UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (III) TROISIÈME PÉRIODE : LA REVANCHE DE L’INTELLECTUEL

Le 5 juin 1919, dans un état qu’il décrit comme étant celui de détresse et de rage combinées, John Maynard Keynes démissionne de son poste de fonctionnaire au « Treasury », le ministère des finances. Il quitte du même coup la délégation britannique dont il était membre à la Conférence de paix de Paris. Le Traité de Versailles sera signé trois semaines plus tard, le 28 juin.

Dans les premiers jours d’août il se rend à Charleston, la fermette au Sud de Londres qu’il partage, en sus de leur logement à Londres, avec quelques représentants de Bloomsbury. Il rédige alors d’une seule traite The Economic Consequences of the Peace, « les conséquences économiques de la paix », au rythme auquel il s’astreint de mille mots par jour, sept jours sur sept.

Alors qu’il rédige son manuscrit, il le fait lire à son entourage. Sa mère lui enjoint de retirer les épithètes trop désobligeantes à l’égard des grands de ce monde côtoyés par lui au cours des quatre années de guerre : « Il faut manifester un minimum de loyauté envers ton chef », lui écrit-elle. Elle ajoute : « Épargne un peu le Président [Wilson] pour autant que ce soit possible… Évite de l’appeler « le pauvre » […] Il est vraiment important que tu ménages les susceptibilités internationales – ne qualifie donc pas les exigences françaises d’« absurdes » – n’appelle pas non plus ces grands hommes « vicieux » ou « irrationnels ». Ton travail bénéficiera – il n’en sera pas diminué – d’une certaine modération » (Skidelsky I 383).

Le cercle de ses lecteurs dépasse celui de sa famille ou de Bloomsbury. Asquith qui avait été premier ministre de 1908 à 1916, lit le manuscrit et suggère à Keynes d’en retirer le portrait brutal qui s’y trouve de la personnalité de Lloyd George, son successeur au poste de premier ministre. Sheppard, Vice-provost de King’s College lui déconseille de qualifier le même Lloyd George de « représentant de l’Homme Néolithique » (ibid. 383).

À la mi-octobre, quand Keynes reprend son enseignement à Cambridge, l’ouvrage est pratiquement terminé. Ce texte mordant, toujours au bord du sarcasme, lui a permis de coucher sur le papier les frustrations des quatre années précédentes et d’épancher la rage accumulée.

On lit à la première page de The Economic Consequences of the Peace :

Mû par un rêve insensé et un amour de soi destructeur, le peuple allemand a bouleversé les fondements du monde où nous avions vécu ensemble et sur lesquels nous avions bâti. Mais les représentants des peuples français et britannique prennent le risque de compléter la ruine initiée par l’Allemagne au moyen d’une Paix qui, si elle devait être instaurée, causerait davantage de dommage encore, alors qu’elle pourrait veiller au contraire à reconstruire l’organisation délicate et complexe que la guerre a ébranlée, puis brisée, organisation qui permettra seule aux peuples européens de s’assurer un emploi et de vivre.

Cent mille exemplaires de l’ouvrage furent rapidement écoulés. Il avait été traduit en douze langues.

Bien sûr, comme Keynes le dirait plus tard dans cette préface déjà citée des Essays in Persuasion publié en 1931, où il évoquait « les croassements d’une Cassandre qui ne parvint jamais à influer à temps sur le cours des événements », avoir toujours eu raison, en ayant été entendu de l’opinion mais non des décideurs, ne constitue au mieux qu’une consolation. Et dans ce cas-ci, pour le malheur hélas des millions qui sont morts de la manière que l’on sait, et pour le malheur des survivants.

Le rôle que Keynes avait joué, et qu’il continuerait de jouer jusqu’à sa mort en 1946, est celui dont doit se satisfaire l’intellectuel, écarté de la prise de décision par les hommes à gibus et à portefeuilles rebondis. Skidelsky a bien su caractériser ceci :

Il avait admis que les intellectuels et les politiciens ont sans doute des obligations distinctes : le devoir de l’intellectuel est de dire la vérité en réponse au mensonge nécessaire du politique, avec le bénéfice que s’il le fait, la nécessité pour le politicien de mentir en est d’autant diminuée (ibid. 396).

La souffrance intérieure de ces années passées dans la désapprobation de ses amis de Bloomsbury se trouvait effacée par les félicitations avec lesquelles ceux-ci accueillaient son nouveau livre. Cette désapprobation l’avait cependant accompagné dans ses actes comme dans sa pensée, comme il le leur concéda quelquefois au cours de ces quatre années quand il admettait que le caractère « passionnant » des tâches dont la nation l’avait chargé lui faisait parfois perdre de vue quel était leur véritable enjeu.

Skidelsky dit des « Bloomsberries » (un jeu de mots sur « to bloom » : fleurir, et « berries » : les baies, comme dans « blackberries », les mûres) : « ils n’étaient pas riches. Mais il ne durent jamais s’asservir à des institutions étrangères à ce qui constituait leur véritable esprit. Il y eut juste assez d’argent hérité pour leur permettre de vivre la vie qu’ils s’étaient choisie jusqu’à ce que leur talent personnel opère la transition vers une indépendance méritée » (ibid. 250).

Il est bon de rappeler à ceux qui seraient tentés de ne voir en elles qu’un luxe importun que s’offrent les civilisations, que c’est quelquefois aux bohèmes bourgeoises que l’histoire confie la tâche de rappeler que la révolution n’est ni dans les mots que l’on énonce, ni dans la véhémence avec laquelle on les prononce, mais dans la manière dont on l’incarne oui ou non dans la personne que l’on est. Pendant les quatre années de la Première guerre mondiale, Bloomsbury fut la conscience de John Maynard Keynes, avec la sienne propre bien entendu, qui en était l’un des constituants indispensable et parfaitement indissociable.

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Skidelsky, Robert, John Maynard Keynes. Vol I, Hopes Betrayed 1883-1920, London : MacMillan, 1982

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