Kate McGarrigle (1946 – 2010)

Elle a disparu le 18, il y a deux semaines de cela et je ne l’ai pas su. Je m’en veux. On ne sait pas suffisamment en Europe ce qui se passe au Québec. Elle chantait avec sa sœur Anna. Je vous l’ai présentée à Noël, lorsque j’ai évoqué Minuit chrétien où on la voit accompagnant au piano son fils Rufus Wainwright, le frère de Martha et Lucy Wainwright, les enfants – tous chanteurs – qu’elle eut avec Loudon Wainwright. Dans « Your Mother and I » que j’évoque dans l’un de mes « Le temps qu’il fait », Loudon Wainwright évoque leur divorce.

Avec, entre autres, son fils Rufus Wainwright et Emmylou Harris dans Hard Times Come Again No More, une des chansons américaines les plus populaires au XIXe siècle. « Temps difficiles, vous avez trop souvent traîné devant ma porte ».

Et comme j’aime bien, vous le savez, tout ce qui est un peu surréaliste, je ne peux m’empêcher de vous montrer cette compagnie enthousiaste de dames hollandaises rendant hommage à la « Complainte pour Sainte Catherine », le morceau le plus célèbre des sœurs McGariggle.

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L’actualité de la crise: discret sommet de la nouvelle gouvernance mondiale à Davos, par François Leclerc

Billet invité.

DAVOS : DISCRET SOMMET DE LA NOUVELLE GOUVERNANCE MONDIALE

Le Forum économique mondial de Davos vient de se terminer, mais ce n’est pas à sa tribune que le plus important aura été dit. Mais bien à l’occasion d’une de ces rencontres privées qu’affectionnent les grands de ce monde, une de ces discrètes réunions dont tout le monde parle mais personne ne sait – sauf les participants – ce qui y a exactement été discuté. Devant nous contenter, à défaut, de reconstituer la liste de ceux-ci, de prendre connaissance de son ordre du jour présumé, déchiffré sur un paper-board par un journaliste profitant d’une porte un instant entre-baillée (sic). Et, faute d’un communiqué final qui de toute façon arrondirait les angles, de soupeser les indiscrétions et confidences recueillies au vol à la sortie de la réunion par les unes et les autres des agences de presse. Le secret, toujours le secret, ce mode-là n’en finira donc jamais  ?

Que peut-on tenter d’en comprendre à l’arrivée  ?

Ils étaient plusieurs dizaines, venus d’Europe et d’Amérique du Nord, banquiers centraux, dirigeants d’organisations internationales, ministres, conseillers des présidents, présidents de commissions parlementaires, ou plus prosaïquement mégabanquiers (en espérant n’avoir oublié personne). Comme si un véritable sommet réunissant tous les acteurs privés et publics avait été convoqué, avec l’avantage d’être informel, en vue d’arriver enfin à quelque chose. Permettant de se dire plus facilement ses quatre vérités et d’avancer vers un accord global. Il étaient donc tous là ou presque, profitant de leur présence à Davos, sans que l’on sache si leur rencontre avait été organisé à l’avance ou était le résultat, improvisé, de l’offensive menée depuis le début du Forum par les représentants vedettes des mégabanques, Josef Ackermann de la Deutsche Bank et Bob Diamond de Barclays (entourés de très nombreux illustres collègues, ceux de Morgan Stanley et Goldman Sachs brillant seuls par leur absence).

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Big Band Ladies

Un petit hommage à ces Dames des « Big Bands » que j’allais écouter, recueilli, au Cocoanut Grove de l’Ambassador Hotel sur Wilshire Boulevard à Los Angeles.

Je plaisante bien sûr : je ne suis pas aussi vieux que cela. De mon temps, l’Ambassador Hotel, c’était surtout cette silhouette rectangulaire que l’on désignait avec gravité aux visiteurs de passage : « C’est là que Bob Kennedy a été assassiné ». Plus récemment encore, on l’a rasé pour construire une école. Il faut dire que le quartier avait cessé depuis longtemps de rassembler les night-clubs les plus huppés de LA. Rêvons quand même, à l’écoute de ces grandes voix.

Billie Holiday : rien à ajouter. Pour les deux autres, ce sont des vidéos qui les présentent dans la partie ascendante de leur carrière : avant qu’elles ne deviennent les stars que l’on sait – encore en bouton.

Billie Holiday

Peggy Lee

Ella Fitzgerald

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Dépêches d’agences et autres nouvelles

Ne recopiez pas in extenso les dépêches d’agences : c’est interdit. Si elles sont d’accès public mentionnez le lien et un court extrait d’un seul paragraphe.

Pour les autres nouvelles, s’il existe un lien, la citation in extenso est inutile.

Rappelez-vous aussi que les liens kilométriques bousillent le formatage. Voici la formule pour une insertion :

<a href= »http://www.pauljorion.com/blog/?p=693″ >Quand je vous parlerai de l’Afrique </a> donne Quand je vous parlerai de l’Afrique

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Mettre fin à la confusion entre intérêts particuliers et collectifs, par Ton vieux copain Michel

Billet invité.

Je pense qu’aux Etats-Unis, et ailleurs aussi, il y a une totale confusion des rôles entre ce qui est censé être l’intérêt commun (ou d’autres formes d’intérêts transcendants) et les intérêts particuliers. Ce sont en effet les mêmes personnes qui sont patrons de grandes banques, serviteurs de l’Etat et membres des instances de régulation. Le cas Stephen Friedman est exemplaire puisque cet ex bras-droit de Rubin était à la fois Président de la Fed de NY et l’un des directeurs de Goldman Sachs, laquelle était devenue dans l’intervalle une holding bank, un changement de statut qui lui a permis de bénéficier de la manne de l’Etat. Il représentait donc Ze Bank ô combien agissante tout en étant le régulateur de la banque en question. Formidable, non ? Conscient que sa double casquette posait quelques problèmes, il a demandé une dérogation qu’il a obtenue au bout de 3 mois. Dans l’intervalle, en décembre 2008, il a acheté des titres Goldman au plus bas historique, sans doute motivé par le fait que Goldman a modifié fort opportunément son calendrier fiscal de manière à ce que les résultats du mois de décembre (plus d’un milliard USD) fassent l’objet d’une comptabilisation séparée. Un principe que l’on peut qualifier de « Ni vu, ni connu, je t’embrouille ».

