CRISE FINANCIÈRE ET LOGIQUE DE LA PRÉDISPOSITION

Ce texte a été présenté le 5 septembre 2009 au colloque « Parier sur l’incertitude », organisé à Bruxelles par Dominique Deprins.

La représentation de l’incertitude en finance a joué un rôle essentiel dans le déclenchement-même de la crise qui débuta en 2007 et dont les différentes phases ne cessent d’évoluer, chacune apportant son nouveau lot de mauvaises surprises. Contrairement à ce qui a pu se passer lors de crises précédentes, et en particulier dans le cas de la chute de la compagnie Enron, spécialisée dans le commerce de l’énergie, et qui fut l’un des épisodes les plus hauts en couleur de la crise des startups, la fraude n’a pas joué cette fois-ci un rôle majeur dans l’origine de la crise. Il en va tout autrement de la modélisation des produits financiers et de la qualité des modèles économiques, qui ont elles joué un rôle déterminant, tout particulièrement pour ce qui touche à leur prétention importune à parler de l’avenir avec certitude.

Avant d’aller plus loin, je voudrais situer plus précisément ma propre implication dans les faits dont je vais parler : je ne suis ni mathématicien ni économiste de formation, mais anthropologue et sociologue, j’ai appris la finance sur le tas au cours des dix-huit années d’une carrière d’ingénieur financier menée d’abord en Europe, puis aux États-Unis, durant laquelle j’ai créé des modèles financiers utilisés pour la plupart dans l’industrie du crédit ; à la fin de ma carrière, j’étais un spécialiste reconnu de la validation des modèles financiers.

Le vrai

Je m’attacherai ici à un seul aspect de la représentation de l’incertitude au sein des modèles financiers et dans l’application qui en est faite ensuite : la confiance accordée implicitement à une « logique de la prédisposition ». Pour comprendre celle-ci, il faut d’abord remonter très loin : jusqu’au Ve siècle avant Jésus-Christ en Grèce antique. Parce que ce qu’il est fondamental de saisir, c’est comment les catégories se sont créées que nous utilisons quand nous parlons avec certitude de comportements à venir. Ces catégories ne datent pas, comme on l’imagine parfois, du XVIe ou du XVIIe siècle, lorsqu’est né le calcul des probabilités : elles sont nées bien avant.

Pourquoi le Ve siècle ? Parce que c’est l’époque où Socrate met au point sa méthode de la « maïeutique », qui consiste à poser des questions à un interlocuteur pour lui révéler le savoir qu’il possède à son insu. Socrate est convaincu qu’il n’y a pas d’incertitude puisque nous vivons dans un monde soumis à l’éternel retour. Si la question de la connaissance se pose, c’est, selon lui, parce que nous souffrons d’amnésie : nous avons oublié ce que nous savons en fait de toute éternité et la maïeutique est une « anamnèse ».

Les questions posées par Socrate sont destinées à faire revenir à la surface le savoir oublié. Platon nous montre la maïeutique à l’œuvre dans son dialogue le Ménon, où Socrate, par des questions habiles, parvient à faire se souvenir un esclave appartenant à Ménon de la manière de dupliquer la surface d’un carré en en créant un nouveau à partir de sa diagonale. L’esclave de Ménon ne connaît rien aux mathématiques, pourtant, en lui posant des questions astucieuses, Socrate lui fait découvrir la solution.

Bien sûr, quand on lit le dialogue platonicien, on comprend le procédé à l’œuvre. Tout l’art de la maïeutique se trouve dans la manière de poser les questions : dans les questions posées par Socrate, les réponses se trouvent déjà. Si l’esclave de Ménon parvient à trouver la façon de dupliquer la surface du carré, ce n’est pas parce qu’il ré-accède à sa connaissance passée de la géométrie, mais c’est parce que les questions de Socrate sont à ce point informatives qu’il y lira les réponses qui y sont déjà inscrites.

Dans ce monde socratique, vivent les spécialistes d’un enseignement s’adressant prioritairement aux juristes et aux politiciens : ils ont pour nom les Sophistes. Pour eux, et selon la conception communément admise à l’époque, le critère de validité d’un discours, c’est qu’il ne se contredise pas. Aristote le dit lui explicitement dans les Topiques, un des textes composant son Organon, l’œuvre qu’il consacra à la langue : l’objectif de ce que nous appelons aujourd’hui la logique, c’est de générer un discours sans se contredire : « L’intention du présent traité est de découvrir une méthode par laquelle nous serons à même de raisonner à partir d’opinions généralement admises à propos de tout problème qui nous est soumis et qui nous évitera, quand nous développerons une argumentation, de dire quoi que ce soit d'(auto-) contradictoire » (Topiques, 100 a 18).

Mais la fréquentation des tribunaux et celle des assemblées politiques révèle que deux orateurs, dont chacun évite soigneusement de se contredire dans ses propos, peuvent cependant aboutir à des conclusions qui diffèrent entre elles, même si leur point de départ est un état de fait sur lequel ils se sont mis d’accord.

Si les élèves de Socrate, Platon et Aristote, ne se satisfont pas de cette situation, c’est parce que la Sophistique est un scepticisme : elle enseigne les méthodes qui permettent à un juriste ou à un politicien de prouver une chose comme son contraire, en mettant l’accent sur le fait que si elles peuvent être prouvées par un discours qui ne soit pas auto-contradictoire, c’est que dans l’absolu, elles se valent. C’est ce qui permet à l’avocat de la défense et au procureur dans l’enceinte du tribunal, de parvenir à des conclusions opposées, sans qu’on ne puisse dire pour autant qu’ils se sont trompés.

Convaincus à l’instar de leur ancien maître Socrate, que la connaissance est possible, par delà tout scepticisme, Platon et Aristote vont recourir à un procédé rhétorique familier, à but polémique essentiellement (il est établi historiquement que les notions de vérité et de fausseté, ont une origine polémique), qui consiste à dire avec emphase dans un discours : « Il est vrai d’affirmer ceci, mais il est faux de prétendre cela… »

Comment Platon s’y prend-il ? Il emprunte à la rhétorique les notions polémiques de « vérité » et de « fausseté ». La rhétorique c’est, on le sait, un ensemble de méthodes argumentatives permettant de gagner la conviction sans souci particulier de rigueur et, en réalité, par tous les moyens possibles. Platon affirmera qu’un discours valide n’est pas seulement non-contradictoire, mais que c’est aussi un discours dont on doit pouvoir extraire les propositions individuelles qui, chacune, devra pouvoir être décrétée vraie en tant que telle, vraie en soi. La validité ne résidera plus exclusivement dans la continuité d’un enchaînement non-contradictoire de propositions mais dans la validité individuelle de chacune des propositions qui le constituent.

On a certainement dû débattre de ces sujets bien avant les temps socratiques mais c’est dans le Théétète de Platon que ces notions interviennent historiquement pour la première fois : dans le dialogue entre Théétète et un étranger en provenance d’Élée, ce qui nous le situe comme un élève de Parménide et de Zénon. La conversation procède de la manière suivante. L’Éléate demande : « Puis je dire de toi qui es assis là que tu es assis ? » Et Théétète de répondre : « Oui, parce que c’est comme cela que les choses sont ». – « Et puis-je dire de toi que tu voles ? » – « Non, parce que ce n’est pas comme cela que sont les choses ». – « Es-tu alors d’accord que dire le vrai, c’est dire les choses comme elles sont, et dire le faux c’est dire les choses autrement qu’elles ne sont ? »

Voici un bref extrait du Théétète :

« L’Éléate. – “Théétète est assis”. Est-ce un trop long discours ? […] Explique-moi alors de quoi il parle et qui en est le sujet.

Théétète. – Il parle de moi et j’en suis le sujet.

L’Éléate. – Et celui-ci […] : « Théétète à qui je parle, vole dans les airs ».

Théétète. – Celui-là aussi, personne ne me contredira si je dis qu’il parle de moi et que j’en suis le sujet ».

[…]

L’Éléate. – Et maintenant, chacun de ces deux-là, quelle est sa nature ?

Théétète. – Du second, nous devons dire, je pense, qu’il est faux, et du premier, qu’il est vrai.

L’Éléate. – Or, celui des deux discours qui est vrai dit, te concernant, ce qui est, comme il est.

Théétète. – Je ne peux le contredire. »

« L’Éléate. – Et, évidemment, celui qui est faux dit ce qui est, autrement qu’il n’est ?

Théétète. – Oui. »

(Platon, Le Sophiste, 262 c – 263 b, traduction Robin modifiée).

Et c’est donc de cette manière historiquement que dans notre culture apparaissent ces notions du « vrai » et du « faux ». En Chine, les choses se passent tout à fait autrement, mais je n’en parlerai pas ici (Cf. Jorion 1990, pp. 138-139). Et l’Éléate, en bon élève de ses maîtres Parménide et Zénon, va plus loin : il ajoute une dimension métaphysique à ce qui vient d’être dit en affirmant que le vrai, c’est ce qui participe de l’Être et le faux, du Non-Être.

Aristote se contentera de répéter Platon sur ce point : « Dire de l’Être qu’il n’est pas, ou du Non-Être qu’il est, c’est le faux ; dire de l’Être qu’il est, et du Non-Être qu’il n’est pas, c’est le vrai ; de sorte que celui qui dit d’un être qu’il est ou qu’il n’est pas, dira ce qui est vrai ou ce qui est faux » (Métaphysique, Gamma, 7, 25-28).

Voilà donc où nous en sommes à la fin de l’Antiquité : Platon a fait ce premier pas, et il proposera une méthode de démonstration qui s’appelle la « dichotomie », opérant sur des couples d’opposés mais très limitée en fait dans son application. Aristote ira lui beaucoup plus loin en affirmant qu’à partir de deux propositions dont on juge qu’elles sont vraies, il est possible d’en tirer une troisième, neuve celle-ci, dont la vérité découle de celle des deux premières. Le principe selon lequel cette théorie du « syllogisme » fonctionne, c’est l’analogia, autrement dit la proportion, une notion empruntée aux mathématiques de l’époque telles qu’elles sont professées par Eudoxe (Cf. Jorion 1992 ; 1998). La théorie de la proportion d’Eudoxe, Aristote l’utilisera à bien des sujets : il ne l’appliquera pas seulement au raisonnement dans sa théorie du syllogisme, mais aussi pour expliquer les différents principes selon lesquels fonctionne la justice, ainsi que la formation des prix.

Et à partir de sa théorie du syllogisme, la possibilité de dériver une nouvelle proposition vraie à partir de deux propositions vraies, Aristote entreprend de décrire l’ensemble des configurations possibles, selon que les propositions dont on part, les prémisses, sont positives ou négatives, portent sur le général ou sur le particulier, etc.

Nous parlons aujourd’hui de « logique » mais cette notion est plus récente : c’est Alexandre d’Aphrodise, « le second Aristote », qui au IIe siècle, parlera de « logique » pour rassembler sous un seul terme ce qu’Aristote avait très soigneusement distingué : l’« analytique » et la « dialectique ».

