de l’argent a t-il changé ?

Il a été conçu comme instrument de taxation par les princes. Il est devenu fin en soi à partir du moment où sa distribution inégale en a fait une obsession pour tout le monde : pour ceux qui en ont trop peu bien entendu, mais aussi pour ceux qui en ont trop : en avoir moins demain qu’on n’en a aujourd’hui est là aussi devenu une obsession.

L’argent est-il toujours un étalon de mesure ?

Oui

Et que mesure t-il ?

Il mesure la richesse et la richesse, c’est un double pouvoir : celui d’acheter des objets et celui de faire des avances à ceux qui manquent d’argent, en échange d’intérêts. Comme la richesse ne fructifie que par le travail, l’argent c’est le pouvoir de subordonner le temps des autres à sa propre volonté et à consacrer son propre temps à tout ce que l’on veut plutôt que de travailler.

Dans une économie mondialisée, sophistiquée, l’argent a t-il toujours la même fonction ?

L’argent servait à obtenir des biens, des marchandises au sein de l’économie. Il est devenu le moyen d’obtenir plus d’argent au sein de la finance grâce à des paris sur les fluctuations des prix (la spéculation).

Des contrats comme les CDS sont-ils encore de l’argent ?

Non : ce sont des paris. Celui qui perdra devra trouver de l’argent pour payer le vainqueur. Ceci dit, ces contrats représentent bien entendu des sommes d’argent. Si l’on additionne toutes les sommes impliquées dans des paris, on trouve des sommes faramineuses mais cela ne signifie pas que tous ceux qui devront s’acquitter de leurs dettes le jour dit, trouveront l’argent nécessaire. De la même manière, si l’on additionne le prix de tout ce qui a un prix on trouve des sommes encore plus faramineuses mais cela ne signifie pas qu’il existe de l’argent en quantités suffisamment grandes pour acheter tout ce qui a un prix.

Que dit-on quand on dit que Bernard Madoff a fait disparaître 50 milliards de dollars ?

On dit qu’il a donné de l’argent a certains qu’il avait simplement reçu d’autres. Il a donné à ses clients A, celui qu’il recevait de ses clients B. Ce qu’il prétendait, c’est qu’il donnait à A et à B de l’argent qu’il avait fait fructifier ailleurs, autrement dit qui avait été ponctionné sur le labeur de certains C. Il affirmait à A et B être en train de voler C, alors qu’il ne volait que B pour payer A. Quand on dit qu’il a fait perdre 50 milliards, on veut dire que ses reconnaissances de dette vis–à–vis de ses clients ont ce montant. Il a probablement volé 30 milliards à B donnés à A et prétendu à A que leur argent avait fructifié de 20 milliards, ce qui n’est pas le cas bien entendu. Ceux qui se disent maintenant escroqués réclament non seulement l’argent qu’ils ont placé chez Madoff, mais aussi celui que celui-ci leur a fait croire qu’il leur avait fait gagner. Dans l’argent qu’ils affirment au fisc avoir perdu, les B mentionnent l’argent qu’ils ont effectivement perdu et les A l’argent que Madoff prétendait leur avoir fait gagner dans ses bobards. Pour les A, c’est un manque-à-gagner (un potentiel qui ne se réalisera pas) que l’on fait passer pour une perte (un réel qui a disparu). Même l’imagination a donc de la valeur.

Ou que la crise financière a entraîné la destruction de 37 T de richesse nominale ?

Certains ont prêté 37 T à d’autres qui ne pourront pas les rembourser. La richesse qu’on imaginait être là ne répondra donc pas à l’appel.. Les gens qui placent de l’argent sont tellement habitués à ce que d’autres travaillent à leur place, que le fait que l’argent rapporte leur semble posséder le statut de loi naturelle et ils sont tout surpris quand cela ne se passe pas comme prévu.

Doit-on assigner une autre place à l’argent ?

Oui : il faut le ramener au cœur de l’économie.

Limiter sa place ?

Oui : l’empêcher de sortir de l’économie.

Peut-on rationnellement lui assigner une place « juste » ou est-ce toujours un choix idéologique ?

Sa place juste est auprès de ceux qui créent la richesse dont il est le reflet. Est-ce idéologique ? Si l’on entend par « idéologique », qui remet radicalement les choses en question, alors oui : on s’est habitué à l’idée que l’argent aille par priorité à ceux qui le possèdent déjà : les investisseurs ou « capitalistes », qui prêtent l’argent qu’ils ont en trop en échange d’intérêts ou de dividendes (c’est la même chose) et aux dirigeants d’entreprises qui emploient des salariés qui sont eux les authentiques travailleurs, c’est–à–dire les authentiques créateurs de richesse.

Peut-on définir ou redéfinir une morale de l’argent ?

C’est difficile : le comportement rationnel vis–à–vis de l’argent est soit immoral, soit, dans le meilleur des cas a-moral.

Que sortira-t-il de cette crise ?

Un nouveau monde.

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L’actualité de la crise : Petits comptes d’une gigantesque crise, par François Leclerc

Billet invité.