Cette confusion entre intérêts particuliers et collectifs, ce brouillage permanent des frontières entre domaines qui devraient restés séparés est un trait du capitalisme actuel et de la société postmoderne en général. On le rencontre partout. 25% des médecins américains ont travaillé à un moment ou à un autre pour des laboratoires pharmaceutiques et ont été rétribués par eux. Voilà donc une autre frontière qui s’est volatilisée, celle de la neutralité du médecin qui fait le serment de servir avant tout son patient. Une autre séparation qui est en passe de disparaître dans la foulée est celle du secret médical. On peut citer des tas d’autres exemples. Quasiment plus rien n’est sanctuarisé par rapport aux ingérences permanentes des intérêts privés.

Nous avons donc besoin de sanctuaires, d’espaces dans lesquels les intérêts privés n’entrent pas. Il faudrait donc recréer les frontières que le capitalisme a abattu, ériger des lignes de séparation entre domaines qui relèvent d’intérêts purement privés et d’autres qui relèvent d’intérêts supérieurs. Une banque commerciale n’est pas une banque d’investissement. Un ministre n’est pas un banquier. Une régulateur n’est pas un banquier. Un médecin n’est pas un délégué médical. Un journaliste n’est pas un publicitaire et un article journalistique est différent d’un publi-rédactionnel. Etc, etc.

Dans son livre « Jusqu’à quand ? », Frédéric Lordon propose six principes de base pour réformer le monde de la finance et qui tous, d’une manière ou d’une autre, répondent à ce besoin de désintrication des intérêts et de sanctuarisation. Les voici : désincitation, désophistication, détritisation, déleviérisation, désalimentation et déconnexion. Vous pouvez lire tout cela en détail dans le chapitre « Six principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières » de son ouvrage. Je trouve que c’est une bonne base de discussion.

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Faut-il aider les pays en développement à stabiliser les prix des produits alimentaires ? par Franck Galtier

Billet invité.

Il y a encore trois ans, cette question aurait semblé absurde. Depuis la fin des années 80, on savait – ou on croyait savoir – que la stabilisation des prix n’était pas une bonne idée. David Newbery et Joseph Stiglitz l’avaient démontré dès 1981 dans un livre, qui reste aujourd’hui encore une référence majeure. Les faits semblaient confirmer la théorie puisque, au cours des années suivantes, les dispositifs de stabilisation des prix internationaux des matières premières étaient abandonnés.

Selon la doctrine alors en vigueur, la stabilisation des prix présenterait deux défauts majeurs. D’une part, elle empêcherait les prix de jouer leur rôle de signal informant producteurs, commerçants et consommateurs sur la rareté des biens, guidant ainsi leurs comportements de production et d’échange. D’autre part, en déconnectant l’évolution des prix de celle de la production, elle priverait les producteurs de la compensation du risque-récolte par le risque-prix (quand les récoltes sont mauvaises les prix sont élevés).

La solution au problème de l’instabilité des prix agricoles a donc été recherchée dans les instruments privés de couverture des risques (marchés à terme, options), dont certains prédisaient un développement sans précédent. S’agissant des produits alimentaires dans les pays en développement, le dispositif était complété par l’aide d’urgence, déclenchée en période de crise et ciblée vers les populations vulnérables.

Cette doctrine semblait tellement bien établie que le thème de la stabilisation des prix a été abandonné par la recherche pendant plus de 20 ans. Aujourd’hui, elle est pourtant remise en question.

En effet, le boom attendu des instruments de couverture des risques ne s’est pas produit, malgré les initiatives visant à en promouvoir l’utilisation par les producteurs et les commerçants.

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Le temps qu’il fait, le 29 janvier 2010

Le pétrin dans lequel se trouve l’Europe (âmes sensibles, s’abstenir).
La commission du Congrès américain sur le rôle de la Federal Reserve de New York dans le sauvetage d’AIG.

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L’actualité de la crise: les vrais raisons du désendettement des Etats, par François Leclerc

Billet invité.

LES VRAIES RAISONS DU DESENDETTEMENT DES ETATS

Il est fait aujourd’hui grand cas dans les cercles gouvernementaux, faute de pouvoir se prévaloir d’autres succès notable, d’une stabilisation de la situation financière faisant suite à la phase aiguë de la crise, qui a été dominée. Sans encore reconnaître franchement que cette nouvelle phase est chronique (qu’elle est installée), mais sans continuer à se hasarder à en prédire le calendrier de sortie. On entend bien dire, ici ou là, que l’on est entré dans l’après crise, mais ce sont des propos légers et téméraires qui ne sont pas repris par les politiques, devenus prudents à force de voir leurs pronostics démentis.

Est-on bien certain, en réalité, que la situation financière soit si stabilisé que cela  ? Les éléments constitutifs de nouveaux dérapages, qui pourraient se révéler très sévères, ont en effet été clairement identifiés. Rien de moins que de nouvelles profondes secousses des marchés hypothécaires américain résidentiel et commercial, chacun selon ses échéances et sa logique. Aboutissant à ce que le château de cartes des actifs financiers bâti sur son socle s’écroule à nouveau, retouchant durement des établissement bancaires qui sont loin d’avoir digéré (déprécié en termes comptables) les conséquences du précédent effondrement et reconstitué d’autant leurs fonds propres. L’incertitude, à propos de cette nouvelle séquence de la crise, portant d’avantage sur son ampleur que sur sa venue.