Pour Aristote, il y a trois types de discours : il y a celui dont l’analytique rend compte, il y a aussi celui dont la dialectique rend compte, il y a enfin celui – déjà évoqué – dont rend compte la rhétorique. L’analytique est propre à la science, dont la caractéristique est que les propositions dont elle part dans tous ses raisonnements sont vraies. Celles-ci sont, premièrement, les observations qui tombent sous les sens, autrement dit, les faits avérés, deuxièmement, les définitions qui sont vraies par convention et enfin, troisièmement, les propositions déjà démontrées qui sont la conclusion d’un syllogisme valide. L’analytique a des modes de preuve qui lui sont propres, particulièrement rigoureux.

La dialectique et moins exigeante que l’analytique, et convient particulièrement bien à ces métiers qu’enseignent les Sophistes : le Droit et la politique. On y part de ce qu’Aristote appelle le « probable », c’est-à-dire de propositions parlant de choses qui sont « communément admises », « sur lesquelles on s’entend en général ». Voilà le genre de tournures de phrases qu’il utilise quand il évoque le probable ; c’est ce « probable » de la dialectique qui bénéficiera de l’argument d’autorité : du fait qu’il existe à son propos un consensus parmi les « gens qui savent de quoi ils parlent ».

Par exemple, l’induction relève de la dialectique, parce qu’elle implique le test de certaines hypothèses, et elle est exposée à une confusion commune entre le « contraire » d’une affirmation, dont il peut exister de nombreuses variétés, et son « contradictoire », qui est lui unique. Ceci se comprend bien sur un exemple : dire de l’homme qu’il est une « non-licorne », c’est le situer par rapport à l’un de ses innombrables contraires, mais la licorne n’est pas l’exact « contradictoire » de l’homme. Hegel disait des contraires que ce sont des « trivialités » car on peut en dresser des liste quasi-infinies qui n’apprennent rien, ainsi des choses qui « ne sont pas l’homme », comme la licorne dans mon exemple : « Si l’on prend les déterminations doux, vert, carré – et l’on doit prendre tous les prédicats –, et si l’on dit maintenant de l’esprit qu’il est ou bien doux ou bien non doux, vert ou non vert, etc., c’est là une trivialité qui ne conduit à rien » (Hegel [1816] 1981 : 80).

Aristote établit donc cette distinction entre l’analytique qui convient à la science, la dialectique qui convient non pas à la conversation de tous les jours mais dans le prétoire ou les assemblées du peuple, et la rhétorique. La dialectique permet de générer un discours valide, mais dont la rigueur n’atteint pas celle de la démonstration scientifique. La rhétorique vise elle à la conviction de l’interlocuteur par n’importe quel moyen : en recourant éventuellement au cas exemplaire : « il m’est un jour arrivé … », à l’anecdote amusante, à l’analogie comme dans : « Un repas sans fromage est comme une belle à qui il manquerait un œil ». L’analogie se distingue du syllogisme en ayant quatre termes, en formant une proportion « discontinue » : repas [1], manque de fromage [2], belle [3] et manque d’œil [4]. Le syllogisme est lui une proportion « continue » n’ayant que trois termes, le terme moyen se trouvant à la jonction de la première prémisse et de la seconde, et permettant de bâtir une conclusion originale en rapprochant les deux autres termes, les « extrêmes » : « La poule [1] est un oiseau [2] ; les oiseaux [2] n’ont pas de dents [3], Donc les poules [1] n’ont pas de dents ».

Dans Comment la vérité et la réalité furent inventées (Jorion 2009b), j’analyse la démonstration du second théorème de Gödel, sur l’incomplétude de l’arithmétique, en lui appliquant le barème qu’établit Aristote sur la validité de la preuve dans une démonstration. En deux mots : la démonstration de Gödel recourt aux moyens les plus faibles de l’inculcation de la preuve qu’on trouve chez Aristote, non seulement ceux de la dialectique mais même parfois ceux de la simple rhétorique.

 

L’avenir

Je viens de présenter ainsi le cadre qui fut bâti pour nous par Socrate et ses disciples les plus doués, et c’est donc dans ce cadre général que l’on s’efforce d’établir si une proposition est vraie ou fausse selon ses propres mérites. Mais que peut-on dire de l’avenir ? Puisque l’avenir n’a pas encore eu lieu et qu’il n’y a donc pas de faits qui lui correspondent. Du passé, il est possible de parler avec certitude, parce qu’étant advenu, il est indubitable. Bien sûr, s’il est ancien, la question de sa vérité historique peut se poser, la mémoire de ce qui s’est passé ayant pu être perdue. Mais de ce qui se passera demain, que peut-on dire validement ?

Aristote a parlé de cette question mais seulement brièvement, ce fut plutôt la spécialité des Mégariques, à la génération suivante, de s’interroger sur ce qu’on peut dire validement de l’avenir, sur la possibilité et la nécessité, et les questions annexes. Si on veut parler de demain, on peut s’avancer quelque peu à dire le vrai, mais il existe de fortes contraintes : on est limité à ne parler que du « nécessaire » et de l’« impossible ».

Le nécessaire se passera nécessairement et on peut donc dire le vrai à son propos bien qu’il se trouve dans l’avenir, et inversement, on peut dire le faux sur le nécessaire en prétendant qu’il n’aura pas lieu. J’ai le loisir de dire que quelque chose se passera parce qu’il est nécessaire, et s’il n’a pas lieu, j’aurai tort ; bien sûr le nécessaire n’a pas nécessairement lieu de notre vivant.

Sur l’impossible, je peux également dire quelque chose de vrai : je peux véridiquement affirmer qu’il n’aura pas lieu. S’il a lieu, je me trompe ; Kojève a fait remarquer de la même manière que je ne peux m’engager validement sur l’impossible qu’aussi longtemps que je suis en vie (Kojève 1981 : 576).

Première étape donc : il n’est pas vrai que je ne puisse rien dire du tout de l’avenir en termes de vérité : le nécessaire et l’impossible me permettent de m’avancer véridiquement par rapport à l’avenir.

Autre distinction qu’il faut alors introduire : l’impossible n’est pas le contraire – ou plutôt, comme on l’a vu – le « contradictoire » du nécessaire. L’impossible est le contradictoire du possible : ce qui n’est pas impossible est possible. Et le contradictoire du nécessaire, ce n’est pas l’impossible, c’est le « contingent » : ce qui n’est pas nécessaire est contingent. De la même manière que l’impossible est un vrai faux et le nécessaire est un vrai véridique, le possible et le contingent ont un statut bien particulier. Boèce rapporte à propos du Mégarique Diodore Cronos : « Diodore définit le possible comme ce qui ou bien est, ou bien sera, l’impossible comme ce qui, étant faux, ne sera pas vrai, le nécessaire comme ce qui, étant vrai, ne sera pas faux et le contingent comme ce qui ou bien est déjà faux, ou bien le sera » (Kneale & Kneale [1962] 1986 : 117).

Des débats ont eu lieu dans l’Antiquité sur ces notions-là et ont fleuri du temps de la Scolastique. En 1471 le Pape Sixte IV envisagea de déclarer hérétique l’Université de Louvain dans son ensemble en raison d’une querelle qui y avait éclaté à propos des « futurs contingents » (Baudry 1950 : 42). Que peut-on dire validement des futurs contingents ? Sur le nécessaire et l’impossible, nous le savons déjà, mais peut-on dire véridiquement quelque chose des futurs contingents ?

Quand on envisage la question de la connaissance au Moyen Âge, il faut le faire en tenant compte de l’existence de Dieu. Le contingent, nous ne savons pas s’il va se produire ou non mais Dieu lui le sait – à moins de restreindre sa définition pour faire de lui une entité qui ne disposerait pas d’une connaissance infinie. Par conséquent le contingent connote une connaissance qui nous manque pour un événement quant à sa nécessité ou son impossibilité, parce qu’a posteriori un événement ayant eu lieu devient nécessaire, mais Dieu lui le sait s’il adviendra ou non. Est-il alors contingent aux yeux de Dieu, ou nécessaire à ses yeux ?

Si Dieu sait ce qui adviendra, il n’est pas interdit de conjecturer et par conséquent de se prononcer en termes de vrai et de faux sur le contingent. Voyez par exemple les prophéties, et mieux encore, la parole prophétique de Dieu lui-même : le 13 décembre 1465, à Louvain, Pierre de Rivo répondit publiquement à la question suivante : « Après que le Christ eut dit à Saint Pierre : cette nuit, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois, était-il au pouvoir de l’apôtre de ne pas renier son maître ? » (ibid. 28). D’autres diront au contraire : non, il ne s’agit jamais que de nous humains qui parlons, et ce sont nos propres déficiences qui doivent déterminer la manière dont nous nous prononçons sur ce qui n’a pas encore eu lieu.

Dans le contexte intellectuel de l’époque, le débat produisit une telle agitation parmi les étudiants et les professeurs de l’université de Louvain, que le Saint-Siège intervint avec vigueur. Mais on oublie les enjeux conceptuels des débats de cette époque : on considère que la Scolastique n’a aucune d’importance, qu’il s’agit d’une époque où l’on se préoccupait uniquement de couper les cheveux en quatre. Toutes les notions en question furent introduites par les Grecs, et par Aristote essentiellement, mais les raffinements qui nous permettent de les utiliser aujourd’hui non seulement dans la démarche philosophique ou scientifique, mais aussi plus banalement dans la vie de tous les jours, c’est à cette époque là qu’ils furent produits, lors de ces disputes, voire même dans ces combats. En 1970, à la Sorbonne, j’ai assisté à un exposé du grand linguiste Roman Jakobson. À un moment, il s’est adressé avec un peu plus de solennité à l’auditoire et cela m’a beaucoup frappé : il a dit qu’il faudrait encore plusieurs siècles pour que la linguistique retrouve le niveau de lucidité qui était le sien à l’époque de la Scolastique.

 

Les individus

« Il n’y a de science que de l’universel », a dit Aristote, elle ne se prononce pas sur le singulier (Métaphysique, M, 10, 32–3). On nous dit d’un événement qu’il est possible ou impossible, nécessaire ou contingent, mais quid des singuliers, des singularités, et en particulier, des individus que nous sommes ? Peut-on prolonger le domaine de la nécessité et de l’impossibilité à l’évocation de notre propre sort ?

Des techniques existent pour se prononcer sur l’avenir du singulier et elles existent depuis bien longtemps, depuis bien avant Socrate, longtemps même avant qu’il n’y ait de Sophistes. Pour parler de l’avenir des cas singuliers on utilise la mantique ou la divination. On tente de faire apparaître à l’aide de ces techniques, les lignes de force dans le monde que sont les configurations du nécessaire et on s’efforce de les lire.

Vous connaissez les moyens qu’on utilise : on interprète le passage des oiseaux dans le ciel, on examine les entrailles de poulets, etc. En Chine, on prend une carapace de tortue et on la fait éclater au feu pour examine les fissures qui se sont créées à sa surface et qui révèlent le futur. L’astrologie est sans doute la mantique la plus connue dans nos sociétés. Selon elle, la configuration des astres au moment de notre naissance détermine notre destin.