PETITS COMPTES D’UNE GIGANTESQUE CRISE

S’il fallait tenir la comptabilité de la journée, afin de décrire les modestes pas en avant accomplis comme les prévisions désastreuses qui sont faites, cela donnerait quelque chose comme cela :

Une bad bank de créée,
Une good bank aussi, les deux en Grande-Bretagne,
Des nationalisations qui s’annoncent masquées, aux USA,
Une fusion bancaire française qui s’apparente à un sauvetage déguisé,
Une banque d’investissement allemande dans les entreprises, dont la création est pour l’instant démentie,
Un pays européen dont le système bancaire et la monnaie chancellent,
D’autres qui ne se sentent pas non plus très bien,
et
Une prévision impressionnante de recul de la croissance en RFA.

Norbert Walter, l’économiste en chef de la Deutsche Bank a prédit que « l’économie allemande reculerait de 5% (cette année), s’il y a une vraie reprise à l’été. Il est possible que cette reprise ne se fasse pas. C’est pourquoi un plus fort recul de la croissance est envisageable », a-t-il ajouté. Voilà qui, d’ores et déjà, donne une idée de ce qui va suivre, car la prévision d’une reprise cet été est tout aussi fiable que le vieil adage « Noël au balcon, Pâques au tison ».

Est-ce en raison de cette très fraîche perspective que le sérieux quotidien économique Handelsblatt a publié l’information selon laquelle le ministère allemand de l’Economie envisageait de créer une « banque pour l’économie », financée par les entreprises disposant de liquidités et coordonnée par la Fédération allemande de l’industrie (BDI), afin de répondre aux problèmes de liquidités des entreprises ? Thomas Steg, porte-parole du ministère de l’Economie, a immédiatement démenti cette intention, un tel projet ne pouvant relever que « d’entreprises qui mettraient sur pied une banque privée ». Il prend ses distances mais ne dément pas que ce projet circule. On verra par la suite.

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Le traitement infini des déchets, par Michel Filippi

Billet invité.

LE TRAITEMENT INFINI DES DECHETS

Paul Jorion, j’ai toujours une vision impressionniste en lisant les différents papiers de votre blog car ils sont pour la plupart le fait de connaisseurs comme vous ou s’exposant comme tels. Ce qui n’est pas mon cas.

Vos lemmings et chat (ou chats ?) m’avaient donné à penser d’une certaine façon, mais j’ai envie de vous exposer une autre façon, pas si éloignée de la première.

Un petit matin toute cette histoire de crise, de solutions à mettre en œuvre, m’est apparue analogue à une problématique de traitement de déchets, problématique systémique. Comment se présente cette problématique ? Nous produisons des déchets et ils doivent disparaître. Pendant un certain temps, qui peut être très long, la première solution fonctionne. Nous sommes contents, nous avons trouvé une solution radicale. Cette solution ne demande pas plus d’intelligence que celle du chat ou du lemming (mais c’est déjà une intelligence assez complexe et rusée). Les déchets ont disparu de la vue de tous de manière définitive. Lorsque nous percevons des conséquences néfastes (l’adjectif n’est pas pris au hasard) à notre première action, nous cherchons une nouvelle solution tout aussi radicale que la première. En général elle s’accomplit en liant au premier dispositif un deuxième qui traite les extrants du premier pour en faire disparaître le côté néfaste. Pour concevoir cette deuxième solution, il nous a fallu augmenter nos connaissances par différents moyens et les appliquer au moins de deux façons : l’une pour construire le deuxième dispositif et le lier, l’autre pour faire quelque chose de l’extrant traité ainsi que du résidu de son traitement, un nouvel extrant supposé faste, donc ultime. Et ainsi de suite l’opération se renouvelle à chaque fois que l’extrant ultime laisse apparaître son côté néfaste.

Derrière ces opérations, on trouve un modèle qui n’est pas sans rappeler celui des alchimistes avec des opérations comme la dilution, la dessiccation, la filtration, qui font apparaître des éléments ultimes qui retrouveront leur place naturelle. On perçoit même la trace plus ou moins forte de la pierre philosophale, d’autant plus visible que nous avons un traitement écologique des déchets. Cette pierre philosophale fera que les déchets retrouveront leur place dans la nature, en harmonie avec elle, tout en étant transformés en n’importe quel matériau utile à l’homme.

Le déchet qui était mort manifeste ainsi ses vies possibles nous obligeant à augmenter nos connaissances et notre technicité.

Certains diront que c’est une perte de temps que de vouloir traiter les déchets, que c’est un travail sans fin. Les plus pessimistes préconisent la torche à plasma tandis que ceux qui ont quelque espoir encore votent pour la liquéfaction des déchets, récupérant l’excédent d’énergie qu’ils ont accumulé avant leur totale et définitive disparition.

Je ne sais pas où se trouve la bonne solution, mais je préfère celle du traitement infini des déchets parce que j’aime bien l’habileté humaine, sa façon de construire de nouvelles connaissances en se servant de l’occasion. Les solutions brutales me paraissant grossières. Personne ne parle de l’augmentation possible de nos connaissances, de notre technicité grâce à cette crise, excepté vous me semble-t-il, et en posant je crois la question de l’économie comme science et de la nature des modèles sous-jacents (physiques, biologiques, etc.).