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Le rôle de la Federal Reserve Bank of New York dans le sauvetage d’AIG

J’ai l’intention de commenter les dépositions hier à la commission Oversight and Government Reform du Congrès américain. Je lis en ce moment l’ensemble des documents et je visionne la vidéo de la séance.

Mise à jour (I) : Il me faudra encore plusieurs heures pour avoir lu, vu et écouté ce qui fut écrit et dit hier. Une chose est déjà claire cependant, c’est la réponse que l’on peut donner à celui d’entre vous que me demandait : « Pourquoi parle-t-on tant des Etats-Unis ? » : par-delà le fait évident que la crise est née là et qu’il existe là encore le carburant qui pourra continuer à l’alimenter (sous la forme d’une crise qui persiste dans l’immobilier résidentiel, une autre crise qui est en train de se dessiner dans l’immobilier commercial, et la crise de la dette publique américaine), il y a le fait que l’information est disponible – même si c’est avec retard : lorsque le même degré de transparence sera atteint en Europe, il sera possible pour ceux qui comme nous analysons les faits, de parler davantage de notre propre continent.

Mise à jour (II) : On demande à tous ces braves gens : « Est-ce que vous avez délibérément favorisé Goldman Sachs ? » Et ils répondent : « Non », et je crois qu’ils sont de bonne foi, parce que la question qu’il faudrait leur poser, c’est : « Avez-vous inconsciemment favorisé Goldman Sachs ? », et là, la réponse serait évidemment : « Oui ».

Mais on ne peut pas bien entendu poser cette question : « Avez-vous inconsciemment favorisé Goldman Sachs ? » parce que personne n’a accès à ses motivations inconscientes, sauf à les avoir découvertes comme analysand dans le processus de l’analyse. Et c’est cela qui est si révélateur dans ce processus de reconstitution à l’identique du système failli de la finance par les financiers : il n’est même pas nécessaire qu’il y ait là une intention délibérée, les automatismes suffisent bien. Durkheim parlait dans ces cas-là de « social intériorisé » : quand un processus relève du « social intériorisé », il n’est même plus nécessaire qu’il soit soumis à réglementation, il vient naturellement : on dit qu’il « va sans dire ».

Le seul moment d’hésitation que j’ai noté jusqu’ici (je n’ai encore visionné que les deux premières personnes interrogées : Geithner et Paulson, le Secrétaire au Trésor actuel et son prédécesseur), c’est quand un parlementaire demande à Paulson : « Est-ce que quelqu’un a seulement pensé qu’on aurait pu offrir à Goldman Sachs moins que le pair (100 % de la somme due) ? » C’est la première fois qu’un des témoins est pris à contrepied. Il est interloqué et son hésitation ne peut signifier qu’une seule chose : la réalisation par lui que, effectivement, personne n’y a même pensé.

Mise à jour (III) Il y a encore deux témoignages écrits que je voudrais lire. Je vous reviens ensuite.

Mise à jour (IV) Je poursuis l’enquête. Ça se corse mais voici un indice que l’on trouve dans le premier paragraphe d’
Un assureur bien tranquille, le billet que j’écrivais le 16 mars de l’année dernière :

Les chiffres publiés par AIG et le nom des contreparties bénéficiaires des fonds qui lui furent versés par les autorités américaines pour le tirer d’affaire sont intéressants à plus d’un titre. Ils nous montrent que les Credit–Default Swaps (CDS) ne constituaient peut–être pas sa seule exposition majeure et que l’emprunt d’instruments de dette constitue avec 43,7 milliards de dollars perdus un poste presque aussi important que les 49,5 milliards perdus sur les CDS.

Mise à jour (V) Une autre centaine de pages plus tard, et ma conclusion consiste à confirmer la thèse que j’émets dans ma Mise à jour (II) : « tous ces braves gens ont favorisé Goldman Sachs inconsciemment, parce que c’était le réflexe qui leur venait naturellement ». À ajouter comme détails supplémentaires (trouvés dans How Paulson’s People Colluded With Goldman to Destroy AIG And Get A Backdoor Bailout par David Fiderer) : qu’une autre issue que celle qui fut choisie aurait pu faire douter de la pertinence de certaines décisions prises par Paulson à l’époque où il dirigeait Goldman Sachs (le poste qu’il occupait avant de devenir Secrétaire au Trésor), que Dan Jester qui ne défendit que mollement – au nom de Paulson – l’approche alternative consistant à obtenir des détenteurs de CDS une réduction des sommes dues, était un ancien de Goldman Sachs, et que la personne qui sembla à tout le monde la plus apte à remplacer de manière impromptue le P-DG d’AIG était lui aussi un ancien de Goldman Sachs.

Comme je l’ai dit hier dans Le temps qu’il fait : gouvernement, régulateur, Goldman Sachs, tout cela ne constitue aux États-Unis qu’un grand club. Stephen Friedman (l’homme qui achetait des actions de Goldman Sachs alors qu’en tant que régulateur il prenait des décisions favorisant cette firme), le dit bien mieux que moi dans sa déposition devant le Congrès (je cite de mémoire) : « Quand on a réussi sa carrière dans la banque, il vient un moment où il semble normal de faire quelque chose pour son pays. C’est une chose que tout le monde comprenait dans le temps ».

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Le Kiosque Citoyen, Rennes, mercredi 27 janvier à 18h30

Conférence-débat organisée par le Kiosque Citoyen
18h30, à l’Institut d’Etudes Politiques, 104 Boulevard de la Duchesse Anne,
35700 RENNES (Bus Lignes 1,3,10,19, arrêt Duchesse Anne).