Les mantiques, et l’astrologie en particulier, sont des techniques de lecture de la « prédisposition », on dit aussi du « penchant » (ce ne sont pas des théories : elles ne s’accompagnent pas de discours justificatifs). Il y a chez chacun une prédisposition qui définit un destin dont on peut donc déterminer la cadre a priori.

Le problème sur lequel butent les mantiques – et c’est là que je rejoins le thème que je traite aujourd’hui : celui de l’incertitude dans la finance –, c’est qu’il y a de nos jours plusieurs milliards d’individus dont le comportement serait ainsi tout tracé à la naissance. Est-ce que les interactions entre le comportement de ces milliards de personnes au destin prétendument inéluctable – sans compter l’impact de la grêle, de la peste et du choléra –, ne vont pas contribuer à faire dévier ces destins des voies que les astres avaient déterminées à leur intention ? Autrement dit, la dimension collective ne va-t-elle pas l’emporter sur une hypothétique prédestination du comportement individuel ? Un destin « global », tel que celui des peuples ou des nations, ne se dessinera-t-il pas au lieu d’une myriade de destins individuels ?

Sautons maintenant plusieurs siècles. Quel est le penseur qui examine alors cette question dans la perspective que je viens de poser ? C’est bien sûr Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit (Hegel [1807] 1941). Et il s’en prend en particulier aux représentants du courant le plus populaire d’une logique de la prédisposition à son époque : aux phrénologistes, dont la mantique lit, comme on le sait, le destin dans le relief de la boîte crânienne.

La phrénologie fut représentée par Franz Josef Gall, un Allemand, et propagée par son disciple Johann Spurzheim et, dans le monde anglo-saxon, par l’Écossais George Combe, une théorie apparentée en cette fin du XVIIIe siècle et début du XIXe à la physiognomonie du Suisse, Johann Kaspar Lavater. La phrénologie disparaîtra, mais la notion de détermination du comportement à partir des prédispositions lui survivra, Des courants majeurs de la psychologie : la « psychologie des types » ainsi que la « psychologie des tests », reprendront le flambeau et acquerront une légitimité dans le milieu scolaire et celui du travail.

 

L’Histoire

Hegel ridiculise la logique de la prédisposition au nom de la prépondérance du collectif. Il attire l’attention sur le fait que la quasi-infinité des interactions entre ces prédispositions individuelles ne peut produire qu’un gigantesque bruit de fond dont le seul résultat observable est leur aboutissement global, autrement dit l’Histoire. Nous ne pouvons tirer d’enseignements que du seul passé, et ceux-ci ne portent en général que sur le collectif. Le véritable destin individuel n’est qu’exceptionnel : il est réservé à ces « grands hommes » qu’Hegel évoque dans La raison dans l’Histoire (Hegel [1828] 1979), dont l’histoire personnelle orienta le monde dans une nouvelle direction ; il semble cependant – si on le comprend bien – que ces météores se limitent en réalité à trois : Alexandre, César et Napoléon. C’est là l’« historicisme » de Hegel et c’est un historicisme qui détourne l’attention de l’individuel pour le focaliser sur le collectif : les peuples et les nations.

Voilà donc où nous en sommes au début du XIXe siècle et le saut que je propose maintenant nous mène cette fois en 1996. Il existe aux États-Unis depuis les années 1970, une compagnie du nom de Fair & Isaacs Co. (FICO) dont l’activité consiste à analyser les données collectées par ce qu’on appelle là-bas, les Credit Bureaus, des firmes – au nombre de trois – qui collectent l’information relative au comportement de chaque consommateur en tant qu’il est aussi un emprunteur et stocke ces données dans d’immenses bases de données. Si vous avez eu l’occasion d’obtenir un crédit, avez-vous remboursé les sommes empruntées dans les délais ? Avez-vous payé vos notes d’électricité, réglé vos notes de téléphone ? etc. Et cette information, les Credit Bureaus la vendent aux sociétés qui accordent du crédit et qui sont curieuses de savoir comment vous vous êtes comporté en d’autres occasions : quelle a été votre attitude vis-à-vis du crédit que vous aviez pu obtenir ?

La société FICO mit au point la « cote FICO », le FICO score en anglais. On attribue à chaque individu – et potentiellement même aux nouveau-nés – un nombre évaluant sa prédisposition à rembourser un crédit qui lui est accordé. Ce nombre est calculé de manière pondérée en fonction de son comportement antérieur, et si l’occasion ne lui a jamais été offerte d’emprunter, on considérera en désespoir de cause qu’il est a priori mauvais payeur plutôt que de faire le pari risqué du contraire. L’inscription débute aussitôt que l’on peut enregistrer des opérations que vous avez pu effectuer, ce qui veut dire aux Etats-Unis, dès l’adolescence, lorsqu’on obtient sa première carte de crédit revolving.

Ce qui explique la date de 1996, c’est qu’il s’agit du moment où la plupart des établissements de crédit aux États-Unis se mettent à utiliser cette cote FICO comme la référence qui déterminera non seulement si un prêt est accordé ou non à un consommateur mais aussi à quel coût pour lui.

Il existe – exprimé sur cette échelle – un seuil en-dessous duquel un crédit ne sera pas accordé, la valeur choisie dépendra de la sensibilité au risque de chaque établissement financier. On peut même envisager d’accorder à tout hasard un crédit à tous ceux qui le demandent : c’est en effet l’une des approches optimales du point de vue mathématique.

La cote FICO qui vous est attribuée à la suite de savants calculs détermine donc non seulement si l’on vous accorde un crédit mais elle détermine aussi avec précision (du moins en principe), à l’aide d’une table de correspondances (où interviennent bien entendu d’autres critères, liés au type de financement que vous cherchez à obtenir), le « risque de crédit », le risque de non-remboursement, que vous constituez et, en fonction de cela, le taux d’intérêt dont vous devrez vous acquitter. Le taux est calculé de la manière suivante : au coût du financement pour le bailleur de fonds (le taux auquel lui-même se procure l’argent qu’il vous prêtera), s’ajoute la marge bancaire : ses frais augmentés de son profit, ainsi qu’une prime de risque correspondant au risque de crédit que vous, emprunteur, représentez pour lui, prime calculée à partir de la cote FICO, censée mesurer très précisément ce risque de non-remboursement.

Ce système sera universellement utilisé aux États-Unis de 1996 à la fin 2006 : non seulement pour les crédits mais pour bien d’autres choses sans rapport apparent, comme les primes d’assurance automobile, la prédisposition d’un consommateur à rembourser un emprunt étant considérée comme un excellent indicateur également de sa propension à se tourner vers son assureur pour lui signaler un sinistre.

Le seuil de 620 pour la cote FICO sépare le secteur « prime » du secteur « subprime » : en-dessous de 620 on a affaire au secteur « subprime », au-dessus, on est dans le secteur « prime ». Le partage correspond à une dichotomie établie empiriquement : « prime » signifie « digne de confiance » et « subprime » veut dire le contraire. À partir de la fin 2006, le système de notation cessa de répondre à l’attente : les défauts des emprunteurs s’accumulèrent rapidement et le rendement de la cote FICO en termes de prévision des comportements commença à se dégrader. La première réaction des établissements de crédit fut alors de hausser le seuil des subprime de 30 points : de 620 à 650. Il n’y avait en réalité aucun fondement objectif à un tel recalibrage, qui aurait d’ailleurs été très difficile à opérer dans une situation en rapide évolution, en particulier du fait que l’échelle de la cote FICO est logarithmique : un écart de trente points entre 620 et 650 n’a du coup pas du tout la même signification – du point de vue de l’évaluation du risque de non-remboursement – qu’un écart entre, disons, 720 et 750. Mais, dans la panique qui s’emparait de l’industrie du crédit américaine fin 2006, une hausse arbitraire du seuil séparant prime de subprime semblait la réponse appropriée.

Ce à quoi on assistait fin 2006, c’était au triomphe de Hegel : la revanche de l’Histoire sur la prédisposition. Le fait que des consommateurs aient bien remboursé leurs emprunts dans une période antérieure n’avait de signification que dans un contexte optimal du point de vue économique, quand les prédispositions individuelles sont effectivement susceptibles de faire une différence, mais dans un contexte économique en voie rapide de dégradation, la prédisposition individuelle cesse d’être un facteur pertinent. Quand est atteint dans une population, comme aux États-Unis en ce moment, un taux de chômage de 10 % – chiffre officiel – ou plus probablement 17 % – quand le calcul est fait correctement –, le fait qu’une personne soit dans son âme ou dans son cœur plutôt bon payeur est indifférent s’il a cessé de disposer – pour une raison objective, telle que le marché de l’emploi – des moyens financiers qui lui permettraient de rembourser son crédit.

Une anecdote personnelle : j’ai essayé d’imposer chez Countrywide où j’ai travaillé de 2005 à 2007, et qui était à l’époque le plus important dispensateur de crédit immobilier au monde, la logique historique hégélienne dans le domaine de l’immobilier commercial.

Il faut savoir que la prochaine grande secousse dans le déroulement de la crise, aura lieu dans le secteur immobilier commercial aux États-Unis (bureaux, centres commerciaux, stations touristiques, immeubles à appartements, etc.) : le risque financier sera du même ordre de grandeur que celui qu’on a connu dans le secteur immobilier résidentiel des subprimes. Le pic aura lieu en 2012, quand de nombreux emprunts dans ce secteur devront se refinancer (ce sont pour la plupart des prêts revolving) et qu’ils ne pourront pas remplir les critères qui déterminent le refinancement, essentiellement parce que la valeur de la quasi-totalité des immeubles impliqués a subi une dépréciation considérable.

En 2006, chez Countrywide, alors que les nuages s’amoncelaient à l’horizon, on s’efforça de diversifier l’activité, et l’on entreprit d’accorder des prêts dans ce secteur de l’immobilier commercial, jusque-là chasse gardée des banques locales de taille moyenne. La méthode envisagée pour l’allocation des crédits était, d’un point de vue technique, une méthode similaire à celle qui préside à la cote FICO : nous examinerions les données économiques des établissements susceptibles d’emprunter et nous leur attribuerions une notation. J’engage la discussion et je dis : « Nous sommes dans un cycle en train d’entrer dans sa phase négative, il vaudrait mieux fixer notre attention sur le contexte général dans lequel nous nous trouvons – en tenant compte de la nature cyclique de l’activité dans notre secteur – et adapter nos indices à la santé-même de l’immobilier commercial, avant de situer individuellement ensuite les entreprises qui seraient intéressées par nos services, par rapport à ce contexte global ».

La différence de logique est clairement visible, entre celle que l’on envisageait d’adopter et celle que je proposais à la place : je mettais l’accent sur le collectif – situé au sein de son histoire – plutôt que sur la prédisposition individuelle. La seule chose que l’on avait jugée jusque-là, c’était précisément le « penchant » des entreprises à rembourser un prêt. Le fait qu’elles doivent être envisagées à un niveau collectif, c’est-à-dire par rapport à l’état global du secteur financier auquel elles appartiennent n’avait jamais été pris en considération. Ma proposition ne fut pas adoptée. Si elle l’avait été, il était de toute manière beaucoup trop tard : Countrywide fut sauvée in extremis de la faillite par son absorption dans Bank of America en janvier 2008.