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L’actualité de la crise : Paroles, paroles…, par François Leclerc

Billet invité.

PAROLES, PAROLES…

Le profond tiroir où sont enfouis toutes les solutions à la crise qui n’ont pas été retenues continue à se remplir. Après les bad banks et les good banks et les échanges dettes-actions, on y trouve également dans un petit coin les Droits de Tirage Spéciaux (DTS), cette monnaie émise par le FMI, une faculté peu utilisée depuis sa création, dont George Soros a fait sans succès l’un de ses chevaux de bataille.

Il sera toujours temps, plus tard, de s’attarder sur les raisons qui valent à ces mesures d’être mises au rebut, pour mieux aujourd’hui constater que ceux qui décident, en particulier aux USA, continuent d’effectuer une sorte de grande marche mais à reculons, observés attentivement par des dirigeants chinois qui s’y connaissent et attendent de voir jusqu’où elle les mènera.

Cela continue donc de coincer fortement. Non seulement à cause du choc des intérêts nationaux, mais aussi de la discrète résistance, pied à pied, qui oppose représentants des intérêts financiers et décisionnaires politiques, parfois aussi en raison de la connivence non moins discrète qui les unit. Les deux niveaux de résistance peuvent se combiner, Gordon Brown l’exprime le mieux, défendant à la fois l’économie britannique, en raison de l’importance des services financiers dans son PIB, et les intérêts de ceux qui les détiennent.

Il y aura toujours le risque que, le dos au mur, ces braves gens ne se résolvent pas à l’inévitable et nous entraînent encore plus au fond dans leur aveuglement, incapables d’adopter de nouveaux repères. Cela s’est déjà vu. Mais la possibilité que la marche en arrière se poursuive plus avant, si j’ose dire, n’est pas davantage à exclure.

Le sort réservé au système bancaire américain va, mieux que tout, nous permettre de mieux comprendre où nous allons, si nous continuons de résolument nous diriger vers le précipice ou si un coup d’arrêt va être donné à cette fuite en avant. Le Wall Street Journal faisait état de discussions entre la Fed et Citigroup, au terme desquelles il serait question de transformer en actions ordinaires les actions préférentielles sans droit de vote que possède l’Etat. Le niveau qu’atteindrait la participation de l’Etat, de 25 à 40% ne serait pas encore tranché. Les actionnaires actuels en seraient dilués d’autant et voudraient en rester à 25% pour la part détenue par l’Etat. Bank of America ne serait pas concerné.

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Le leurre de la conscience

Comme notre débat sur la mécanique quantique se déplace en ce moment vers la conscience, je vous signale que j’ai publié en 1999, dans la revue L’Homme, un texte consacré à la conscience : Le secret de la chambre chinoise. On peut le trouver ici.

En gros, comme vous le verrez, la conscience est pour moi un mécanisme en réalité très accessoire qui nous informe après-coup de ce qui nous arrive et dont l’intérêt principal réside dans l’illusion de libre-arbitre qu’il nous laisse (la caverne de Platon). Si la chose vous intéresse, j’y reviendrai plus longuement. Voici en tout cas la conclusion de cet article :

Pourquoi deux mille cinq cents ans de réflexion se sont-ils révélés impuissants à remettre en cause le pouvoir décisionnel de la conscience ? Il me semble qu’il y a, sur cette question, quelque chose de l’ordre du préjugé, de ce qui ne se modifie qu’en tout dernier recours dans l’organisation conceptuelle (ce que j’ai appelé ailleurs noyau de croyance), quelque chose de l’ordre d’un tabou.

L’histoire des sciences nous est peut-être ici d’un certain secours. Lorsque Max Planck pose les jalons de la mécanique quantique, il nous est aisément loisible d’énumérer ses prédécesseurs : il bâtit sur les fondations posées par Clausius, Maxwell et Boltzmann. Lorsque Darwin met au point sa théorie de l’évolution des espèces ou lorsque Freud développe la métapsychologie freudienne, on aurait au contraire bien du mal à déterminer leurs prédécesseurs (l’œuvre parallèle de Wallace est contemporaine de celle de Darwin). On peut toutefois leur trouver ici et là dans l’histoire (et parfois quelques années auparavant seulement), des précurseurs, des penseurs qui exprimèrent des vues où l’on retrouve en germe, sous forme ébauchée et le plus souvent d’idée isolée, ce qui ne prendra tout son sens que dans la théorie complète que Darwin ou Freud développèrent ensuite. Lorsque des prédécesseurs existent, comme c’est le cas pour Planck, la quête de précurseurs apparaîtrait bien vaine puisqu’une ligne continue de prédécesseurs conduirait jusqu’à eux.