Paul JORION : « La crise : où en sommes nous ? »

Répondant hier à une objection du type le plus classique aujourd’hui : « Si vous critiquez von Hayek, c’est que vous êtes en faveur de Keynes », j’ai pu répéter la réponse que j’ai faite l’autre jour à Jean-Claude Casanova : « N’étant pas économiste, je n’ai pas à choisir entre Charybde et Scylla : le cadre dans lequel j’analyse les faits économiques, n’est pas celui des économistes ».

Si vous ne savez pas qui sont Keynes et von Hayek, la vidéo didactique ci-dessous vous éclairera.

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L’actualité de la crise: montée d’impératifs contradictoires, par François Leclerc

Billet invité.

MONTEE D’IMPERATIFS CONTRADICTOIRES

Les gouvernements occidentaux, qui n’ignorent pas que la crise est installée et chronique, sont toujours à la recherche d’une ligne de conduite, sans avoir évacué la crainte d’une possible rechute aiguë. Ils font face à deux dilemmes, plus faciles à identifier qu’à trancher. L’un concerne la réduction des déficits publics, l’autre le renforcement des fonds propres des banques, tous deux apparemment contradictoires avec la reprise économique.

A propos du premier d’entre eux, les gardiens du temple – BCE en tête, qui mène une campagne acharnée – martèlent tous le même discours: les déficits publics doivent être impérativement réduits. Mais ils ne disent pas comment s’y prendre, car – admettent-ils – il ne faut pas casser la reprise économique. Le dernier communiqué du FMI illustre parfaitement ce choix impossible entre des impératifs contradictoires, justifiant d’être abondamment cité.

L’organisation internationale vient de relever ses prévisions de croissance pour 2010, tout en reconnaissant que celle-ci restait dépendante du soutien des Etats dans les pays développés. Ce qui implique, selon elle, « de soutenir la reprise là où elle n’est pas encore fermement enclenchée » (dans les pays occidentaux). Utilisant une formule qui ne manque pas de saveur : « On ne discerne encore guère de signes de solidité de la demande privée autonome, tout au moins dans les économies avancées ».

Mais, une fois de plus, le FMI souligne que « les pays où la viabilité des finances publiques est de plus en plus préoccupante doivent avancer dans la conception et la communication de stratégies de sortie crédibles ». Avec pour objectif de « concevoir des stratégies crédibles qui permettront de s’affranchir du soutien de la politique monétaire, et de les communiquer». En vue de diminuer « les craintes d’inflation ou de nouvelle instabilité financière ». Remarquant également que « l’inquiétude croissante concernant la dégradation des situations budgétaires et la viabilité des finances publiques pourrait déstabiliser les marchés financiers et enrayer la reprise, en rehaussant le coût de l’emprunt pour les ménages et les entreprises ». Mais aussi que d’autres facteurs pourraient « freiner la reprise dans les économies avancées », comme « le niveau élevé du chômage » ou bien « l’existence de systèmes financiers qui ne sont pas encore complètement rétablis et, dans certains pays, la fragilité des bilans des ménages ».

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Comment on devient l’« anthropologue de la crise »

Au printemps dernier, la revue d’anthropologie Terrain me demandait de participer à un numéro spécial consacré aux catastrophes, au titre d’« anthropologue de la crise ». Je rédigeai le texte qui suit, consacré à mon terrain dans le monde de la finance. « Terrain » décida de ne pas le publier. Je l’ai ressorti car il fera l’objet d’un exposé que je ferai demain à l’Université de Rennes, dans le cadre du séminaire de Jean-Michel Le Bot ; j’ai pensé qu’il pourrait également vous intéresser. N. B. : a été publié depuis dans le débat N° 161, septembre-octobre 2010.

Comment France Culture peut faire de vous un trader

Mon premier emploi aux États-Unis fut un contrat de trois mois en tant que programmeur chez United PanAm Mortgage à Orange, la capitale administrative d’Orange County en Californie méridionale. On était en avril 1998. PanAm était ce qu’on appelle maintenant un établissement financier « subprime » : accordant des prêts hypothécaires à des ménages peu fortunés.

Le terme « subprime » n’était pas utilisé : on disait alors « consommateurs C et D ». C’est précisément à cette époque : aux alentours de 1998, que l’on prit l’habitude d’appeler « prime » les candidats à l’emprunt dont la cote FICO était supérieure à 620 et « subprime » ceux pour qui elle était inférieure à ce chiffre. FICO, est l’acronyme de Fair & Isaacs Company, une firme proposant une méthode qui permet aux « credit bureaus » centralisant les données relatives aux emprunts des particuliers d’attribuer à ceux-ci une note censée refléter le « risque de crédit », le risque de non–remboursement, qu’ils présentent pour un prêteur éventuel. On évoquait jusque-là en parlant des consommateurs, les catégories A, B, C et D, les mêmes que l’on applique au risque de crédit que présentent les entreprises et les États. A et B sont fiables, étant jugés « investment quality », d’une qualité propice à l’investissement, C et D étant eux qualifiés de « spéculatif ». On aurait dû se souvenir de la qualité douteuse des produits « subprime » mais un puissant effort de marketing fit en sorte qu’il n’en soit pas ainsi.

J’étais entré en finance en 1990, la conséquence d’une série de « Nuits magnétiques » que j’avais produites pour France Culture. En 1988, Laure Adler, responsable de l’émission, m’avait appelé et m’avait dit en substance : « J’ai beaucoup aimé ce que vous avez écrit sur les pêcheurs bretons (Jorion 1983, Delbos et Jorion 1984) pourriez-vous me faire une série d’émissions sur ce sujet ? ». Je lui avais répondu qu’il y avait plusieurs années que je ne m’occupais plus de pêche. « Qu’est-ce que vous faites maintenant ? », m’avait-elle alors demandé. Je lui avais expliqué que j’étais devenu chercheur en intelligence artificielle et elle avait répondu du tac-au-tac : « C’est très intéressant aussi : faites-moi donc quatre Nuits Magnétiques là-dessus ».