 

La « science » économique

Fin 2006, quand la presse annonça que le secteur de l’immobilier résidentiel américain tout entier était en difficulté, aucun de nos outils de gestion du risque à Countrywide ne signalait le moindre problème. Pourquoi ? En raison de la manière précisément dont ces outils envisageaient l’incertitude : tous l’ignoraient. Tous les modèles financiers et économiques opéraient des simplifications extrêmement réductrices par rapport aux situations réelles. La raison en était très simple et c’est celle que mentionnent d’ailleurs avec candeur les livres de « science » économique : pour rendre le problème soluble.

En science, ce n’est bien entendu pas de cette manière que l’on procède : le problème est défini tel qu’il se pose et la simple suggestion qu’il faille le simplifier pour qu’on puisse le résoudre provoquerait l’hilarité : si on ne peut pas le résoudre, si on ne trouve pas la solution, on patiente, comme dans le cas de la « gravité quantique », on cherche et on attend qu’une solution se présente (il est possible éventuellement de la rechercher au niveau collectif, en abordant le problème par des méthodes statistiques, comme dans le cas de la « thermodynamique »). En économie, on procède autrement : on simplifie le problème jusqu’à ce qu’on puisse le résoudre. Dans le pire des cas, cela signifie simplement que l’on connaissait la solution a priori parce qu’elle correspond à une stratégie souhaitée et que l’on reformula le problème jusqu’à ce que cette solution préférée puisse s’appliquer.

On utilise beaucoup en finance le calcul différentiel qui suppose par nécessité que le temps est réversible. Or dans la sphère de l’humain en tout cas, le temps n’est pas réversible, mais on l’ignore. Quand on envisage une politique monétaire on supposera que la vitesse de circulation de la monnaie est constante. Pourquoi ? Pour rendre le problème soluble.

Le crédo qui est au fondement-même de la « science » économique telle qu’elle existe aujourd’hui – celle qui s’est révélée incapable de voir venir la crise – c’est l’« individualisme méthodologique ». Cet a priori, c’est la négation, élevée au rang de dogme, d’une dimension collective aux phénomènes humains. On vous dit : « L’individu existe, et cela seul nous intéresse ». Ceci veut automatiquement dire que la démarche adoptée est le contraire de celle qui préside à la démarche scientifique : le point de vue subjectif est mis en avant, et le point de vue objectif ignoré, ou en tout cas négligé.

Voici un exemple. À proprement parler les banques commerciales ne créent pas de monnaie : elles utilisent celle qu’elles ont à leur disposition ou bien en empruntent. Joseph Schumpeter, dans les années trente, nous expliqua lui que, comme l’individu perçoit la vitesse de circulation de la monnaie comme étant un processus de « création monétaire », il faut que les économistes expriment ce processus en ces termes pour s’accommoder de la manière dont l’individu préfère se représenter les choses (Cf. Jorion 2009a, pp. 150-153).

Vous savez qu’en science on s’efforce d’éliminer la part de la subjectivité, pour aller vers un idéal d’objectivité. Dans la « science » économique, à partir de la fin du XIXe siècle, on opère à l’inverse : on part de l’objectivité et on « ré-subjectivise » l’approche.

L’individualisme méthodologique suppose qu’il n’y a pas d’effet collectif. On s’intéresse à l’individu et à la somme des comportements individuels mais le tout n’est pas considéré comme étant davantage que la somme des différentes parties : aucune propriété neuve ne s’attache à la dimension collective.

Pourquoi cet individu, cet homo oeconomicus, comme on le qualifie, est-il devenu central à la représentation économique ? Il a été introduit parce qu’avant que n’apparaisse la « science » économique existait à sa place l’« économie politique ». La perspective dans laquelle s’inscrivait celle-ci était au contraire collective : elle s’intéressait aux groupes, elle s’intéressait aux « états » ou aux « classes », elle se penchait sur les ensembles que constituent les « entrepreneurs » ou industriels, les « travailleurs » ou salariés, les « capitalistes » ou investisseurs (qui apportent des capitaux, qui prêtent de l’argent à ceux qui en ont besoin et qui n’en disposent pas au moment-même) ; elle s’intéressait à eux en tant que groupes aux intérêts économiques spécifiques et parfois divergents. Mais ce point de vue collectif mettait en évidence, soulignait, qu’il n’est pas équivalent d’être au sein de l’organisation économique un salarié, un entrepreneur ou un capitaliste. Cet avènement délibéré de l’individu à la place de la classe ou du groupe en « science » économique, n’est donc pas innocent, parce qu’il permet de poser un autre regard sur les choses, de produire un discours qui n’est pas scientifique, qui procède même à l’inverse de la science : qui introduit la subjectivité là où il y avait l’objectivité, qui simplifie le problème jusqu’à ce qu’il corresponde à la solution préconçue.

La « logique de la prédisposition », dont il a été question ici, participe de ce même effort anti-scientifique : elle s’efforce d’importer la prévisibilité de la nécessité dans un monde où n’existe en réalité que le contingent. L’arrogance qui sous-tend cette prétention nous a, nous le savons maintenant, conduit aujourd’hui au bord du gouffre.

 

Références :

Aristote, Topiques, Seconds analytiques in Aristotle II, trad. H. Tredennick & E.S. Forster, Loeb Classical Library, London, Heinemann, 1960

Aristote, La Métaphysique, Tome 1 et Tome 2, trad. Tricot, J., Paris, Vrin, 1981

Baudry, Louis, La querelle des futurs contingents (Louvain 1465-1475), Paris, Vrin, 1950

Hegel, G.W.F., La Phénoménologie de l’Esprit, I, trad. J. Hyppolite, Paris, Aubier-Montaigne, [1807] 1941

Hegel, G.W.F., Science de la logique, Deuxième Tome : La logique subjective ou doctrine du concept, trad. Labarrière et Jarczyk, Paris, Aubier-Montaigne, [1816] 1981

Hegel, G.W.F., La raison dans l’Histoire, Paris, U. G. E., [1828] 1979

Jorion, Paul, Principes des Systèmes Intelligents, Paris, Masson, 1990

Jorion, Paul, « Le prix comme proportion chez Aristote », La Revue du MAUSS, n.s., 15-16, 1992, pp. 100-110

Jorion, Paul, « Aristotle’s theory of price revisited », Dialectical Anthropology, Vol. 23, N°3, 1998, pp. 247-280

Jorion, Paul, L’argent, mode d’emploi, Paris, Fayard, 2009a

Jorion, Paul, Comment la vérité et la réalité furent inventées, Paris, Gallimard, 2009b

Kneale, William & Martha Kneale, The Development of Logic, Oxford, Oxford University Press, [1962] 1986

Kojève, Alexandre, Esquisse d’une phénoménologie du droit, Paris, Gallimard, 1981

Platon, Œuvres complètes, Tome I, La Pléiade, Paris, Gallimard, 1950

 

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80 réflexions sur « CRISE FINANCIÈRE ET LOGIQUE DE LA PRÉDISPOSITION »

    1. Le pourquoi avancé pour expliquer l’apparition de l’« individualisme méthodologique » me semble insuffisant. Le recours à l’individu a probablement été motivé par la prétention à « dire la justice » à une fin d’auto-justification et d’autonomisation, et parce qu’il n’y a de justice qu’individuelle. A cet égard, la prime de risque calculée en fonction de l’emprunteur est typique : appliquer un même taux vous a aussitôt un côté « économie administrée » comme dans les dictatures communistes.

  1. pour bien commencer la fin de semaine et des vacances

    Dans le livre de Laurent Binet : Rien ne se passe comme prévu, Grasset Page 50

    Malek Boutih : « un économiste, c’est un mec qui prend un lapin, il le met dans un chapeau, il donne un coup de baguette magique, et il en ressort un lapin »

    1. merci pour le lien et comme le souligne certains d’entre eux, ici ou ailleurs, la crise n’a pas commencée en 2007 mais dès 1974 elle était analysée comme « globale, profonde et durable » pour reprendre les termes de Paul Boccara entre autres….
      Le système est condamnée certes, nous avons besoin d’une révolution copernicienne, et cela prendra quelques années ; déjà en Amérique Latine des choses bougent en profondeur et nous ferions bien de nous en inspirer

      1. à voir 30′ env :
        Intervention de Thomas Coutrot, Co-Président d’ ATTAC France, le 24 juillet 2012. La communauté Emmaüs-Lescar-Pau et le journal d’analyse politique le Sarkophage ont co-organisé les 24 25 26 juillet 2012 le premier Forum mondial de la pauvreté sur le thème – Les pauvres, entre mépris et dignité – Faire renaître les cultures populaires –
        http://www.france.attac.org/videos/24-25-26-juillet-2012-premier-forum-mondial-de-la-pauvrete

      2. …et de Frédéric Lordon :
        « Le débat sur la « loi de 1973 », interdisant supposément le financement monétaire des déficits publics devrait typiquement être regardé comme l’une des étapes de cet apprentissage, avec son processus caractéristique d’essais et d’erreurs….

        …qu’il daigne faire quelques lectures d’histoire économique, évidemment d’auteurs qui auraient fort le goût de lui déplaire, des gens comme Minsky, Kindleberger, Keynes ou Galbraith, lesquels, instruits des catastrophes passées, n’ont cessé de montrer que la finance de marché est par construction, par essence, le monde du déchaînement des passions cupides, de l’échec de la rationalité et du chaos cognitif. Et qu’en réarmer les structures, comme l’Europe l’a fait avec obstination à partir du milieu des années 1980, était le plus sûr moyen de recréer ces désastres du passé…..

        http://blog.mondediplo.net/2012-08-24-Conspirationnisme-la-paille-et-la-poutre

  2. Un beau syllogisme de Pascal : « Je crois ce que je vois. Je vois ce que je regarde. Je regarde ce que je veux. »
    Merci pour cet article que je vais lire au calme avec grand plaisir.
    PS : je suis toujours étonnée de voir à quel point les modes de réflexion en philosophie et en mathématiques sont similaires 🙂 Platon n’était pas loin des espaces vectoriels…

    1. Un ami mathématicien me disait un jour que les écris de Descartes, ses raisonnements philosophiques, étaient de véritables démonstrations… il n’a pas su me dire de quoi, pour éviter de dire théorèmes.. mais je suppose qu’il parlait de concepts.

  3. L’Éléate demande : « Puis je dire de toi qui es assis là que tu es assis ? » Et Théétète de répondre : « Oui, parce que c’est comme cela que les choses sont ». – « Et puis-je dire de toi que tu voles ? » – « Non, parce que ce n’est pas comme cela que sont les choses ».

