Archives par mot-clé : cinéma

Césars, et compagnie

Je suis en train de regarder le film tourné en 1932 d’après le roman de Hemingway, L’adieu aux armes.

Pendant les dix premières minutes, le personnage d’un ambulancier joué par Gary Cooper tient à l’égard de jeunes infirmières des propos plus ou moins déplacés, fait des gestes plus ou moins déplacés. Le contrevenant est à chaque fois, vertement « remis à sa place » par ces demoiselles, et l’affaire en reste là.

L’actualité récente suggère que cette capacité de « remettre un homme à sa place » dans des circonstances de vie quotidienne (j’établis une distinction très nette entre cela et un climat de violence) a disparu, ouvrant à chaque incident de ce type une période de durée indéterminée durant laquelle il est possible de juger a posteriori que les choses se sont, après tout, en réalité très mal passées.

C’est très regrettable.

P.S. Merci à Claire Denis en particulier, pour ses propos aujourd’hui [je sais qu’elle m’aime bien, et je l’aime bien aussi 😉 ].

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La qualité du doublage des films

Ouvert aux commentaires.

Pour que tout le monde la voie, une réponse que je reçois à la question que je posais l’autre jour :

Vous avez dû remarquer comme moi, que dans un film doublé, les doubleurs, au lieu de parler normalement, parlent d’une voix robotique, détachant chacune des syllabes, n’exprimant aucun sentiment, comme si le sens des mots qu’ils prononcent leur échappait complètement. […] qu’est-ce qui peut expliquer cela ? Est-ce lié à la difficulté de faire coller un texte traduit à un mouvement des lèvres dans une autre langue ? Est-ce dû à la trop faible rémunération des spécialistes du doublage, qui les force à déjà penser à ce qu’ils feront tout à l’heure ?

« Par rapport à ces questions sur le doublage, je dirais que comme dans toutes les professions, artistiques ou pas, il y a des bons et des mauvais professionnels. Et il y a pour certains programmes, notamment les séries télé si abondantes, un budget et des délais restreints qui peuvent expliquer la mauvaise qualité d’une version française. Le doublage est une filière de diffusion aux mains des grands distributeurs et diffuseurs, qui suit en général une logique libérale : on paye le moins possible tous les professionnels dans la chaîne de fabrication, dans des conditions de travail précaires, au mépris de toute considération artistique ou simplement humaine. Et les plateformes telles que Netflix, Amazon Prime, Orange, Proximus TV, Black Pills, Fox TV et j’en passe, font tout ce qu’ils peuvent pour payer a minima les créateurs et détériorer les conditions de travail de tout le monde.

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Une étrange planète

Le message du commandant de l’expédition spatiale N°19 à son Q.G. :

Nous avons été reçus sur cette planète par deux sortes de créatures : les unes montrent leurs jambes avec ostentation, les autres les cachent soigneusement dans des tubes de tissu, noir de préférence.

Gold Diggers of Broadway (1929), l’une des deux bobines retrouvées de ce film pionnier en Technicolor.

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L’actualité de la crise : SUR LES ÉCRANS, MARGIN CALL, par François Leclerc

Billet invité. Premier compte-rendu du film sur lequel Paul Jorion aura l’occasion de revenir également

Margin Call, pour appel de marge, l’injonction d’un intermédiaire financier d’apporter des fonds ou des collatéraux en garantie supplémentaires que reçoit un intervenant sur les marchés lorsqu’il est en perte potentielle : tel est le titre du nouveau film de fiction sur Wall Street qui vient de sortir. L’histoire d’une grande banque d’affaires au sein de laquelle il est fortuitement découvert, le jour où est décapité le service non productif de gestion du risque, que le modèle de gestion utilisé a induit en erreur et que les pertes potentielles sur lesquelles la banque est assise vont au-delà de sa capitalisation… Elle ne pourrait pas répondre à l’injonction et coulerait aussitôt.

Réuni à la hâte et en pleine nuit, l’état-major de la banque décide alors de se débarrasser le matin même et dans la précipitation des produits structurés toxiques qu’elle détient. Trompant par la même ses contreparties (ses partenaires et clients) en leur vendant ceux-ci pour faire la part du feu afin de ne pas devoir assumer le risque. Décidant de se griller sur le marché plutôt que de faire faillite, dans l’espoir de se relever ultérieurement une fois la tempête passée, quitte à précipiter les autres dans ce à quoi elle a échappé. Car les dirigeants savent que c’est Wall Street qu’ils vont mettre en péril pour se sauver, mais ils n’hésitent pas…

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Verfremdungseffekt

Sur une période de près de dix ans, j’ai habité divers quartiers de Los Angeles. J’ai acheté à cette époque un livre qui venait de paraître « L.A. Exiles » (1), les exilés de Los Angeles, à propos des écrivains qui se sont à un moment de leur vie retrouvés exilés à Los Angeles. Pour chacun d’entre eux, il y a la photo de la maison qu’ils habitaient alors, ainsi que quelques textes qu’ils ont écrits sur L.A. On trouve là les noms de Jean Renoir, Theodor Adorno ou Thomas Mann.