Les émissions ont été programmées en novembre 1988 puis furent rediffusées durant l’été 1989. C’est à cette époque là que Jean-François Casanova les entendit. Il écrivit à France Culture, expliquant que ces « Nuits magnétiques » l’avaient fasciné et demandant à en rencontrer le producteur. Je lui répondis, sur quoi il m’invita à déjeuner. Nous avons discuté de la théorie du chaos. C’était l’époque où un changement s’opérait dans le secteur bancaire : le personnel des banques était constitué jusque-là essentiellement de comptables et d’économistes. Avec l’informatisation et la nécessité de modéliser le fonctionnement des instruments financiers sophistiqués que constituaient les produits dérivés pour mieux les comprendre, la finance commençait à faire appel à d’autres compétences : ingénieurs, mathématiciens appliqués ou physiciens. J’étais un spécialiste de l’anthropologie mathématique, j’avais été ingénieur dans le cadre du projet CONNEX au laboratoire d’intelligence artificielle des British Telecom, nos conversations s’inscrivaient dans le cadre de ce nouveau climat.

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Les bénéficiaires secrets du sauvetage d’AIG (récapitulatif)

J’écrivais samedi dans États-Unis : la fin de l’ère du semblant ? :

Mais il y a peut-être à ce sursaut, une autre raison : l’audition qui doit avoir lieu mercredi 27 devant une commission du Congrès américain, et devant laquelle Timothy Geithner, le Secrétaire au Trésor, doit témoigner. Il s’agit d’établir avec cette enquête pourquoi les avocats de la Federal Reserve de New York – l’une des composantes régionales de la confédération que constitue la Banque Centrale américaine – sont intervenus à l’automne 2008 pour contraindre au silence AIG la plus importante compagnie d’assurance américaine, sauvée de justesse de l’effondrement par une pseudo-nationalisation au coût faramineux (182 milliards de dollars aux dernières nouvelles). La consigne de silence visait tout particulièrement l’identité des bénéficiaires du versement de la totalité des sommes dues dans le cadre des Credit Default Swaps dont la chute de Lehman Brothers déclenchait le paiement. La banque française Société Générale et Goldman Sachs seraient les principaux bénéficiaires de cette manne.

Timothy Geithner témoignera mercredi, au côté des avocats de la Fed de New York à l’origine des pressions, et dont il a affirmé jusqu’ici qu’il ignorait les agissements, selon la formule classique que le bruit de ce genre de ronron administratif ne s’entend pas dans le cercle des instances supérieures. Témoignera aussi, Henry Paulson, le prédécesseur de Geithner à la tête du ministère américain des finances. On pouvait penser jusqu’à ces jours derniers que l’omerta règnerait entre gens du même monde mais la nouvelle atmosphère électrisée pourrait changer la donne.

Que symbolisent en réalité les pressions sur AIG datant de l’automne 2008 ? L’ère du semblant dans laquelle on entrait alors d’intention délibérée alors que la chute de Lehman Brothers provoquait un effondrement généralisé du marché monétaire américain. Le silence devait se faire désormais sur l’état réel de la finance et dans son sillage – par le truchement du crédit –, de l’économie. Les moyens utilisés, on les connaît : manipuler les règles comptables dans un sens favorable aux chiffres financiers, repousser les échéances de paiement des dettes selon des critères mal définis, coups de pouce discrets aux marchés boursiers et obligataires.

A l’intention de ceux qui s’intéressent à la préhistoire de cette affaire, j’ai reconstruit ci-dessous la liste des billets qui lui furent consacrés au fur et à mesure de son déroulement.

Le 17 septembre 2008 : Les CDS : le monstrueux contraire d’une assurance

Bien qu’il présente l’aspect extérieur d’une assurance, il n’est pas nécessaire que l’acheteur du swap soit véritablement exposé au risque couvert. En fait, et le plus souvent, les CDS ne constituent que des paris « directionnels » à but spéculatif.

Le 17 septembre 2008 : Les deux survivantes et les CDS

Les autorités se sont bien entendu inquiétées de la fragilité du marché des Credit–Default Swaps et de l’existence du coup d’un risque systémique, mais son opacité faisait que l’ampleur éventuelle de ce risque ne pouvait pas être mesurée.

Le 19 octobre 2008 : Mardi, pour les hedge funds, ça passe ou ça casse

Les banques américaines ont donc été blindées par leur gouvernement pour pouvoir encaisser le choc de plein fouet.

Le 22 octobre 2008 : Avis de recherche : CDS disparus

« … je pense que le désastre a été absorbé par les prêts géants de la Fed à AIG : c’était eux la contrepartie la plus exposée à Lehman Brothers. J’imagine qu’ils ont pris une grande claque, même si on ne nous a encore rien dit. »

Le 16 mars 2009 : Un assureur bien tranquille

Qu’est-ce qui a mal tourné ? Difficile à dire sans informations plus précises. Un collatéral dont la valeur baissait et dont il fallait régulièrement augmenter le volume pour répondre aux appels de marge ? Une couverture impossible à assurer durant ce mois de septembre 2008 qui était à ce point chahuté qu’aucun produit financier ne répondait plus comme prévu ? Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, si d’autres s’avèrent aussi inquisiteurs que moi à propos de ces 43,7 milliards de dollars perdus par AIG dans des emprunts d’instruments de dette, nul doute que l’on en saura bientôt davantage.

Le 23 mars 2009 : Les dettes de jeu d’AIG

Ce que les explications sereines du fonctionnement des CDS n’avaient pas pu obtenir, la colère grandissante des contribuables américains devant la distribution de 105 milliards de dollars dont ils sont la source aux contreparties d’AIG, est donc en train de l’opérer : une distinction désormais claire aux yeux du public entre des contrats financiers constituant une assurance et d’autres qui s’assimilent à de simples paris.