    Supposons une autre réponse :
    « Certains affirment, que la terre est une sphère immense qui tourne autour du soleil (anachronisme, OK, mais passons). A ce titre, puisque je suis assis sur un fauteuil qui repose sur une terre qui plane autour du soleil, on peut dire que je vole, et que je suis assis. Question de point de vue, Théétète. As-tu pensé à sortir du cadre platonicien ? »

    « Deduction » is only one among an infinite amount of possible « structures »

    1. Ttss tss Renard, fais pas ton sophiste…
      Voler : action de se maintenir dans l’air en battant des ailes (ou de s’y mouvoir pour des aéronefs).
      Dans l’air, pas dans le vide intersidéral.
      Tant que t’y étais t’aurais pu dire que Théétète volait bien comme un oiseau hein ? Comme vole la pie voleuse volait-il l’enseignement de l’Eléate ? Et ce con de Théétète, bien assis, n’a pas saisi que l’Eléate lui rappelait, incidemment quoiqu’explicitement, qu’il était toujours redevable et avec un retard bien suspect de sa petite contribution envers son bon Maître… 😉

      1. @vigneron Poop Poop Poop on dit aussi voler de ses propres ailes !!! (à propos de la contribution envers son bon Maître :-)) Tu peux noter que j’ai adopté le pseudo 🙂

      2. @vigneron: « Ttss tss Renard, fais pas ton sophiste… »

        Pour prendre une analogie aristotélicienne, Platon est aux sophistes ce que sont les reality shows aux émissions de fiction classiques.

    2. toute vérité s’inscrit dans un cadre
      jorion nous explique que les économistes ont la fâcheuse habitude de rétrécir le cadre à la taille de la solution qui leur convient

      il se trouve que bien qu’on nous ai beaucoup habitué pour obéir à la logique en place de l’économie au mouvement de recherche de solution plus petite il faut redécouvrir le mouvement inverse

      à noter que l’un des conditionnements correspond à la fabrication des esclaves l’autre à celle des hommes libres
      mis à part Job qui avait fait un tour complet de la question
      et beaucoup plus tard Diogène bien que ce fut il y a fort longtemps

      donc on persiste à nous proposer la réthorique de la restriction de champ pour ériger les restrictions budgétaires en vertu.

    1. Je me suis posé la même question en relisant le texte ce matin avant de le mettre en ligne.

      Ma réponse : s’il va bien, c’est qu’on a modifié les règles comptables pour qu’il ait l’air d’aller mieux qu’il ne va !

      (P.S. Je triche un peu parce que je sais qu’on a modifié les règles comptables pour qu’il ait l’air d’aller mieux qu’il ne va, mais il faudra que j’aille vérifier si ça a suffi).

      1. Est-ce une manière de dire que les dettes roulent et, comme les pierres qui roulent, ne vont rien amasser ?

      2. on peut priver des gens de logis mais pas des banques ou multinationales de siège….
        bien que ce soit déjà du domaine du tapis volant

      3. @Paul: « s’il va bien, c’est qu’on a modifié les règles comptables pour qu’il ait l’air d’aller mieux qu’il ne va ! »

        Tout de même bizarre ce phénomène. Un peu comme si on changeait les instruments de mesure d’un avion qui s’écrase et qu’il restait effectivement un peu plus longtemps en l’air. Je veux dire: comment est-il possible de modifier un phénomène réel (la dette de l’immobilier commercial) par un changement des règles de mesure (comptabilité)? Quelque chose cloche là-dedans. Et depuis 2008, c’est l’impression que me font toutes les techniques utilisées contre la crise. Mais comment se fait-il que cela marche, que le problème soit effectivement différé?

      4. @ moi:

        comment est-il possible de modifier un phénomène réel (la dette de l’immobilier commercial) par un changement des règles de mesure (comptabilité)?

        Ben tu prends la distance de freinage avant le mur = 3 mètres.
        Tu décides que dorénavant un centimètre, c’est 5 millimètres.

        Du coup, distance de freinage = 6 mètres. C’est pas que ça fera moins mal une fois sur le mur, mais on vient juste de te faire croire que tu avais un peu plus de temps devant toi…:-)

      5. @NewOdd: je ne pense pas que ce soit aussi simple. L’immobilier commercial devait éclater en 2012 et il ne se passe rien. Ce n’est pas une question de croyance ou d’impression, on a effectivement gagné du temps. Idem pour les banques. Elles sont moribondes depuis 2008, virtuellement en faillite. Pourtant, on fait comme si elles ne l’étaient pas et les choses continuent effectivement à tourner. Peut-être pas pour longtemps mais ça fait quand même 4 ans que ça dure. Moi j’arrive pas à comprendre. Et puis pourquoi on fait pas tout le temps comme ça et partout? ça éviterait les faillites désagréables, etc. C’est comme la dette, j’arrive pas à comprendre comment elle peut avoir des effets réels. Et si elle en a et que c’est cool, pourquoi on continue pas à creuser la dette jusqu’à l’infini? Où est le problème? Le remboursement? Bof, y’a qu’à mettre des taux d’intérêts minuscules (apparemment ils mettent les taux qu’ils veulent quand ça les arrange, donc pourquoi se gêner).
        Enfin, bon, j’ai l’impression d’être dans le monde du baron de Münchhausen.

      6. @ Moi :
        Parce la valeur des biens immobiliers commerciaux n’a pas été déflatée … par ‘les marchés’.
        Et comme ‘les marchés’ définissent cette valeur (du fait que c’est sur ces marchés qu’est censée être construite la valeur des biens) et qu’ils n’ont aucun intérêt objectif à ce que la dite valeur soi déflatée (i.e. tienne compte de la réalité), sans quoi leurs bilans, truffés de ‘valeurs immobilières commerciales’, en prendraient un sale coup, eh bin le marché ‘tient’.
        Alors que ‘tout le monde sait’ que le marché se casse la gueule.
        C’est pareil avec l’immobilier en France : ‘tout le monde sait’ qu’il se casse la gueule depuis au moins un an mais les prix ne diminuent que très relativement, voir augmentent !
        Parce que les acteurs du marché, en position de force (i.e. les vendeurs) refusent de déflater … leurs propres valeurs.
        Tant que ‘tout le monde’ tient, rien ne bouge.

        Qu’est-ce que la comptabilité, si ce n’est des normes de calcul de la valeur ?
        Et quoi de plus simple, avec le mark to market ou le mark to model, d’estimer, que finalement, la valeur des biens immobiliers commerciaux US n’a pas fondamentalement bougé, surtout si les marchés disent la même chose ?

        Tant que la valeur de ces biens n’est pas déflatée lors des débouclages (i.e. des ventes effectives) et tant que l’acheteur continue d’acheter les dits biens à la valeur proposée et définie par les marchés, qui pourra dire que cette valeur n’est pas la bonne ?
        Jusqu’au jour où le nombre d’acheteurs qui n’achètent plus à la valeur proposée augmente significativement, trop pour être masqué, pour enclencher un processus systémique de déflation brutale de la dite valeur et Ô stupeur et tremblements, l’ensemble des acteurs de découvrir combien ils ont été trompés à l’insu de leur plein gré.

      7. @zébu: c’est bien ce que je me disais et donc je me demandais « mais pourquoi on ne fait pas passer une loi pour maintenir les prix s’il suffit de ça pour que tout tienne? ». C’est con comme question?


  4. Première Fondation
    Aller loin dans le passé…
    Avec profondeur et recul.
    Percer le Mur du Temps,
    qui me retient de l’avenir.
    Im…mensité sans silence
    Ci ! bien plus qu’un Son…
    Seconde Fondation

  5. « Voici un bref extrait du Théétète : »
    « (Platon, Le Sophiste, 262 c – 263 b, traduction Robin modifiée). »
    C’est Le Sophiste (263a-263c) semble t il.
    (rem : pour Zénos, je préfère l’étranger (l’autre, hors parti pris dans la cité, prescripteur de Lois (selon Platon) et polémos par excellence) à l’éléate (autre grec, référence à l’être (Parménide-Zénon voire à la dialectique pour ce dernier)), le premier est dans la dimension politique de la trilogie inachevée, le second dans celle de la connaissance (théorie et expression ; mais c’est le sujet ici)).

    pan metron ou « Mesure ce qui est mesurable et rend mesurable ce qui ne peut être mesuré » : pas sûr que Horace (?) et Galilée pensaient à cela.

    1. Sinon là rapidement en vrac, çà me fait penser à la prédestination, au péché originel (FICO, notation de nouveaux nés) , et à la dualité onde/corps (reprise d’une certaine façon pour les gaz : le calcul des interactions des molécules étant hors de portée, on utilise des concepts plus globaux).

  6. Le FMI reconnait son erreur et avoue que seule l’Islande a pris la bonne décision.La croissance déja solide, y est d’ailleurs de retour et le système social a été préservé.

    IMF Says Bailouts Iceland-Style Hold Lessons in Crisis Times.

    Iceland holds some key lessons for nations trying to survive bailouts after the island’s approach to its rescue led to a “surprisingly” strong recovery, the International Monetary Fund’s mission chief to the country said.

    Iceland’s commitment to its program, a decision to push losses on to bondholders instead of taxpayers and the safeguarding of a welfare system that shielded the unemployed from penury helped propel the nation from collapse toward recovery, according to the Washington-based fund.

    “Iceland has made significant achievements since the crisis,” Daria V. Zakharova, IMF mission chief to the island, said in an interview. “We have a very positive outlook on growth, especially for this year and next year because it appears to us that the growth is broad based.”

    http://www.businessweek.com/news/2012-08-12/imf-says-bailouts-iceland-style-hold-lessons-for-crisis-nations

    1. j’ai toujours pas compris comment les islandais ont fait mis a part foutre les crapules à l’eau (glacée) ou à rotir à la sortie d’un volcan
      à moins que ce soit d’avoir remis leur destin entre les mains de leurs « elfes »

      l’islande étant une ile et peuplée d’un groupe restreint d’individus ( plus facile à fédérer autour d’une cause commune) si leur modèle de restructuration tient le coup, est-il transposable à grande échelle?
      parce que si proportionnellement il nous faut une déroute de l’ampleur de celle à laquelle ils ont du faire face compte tenu du cadre restreint de leurs ressources
      pour que les paramètres se rejoignent ça risque de faire une drôle de secousse!

      et puis leur solution s’est peutêtre inscrite au temps X où elle avait une possibilité dynamique qui au temps X+ Z n’a déjà plus court sans même tenir compte d’une proportionalité d’échelle qui n’a peut-être aucun sens.

      n’empêche j’aimerai comprendre comment l’islande a fait.
      juste pour mesurer l’énergie et la volonté contre vents et marées qu’ils ont mis en oeuvre.

      et comme on n’en parle pas dans les grand médias
      omerta sur l’islande grossomodo

      1. L’Islande paye, tout simplement. Parce qu’elle peut payer, plus simplement encore.
        Conclusion du Fmi : « comme c’est agréable de faire payer des riches plutôt que des grecs ou des nigériens. »
        Drame : l’Islandais moyen ne sait pas du tout comment il fera quand le V8 5 litres de son Range Roger moyen va rendre l’âme.
        (augmentation de la dette publique 2007/2012 : +400%, de 20% à 100% du Pib, les créanciers prioritaires d’Icesave – hors clients islandais déjà indemnisés par l’État islandais… – sont remboursés progressivement par la liquidation de ses actifs, etc)
        Faut lire la presse un peu… la bonne j’veux dire…
        http://mobile.liberation.fr/economie/2012/04/15/islande-la-reprise-a-une-sale-dette_811918

      2. @vigneron: la dette islandaise a gonflé et alors? C’est quoi la différence par rapport aux autres? Ils n’ont pas vu leur dette gonfler, eux? Par exemple, l’Irlande est passée de 30% à 120% grosso merdo, et ils se portent moins bien que les Islandais. Je parle même pas des grecs, etc.
        Et puis d’ailleurs, pourquoi tu parles du PIB? Il me semblait que c’était pas la bonne manière de regarder si la dette était remboursable ou pas. Tu lis pas Jorion? Il raconte qu’il faut regarder le budger de l’Etat et là, pas de chance pour ta « bonne presse » (Libé, mort de rire), on l’annonce excédentaire en 2012.