Qu’est-ce qui distingue alors les découvertes de Darwin ou de Freud, sinon leur réelle nouveauté ? « Qu’elles ne constituent pas des théories à proprement parler » disent aujourd’hui certains, « du fait qu’elles ne sont pas falsifiables, qu’elles ne se prêtent pas à la contrépreuve ». L’argument est sans mérite : leurs théories sont falsifiables, au même titre que le Big bangpar exemple, même si cela exigerait davantage d’argumentation discursive que de recours à la vérification expérimentale pure. Ce qui distingue leurs constructions, c’est qu’il est difficile, au sens de « dur » psychologiquement, pour un auteur de les formuler. Il existe ici, comme je l’ai dit, un tabou à surmonter, quelque chose qui provoque la crainte ou la colère si l’on y touche : il y a aussi une conversion à réaliser, en premier lieu pour son auteur, au moment où il formule sa théorie, en second lieu pour son lecteur au moment où celui-ci doit se laisser convaincre, au moment où certains remparts dressés par son affect doivent s’effondrer pour faire place à la conception nouvelle.

Ce qui caractérise le darwinisme ou le freudisme, c’est que s’ils sont vrais, le mérite de Darwin et de Freud, en tant qu’ils en sont les auteurs en est automatiquement diminué. Si nous ne sommes que les descendants de grands singes, alors le darwinisme lui-même a pour auteur le descendant d’un grand singe (les caricaturistes de l’époque s’en sont d’ailleurs donné à cœur joie), de même, si toute œuvre humaine est un moyen détourné de satisfaire une pulsion d’ordre sexuel, alors la métapsychologie freudienne elle-même est un moyen détourné pour son auteur de satisfaire une telle pulsion.

La théorie de l’évolution de Darwin ainsi que la psychanalyse – on l’a écrit – impliquent une dévaluation, un rabaissement de l’image que se fait la race humaine d’elle-même. La vanité de l’espèce en prend un mauvais coup, car il s’agit de bien plus que d’une théorie nouvelle, il s’agit aussi d’une leçon d’humilité. Copernic en avait fait autant lorsqu’il déplaça la terre du centre vers la périphérie ou lorsque Linné le premier classa l’homme au rang des mammifères.

Alors qu’est-ce qui nous empêchait de comprendre la distribution réelle des responsabilités entre le corps et l’âme ? Probablement un mécanisme psychologique du même ordre que celui que je viens d’évoquer à propos de Darwin et de Freud : si tel est bien le cas, alors composer la Neuvième Symphonie ou peindre La ronde de nuit, sont sans aucun doute des réalisations personnelles ayant leur fondement dans un être biologique modelé par une histoire, mais qui ne sont pas davantage liées à un sujet humain maître de ses actions, que le fait pour quiconque d’entre nous d’ouvrir une fenêtre machinalement. Quant à celui qui attacherait son nom à la découverte que les fonctions de l’âme et du corps doivent être simplement inversées, il rabaisserait d’autant sa propre découverte : elle aurait été tout aussi machinale, selon l’automatisme qu’il aurait mis en évidence. Il serait l’auteur de sa découverte par un mécanisme dont – il l’aurait prouvé – sa personne n’est le support que pour des raisons parfaitement fortuites au regard de l’histoire. Tout ce qu’il pourrait affirmer quant au fait qu’elle ne pouvait avoir lieu que par lui se trouverait automatiquement disqualifié : ce ne pouvait être que lui sans doute mais sans pour autant que la paternité en revienne à ce « moi, je » dont il aime ponctuer son discours.

Voilà en quelques mots ce qui expliquerait pourquoi les penseurs qui se sont penchés sur le mystère de la chambre chinoise se sont arrêtés au bord de son élucidation, puisque ce qu’il s’agissait de découvrir les aurait privés de la satisfaction de mettre en avant leur propre personne – satisfaction qui guide de tout temps le processus de la découverte.

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L’affaire Enron

Certains d’entre vous font des comparaisons entre la situation actuelle et le scandale Enron. J’interviendrai peut–être au cœur-même de la discussion mais puisque j’ai consacré en 2003 un ouvrage à la question Enron : Investing in a Post-Enron World, publié par Mc-Graw-Hill en 2003, je voudrais vous en présenter un passage.

Vous me connaissez et vous devinez donc que le titre du livre n’est pas celui qui avait ma préférence et fut imposé par l’éditeur : aux États–Unis, tout livre de finance – à moins d’être composé uniquement d’équations – s’adresse nécessairement aux investisseurs. En en relisant quelques pages au hasard je me rends compte que cela ne présente pas que des inconvénients : cela autorise en particulier une certaine véhémence dans le ton que je ne m’autorise certainement pas quand j’écris en français.

Voici les premières pages de ce livre. Je ne les ai pas traduites, pour faire vite et c’est donc malheureusement en anglais mais j’espère que l’un d’entre vous dispose d’un merveilleux traducteur qui me permettra de remplacer rapidement ce texte en anglais par un autre en français.

“One reason that some look beyond Enron is that a fundamental question remains unanswered: Was the company the imperfect child of a healthy financial system, or the perfect product of an unhealthy one?” Steve Liesman in the Wall Street Journal (1)

When Enron got knocked off its feet through the cascading effects of its soaring debt, its innards were exposed to the light for everyone to see. Then it became clear that the Houston energy trading giant had been playing the bubble game and that when things turned sour, when debt had become overwhelming, there was only one strategy left to play: turn the machine into a stock price pump and hope that it would last. Enron had not invented speculative bubbles, neither was it the first company to turn itself into a stock price pump. It was unlucky to be among the vanquished. Maybe the name Enron will be remembered as that of the company that made us understand bubbles and made corporate America return from the casino back to the economy.

