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La transition (IV) – Le citoyen et le bourgeois chez Hegel

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Ce matin, dans La transition (III) – La propriété inanalysable, j’ai évoqué trop brièvement : « … l’idée hégélienne d’une origine distincte entre les deux fonctions de citoyen et de bourgeois, la première, fondée sur la logique aristocratique de la lutte à mort, la seconde sur l’éthique du travail née parmi les descendants d’esclaves ». Avant de poursuivre ma réflexion sur la propriété, j’explicite cette idée à partir des commentaires d’Alexandre Kojève, lecteur de Hegel.

Dans son Esquisse d’une phénoménologie du droit, Kojève analyse la logique historique qui préside au conflit entre citoyen et bourgeois : la propriété – comme John Locke l’avait déjà bien analysé au XVIIe siècle – dérive du droit du premier occupant et de la lutte que celui-ci est prêt à mener pour défendre sa possession. Kojève écrit : « L’ »occupant » – et en particulier le « premier occupant » – n’a un droit de propriété que dans la mesure où il est censé vouloir risquer sa vie en fonction de la chose qu’il « occupe », tandis que les autres sont censés refuser ce risque pour la chose « occupée ». […] Un voleur, brigand, etc., peut risquer sa vie en fait. Mais ce risque n’est pas son but. Et c’est pour la possession qu’il risque sa vie, non pour la propriété. Il risque donc sa vie en animal et c’est pourquoi ce risque ne crée aucun droit » (Kojève 1981 : 535).

Cette lutte du propriétaire premier occupant se calque sur le modèle de la « lutte à mort » qui fonde l’apparition d’un « ordre » de seigneurs guerriers : seuls sont dignes d’en faire partie ceux qui se sont montrés prêts à mettre leur vie en péril pour obtenir du vaincu la reconnaissance de leur supériorité, et la justification a posteriori de leur appartenance à cet ordre des vainqueurs. Le propriétaire, à un stade historique ultérieur, réclame une reconnaissance du même type, à la mesure – quantitative – du volume de ses possessions, bien que la lutte qu’il doive éventuellement mener pour les défendre n’a plus pour prix sa vie mais une simple somme d’argent et ne se déroule plus sur un champ de bataille ou sur le pré au petit matin mais dans les couloirs du tribunal où il brandit pour preuves ses contrats.

Le perdant dans la lutte à mort, le serf, est condamné au travail. « L’un, explique ailleurs Kojève, sans y être aucunement « prédestiné », doit avoir peur de l’autre, doit céder à l’autre, doit refuser le risque de sa vie en vue de la satisfaction de son désir de « reconnaissance ». Il doit abandonner son désir et satisfaire le désir de l’autre : il doit le reconnaître sans être « reconnu » par lui. Or, le « reconnaître » ainsi, c’est le « reconnaître » comme son Maître et se reconnaître et se faire reconnaître comme Esclave du Maître » (Kojève 1947 : 15).

Vient la société bourgeoise qui fait du serf un « homme libre ». Sa seule protection contre l’abus est d’invoquer l’égalité, mais une égalité au niveau des principes seulement : en tant uniquement que citoyen, puisqu’au niveau des possessions, en tant que bourgeois, elle n’existe pas, la garantie du droit de propriété – associée à l’héritage – empêchant qu’une véritable égalité économique puisse apparaître. La société civile de l’État bourgeois est schizophrène. Je cite toujours Kojève : « … si la socialisation de la Lutte engendre l’État, la socialisation du Travail engendre la Société économique […] Et puisque la Société économique, fondée sur le Travail diffère essentiellement de l’État (aristocratique) fondé sur la Lutte, cette Société aura tendance à affirmer son autonomie vis-à-vis de cet État, et l’État, s’il ne nie pas son existence, aura tendance à reconnaître son autonomie. […] Mais du moment que tout État a pour base aussi la Lutte, tandis que la Société économique est exclusivement fondée sur le Travail, l’État et cette Société ne coïncident jamais entièrement : le statut de citoyen et le statut de membre de la Société économique, ainsi que les fonctions des deux, ne se recouvrent pas complètement. C’est pourquoi il y a une certaine autonomie de la Société économique vis-à-vis de l’État » (Kojève 1981 : 520, 522, 523). Le citoyen et le bourgeois seraient donc nés à des endroits distincts et à des moments différents de l’histoire, le premier comme héritier du Maître, le vainqueur de la lutte à mort, prêt à mourir pour mériter la vie, le second, de l’Esclave, qui préféra la servitude à la perte éventuelle de la vie. Ce serait cet héritage qui expliquerait la contradiction toujours vivante entre eux et leurs exigences.