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BFM Radio, lundi 25 janvier à 10h46

Une fois n’est pas coutume : je vais évoquer aujourd’hui l’actualité « chaude » de la Bourse. Je prépare généralement mon billet le samedi ou le dimanche et j’évoque alors le plus souvent un sujet qui m’est suggéré par l’actualité de la semaine écoulée, ou bien un sujet beaucoup plus général, qui provient d’une rumination personnelle, mais il y a des moments où même un « chroniqueur qui prend de l’altitude » a envie de parler de l’actualité qui se déroule sous ses yeux, en direct. Et les rebondissements de la semaine passée aux États-Unis : « À ma gauche, la finance américaine, à ma droite le Président des États-Unis » font qu’il se passe nécessairement des choses sur les marchés boursiers le lundi matin et qu’il faut que je sois là, moi aussi, sur la brèche, au charbon, monté au front, comme mes petits camarades qui ne peuvent pas se permettre eux de « prendre de l’altitude » !

Alors, la Bourse ? Eh bien, on avait l’habitude de voir dans la Bourse le baromètre de l’économie, mais là, l’année 2009 nous a obligés à voir les choses autrement : en 2009, la Bourse n’a pas été le baromètre de l’économie. Vous vous souvenez de Corneille et de Racine – là, je reprends un tout petit peu d’altitude – « Corneille représente les choses comme elles sont, Racine, comme on les voudrait être ». Eh bien en 2009, la Bourse a représenté l’économie comme on voudrait qu’elle soit.

Ceci étant dit, la Bourse est quand même un baromètre, mais de quoi exactement ? Proudhon, le penseur anarchiste ou socialiste, c’est comme on veut, a écrit en 1857, dans son Manuel du spéculateur à la Bourse, à propos de la Bourse justement : « C’est là que les réformateurs modernes devraient aller s’instruire, et apprendre leur métier de révolutionnaires ». Parce qu’elle constitue, selon lui, le baromètre de l’histoire. À propos de Waterloo, Proudhon écrivait : « Certes, ce n’est pas la Bourse de Paris qui a fait perdre la bataille de Waterloo ; mais on peut dire qu’elle a donné cœur à l’ennemi. C’est elle qui lui a révélé que si le soldat, l’ouvrier, le fonctionnaire étaient pour l’empereur – le capital, l’industrie, le commerce, la propriété, la spéculation, la bourgeoisie étaient contre lui ». Et Proudhon a raison : la Bourse est la caisse de résonance de l’histoire en marche. Voyez vendredi : Mr. Obama vient de perdre sa majorité qualifiée au Sénat et il dit au monde de la finance : « Je suis fâché pour de bon ! » Eh bien la Bourse baisse : il est devenu comme Napoléon : « le capital, l’industrie, le commerce » ont cessé de l’aimer.

Et par rapport à la Bourse ce matin ? Tokyo a clôturé en baisse de 0,7%, et le CAC 40 ne connaît en ce moment qu’une petite baisse de 0,3 %. Ce n’est pas bon mais c’est minime : la Bourse ne donne à Mr. Obama qu’une petite chance de l’emporter sur Wall Street : on s’achemine vers une victoire aux points.

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L’actualité de la crise: repeindre les transats du Titanic, par François Leclerc

Billet invité

REPEINDRE LES TRANSATS DU TITANIC

Deux angles étaient possibles pour apprécier la portée du nouveau plan de Barack Obama de restriction des activités financières des banques, dénommé la « réglementation Volcker » pour tenter de lui donner une légitimité dans les milieux financiers. Un angle politique américain, immédiatement adopté parce qu’il s’imposait dans le contexte électoral et qu’il confirmait que la dimension politique prenait le dessus dans la crise, et un angle plus purement financier et global, relégué dans un premier temps au second plan, car les intentions exprimées par le président n’étaient pas, comme à l’accoutumée, accompagnées des mesures qu’elles impliquaient. Et qu’il était anticipé que le rouleau compresseur des lobbies et du Congrès réunis allait couper aux mesures des banques le nouvel habit qui leur était proposé d’endosser, tandis que les uns après les autres les gouvernements européens saluaient ce plan tout en expliquant qu’il était parfait pour les Américains mais inadapté à la situation de leur pays (ou qu’il adoptait enfin leur vision des choses, pour le Français !).

Il apparaissait ainsi, pour que l’exercice soit complet et que l’analyse intègre toutes les facettes de cette nouvelle donne, qu’il était également nécessaire de la transposer au plan international, dimension obligatoire tant politique que financière de cette crise. L’ouverture du Forum de Davos, dès mercredi prochain, allant être au hasard du calendrier une caisse de résonance propice.

Enfin, il s’imposait que l’événement soit mis en perspective, intervenant peu de temps après une autre annonce américaine, celle du projet de taxation des banques selon la taille de leur bilan, pour une période estimée à dix ans et à concurrence de la perception d’environ 100 milliards de dollars. Le commentateur était sollicité de toutes parts dans le contexte confus du foisonnement des réflexions en cours. Enregistrant d’un côté les travaux du Comité de Bâle (et du Conseil de stabilisation financière, qui cherche à justifier son existence dans le monde très peuplé des régulateurs financiers), statuant sur le renforcement des fonds propres des banques et la définition de leur nature. D’un autre l’action des travaillistes britanniques poussant leurs pions en faveur d’une taxation des transactions financières, en attendant que le FMI s’exprime et tranche entre les diverses modalités possibles de celle-ci. D’un troisième encore, en s’interrogeant sur la vision encore à préciser des Allemands, qui viennent d’annoncer la tenue de leur propre conférence internationale (de « haut rang », avant le prochain G20 de juin de Toronto), pour ne pas être en reste.