1. The debacle

The rapid collapse of the Enron Corporation over a mere 46 days took the American public by surprise and left the world of investment shell-shocked. As information was pouring in after December 2d, 2001, when the company sought for the protection of Chapter 11 of the Federal Bankruptcy Code, it looked like the torrent of disquieting news would never quell. Inquiry committees internal to the company were releasing their own conclusions, investigative journalism helped a wealth of additional facts to come to the surface, Senate subcommittees were summoning the main actors of the drama, and while many chose to remain silent, others were unraveling the events and the practices that had led to the demise of a corporation that only a few weeks before ranked number 7 among American companies.

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L’actualité de la crise : L’heure de vérité à Washington, par François Leclerc

Billet invité.

L’HEURE DE VERITE A WASHINGTON

Dans le brouhaha de l’actualité, il m’a semblé d’un seul coup entendre un de ces silences qui généralement précède d’importantes annonces. Comme si les responsables politiques n’avaient plus le temps de lancer leurs petites phrases habituelles, désormais trop occupés par leurs conciliabules. A l’exception de Nicolas Sarkozy, jamais en reste d’un effet de manche.

Qu’est-ce qui pourrait bien me donner raison, si cela devait être le cas ? Ni la poursuite de la visite d’Hillary Clinton à Pékin, un tour de chauffe, ni la réunion européenne de Berlin, une nouvelle laborieuse tentative d’unifier les positions des grands pays européens, dans l’attente que la situation se clarifie aux USA. Mais un scénario qui se dessine à l’horizon de la semaine prochaine, précisément aux USA.

Deux affaires très symboliques vont y faire en début de semaine la une de l’actualité, l’escroquerie Stanford, qui devrait être caractérisée comme « pyramidale », après celle de Madoff, jetant encore plus le trouble dans l’opinion sur les mœurs de la finance, ainsi que le bras de fer qui est engagé entre l’administration fiscale et de la justice américaine d’un côté et les banques et l’Etat suisse de l’autre. La réunion de Berlin de demain dimanche va bruyamment résonner de cette histoire, car le sujet des « centres non coopératifs » est de ceux qui permettent d’afficher à peu de frais une position commune, surtout lorsque l’on est pas directement en cause.

Mais c’est le sujet brûlant de la nationalisation d’une ou plusieurs banques américaines qui va probablement par la suite l’emporter dans l’actualité. En dépit de toutes les dénégations officielles de cette fin de semaine, l’administration Obama ne devrait pas avoir d’autre choix, pour régler le sort de Citigroup et de Bank of America, pour lesquels une nationalisation rampante a déjà été effectuée si l’on considère les énormes aides publiques qu’elles ont déjà empochées (supérieures à leur capitalisation actuelle), que de procéder à leur provisoire prise de contrôle totale ou partielle. Sans, si possible, prononcer le terrible mot qui commence par « N ».

Les milieux financiers s’y attendent, même si les actionnaires de ces banques voudraient encore croire qu’ils vont pouvoir à nouveau bénéficier de largesses publiques à fonds perdus.

Si ce geste devait être accompli, si les tergiversations auxquelles nous avons assisté n’étaient plus de mises car devenues impossibles, un effet domino s’en suivrait inévitablement. Cela sera alors l’histoire des semaines suivantes. Car le temps ne joue pas pour l’administration Obama. Plus elle attend pour agir, plus les banques chutent à Wall Street et moins il est probable que des investisseurs privés puissent venir seconder les aides étatiques en faveur des banques dans lesquelles des participations publiques ne seraient pas prises, qu’il faudra alors à leur tour nationaliser.

Un prétexte est tout trouvé pour agir dans l’immédiat et sera donc peut être utilisé. La semaine prochaine doivent avoir lieu les « stress tests » annoncés par le plan Geithner, qui concernent une grosse douzaine des principales banques américaines. La méthodologie de ces tests, qui sont destinés à vérifier si ces banques sont solides, n’a pas été rendue publique, ce qui laisse le champ libre à ceux qui vont les effectuer au nom du Trésor. Car il s’agit d’un prétexte, l’opération ayant pour véritable but d’estimer ce que les banques cachent à leur bilan. And the winners are…

Les banques les plus faibles seraient partiellement ou totalement nationalisées, les moins faibles bénéficieraient d’aides comme précédemment.

La suite du scénario n’est pas difficile à envisager. Une fois nationalisées, les banques qui auront connu ce sort pourraient mettre en vente à bas prix leurs actifs toxiques, ce que leurs actionnaires refusent de faire, n’ayant pas d’acheteur au prix qu’ils pourraient accepter. La Fed pourrait parallèlement, dans le cadre du projet de relance de la titrisation qu’elle financerait, contribuer à ce que les hedge funds soient acheteurs, suivant un mécanisme indirect ou un autre.