      3. « on l’annonce excédentaire en 2012. », ben oui, hausse des prélèvements de 10 pts, baisse des dépenses publiques même rémoulade, dévaluation de 50%, chute du pouvoir d’achat, capitaux bloqués of course, investissement idem, réserves des assurances complémentaires débloquées et croquées, réserves halieutiques bradées à l’export par des armateurs défiscalisés, aluminium idem par des groupes étrangers, etc. Le Fmi applaudit ? normal.
        C’est quoi tes sources fiables ? Ria Novisti ?

      4. @vigneron: Ah lala… D’une part, tu râles parce que ces Islandais sont des richards qui roulent tous en 4×4. Ensuite, tu râles parce que leur niveau de vie descend.
        D’une part, tu ne remets pas en cause l’excédent budgétaire et de l’autre tu émets un doute sur la source.

  7. Nietzsche fait une critique de Socrate, lui préférant les présocratiques :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Nietzsche_%28Gilles_Deleuze%29#La_r.C3.A9volution_socratique

    « À partir de Socrate, la pensée s’oppose à la vie en la jugeant et en la dépréciant, ce qui met fin à l’unité présocratique entre la pensée et la vie. En séparant l’essence et l’apparence, Socrate invente la métaphysique et les valeurs supérieures (divin, vrai, beau, bien) qui jugent la vie. »

    Nietzsche a fait un rêve rousseauiste, si l’on veut, d’un retour à la vie authentique, en faisant l’économie de considérations sociales ou anthropologiques.

    D’autre part sa dépréciation de Kant lui fait manquer l’intérêt épistémologique de Socrate, qui n’invente pas seulement la métaphysique mais aussi le « chemin » de la philosophie, comme dira Heidegger, de l’amour de la vérité, qui permet de poser le problème du statu de la connaissance (par rapport à la vérité), la notion de jugement synthétique à priori s’opposant à l’inductivisme. Bref le progrès de la connaissance ne pouvait se faire sans séparer l’essence de l’apparence, le progrès des arts également, des mathématiques, de la musique…

    La notion de création suppose qu’on puisse augmenter le réel d’un élément irréel, inventé, que l’être s’augmente du non-être, l’apparence de l’essence (guillemets).

    1. « La notion de création suppose qu’on puisse augmenter le réel d’un élément irréel, inventé, que l’être s’augmente du non-être, l’apparence de l’essence (guillemets). »
      « Plaît-t-il ? »

      1. Oui je n’aurais pas du repartir avec des catégories métaphysiques…

        Je voulais dire qu’on invente une théorie plutôt que de la trouver prête à l’emploi dans la nature, selon les inductivistes. Donc on se dégage de la vie, pour chercher du côté de l’abstraction ou du possible, du contre-intuitif… Platon, « Lettre aux amis » : en fait l’Idée est l’équivalent du noumène chez Kant il me semble.

        http://www.lexpress.fr/culture/livre/john-dewey_1147445.html

        « C’est un nouveau départ que propose Dewey, lumineux : ne pas séparer les yeux qui perçoivent du monde perçu, mais les rassembler dans une même expérience. Toute expérience est par avance branchée sur le monde et il ne sert de rien de l’en débrancher comme le crurent Platon ou Kant. Pas de ciel idéal au-dessus de nos têtes, juste un ensemble de faits observables et discutables. C’est le côté démocrate de Dewey… »

        Article qui se fonde sur une vulgate phénoménologique « populiste » : La phénoménologie comme programme fait accroire que l’intuition ou le bon sens suffisent comme méthode, – or la théorie ne s’observe pas (cf l’inertie chez Aristote). De plus par analogie, il ne faut pas réfléchir car tout est observable, et il ne faut pas rêver non plus : le réel est rationnel et basta.

        « il faut partir de l’expérience, explique-t-il, »

        Au contraire, il faut partir de la folie, voyons ! pauvre aptère qui rampe dans le réel..

        Bref, Nietzsche pose toujours autant de problèmes… critique romantique de Socrate, ignorant Rousseau, ignorant les problèmes de logique et d’épistémologie….? Ou critique athée de Socrate qui refuse donc l’Idéal en bloc comme principe d’anti-vie.

      2. c’est peut-être de l’ordre du sentiment
        ça augmente la réalité parfois
        quand on en a la capacité

      3. « en fait l’Idée est l’équivalent du noumène chez Kant… »
        J’ai dans l’idée que tu nous mènes droit à une polémique platonico-kantienne…

  8. Des scolastiques (et des aveugles) Descartes écrit :

    Toutefois, leur façon de philosopher est fort commode pour ceux qui n’ont que des esprits fort médiocres, car l’obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent, est cause qu’ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s’ils les savaient, et soutenir tout ce qu’ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles, sans qu’on ait moyen de les convaincre.
    En quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l’aurait fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure. Aujourd’hui aussi, nous avons des scolastiques de ce genre, faits de distinguo subtils.

    1. Il y a un beau livre, dont le titre m’échappe malheureusement, sur tout ce que Descartes doit à la Scolastique.

      Vous verrez, lorsqu’il sortira à nouveau en octobre, dans mon livre Principes des systèmes intelligents (1990), les considérations que je n’ai trouvées nulle part ailleurs que chez Albert de Saxe, Buridan, Grégoire de Rimini, Guillaume de Sherwood, Guillaume d’Ockham, Henri de Zomeren, Pierre d’Ailly, Pierre de Rivo, Thomas d’Aquin. Descartes est mentionné aussi mais en caractères tout petits à peine lisibles 😉

      1. Gilson ? Index scolastico-cartésien ? Faut ben dire qu’il était bien obligé d’en passer par l’Ecole le p’tit René non ? 🙂

      2. Albert de Saxe: j’ai l’impression que ça me dit quelque chose mais je peux me tromper…
        Buridan: y’a une histoire avec un âne… cela a un rapport?
        Grégoire de Rimini: inconnu au bataillon.
        Guillaume de Sherwood: heu… rien à voir avec la forêt, je suppose…
        Guillaume d’Ockham: ok…
        Henri de Zomeren: pas mieux…
        Pierre d’Ailly: je connais la pierre d’Alun…
        Pierre de Rivo: pas même en rêve…
        Thomas d’Aquin: ah, lui je le connais!
        J’ai hâte de le lire ce livre…
        J’ai l’impression que lorsque cette crise sera terminée, je serai encore plus pauvre – si c’est possible – mais je serai beaucoup plus cultivé!
        En somme, je n’aurai pas tout perdu…

    2. Comme c’est la soirée analogies… Descartes est à Platon ce que Rambo 2 est à Rambo 1 : « Trêve de sophismes et de sophistes, la réalité et la vérité sont simples et je les connais comme ma poche. Éteignez votre cerveau et écoutez-moi bien… ».

  9. « dans un contexte économique en voie rapide de dégradation, la prédisposition individuelle cesse d’être un facteur pertinent » : évidemment ! J’ai repensé souvent à cette histoire de « cote FICO » suite à ce billet d’avril 2010 qui porte le même titre : Crise financière et logique de la prédisposition. Bon, mais c’est pas tout ça, faut absolument que je me sauve !

  10. Justement j’avais perdu ma recette du totalitarisme ! Là je crois qu’on a tous les ingrédients.

    1. Une réponse un peu (…) plus argumentée, maintenant que j’ai accès à un clavier :

      la confiance accordée implicitement à une « logique de la prédisposition »

      Très bonne formule, si je la comprends bien, pour décrire la méthode utilisée en (micro)économie. En résumé, il s’agit d’essayer de prédire le comportement des gens en leur attribuant des désirs et des croyances ; on parle aussi de buts et de ressources, de fins et de moyens, mais ce sont des équivalents. L’idée centrale est de ne PAS traiter l’individu comme une boîte noire à la manière des béhavioristes, par exemple, mais comme des agents.

      En apparence, représenter « l’état » d’un individu est tout sauf simple, hors de portée de la biologie, de la médecine etc. Sauf que nous disposons d’une méthode simple, que tout le monde pratique sans le savoir à la manière de Monsieur Jourdan. Elle consiste à :
      1) se demander ce que l’individu doit désirer dans sa situation, compte-tenu de ce qu’on sait de lui ;
      2) se demander ce qu’il doit savoir (ou croire, comme on veut) là où il est ;
      3) supposer qu’il agit rationnellement, c’est-à-dire qu’il utilise ce qu’il sait pour obtenir ce qu’il désire ;
      4) prédire ainsi son comportement ;
      5) ne pas oublier qu’il peut commettre des erreurs, soit parce qu’il a des croyances fausses ou incomplètes, soit parce que ses désirs sont changeants et qu’il regrette un choix passé.

      J’ai dit que nous utilisons tous cette méthode : de qui se moque-t-on, me direz-vous ? Si, si, j’insiste. On le fait sans y penser, la plupart du temps, et parfois en y réfléchissant intensément pour les cas compliqués. Et le plus fort est que ça marche, pour autant qu’un tel système prédictif peut « marcher » : je tends la main à mon interlocuteur et il me tend la main en retour, je ne tends PAS la main à l’inconnu à côté de moi au cinéma, je commence à traverser alors qu’une voiture proche roule encore mais je sais qu’elle va s’arrêter, mais je ne traverse pas devant une voiture de police qui a mis sa sirène, j’organise une réunion de direction d’urgence pour mon patron qui descend de l’avion et va apprendre qu’un scandale financier vient d’éclater dans la presse, je n’organise pas de réunion s’il rentre de vacances, etc.

      Ce qui est incroyable, ce n’est pas que nous fassions des erreurs en utilisant cette méthode, c’est qu’elle marche ! Les psychologues contemporains l’appellent « théorie de l’esprit », probablement en hommage à leurs illustres prédécesseurs. Mais ce n’est pas eux qui l’ont inventée : c’est homo sapiens. Homo sapiens est un animal dont le comportement est si complexe et versatile qu’il est très difficile de le prévoir. Pourtant, nous avons « évolué » une façon de le faire, elle marche, et elle est intimement liée à notre mode de vie en société.