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The Kingston Trio

La Silicon Valley n’a pas produit que du logiciel, elle a produit également le Kingston Trio, les rois de la « folk music », dans la période qui va de 1957 à 1961. Vous ne connaissez peut-être pas San Miguel, c’est une splendide « espagnolade » ou faudrait-il plutôt dire une « mexicanade », l’histoire d’un palefrenier amoureux de la femme du patron de l’hacienda ; on croit comprendre qu’elle n’est pas non plus tout à fait insensible à ses charmes. La lutte des classes et la tension érotique sont à leur comble !

Pour ceux qui ne savent pas à quoi ressemblaient ces superstars des campus, j’ajoute pour faire bonne mesure, un morceau où on les voit chanter et « picking ».

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L’actualité de la crise: la crise de société américaine, par François Leclerc

Billet invité.

LA CRISE DE SOCIETE AMERICAINE

Une bagarre à l’issue incertaine est en cours à Washington, là où on ne l’attendait pas. Elle a pour cadre le Sénat et pour objet la confirmation de la nomination à la présidence de la Fed, pour un second mandat, de Ben Bernanke. Un vote pourrait intervenir à partir de mercredi prochain, alors que le mandat en cours se termine le 31 janvier, le calendrier est donc serré. Ce qui est le plus significatif, dans cette situation que nul n’aurait prédit il y a quelques semaines, c’est que les votes qui pourraient manquer à Ben Bernanke viennent à la fois du camp démocrate et de celui des républicains. Prenant doublement à revers Barack Obama, qui a réaffirmé son soutien à son candidat et pourrait le voir défait, et qui peut constater que l’alliance bipartisane dont il n’a cessé de se revendiquer depuis qu’il a été élu, cherchant l’appui à la fois des démocrates et des républicains, se constitue bien, mais contre lui en l’occurrence !

Ce n’est pas non plus un des moindre paradoxes de la situation politique Américaine actuelle que de constater que le président assure de son soutien, pour diriger la Fed – principal artisan et bailleur de fonds du sauvetage du système financier – un homme qui était aux commandes durant toute la période de montée en puissance de la crise et n’a rien fait pour l’endiguer. Alors qu’il a entrepris depuis peu, en proposant une taxation des mégabanques, puis dans la foulée un projet de restriction de certaines de leurs activités (à la portée toutefois indécise), une véritable croisade contre ce que représente ce même candidat, qui était et reste l’homme de Wall Street.

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Le vent de populisme qui agite l’Amérique

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le mot qui revient le plus souvent dans les articles consacrés aux États-Unis aux événements de ces derniers jours est celui de « populisme » : un vent de fronde populiste agite désormais le camp démocrate et le Président lui-même semble pris depuis jeudi d’une danse de Saint-Guy populiste.

Jusqu’à la semaine dernière, le populisme était l’apanage de l’opposition au Président et avait pris la forme originale du mouvement « Tea Party », un courant venu de nulle part mais focalisé dans son opposition à « Washington », à la machine d’État et à son ingérence réelle ou simplement imaginaire dans les affaires des familles. On disait alors que ce vent de populisme, apparu essentiellement parmi les « indépendants », s’il était certainement une épine dans le pied des démocrates, n’était pas pour autant l’allié du parti républicain qu’il pouvait tout aussi bien déchirer par le milieu.

Pour être électeur aux États-Unis, il faut prendre l’initiative de s’inscrire sur les registres électoraux et, lorsqu’on entreprend cette démarche, il faut se déclarer « démocrate », « républicain » ou « indépendant ». L’affiliation a priori dans un camp où dans l’autre vous donne le droit de participer aux élections primaires du parti dont vous vous réclamez lors des campagnes présidentielles. Ces primaires opèrent au sein d’un parti le tri parmi ceux qui envisagent une candidature à la présidence. Dans la plupart des États de l’Union, seuls les électeurs du parti en question ont le droit de prendre part aux primaires, dans certains autres, tous sont admis, encourageant les « ennemis » à voter de manière à handicaper le candidat qui leur semble le plus dangereux pour leur propre camp.

Les indépendants constituent à chaque élection une importante masse flottante et ce sont eux avant tout qu’il s’agit de séduire puisqu’on peut se désintéresser de l’électorat convaincu d’avance. Comme ils glissent selon les cas du camp démocrate au camp républicain ou inversement, on considère a priori que les indépendants sont « centristes ». Ce sont bien sûr les électeurs indépendants qui furent les premiers à lâcher un Obama incapable de concrétiser ses promesses électorales mais, phénomène plus intéressant, ils se rallièrent en masse à l’opposition populiste que représente le « Tea Party », ce mouvement informel qui s’est manifesté jusqu’ici essentiellement dans son opposition au projet d’Obama de créer aux États-Unis un régime de sécurité sociale dans le domaine de l’assurance-maladie, comme il en existe en Europe ou au Canada. Le nom « Tea Party », comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, évoque l’un des premiers épisodes de la guerre d’indépendance américaine.

Depuis deux jours, et dans le sillage de leur ex-candidat devenu Président, ce sont les démocrates qui ont cette fois repris le flambeau du « populisme » – pour reprendre le terme que leur applique la presse américaine – et en ont fait eux aussi leur cause.

Cette variété-ci du populisme, c’est l’opposition militante à une direction du pays par Wall Street et ceci oblige à se demander s’il s’agit bien du même populisme que dans le cas du « Tea Party » qui se caractérise lui avant tout par son « libertarianisme ». Le populisme, aux yeux de la presse, c’est la mise en avant par ceux qui l’incarnent des « gens ordinaires » par opposition aux élites, lesquelles tiennent les leviers du pouvoir et imposent les décisions servant leurs intérêts, tout en ignorant la volonté du « peuple ». Dans cette perspective, est automatiquement populiste celui qui dans sa rhétorique oppose le « pays réel » au monde constitué de la classe politique, dont il considère que quel que soit le segment de la société qui l’a menée au pouvoir, elle aligne ses intérêts avec ceux de l’élite dont elle fait désormais partie. La notion de « pays réel » trouve donc un de ses principes dans le fait que le pouvoir corrompt.