Entre Maîtres, l’égalité n’est pas un objectif, c’est un donné de fait : elle découle, par le truchement de la lutte à mort, de notre égalité à tous devant la Grande Faucheuse. La fortune est elle quantitative : le bourgeois est plus ou moins riche, dans le degré exact de ses propriétés. De Tocqueville l’avait déjà noté à propos de l’Amérique : n’ayant pas d’aristocratie pour opérer entre les hommes des distinctions, les Américains ont dû mettre l’accent sur les différences qu’établit la fortune.

(… à suivre)

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Kojève, Alexandre, Introduction à la lecture de Hegel, Paris : Gallimard, 1947

Kojève, Alexandre, Esquisse d’une phénoménologie du droit, Paris : Gallimard, 1981

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Marat – Sade

Le dialogue imaginaire est un moyen très puissant pour faire réfléchir. On exprime la thèse et l’antithèse par la bouche de personnages célèbres dont le caractère est par ailleurs connu.

Comment mieux faire comprendre ce qu’est la vertu qu’en faisant discourir à son propos Socrate et un militaire de premier plan comme Alcibiade ?

Faire bavarder aux Enfers Machiavel et Montesquieu, comme le fit Maurice Joly en 1864, ce n’est pas seulement démontrer comment manipuler le peuple, c’est aussi faire dire par Machiavel que du bourgeois on ne pourra jamais rien tirer car propriété privée et morale sont contradictoires, et par Montesquieu, que les institutions permettent de faire s’épanouir le citoyen qui loge en nous et de contenir le bourgeois, son jumeau siamois, dans les limites de la décence.

En 1964, cent ans plus tard, Peter Weiss publia La Persécution et l’Assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de monsieur de Sade, pièce plus connue sous son titre abrégé de Marat-Sade.

La représentation au cœur de la pièce, est jouée par des fous et, du coup, pleine de fureur et de bruit. Le dialogue est écrit sans ponctuation, interrompu à tout bout de champ par des indications scénographiques. L’objectif de Weiss est évident : que ce qui est dit ne soit perçu que de manière subliminale. J’ai voulu au contraire casser cela dans l’extrait que je reproduis : j’ai rendu le texte audible, pour qu’on entende clairement ce qui est dit. J’ai repris la traduction que fit Jean Baudrillard en 1965, à l’exception de deux mots que j’ai traduits autrement, d’un mot que j’ai ajouté et d’une expression où j’ai mis des majuscules.

MARAT : Ces mensonges qui circulent sur l’État idéal, comme s’il y avait la moindre chance que les riches renoncent d’eux-mêmes à leurs richesses ! Quand d’ailleurs la force des choses les oblige à céder parfois, ils le font parce qu’ils savent qu’ils y gagnent encore.

Le bruit court aujourd’hui que les travailleurs pourraient s’attendre bientôt à de plus hauts salaires…

Pourquoi ? C’est qu’on espère un accroissement de la productivité et donc un plus gros chiffre d’affaires, et tout cela ira remplir les poches des patrons.

Non, ne croyez pas que vous les ferez plier autrement que par la force ! Ne vous laissez pas tromper. Si notre Révolution a été étouffée et si on vient vous dire que les choses vont mieux, si la misère se voit moins parce qu’elle est camouflée, si vous gagnez de l’argent et pouvez vous offrir ceci ou cela de tout ce dont la production industrielle vous inonde, et s’il vous semble que le bien-être est à portée de la main, sachez que ce n’est qu’un bluff de ceux qui, de toutes façons, en ont bien plus que vous.

Ne vous y fiez pas lorsqu’ils vous tapent amicalement sur l’épaule et disent qu’au fond, il n’y a plus de différences, que ça ne vaut plus la peine d’en parler, et de se battre pour si peu. Car alors, c’est qu’ils sont au comble de leur puissance dans leurs nouvelles citadelles de marbre et d’acier, d’où ils rançonnent le monde entier, sous prétexte d’y faire régner la civilisation.