Cette prospective est certes hasardeuse, dans une situation aussi embrouillée et donc pleine d’imprévus, mais elle est vraisemblable. Il va bien falloir sortir de cet imbroglio, ce qui veut dire trouver quelqu’un pour payer l’addition. Dans ce cas de figure, les actionnaires des banques nationalisées passeront un peu à la caisse, si tout du moins leurs actions sont bien rachetées à leur cours actuel et si la nationalisation est totale, les amenant à sortir du tour de table. Dans tous les cas de figure, l’Etat assurera financièrement l’opération.

Les actifs toxiques passeront des bilans banques à ceux des hedges funds, ou de structures créées pour la circonstance, et les banques nationalisées pourront relancer le crédit, pas trop regardantes sur les risques qu’elles prendront, leur nouvel actionnaire étant bienveillant.

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La nuit des morts-vivants

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je cherchais hier un document et j’ai ouvert une caisse qui me semblait une candidate plausible à le contenir et j’y ai découvert des livres morts : des manuels de programmation portant sur des générations depuis longtemps éteintes de langages ayant atteint aujourd’hui leur perfection longtemps espérée.

Pourquoi ne pas jeter tout simplement ces vieux volumes ? Un scrupule, lié sans doute au fait qu’ils coûtèrent cher à l’époque où ils furent achetés. Tout calcul fait, l’investissement fut payant et ils sont donc suffisamment amortis. Il faudra pourtant attendre qu’un déménagement me confronte au coût induit par leur déplacement d’un endroit à un autre pour que je me débarrasse enfin d’eux de sang-froid.

Mon expérience aujourd’hui-même fut bien plus traumatisante encore : travaillant à mon nouvel ouvrage, j’ai rouvert quelques-uns de mes livres consacrés à la titrisation.

Au contraire des versions dépassées de langages de programmation, ces livres sulfureux qui déversent page après page leurs certitudes de gains mirifiques, décrits avec l’assurance propre à la démonstration mathématique, ont conservé toute leur capacité à nuire. La nouvelle est tombée en effet il y a quelques jours à peine : l’administration Obama s’apprête à ressusciter la titrisation et fait des yeux de biche aux seuls candidats restant aujourd’hui en lice : ces hedge funds, si décriés il y a un an à peine comme fossoyeurs du capitalisme mais si précieux aujourd’hui puisque, seuls encore debout sur le champ couvert de morts, ils constituent désormais de ce même capitalisme, le dernier carré.

L’enthousiasme avec lequel la nouvelle administration américaine s’active à préparer la nuit des morts-vivants et rassemble pour assurer son succès loups-garous et vampires me rappelle à point nommé que parmi les livres disparus, certains sont donc beaucoup moins morts que les autres.

Post-scriptum : À quand l’interdiction des paris sur les fluctuations d’un prix ? À la Saint-Glinglin bien entendu. À moins que… à moins que la « posture D » (1) ne les attende tous au coin d’un bois… Histoire de donner à ces gredins la leçon qu’ils méritent !

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(1) Voir Sémiotique de la crise, par Jean Maxence Granier.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : Pourquoi la cloque n’est-elle pas percée ?, par François Leclerc

Billet invité.

POURQUOI LA CLOQUE N’EST-ELLE PAS PERCEE ?

Le terme consacré est bulle, pour bulle financière. Mais je préfère parler de cloque, par référence à ce qu’elle contient. Pourquoi, alors, constatons-nous que le moment où la cloque financière devra être d’une manière ou d’une autre percée est tellement retardé et éludé, d’une manière qui semble illusoire et même dangereuse ?

Une déclaration de Jean-Claude Trichet, président de la BCE, résonnait étrangement ce vendredi matin. Il avertissait que les liquidités apportées de façon exceptionnelle aux banques seraient « temporaires », que les procédures adoptées par la BCE étaient « tout à fait exceptionnelles » et que cette dernière « souhaite un retour au fonctionnement traditionnel des banques ». Rien que de bien naturel, pourrions-nous penser dans ces propos, pourquoi donc fallait-il les réaffirmer ? N’était-ce pas parce qu’un petit confort avait été finalement trouvé dans cette situation inédite d’assistance et de substitution, car elle évitait de devoir prendre certaines douloureuses décisions, et qu’il ne fallait pas s’y installer ?

Il est de fait que la crise crée des situations tout à fait surprenantes, et que de ce point de vue aussi elle ne peut pas durer éternellement. Le fisc américain, ne faisant en cela d’ailleurs que suivre l’exemple du fisc allemand, ne voulant pas lâcher sa proie, vient de déclencher la projection en Suisse d’une sorte de remake du film de Pedro Almodovar, qui pourrait s’appeler « banques au bord de la crise de nerfs ». La banque UBS a dû capituler et il va être difficile d’endiguer les flots qui vont s’engouffrer dans la brèche ouverte. Les Allemands poursuivent, eux, le Lichtenstein de leurs assiduités, mais ce dernier a réagi de manière plus politique que les Suisses. Le Premier ministre, Klaus Tschütscher, déclarant jeudi dernier : « Je peux imaginer une solution pour un accord avec l’UE, qui évite par la coopération la fraude fiscale… ». Avec un peu d’imagination, en effet… Il vaut mieux en avoir afin d’éviter la violence dont les Suisses ont fait preuve dans leur réaction, qui s’explique en effet par le fait que leur ligne de défense traditionnelle du secret bancaire et de ses affaires a été enfoncée par les exigences américaines de communication des noms de tous les détenteurs de comptes numérotés américains, afin de faire eux-mêmes le tri et de ne pas laisser ce soin à la banque. La distinction traditionnelle et casuistique entre évasion et fraude fiscale n’y résiste pas. Le secret bancaire volera en éclat si l’affaire se poursuit.