On assiste donc depuis deux jours aux États-Unis au phénomène paradoxal d’un populisme se manifestant à grand bruit et ignorant les clivages que tracent traditionnellement les partis : présent non seulement parmi les électeurs indépendants où il a d’abord émergé mais également au sein des partis républicain et démocrate. Ce qui réunit ceux qui incarnent ce populisme, c’est le sentiment qu’ils partagent de l’existence d’une élite coupée des « gens ordinaires » et dirigeant le pays selon ses propres intérêts, assurée de pouvoir impunément ignorer les choix faits par les électeurs lors des consultations démocratiques. Le dégoût ressenti aujourd’hui par les électeurs américains d’un bout à l’autre de leur éventail politique n’est pas sans rappeler celui qu’a connu l’Europe quand l’impératif de mise en place d’un ordre ultralibéral supranational conduisit la classe politique à ignorer purement et simplement le vote populaire qui pourtant le rejetait, infligeant aux peuples le genre de blessures qui ne se referment bien sûr jamais. Différence importante cependant entre l’Europe et les États-Unis : c’est le chef de l’État américain qui en matière de populisme donne désormais le la.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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États-Unis : la fin de l’ère du semblant ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On ne manque pas depuis hier d’établir un lien entre le réveil inopiné d’Obama – accompagné de la montée au front de Paul Volcker, le prédécesseur d’Alan Greenspan à la tête de la Federal Reserve, et le désaveu cinglant du bilan de sa première année à la direction des affaires que constitue l’élection du candidat républicain Scott Brown aux sénatoriales partielles dans le Massachusetts.

Mais il y a peut-être à ce sursaut, une autre raison : l’audition qui doit avoir lieu mercredi 27 devant une commission du Congrès américain, et devant laquelle Timothy Geithner, le Secrétaire au Trésor, doit témoigner. Il s’agit d’établir avec cette enquête pourquoi les avocats de la Federal Reserve de New York – l’une des composantes régionales de la confédération que constitue la Banque Centrale américaine – sont intervenus à l’automne 2008 pour contraindre au silence AIG la plus importante compagnie d’assurance américaine, sauvée de justesse de l’effondrement par une pseudo-nationalisation au coût faramineux (182 milliards de dollars aux dernières nouvelles). La consigne de silence visait tout particulièrement l’identité des bénéficiaires du versement de la totalité des sommes dues dans le cadre des Credit Default Swaps dont la chute de Lehman Brothers déclenchait le paiement. La banque française Société Générale et Goldman Sachs seraient les principaux bénéficiaires de cette manne.

Timothy Geithner témoignera mercredi, au côté des avocats de la Fed de New York à l’origine des pressions, et dont il a affirmé jusqu’ici qu’il ignorait les agissements, selon la formule classique que le bruit de ce genre de ronron administratif ne s’entend pas dans le cercle des instances supérieures. Témoignera aussi, Henry Paulson, le prédécesseur de Geithner à la tête du ministère américain des finances. On pouvait penser jusqu’à ces jours derniers que l’omerta règnerait entre gens du même monde mais la nouvelle atmosphère électrisée pourrait changer la donne.

Que symbolisent en réalité les pressions sur AIG datant de l’automne 2008 ? L’ère du semblant dans laquelle on entrait alors d’intention délibérée alors que la chute de Lehman Brothers provoquait un effondrement généralisé du marché monétaire américain. Le silence devait se faire désormais sur l’état réel de la finance et dans son sillage – par le truchement du crédit –, de l’économie. Les moyens utilisés, on les connaît : manipuler les règles comptables dans un sens favorable aux chiffres financiers, repousser les échéances de paiement des dettes selon des critères mal définis, coups de pouce discrets aux marchés boursiers et obligataires.

Quelle que soit l’issue des auditions, il y sera dit des choses que les artisans de la politique du semblant n’aimeront pas entendre dire, et Geithner en sortira de toute manière affaibli. Autre consul du triumvirat, Larry Summers, l’homme à qui l’on doit l’abrogation du Glass-Steagall Act en 1999, le feu vert donné aux banques pour utiliser l’argent provenant des dépôts de leurs clients dans des opérations spéculatives, Summers qui vient d’être désavoué publiquement puisque la « Volcker Rule », la « règle Volcker », comme l’appelle Obama, n’est rien d’autre qu’une réinstauration ne voulant pas dire son nom de ce même Glass-Steagall Act.

Aux côtés de Geithner et de Summers, Ben Bernanke, le chef de la Fed, est lui le troisième consul de ce triumvirat de l’ère du semblant, et l’on comprend soudain pourquoi l’un des événements de la journée d’hier a été le vent de défections dans les rangs de ceux qui, au Sénat, avaient promis de voter sa confirmation pour un second mandat avant le 31 de ce mois, date à laquelle son premier mandat s’achève.

Deux autres événements de la journée d’hier viennent compléter ce tableau d’une détérioration brutale de la santé de l’ère du semblant : le renchérissement soudain des Credit Default Swaps portant sur la dette des compagnies américaines – on comprend en effet qu’un retour à la transparence dans leur comptabilité provoquerait des dégâts sérieux dans l’image qu’on se fait de leur solvabilité et, plus significative encore, la chute des bourses américaines dans la journée de vendredi, chute au profil inquiétant (voir figure – merci à Dow Jones & Cy.) et dont l’accélération en cours de séance ne présage rien de bon pour la journée de lundi.

Marches 22-01-10

© Dow Jones & Cy.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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