Archives par mot-clé : cote FICO

Le Monde / L’Écho – Les modèles mathématiques comme alibis ? le 5 novembre 2018

Les modèles mathématiques comme alibis ?

Le Monde : La notation du risque, faux nez de l’industrie bancaire

Le FICO score, du nom de la Fair, Isaac & Co. de San Francisco, a joué dans la crise des subprimes de 2008 un rôle souvent ignoré. Attribué à chaque ménage aux États-Unis, et fruit des réflexions de deux mathématiciens appliqués du Stanford Research Institute : William Fair et Earl Isaac, le FICO a contribué depuis ses débuts en 1989 à donner une aura de scientificité à l’évaluation du risque de crédit dans le prêt à la consommation aux États-Unis.

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CRISE FINANCIÈRE ET LOGIQUE DE LA PRÉDISPOSITION

Ce texte a été présenté le 5 septembre 2009 au colloque « Parier sur l’incertitude », organisé à Bruxelles par Dominique Deprins.

La représentation de l’incertitude en finance a joué un rôle essentiel dans le déclenchement-même de la crise qui débuta en 2007 et dont les différentes phases ne cessent d’évoluer, chacune apportant son nouveau lot de mauvaises surprises. Contrairement à ce qui a pu se passer lors de crises précédentes, et en particulier dans le cas de la chute de la compagnie Enron, spécialisée dans le commerce de l’énergie, et qui fut l’un des épisodes les plus hauts en couleur de la crise des startups, la fraude n’a pas joué cette fois-ci un rôle majeur dans l’origine de la crise. Il en va tout autrement de la modélisation des produits financiers et de la qualité des modèles économiques, qui ont elles joué un rôle déterminant, tout particulièrement pour ce qui touche à leur prétention importune à parler de l’avenir avec certitude.

Avant d’aller plus loin, je voudrais situer plus précisément ma propre implication dans les faits dont je vais parler : je ne suis ni mathématicien ni économiste de formation, mais anthropologue et sociologue, j’ai appris la finance sur le tas au cours des dix-huit années d’une carrière d’ingénieur financier menée d’abord en Europe, puis aux États-Unis, durant laquelle j’ai créé des modèles financiers utilisés pour la plupart dans l’industrie du crédit ; à la fin de ma carrière, j’étais un spécialiste reconnu de la validation des modèles financiers.

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Crise financière et logique de la prédisposition

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

En participant à un colloque, on prend souvent l’engagement de rédiger ensuite un article pour un ouvrage collectif. On prononce son allocution – toujours improvisée dans mon cas – et on rentre chez soi. Et puis un jour, la promesse de rendre « l’article que l’on avait présenté » (hum !…) vous rattrape au tournant. Pour moi, l’échéance, c’était hier – le 31 mars – et le colloque c’était celui que Dominique Deprins avait organisé en septembre dernier à Bruxelles (dans l’enceinte de la Bourse !) sur le thème : « Parier sur l’incertitude ».

Participaient à ce colloque, des noms connus comme Dominique Lecourt, François Ewald ou Robert Castel. Parmi les personnes dont les noms ne m’étaient pas connus antérieurement, j’ai été particulièrement impressionné par les interventions de Dominique Deprins elle-même, qui nous a offert un étonnant parcours sur la ligne de crête entre mathématiques et psychanalyse, où le calcul des probabilités nous permet de conjurer la peur, Sophie Klimis qui nous expliqua comment la tragédie grecque permettait d’« apprendre par le désastre », Edgard Gunzig, qui nous proposa sa théorie cosmologique intriguante où l’univers se crée à partir de… lui-même, et enfin Bruno Colmant, qui nous a tous – je crois pouvoir le dire – sidérés, en offrant un récapitulatif de la crise qui se terminait par un appel vibrant et solennel à la responsabilité de… l’investisseur et du banquier !

Ma propre contribution au volume à paraître se situe au carrefour de mes préoccupations diverses, et je suis tenté de dire : là où L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce la « crise des subprimes » (2008) rejoint Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009). Je ne reproduis pas ici mon article en entier mais quelques bonnes feuilles où l’on voit comment, historiquement, l’industrie américaine du crédit emboîta le pas à la phrénologie datant du tournant du XIXe siècle, en ressuscitant une logique de la prédisposition à son image.