J’ai découvert au moment où j’ai acheté le livre que j’habitais à 200 mètres de la petite maison que John Steinbeck occupait en 1930, au pied de la montagne, dans le quartier d’Eagle Rock. La maison était toujours là. J’ai marché jusque-là un soir. Faire mon petit pèlerinage.

Plus tard, j’ai habité cinq ans à Santa Monica. J’habitais dans la 17ème rue. Bertolt Brecht habita de 1941 à 1947 dans la 26ème rue, dans une petite maison dessinée manifestement par le même architecte.

Brecht écrivait à propos de L.A. :

Au-dessus des quatre cités, les chasseurs
Du Département de la Défense tournent en cercle très haut
Afin que la puanteur de la cupidité et de la pauvreté
Ne puisse les atteindre.

Quand je suis rentré en France en 2009, j’ai voulu compléter ma culture filmique. En bouchant les trous pour les metteurs en scène dont je n’avais pas tout vu. Mission accomplie maintenant pour Truffaut, Rohmer et Woody Allen. Pour Fassbinder, cela prend beaucoup plus de temps. J’avais vu une dizaine de ses films, principalement à l’occasion d’un festival qui se tenait à Paris dans trois salles de cinéma à la fin des années 1980, et il en reste une vingtaine à voir. Et je ne les trouve pas tous. Et certains (sa participation à « Deutschland im Herbst », en particulier) n’ont de sous-titres ni en français, ni en anglais. Aïe !

Pour moi, Fassbinder est l’héritier direct de Brecht, et je trouve curieux que la filiation ne soit mentionnée que très rarement. Aucune référence à Brecht par exemple dans « L’amour est plus froid que la mort. Une vie de Rainer Werner Fassbinder » de Robert Katz (2). Dans le très beau « Rainer Werner Fassbinder » (3) de Yann Lardeau, publié par les Cahiers du Cinéma, Brecht est mentionné quatre fois, mais toujours dans des remarques incidentes comme celle-ci : « Cet usage de la musique et de la chanson, venu en partie du cinéma américain, a aussi pour source la tradition du music-hall et du théâtre allemand, de Brecht à Karl Valentin, dont on peut entendre un disque dans Les dieux de la peste ».

Et pourtant, cette dissection patiente de la misère morale de la bourgeoise à tous ses étages, et le « Verfremdungseffekt » systématique dans le jeu des acteurs, la distanciation, c’est du Brecht tout pur, non ?

 

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(1) Paul Vangelisti & Evan Calbi, « L.A. Exiles. A Guide to Los Angeles Writing 1932-1998 », Marsilo, New York, 1999 (page 41)

(2) Robert Katz, « L’amour est plus froid que la mort. Une vie de Rainer Werner Fassbinder », Presses de la Renaissance, Paris, 1988

(3) Yann Lardeau, « Rainer Werner Fassbinder », les Cahiers du Cinéma, Paris, 1990 (page 217)

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Antony Hegarty

L’un des avantages de vivre à Los Angeles – capitale mondiale du cinéma – c’est que certains des démarcheurs qui vous abordent dans la rue le font pour une cause excellente : pour vous inviter à visionner un film venant d’être monté. Il y a un prix minime à payer : une fois le film terminé, remplir un questionnaire suggérant comment l’améliorer avant sa sortie. Et cela aussi vous donne un sentiment d’importance, en faisant de vous en quelque sorte un co-auteur de dernière minute…

L’un des films que nous avons vus par ce moyen au fil des ans est Leonard Cohen : I’m Your Man, un documentaire sur le chanteur sorti en 2005 : un long entretien avec lui assorti d’un concert d’hommage en Australie. Si vous ne l’avez pas vu c’est de la très belle ouvrage, avec des interprètes inquiétants comme Martha Wainwright. Mais ce qui nous a soufflés et dont nous parlions essentiellement en sortant de la salle, ce fut la découverte de Antony Hegarty, du groupe Antony and The Johnsons.

Dans Leonard Cohen : I’m Your Man, Antony chante « If It Be Your Will », si tel était ton bon plaisir, une chanson de soumission abjecte comme « Ne me quitte pas » de Jacques Brel. Ces chansons là me font plutôt sourire en temps ordinaire mais là, dans la version d’Antony – qui fait pâlir celle du compositeur lui-même – on est pris de frayeur et on pense : « Mon Dieu, il y a vraiment des gens comme ça ! », car au son de sa voix on imagine qu’une telle humiliation volontaire au plus haut degré lui vient naturellement et même si l’on ne se sent pas le talent de l’égaler on ne peut que compatir devant un être humain terrassé par une telle souffrance.

Antony enseigne la différence à ceux qui n’en auraient pas l’intuition : le déchirement ultime que suggèrent, même avant de les entendre, des titres comme « The Atrocities » ou « Hitler in My Heart ». Vous connaissez peut-être Divine, Harris Glenn Milstead (1945 – 1988), le travesti le plus absurde de toute l’histoire du cinéma, interprète entre autres de la mère dans le premier Hairspray (1988), celui de John Waters en personne (qui joue dans le film le rôle hilarant du psychiatre). Que le personnage délirant de Divine puisse inspirer une des plus belles chansons d’amour qui soit est l’un de ces mystères qui, dépassant de manière démesurée l’entendement, vous font penser au miracle.

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