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Et pourquoi pas un plan général d’apurement des dettes bancaires ?, par Romain D.

Billet invité.

Et pourquoi pas un plan général d’apurement des dettes bancaires ?

S’il existe une similitude à l’ensemble des plans de sauvetage des banques, c’est qu’ils ne demandent jamais de sacrifices aux créanciers. Sont évoqués soit la création de bad banks, soit des mesures de recapitalisation par les états, de nationalisation mais il ne me semble pas avoir jamais entendu évoquer des mesures de restructuration des passifs bancaires.

Pourtant demander (imposer) aux créanciers des banques de transformer une partie de leurs avoirs en quasi fonds propres présente l’intérêt majeur d’améliorer directement la solvabilité des banques sans socialiser encore plus les pertes. Le dilemme insoluble du prix de rachat des actifs toxiques n’est ainsi plus posé. Le défaut de vigilance des actionnaires (dilution du capital) et des créanciers est sanctionné. Une bonne part du problème posé par l’aléa moral s’en trouve résolu. Et surtout, dans ce cas de figure, on ne répond pas à une crise d’endettement par plus d’endettement.

Un article récent de François Meunier décrit cette approche :

… une dernière mesure, assez radicale, est à la disposition des autorités. Elle consiste à décréter qu’une banque en mal de solvabilité est dans un quasi-état de sauvegarde. Il est légitime alors d’obliger créanciers et actionnaires des banques à s’entendre pour une recapitalisation de la banque. Pour éviter les délais de négociation et la myriade de situations individuelles qui rendent cet accord impossible, on agit par la loi en obligeant à une conversion forcée des titres de dette en fonds propres. Pour fixer les idées, on obligerait tous les porteurs de dette financière des banques à convertir 20% de leurs dettes, à leur valeur nominale, en actions ; pour les porteurs de dette subordonnée ou hybride, la conversion se ferait à disons 40%. Les dépôts bancaires, à vue ou à terme, seraient bien évidemment exclus de cette conversion forcée.

Il s’agit évidemment d’une procédure d’exception, radicale, proche de l’expropriation et qui ouvre la porte à des contentieux internationaux. Evidemment, les investisseurs ne seraient pas fous de joie. La récente opération de transformation de la dette de GMAC pour éviter la faillite n’a été que partiellement suivie par les investisseurs qui risquaient pourtant de perdre 100% (sachant bien évidemment que l’Etat ne lâcherait pas un organisme aussi gros).

Les pouvoirs publics pourraient envisager d’imposer de telles opérations de restructuration de dette à l’ensemble de leurs banques par des procédures de type sauvegarde. Des mesures similaires ont semble-t-il été adoptées par Roosevelt et lors du sauvetage bancaire suédois dans les années 90 et les créanciers ne s’en sont pas trop mal sortis pour finir.

Les défis techniques seraient certes nombreux mais certainement pas indépassables avec de la volonté politique (quoique le mieux serait de trouver un consensus au niveau du G20, pas gagné !). Face à la gravité de la crise, ce type de mesure mériterait au moins d’être débattu (des groupes de pression dans la finance devraient certainement être contre, tant leur intérêt est que les opérations de sauvetage soient basées plutôt sur des dépenses publiques).

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Les lemmings

Extrait d’un article à paraître dans le numéro du mois de mars de l’ENA hors les murs, intitulé « Les enjeux historiques de la crise »

L’économie sous sa forme naturelle n’est pas seulement darwinienne, elle reflète aussi la nature propre de l’homme en tant qu’espèce. Elle est, pour utiliser le terme qu’emploient les biologistes pour les populations animales qui manifestent ce type d’attitude : « colonisatrice ». Le comportement « colonisateur » conduit à envahir de manière très efficace un espace et à prendre contrôle de ses ressources. Il ne connaît malheureusement pas de frein : lorsque cet espace a été complètement envahi, l’environnement se dégrade en raison de sa surexploitation et l’espèce est forcée d’en trouver un autre, qu’elle envahira à son tour, si elle le trouve ; nous partirons ainsi à la conquête des étoiles, les lemmings eux courent en masse droit devant eux et quand ils atteignent le rebord d’une falaise, ils en tombent et s’écrasent au fond du précipice. Nous en sommes là, nous aussi.