L’individu

« Il n’y a de science que de l’universel », a dit Aristote, elle ne se prononce pas sur le singulier (Métaphysique, M, 10, 32–3). On nous dit d’un événement qu’il est possible ou impossible, nécessaire ou contingent, mais quid des singuliers, des singularités, et en particulier, des individus que nous sommes ? Peut-on prolonger le domaine de la nécessité et de l’impossibilité à l’évocation de notre propre sort ?

Des techniques existent pour se prononcer sur l’avenir du singulier et elles existent depuis bien longtemps, depuis bien avant Socrate, longtemps même avant qu’il n’y ait de Sophistes. Pour parler de l’avenir des cas singuliers on utilise la mantique ou la divination. On tente de faire apparaître à l’aide de ces techniques, les lignes de force dans le monde que sont les configurations du nécessaire et on s’efforce de les lire.

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BFM Radio, lundi 29 mars à 10h46 – Les erreurs de raisonnement

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le podcast ici

Il y a un coupable à la crise dont on ne parle jamais : ce sont les erreurs de raisonnement, les erreurs conceptuelles. Il y a un certain nombre de choses qui se sont détraquées tout simplement parce qu’on ne comprend pas comment elles marchent. Ou plutôt, parce qu’on croyait savoir comment elles fonctionnent, alors qu’en réalité, elles fonctionnent autrement.

Tout le monde a entendu parler du modèle de Black & Scholes qui sert à valoriser les options. Tout le monde sait aussi qu’il est faux : il lui manque une variable. La preuve qu’il est faux se trouve dans ce qu’on appelle le « smile », le sourire, le fait que des volatilités différentes correspondent à différents prix d’exercice. Ce qui n’a aucun sens. Myron Scholes et Robert C. Merton ont obtenu le Prix Nobel d’économie en 1997. Black l’aurait partagé avec eux s’il n’était mort entretemps. Scholes et Merton ont été parmi les fondateurs de Long-Term Capital Management, dont la chute en 1998 est l’une des plus grandes catastrophes financières de tous les temps.

D’autres exemples : les taux forward implicites dont vous verrez dire partout qu’ils constituent une anticipation. C’est faux : un taux forward comme « cinq ans dans un an », est un taux conditionnel inscrit dans la courbe des taux à un moment quelconque : ça ne dit strictement rien sur l’avenir. J’ai un jour expliqué ça à un collègue bardé de diplômes qui m’a regardé avec des yeux ronds. Mais ce n’est pas innocent : plusieurs krachs obligataires sont attribuables au fait qu’on a cru que les taux forward contiennent des anticipations.

Il y a aussi les matrices de corrélations : elles sont au centre de la théorie du portefeuille de Markowitz et plus récemment de la mesure de risque VaR (Value-at-Risk) ainsi que de la notation calamiteuse des CDO (Collateralized–Debt Obligations). Une matrice de corrélations n’a aucune stabilité : dans un marché à la baisse, elle peut perdre toute pertinence en dix minutes. Cela n’empêcha pas Markowitz, l’auteur de la bourde, d’être prix Nobel d’économie 1990.

Autant d’erreurs de raisonnement qui affligent la finance depuis pas mal d’années mais il y en a deux qui ont une responsabilité toute particulière dans la crise actuelle : le principe de la titrisation, et l’attribution à chaque consommateur américain d’une cote FICO qui mesure le risque de crédit qu’il constitue pour un prêteur ; la distinction « prime » / « subprime » vient de là. La fonction assurantielle de la titrisation (je passe sur ses autres « qualités » que sont le hors-bilan, et les avantages fiscaux) repose sur l’idée que les sinistres sont rares et dispersés dans le temps, c’est vrai des incendies mais ce n’est pas vrai en finance : quand ça va mal en finance, ça val mal pour tout le monde… et malheureusement au même moment !

Le principe de la cote FICO, c’est ce qu’on appelle une logique de prédisposition ou de « penchants : c’est dans la nature d’un individu d’être un bon ou un mauvais payeur, et son histoire antérieure le révélera et ce sera mesurerable. Mais un homme n’est pas une île : il interagit avec d’autres et il y a des myriades d’interactions qui viennent brouiller tous ces destins personnels prétendument tout tracés. La cote FICO n’avait pas pensé au chômage. Ah zut !

Que faire ? Difficile à dire : toutes ces bévues ont été commises par des personnes qui se croient très intelligentes. Peut-être faudrait-il donner la parole maintenant à des gens plus modestes ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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