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Le lieu qui permet à chacun de discerner le chemin de sa liberté, par Annie Le Brun

Comme j’avais signalé à Annie Le Brun, dans une conversation jeudi dernier, que je m’apprêtais à écrire quelques billets consacrés à Keynes et au groupe de Bloomsbury, mes trois billets ayant été mis en ligne (I, II et III), je lui ai demandé ce qu’elle en pensait. Voici sa réponse, qu’elle m’autorise à reproduire.

Oui, Paul, j’en ai aimé la conclusion mais aussi tout le reste.

Une seule réserve cependant: je crois que la comparaison, dès le début de votre 3e partie, de Bloomsbury avec les « bobo » d’aujourd’hui, affaiblit l’éclairage, parce qu’en décalage avec tout ce que vous dites. Et cela vaut aussi pour la conclusion.

En fait, vos amis de Bloomsbury sont en train d’inventer le lieu qui permet à chacun de discerner le chemin de sa liberté. Et vous en rendez très bien compte. C’est la réussite de votre évocation de Keynes : on perçoit qu’il s’agit d’une quête, qui n’est bien sûr en rien préméditée. Mais d’une quête qui consiste à s’en remettre d’abord à la liberté à l’état naissant, si je puis dire. De ce point de vue, son attitude à l’égard de Bekassy est significative, avec tous les risques que cela suppose. Sa vie et sa pensée se confondant avec cette aventure d’une liberté qui se découvre chemin faisant. Et il me semble qu’aucun des habitants de Bloomsbury ne s’est engagé dans cette aventure sans en accepter les risques.

Du coup, rien n’est plus éloigné de l’actuelle « boboïtude » qui est un leurre de plus, une fausse sortie en kit et en toc. Un hors-cadre préfabriqué pour mieux s’intégrer dans le cadre. Les « bobos » n’incarnent rien, ils jouent le rôle que leur assigne la fallacieuse esthétisation du monde menée par le capital à travers son exploitation du domaine sensible, devenu la source inespérée d’une multitude de nouveaux marchés.

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UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (III) TROISIÈME PÉRIODE : LA REVANCHE DE L’INTELLECTUEL

Le 5 juin 1919, dans un état qu’il décrit comme étant celui de détresse et de rage combinées, John Maynard Keynes démissionne de son poste de fonctionnaire au « Treasury », le ministère des finances. Il quitte du même coup la délégation britannique dont il était membre à la Conférence de paix de Paris. Le Traité de Versailles sera signé trois semaines plus tard, le 28 juin.

Dans les premiers jours d’août il se rend à Charleston, la fermette au Sud de Londres qu’il partage, en sus de leur logement à Londres, avec quelques représentants de Bloomsbury. Il rédige alors d’une seule traite The Economic Consequences of the Peace, « les conséquences économiques de la paix », au rythme auquel il s’astreint de mille mots par jour, sept jours sur sept.

Alors qu’il rédige son manuscrit, il le fait lire à son entourage. Sa mère lui enjoint de retirer les épithètes trop désobligeantes à l’égard des grands de ce monde côtoyés par lui au cours des quatre années de guerre : « Il faut manifester un minimum de loyauté envers ton chef », lui écrit-elle. Elle ajoute : « Épargne un peu le Président [Wilson] pour autant que ce soit possible… Évite de l’appeler « le pauvre » […] Il est vraiment important que tu ménages les susceptibilités internationales – ne qualifie donc pas les exigences françaises d’« absurdes » – n’appelle pas non plus ces grands hommes « vicieux » ou « irrationnels ». Ton travail bénéficiera – il n’en sera pas diminué – d’une certaine modération » (Skidelsky I 383).

Le cercle de ses lecteurs dépasse celui de sa famille ou de Bloomsbury. Asquith qui avait été premier ministre de 1908 à 1916, lit le manuscrit et suggère à Keynes d’en retirer le portrait brutal qui s’y trouve de la personnalité de Lloyd George, son successeur au poste de premier ministre. Sheppard, Vice-provost de King’s College lui déconseille de qualifier le même Lloyd George de « représentant de l’Homme Néolithique » (ibid. 383).

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UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (II) DEUXIÈME PÉRIODE : LA RÉSISTANCE PASSIVE

Quand trop de troupes auront été décimées et que l’hypothèse d’une fin rapide de la guerre aura perdu toute vraisemblance, la conscription sera décrétée en Grande-Bretagne. Le 27 janvier 1916, les célibataires et les veufs sans enfants entre les âges de 18 et de 41 ans sont mobilisés (les pères de famille sont exemptés). L’option leur est offerte de faire la preuve qu’ils sont indispensables à la nation dans leur emploi présent, l’option aussi de l’objection de conscience. Un tribunal doit déterminer la validité de leur demande. Pour le candidat dont celle-ci est rejetée, et qui refuse la conscription c’est la prison, assortie, c’est du moins la rumeur qui court à l’époque, de mauvais traitements.

Pour les hommes de Bloomsbury le choix n’en est pas un : ils se déclarent objecteurs de conscience. Pour Keynes, fonctionnaire au ministère des finances, acteur clé dans l’économie de guerre, dont les rapports qu’il rédige jouent un rôle déterminant dans les décisions qui sont prises, la question se pose en d’autres termes. En tant que Bloomsbury, il s’affirme objecteur de conscience. La lettre qu’il envoie, où il prend soin d’écarter un pacifisme de principe, est digne de l’orateur qu’il avait été parmi les Apostles : plus convaincant par l’articulation logique des arguments que par la chaleur de son plaidoyer. Au même moment cependant, le ministère fait savoir aux autorités militaires qu’il est indispensable dans l’emploi qu’il occupe. Quand lui parvient une convocation en provenance du tribunal chargé de décider du bien-fondé de son objection de conscience, il répond avec insolence qu’il est à son très grand regret bien trop occupé pour se rendre à l’invitation.

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UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (I) PREMIÈRE PÉRIODE : LE DÉNI

Le groupe de « Bloomsbury », du nom du quartier londonien où il logeait, fut dans les années 1910 et 1920 une bohême aisée, « bobo » comme on dit aujourd’hui, colonie de l’Université de Cambridge située à cent kilomètres de la capitale, droit vers le Nord.

Quand la Première guerre mondiale éclate au début du mois d’août 1914, Bloomsbury reste indifférent à ce qui lui apparaît comme un jeu mis en scène par des officiels aux cols empesés, banquiers et généraux, se prenant tous bien trop au sérieux. Un jeu d’un autre âge aux yeux de ces jeunes gens outrageusement « modernes ».

Selon le vœu du roi Henry VI, qui fut à l’origine des deux, les adolescents les mieux doués du collège d’Eton (fondé par lui en 1440) poursuivraient ensuite leurs études au King’s College de Cambridge (fondé par lui l’année suivante).

Non contents que leur identité d’élite royalement instituée puisse se poursuivre sans discontinuer de l’âge de quatorze à celui de vingt-quatre ans, les anciens d’Eton se créèrent à Cambridge en 1820 une association d’anciens sous la forme d’une « société secrète » appelée « The Apostles ».

Ces « Apôtres » constituaient en réalité, et très innocemment, un club où l’on débattait soit de questions morales, soit des implications morales de questions d’ordre politique. Les meilleurs orateurs d’entre eux y joutaient, comme ils avaient déjà eu l’occasion de le faire durant les nombreuses années qu’ils avaient passées à Eton.

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