Prenez garde, car dès qu’il leur plaira, ils vous enverront défendre leur capital à la guerre, où leurs armes toujours plus destructrices grâce aux progrès rapides d’une science à leur solde, vous anéantiront en masse.

SADE : Ainsi toi, écorché tuméfié, du fond de ta baignoire, qui est tout ton univers, tu peux croire encore que la justice est possible, que tous peuvent être également tenus responsables ?

Aujourd’hui, vous couchez untel sur la liste noire, vous l’expropriez, vous distribuez ses biens à d’autres. Et que font-ils ? Ils spéculent dessus et les font rapporter. Comme leurs prédécesseurs ! Crois-tu encore que chacun, partout, fasse preuve des mêmes talents ? Que personne ne veuille se mesurer aux autres ?

Souviens-toi de la chanson :

Untel est une gloire de la pâtisserie,
Tel autre est le prince de la coiffure,
Celui-ci est le roi des bouilleurs de cru,
Et cet autre est maître en diamanterie,
Untel te massera avec le plus grand art,
Tel autre fait fleurir les roses les plus rares,
Celui-ci cuisinera les mets les plus sublimes,
Celui-ci te taillera les plus beaux pantalons,
Tel autre enfin sait faire valser le couperet,
Et celle-ci a le cul le plus délicieux du monde.

Crois-tu faire leur bonheur en leur refusant le droit d’être les meilleurs ?

Et s’ils doivent toujours se casser le nez sur l’égalité, crois-tu que ce soit un progrès si chacun n’est plus qu’un maillon dans une longue chaîne ? Et peux-tu croire encore qu’il soit possible d’unir les hommes, quand tu vois ceux-là mêmes qui se sont dressés au nom de l’Harmonie Universelle, se crêper le chignon, et devenir des ennemis mortels, pour des bagatelles ?

Peter Weiss, Marat-Sade, traduction : Jean Baudrillard, Paris : L’Arche 2000 : 63-66.

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La décadence

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Hegel attribua la chute de l’empire romain à la prévalence des intérêts particuliers. Préoccupés de poursuivre essentiellement leur intérêts propres, les Romains se seraient désintéressés de la chose publique. L’avènement du christianisme aurait joué un rôle essentiel dans ce désintérêt croissant : en relation privée avec leur dieu – « Le royaume de Dieu est en vous » – les citoyens cessèrent de s’identifier au sort de leur Cité.

La guerre, dit Hegel, rappelle aux citoyens l’existence de l’État comme entité supérieure par rapport à laquelle leur vie s’organise dans un cadre plus large que celui de leurs préoccupations immédiates. Quand la guerre éclate, le bourgeois qui loge au cœur du citoyen se rend compte que seul, il ne pourra pas défendre les possessions dont il est propriétaire et auxquelles il tient par-dessus tout : c’est l’État seul qui pourra organiser la force collective qui permettra de défendre la propriété de chacun.

La décadence résulte de la perte de ce sentiment du bien commun comme seul capable d’assurer le bien individuel. La société civile, comme simple conjugaison d’intérêts particuliers est insuffisante à alimenter la flamme de ce sentiment.

La décadence a lieu de son propre mouvement quand l’individu fait prévaloir sa liberté immédiate par rapport au bonheur de la communauté dans son ensemble. Une idéologie existe qui place cette liberté immédiate au pinacle : l’ultralibéralisme sous ses formes diverses du libertarianisme, de l’anarcho-capitalisme, etc. Notre société contemporaine se singularise par le fait qu’une idéologie porteuse des principes de sa propre décadence s’est formulée explicitement en son sein, prône les valeurs qui la provoquent inéluctablement quand elles sont mises en œuvre, et applique son programme consciencieusement et systématiquement, quelle que soit la puissance des démentis que les faits lui apportent.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le temps qu’il fait, le 18 juin 2010

IHEST, Arc-et-Senans, le 7 septembre 2009 : Une constitution pour l’économie

IHEST, Paris, le 25 novembre 2009 : Séismes et bulles financières, débat avec Didier Sornette

Billet : Le citoyen et le bourgeois

Billet : Peut-il y avoir trop de propriété ?

La résistance à la domination : Pierre Clastres (1934 – 1977)

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