Nos entreprises commerciales, semblables aux lemmings, ne sont pas équipées de freins : elles savent bien comment grossir et devenir plus fortes mais ignorent comment se réguler : elles diminueront de taille éventuellement mais uniquement sous la contrainte : parce que leurs ressources se seront amenuisées (et c’est de cette manière que les banques centrales tentent d’influer sur leurs comportements : en renchérissant le loyer de l’argent qu’elles doivent emprunter pour se financer). Les firmes sont organisées en leur sein sous la forme hiérarchique du commandement militaire et n’ont qu’un seul objectif : l’objectif colonisateur d’envahir complètement leur environnement, cela s’appelle « accroître sa part de marché ». Ne connaissant pas de frein, les entreprises produisent toujours davantage et faute de pouvoir s’arrêter ou de réfréner leur appétit, elles encouragent les consommateurs à acheter leurs produits en quantités toujours croissantes, et ceci quelle que soit la quantité qu’elles en produisent. Pour soutenir cette croissance qui ne peut être endiguée, elles recourent à la publicité et ont encouragé une philosophie du consommer toujours plus appelée « consumérisme ».

Une fois l’environnement complètement envahi, il se dégrade d’être toujours exploité davantage : la stratégie « colonisatrice » a alors atteint ses limites. L’entreprise sans frein a assumé son rôle mais celui-ci a cessé d’être adapté au sein d’un monde désormais pleinement colonisé. En fait, ce qui motive le comportement colonisateur, c’est son présupposé qui n’apparaît en pleine lumière que lorsque son objectif a été atteint : qu’une colonisation complète ne sera jamais accomplie. Ce que les faits démentent bien sûr.

Une telle absence d’anticipation des conséquences à long terme caractérise la nature laissée à elle-même dans ses aspects les plus « physiques » (par opposition à chimiques ou biologiques) : dans les processus purement physiques en effet les particules lancées l’une vers l’autre s’entrechoquent sans pouvoir s’éviter. Dans sa dimension « biologique » la nature fait preuve d’anticipation, et ceci de plus en plus à mesure que l’on envisage des animaux plus avancés. Et c’est ce qui permet de dire que la démocratie que l’homme s’est offert à lui-même comme une institution inédite relève du biologique alors que l’économie qu’il s’est contenté d’hériter d’un stade antérieur de son organisation relève du physique seulement. La démocratie est adaptative mais le capitalisme qui caractérise son économie, n’est pas lui adaptatif. Les événements qui se déroulent depuis l’été 2007 le confirment si l’on devait encore en douter.

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La Raison dans l’histoire

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Pierre-Yves D. a la très grande amabilité de consacrer une longue analyse à mon article Pourquoi nous avons neuf vies comme les chats, publié en 2000 par le Collège International de Philosophie et que j’ai reproduit hier dans mon billet intitulé Mondes multiples et conscience. Il analyse en particulier le passage où j’écris ceci :

C’est-à-dire, plus loin j’apparais dans l’histoire de mon monde, plus mon existence suppose l’exercice de la raison dans l’histoire de ce monde. Mais aussi, et quel que soit le moment où une conscience se révèle à elle-même, celle-ci constatera nécessairement dans la période qui l’a précédé cet exercice de la raison dans l’histoire qui l’a précédée.

Et il commente :

Dire que notre monde est cohérent est une chose, mais dire qu’il n’y a qu’une Raison nécessaire à l’œuvre dans notre monde et qu’il est possible d’en rendre compte comme vérité une et incontestable en est une autre. Si cela était vrai, qu’il y a une Raison du monde explicite, modélisable, pour employer votre vocabulaire, cela ne signifierait-il pas que la survie de notre monde, et donc de chacun de nous, dépend d’un modèle particulier, d’une seule explication du monde ? Que donc, en toute logique, la Raison du monde du futur procédera de la même raison unique et vraie que nous pourrions expliciter aujourd’hui.

Je résumerais ce que dit Pierre-Yves D. dans les termes suivants : « C’est la « Raison dans l’histoire », chez vous comme chez Hegel, mais ce n’est pas la « Raison en marche » de Hegel : c’est une Raison qui ne peut être lue qu’a posteriori ». Oui : c’est tout à fait ça, et j’ajouterai du coup comme nouveau corollaire à celui déjà dans mon texte (1) celui-ci : « La meilleure chose que l’on puisse souhaiter à quelqu’un est qu’il naisse le plus tard possible dans l’histoire des hommes », auquel Hegel pourrait également souscrire mais que nous interpréterions lui et moi dans des sens différents : du présent vers l’avenir pour lui et du présent vers le passé pour moi.

Hegel parle beaucoup de Dieu mais quand on le lit, on s’aperçoit qu’il y a malentendu si l’on avait lu « Dieu » dans son texte, selon l’usage courant d’un Dieu qui a conçu le monde, qui est venu avant ce que nous observons : le Dieu de Hegel est en fait un Dieu à venir, il est en gestation.

Et je conclurai alors sur le mode facétieux en reprenant ce que je viens de dire sur Hegel et sur Dieu et en le transposant de la manière suivante :

« Jorion parle beaucoup de Raison mais quand on le lit, on s’aperçoit qu’il y a malentendu si l’on avait lu « Raison » dans son texte, selon l’usage du terme chez Hegel, d’une Raison qui émergerait du monde toujours plus forte, qui explique ce qui adviendra : la Raison de Jorion est en fait une Raison a posteriori, elle ne nous offre aucun guide pour l’avenir ».

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(1) « La roulette russe est une activité sans risque et qui peut rapporter gros ».

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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