      Il nous arrive d’utiliser la même méthode pour des animaux et des objets : on pourrait dire que le thermostat « veut » maintenir la température à 20°C et « sait » allumer et éteindre le chauffage, ce qui nous permet de prédire efficacement son comportement. Mais, à la différence d’homo sapiens, on sait également prédire le comportement du thermostat en décrivant son fonctionnement interne. On peut se passer de l’individualisme méthodologique pour étudier les thermostats, un peu de physique suffit. Ce n’est pas le cas pour homo sapiens. J’affirme que :
      1) beaucoup de gens qui rejettent l’individualisme méthodologique l’utilisent sans l’avouer ou sans le savoir ;
      2) ne pas l’utiliser revient à traiter homo sapiens comme un objet et non comme un sujet ou agent ;
      3) or, celui qui procède ainsi est lui-même un homo sapiens, et en ne traitant pas les autres comme lui-même, en ne considérant pas l’individu comme une fin en lui-même (Kant), mais en instrumentalisant autrui pour parvenir à ses fins personnelles, il viole une règle de l’éthique.

      En revanche, je signale au passage que, dans la science économique contemporaine, l’étude des crises, des bulles etc. relève de la MACROéconomie, et ce, depuis Keynes. Or, la méthode de la macroéconomie est très différente de la micro. En particulier, la macro n’utilise pas l’individualisme méthodologique, elle décrit l’état de l’économie par des agrégats numériques (PIB, taux de ceci ou de cela). Elle traite le groupe – et a fortiori l’individu – comme une boîte noire, comme un thermostat. Elle n’attribue pas aux individus de désirs et de « prédispositions ». Autrement dit, la science économique qui a selon Paul totalement échoué à prédire la crise utilise précisément la méthode qu’il recommande…

      Pour le thermostat, il est possible de prédire assez efficacement son comportement par plusieurs méthodes. Ce sont des méthodes alternatives, pas nécessairement exclusives. Dans le domaine des sciences sociales, cela soulève la question de savoir si les méthodes holiste et individualiste sont vraiment incompatibles, ou si elles permettent de comprendre des choses différentes. Je penche pour la seconde option. Ce n’est pas la position de Paul dans ce billet, où il semble exclure définitivement toute possibilité d’utiliser l’individualisme méthodologique. Dans cette optique, tout ce que l’on saura jamais en sciences sociales peut être connu par des méthodes holistes, sans attribuer de désirs et de croyances aux individus.

      Outre le problème éthique que j’ai signalé plus haut, j’observe que les ethnologues et anthropologues ont passé beaucoup de temps à étudier les croyances et les valeurs d’autres sociétés. Paul : appliquez-vous votre propre méthode ? Vous ne suivez jamais la séquence 1) … 5) décrite plus haut ? Mmmmmh…

      Après avoir décrit les bases de l’individualisme méthodologique, on peut poser deux questions complémentaires :
      1) a-t-il échoué à prédire la crise ?
      2) y a-t-il une meilleure méthode pour comprendre les crises ?

      J’ai déjà dit que l’étude économique des crises (keynésianisme, néo- post-, théorie des cycles réels, monétarisme, etc.)  ne s’appuie pas sur l’IM, mais il existe une exception : l’économie autrichienne. Cette dernière insiste depuis un siècle sur le fait que certaines institutions monétaires doivent provoquer des crises à répétition. Un bon point pour elle. En revanche, elle n’a pas prédit cette crise, car elle considère qu’elle ne peut pas faire de prévision quantitative : Combien ? Quand ? n’ont pas de réponse précise en économie autrichienne, c’est le prix de la rigueur scientifique.

      Qu’en est-il des économistes praticiens qui font de la gestion du risque dans la banque et l’assurance ? Eux essaient de prévoir Combien ?et Quand ? pour faire marcher une entreprise. Au prix d’une moins grande rigueur, ils font des prévisions heuristiques telles que : « il ne devrait pas y avoir plus de 1% de défauts sur ce groupe d’emprunteurs ». Ils se sont trompés. Paul : ils auraient mieux fait de vous écouter chez Citigroup ! Mais en quoi utilisaient-ils l’IM ? Il me semble qu’ils raisonnaient par induction sur un groupe, comme dans l’assurance, et non par déduction de l’individu vers le groupe. Ils attribuaient des préférences individuelles aux emprunteurs non comme une variable explicative, mais comme une représentation de la seule variable qui leur importe : le taux de défaut du groupe dans son ensemble.

      Contrairement à vous, je ne vois donc pas dans les difficultés actuelles de la science économique un triomphe mais un échec de Hegel. Le holisme a été utilisé en théorie et en pratique et il a échoué dans les deux cas. À côté de cela, l’IM ressort de la crise indemne, puisqu’il n’a pas été utilisé pour l’expliquer, sauf par l’école autrichienne. Enfin, cela ne discrédite pas définitivement le holisme qui peut être une méthode valable, utilisée avec succès en sociologie ou en médecine. En revanche, si on l’utilisait de manière normative, il conduirait à traiter les individus comme des objets, et ça, c’est très, très dangereux.

    2. P.S. Un autre exemple me vient à l’esprit : j’ai écrit qu’il n’y a pas besoin d’IM pour étudier un thermostat ; pour étudier l’eau, non plus. On a des équations de mécanique des fluides qui marchent assez bien pour prévoir les écoulements d’eau ou d’air, et pour cela il n’y a pas besoin d’attribuer des préférences individuelles aux molécules d’eau. Je ne connais pas de science naturelle où l’IM soit indispensable, ni même un tant soit peu utile. Peut-être cela arrivera-t-il avec l’intelligence artificielle et les systèmes trop complexes pour être décrits par leurs composants internes.

      1. GSF, votre longue argumentation peut facilement être mise en défaut car elle est basée sur une prétendue opposition irréconciliable entre les besoins de l’individu et ceux de la collectivité or, il me semble, si je l’ai compris, que Jorion lui-même a souvent critiqué certains excès de l’approche structuraliste dans la sociologie qui ont relégué la substance de l’individu à celle d’un simple nœud de relations sociales.
        Donc non seulement votre critique porte à faux, mais il vous faudrait aussi expliquer pourquoi respect de l’individualité et structure sociale méta-individuelle ( pas une simple somme arithmétique, à l’autrichienne, des aspirations individuelles ) formeraient un oxymore.

      2. @ Mor

        une prétendue opposition irréconciliable entre les besoins de l’individu et ceux de la collectivité

        Je ne sais pas où vous voyez ça dans mon commentaire. En termes de méthode j’écris exactement l’inverse : l’IM n’est pas exclusif des autres méthodes comme la méthode holiste, qui décrit la société comme un tout. Cf. les résultats de la sociologie ou de l’épidémiologie en médecine.

        Sur le plan éthique, j’espère bien que les droits individuels ne sont pas incompatibles avec la vie en collectivité ! Ça serait dommage pour un animal social de ne pas savoir vivre… en société.

        Mais comme ce n’était pas le sujet du billet je n’en ai pas parlé. En deux mots, le respect des droits individuels met des limites à ce que l’on peut faire d’une collectivité. Il n’est pas possible de rendre une communauté complètement homogène – égalitaire en termes religieux, de mœurs, patrimoniaux – sans violer les droits individuels. Mais la vie en collectivité est tout à fait compatible avec le respect des droits individuels comme l’atteste la ville, qui est centrale dans l’histoire du capitalisme. Les individus souverains respectent des règles de vie en commun. La communauté a besoin de ces règles pour exister et prospérer, sinon ce serait le chaos, mais ces règles ne violent pas les droits individuels. Pensez à des contrats, des conventions sociales, une langue et sa grammaire, une monnaie. Toutes ces institutions servent l’intérêt de la communauté sans violer les droits individuels.

      3. Le problème que je voulais souligner dans votre argumentaire est le même qui vous fait utiliser le terme « vie en collectivité » au lieu de liens sociaux. Cette juxtaposition des individus encadrés dans une morale qui se prétendrait neutre et leur permettrait de limiter l’expression de leur liberté dès qu’ils se rendraient compte qu’ils empiètent celle d’un autre est, à mon avis, l’équivalent pour la sociologie de la main invisible du marché pour l’économie. Les liens sociaux que tissent l’espèce humaine ne sont pas une simple somme des interactions de chaque individu avec le milieu. L’observation des systèmes complexes, vivant ou non, évoluant dans la nature nous a appris cela depuis longtemps, je pense. Le problème, maintenant, est de l’assumer dans un cadre philosophique cohérent et d’en dériver une vision politique.

    3. Gu Si Fang,

      vous dites :

      1) beaucoup de gens qui rejettent l’individualisme méthodologique l’utilisent sans l’avouer ou sans le savoir ;
      2) ne pas l’utiliser revient à traiter homo sapiens comme un objet et non comme un sujet ou agent ;
      3) or, celui qui procède ainsi est lui-même un homo sapiens, et en ne traitant pas les autres comme lui-même, en ne considérant pas l’individu comme une fin en lui-même (Kant), mais en instrumentalisant autrui pour parvenir à ses fins personnelles, il viole une règle de l’éthique.

      Vous confondez objectivation des situations, phénomènes, et réification de l’être humain et vous faites l’erreur de penser que dans le processus d’objectivation il n’y a plus de sujet alors que sujet et objets ne sont pensables que l’un par l’autre.
      Objectiver un phénomène, vous en serez sans doute d’accord, à la suite de Kant, ce n’est pas dire la chose en soi, mais expliciter certaines choses dans un cadre qu’on aura préalablement établi, circonscrit de manière précisément à pouvoir l’appréhender. C’est même une condition pour faire des sujets dignes de ce nom. L’autonomie n’existe vraiment que dans le rapport dialectique à l’hétéronomie. Ce n’est pas le libre arbitre qui fait un sujet, mais ses possibilités réelles de transformation du monde et de lui-même.
      Or, qui établit le cadre si ce n’est un sujet, des sujets. Re(lisez) les écrits de Jorion consacrés à la philosophie des sciences, la science qui y est décrite n’est jamais objective en soi, mais toujours relativement à un cadre historique, en somme il s’agit toujours de l’histoire de l’humanité. L’histoire est précisément le lieu, le milieu, où se produit et s’effectue la moralité puisque dans le déploiement de cette dernière on suppose que les hommes agissent en connaissance de cause, que ces causes soient d’ordre individuel ou structurel ne change rien à l’affaire. Ce qui importe c’est qu’est déterminé un ordre proprement humain qui ne doit plus rien à des causes surnaturelles. A telle enseigne que les théologiens en tirèrent d’ailleurs toutes les conséquences en émettant l’idée du Dieu caché : Dieu existe mais il n’intervient plus dans les affaires humaines.

      Je ne vois donc pas en quoi Jorion serait pris en flagrant délit de violation d’une règle éthique. C’est même un comble que de l’affirmer quand on sait que ce dernier n’a cessé de montrer et démontrer la nécessité de réintégrer le petit monde de la finance dans la sphère des activités humaines régies par des règles morales, d’où il s’est exclu depuis des lustres à l’instar du monde qui existait avant que Dieu n’aille se cacher, quand les choses qui pouvaient s’expliquer en termes d’actions humaines étaient attribuées à des causes surnaturelles. Le petit monde de la finance en est resté là : la société de marché de Von Hayek c’est l’ordre spontané produit par des actions individuelles dans un cadre immuable qu’il n’est pas possible de remettre en cause, tout comme on ne remettait pas en cause les interventions divines dans le monde des affaires humaines pour expliquer ces dernières. De la réification de humain qui s’ignore. De l’humain pas encore humanisé. Où quand la subjectivité est reliée à l’ordre absolu et irréfutable d’une nature, qu’elle soit matérielle ou d’essence divine.

      Adopter une démarche structuraliste n’est donc pas nécessairement nier l’existence des sujets, c’est même apporter de nouvelles marges de manoeuvre à des humains qui sans elle continueraient d’agir selon des représentations erronées de la réalité, autre façon de dire que ces humains ne sortaient pas du cadre et pensaient agir selon des motifs qui n’avaient pas les effets qu’ils croyaient avoir.

      Bref, l’humain cesse bien plus sûrement d’être un agent lorsqu’il n’est plus capable de penser qu’il est peut-être pas l’agent qu’il croit être dans telle ou telle situation et dans tel ou tel système déterminé. Jorion a donné des exemples. Dommage que vous en faisiez si peu de cas. Vous comprendriez alors que la structure n’est pas l’ennemie de l’éthique ! C’est tout le contraire.

      1. Je pressens que le structuralisme n’est pas loin dans cette discussion, mais comme je ne connais pas il vaut mieux m’abstenir d’en parler. Mon propos est de dire que le holisme en tant que méthode de représentation de la réalité, positive et non normative, peut et doit être défendu. Mais comme norme éthique, comme principe d’élaboration des lois, il aboutit à traiter les gens comme des objets et à les instrumentaliser au service d’un objectif collectiviste. Ça, je suis contre, sur la base de l’impératif kantien par exemple.

  11. Emission à écouter sur France Culture ce matin, avec la participation de Jean Claude Michéa à l’occasion de la sortie de son livre:

    Le complexe d’Orphée : la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

    Climats, 2011

    Bonne illustration que les libéraux, et plus encore leurs épigones néo-libéraux, n’aiment pas la démocratie. Le peuple doit se contenter de consommer des marchandises, surtout pas se piquer de vouloir participer aux affaires de la cité. Cela contrarierait la bonne marche des affaires, de leurs affaires.

    Pour écouter l’émission…

    1. Michéa sur France-Q, j’ai donc bien fait d’écouter gentiment le doux – et très décent – ploc ploc de cette pluie de matin d’août.

    2. Toujours lumineux Michéa , Mais c’est une redifusion .
      A réecouter pour la réhabilitation du terme archaisme ……et la notion de « progres » .

  12. « Du passé, il est possible de parler avec certitude, parce qu’étant advenu, il est indubitable. Bien sûr, s’il est ancien, la question de sa vérité historique peut se poser, la mémoire de ce qui s’est passé ayant pu être perdue. »
    ben… pas vraiment d’accord
    il n’y a pas de « vérité historique » sauf celle du vainqueur
    l’histoire n’est transcrite qu’en terme d’interprétation la plupart du temps (cf l’histoire du poivre)
    ce n’est pas qu’une question de mémoire
    et nous sommes dans un temps depuis une trentaine d’année où la mémoire ce n’est plus ça
    ( en tout cas ce que c’était avant)
    quand j’avais une vingtaine d’année je connaissais au moins une trentaine de n° de téléphone par coeur et savait faire des calculs de tête assez complexes qui désormais sont transférés à des machines comme beaucoup d’autres choses qui sous prétexte de fiabilité ont réduit l’usage individuel de mes propres capacités.
    idem pour beaucoup d’autres choses; il s’est opéré très vite une destitution de certaines capacités qui facilite l’établissement d’une autre interprétation des faits rendus accessibles par les écrans en simultané de partout sur la planète et laissant croire que l’histoire serait toujours celle des faits.
    je me rappelle avoir vu un jour l’armée débarquer en hélicos, une bonne centaine d’hommes mitraillettes au poing pour une chasse à l’homme dans la montagne , un soldat chargé de « notre »sécurité veillait à ce que nous restions chez nous. le lendemain dans les journaux  » l’armée est intervenue pour sécuriser une zone suite à un accident électrique sur un pilonne EDF »
    même version au journal régional de FR3
    mais nous les RG sont venus nous demander tout ce que nous savions de nos « voisins ».
    et nous n’avions aucun problème d’électricité.
    la réalité historique des faits relatés aujourd’hui n’est pas du tout de la nature de ce qui résultait du travail des journalistes reporter d’avant guerre.
    la nature de la transmission des découvertes scientifiques non plus ne suit plus le cours de l’histoire telle qu’on nous l’a enseignée.
    non seulement on nous a démuni de nos facultés mais aussi des informations , l’indubitable a vécu et trépassé depuis longtemps.

    la société de consommation de la même façon a dépenaillé l’homme de ses capacités de vivre en collectif lui faisant prendre pour du confort et de la liberté le fait d' »avoir » Sa machine à laver » Sa voiture perso, Son appart, Son travail, Sa douche personnelle par jour ( comme si un autre aurait pu revendiquer la sienne à sa place) bref des standards de l’individualisation qui ont bien labouré le terrain pour, par un réflexe conditionné datant de l’époque simiesque capturer l’individu par le seul fait que ayant saisit tout ce qu’on lui propose comme Sien il ne relâchera pas son étreinte et se capturera lui-même dans le piège ainsi tendu.

    des armées d’hommes et de femmes réduits à l’état du singe qui ne lâcherait pas sa banane dans le pot, tous le portable à la main.
    si collectif il y a encore lui aussi comme l’histoire à bien changé…

    encore que Mélenchon ait su faire ressurgir la sensation d’une ferveur retrouvée dans le rassemblement populaire aux dernières élections mais malgré le gout et l’élan, le bond attendu s’est vite rassis devant la télé. le fait de ramener le plaisir au niveau d’un produit de conso limite en lui-même les effets du plaisir qui aurait pu conduire à l’action.la mécanique est en place.
    le soulèvement des indignés aussi témoigne que l’homme collectif n’est pas mort, mais il semble en difficulté de trouver un langage d’aujourd’hui qui puisse faire perdurer l’élan d’indignation d’un très vieux monsieur encore capable de raisonnement et d’émotions comme avant qu’on ait commencé à nous en défaire.

    est -il si prévisible que l’effet collectif puisse avoir la puissance que vous imaginez dans un contexte ou le collectif dans l’individu a été ainsi relégué depuis si enfant loin dans l’espace de l’inaccessible parce qu’informulable?
    qui voudrait aujourd’hui endosser la responsabilité d’actions collectives qui ne soit pas « autorisées » et préparées?
    n’avait on pas décidé assez récemment au Québec d’interdire les rassemblements de plus de X personnes qui firent descendre les casseroles dans la rue?
    et qui a pris le manche de la casserole en premier? les grand-mères
    qu’attendez vous de collectif de la jeunesse d’aujourd’hui qui fasse craindre aux économistes qui vous ont rit au nez qu’ils puissent avoir eu tort?

    j’aimerai croire que vous ayez raison et que l’effet collectif pourrait nous valoir des surprises créatives et nous offrir de sortir de cette impasse de façon humaine.

    1. ///je me rappelle avoir vu un jour l’armée débarquer en hélicos, une bonne centaine d’hommes mitraillettes au poing pour une chasse à l’homme dans la montagne , un soldat chargé de « notre »sécurité veillait à ce que nous restions chez nous. le lendemain dans les journaux » l’armée est intervenue pour sécuriser une zone suite à un accident électrique ///

      ça me rappelle ce film de Robert Enrico :
      http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=31371.html
      ou encore ce roman :
      http://livre.fnac.com/a3614875/Jean-Christophe-Grange-Le-passager

  13. La grenouille et le scorpion

    (Inspiré d’un conte africain, mis en alexandrins par moi-même)

    L’action, dit-on, serait guidée par la raison
    Là où la nature et l’affect guident l’esprit
    Tourmenté et mené toujours par la passion
    Nature qui des calculs si souvent se rit

    Un scorpion parcourait la rive d’un fleuve
    De long en large, de large en long, pas de pont
    Pas de bateau, ni en aval, ni en amont,
    Et il voulait passer, avant qu’il ne pleuve!

    Une grenouille coassait au bord de l’eau
    Foisonnante, s’approcha là le scorpion,
    « Dis belle verte, veux-tu être mon radeau? »
    « Tu vas me piquer, de qui te moques-tu donc! »

    A ces mots, le prédateur songea un instant:
    « Mais pourquoi faut-il donc qu’ils me traitent si mal?
    En criminel, en assassin, en délinquant!
    Ne suis-je donc pas capable d’être banal? »

    Il répondit à la verte: « Mais réfléchis!
    Si je monte sur ton dos, que je te pique,
    Nous serions tous deux noyés, tous deux maudis! »
    Alors pensive, elle lui concéda: « Logique. »

    Elle l’autorise à grimper, il tente, il essaie,
    Et il retombe et remonte ensuite, il s’effraie,
    Il s’agrippe, veut trouver un point d’équilibre,
    Enfin elle sent son passager prêt à la suivre.

    « C’est bon, scorpion? Es-tu prêt à traverser? »
    Il répondit fièrement, après tant de peine,
    « Tu peux me conduire, grenouille, sois sereine »
    On vit alors l’équipage à moitié s’immerger.

    Sur son radeau, scorpion fut bien vite trempé
    Des liquides froids il n’a pas l’habitude
    Nageant vers l’autre bord, avec certitude
    Au milieu des eaux, le couple est arrivé

    Soudain la grenouille, frappée d’une douleur,
    Senti le sommet de son crâne lui brûler,
    Le scorpion s’exclama d’un coup: « ô, malheur!
    Que m’a-t-il pris, enfin? Pourquoi donc la piquer? »

    Et la verte mourante, plongea dans un rêve,
    Nageant un peu, elle murmurait: « logique! »
    Le poison était là et coulait dans la sève
    De la grenouille: « c’est que: un scorpion, ça pique! »

    « Pardon! », lui murmura le scorpion désolé,
    « Maudite, toi, d’avoir accepté ce contrat
    Que je sois maudit de te l’avoir proposé
    Il est dans ma nature d’être un scélérat. »

    Ainsi, le couple, simplement, fut emporté
    Ces deux animaux fous noyés dans l’onde bleue
    La grenouille droguée et le scorpion furieux
    L’eau est souveraine, le calcul submergé.

    Connais-toi toi-même, devise du sage,
    Le naïf scorpion apprit à ses dépens
    La grenouille, avec lui, comprit cet adage,
    Qui surpasse l’ivresse de tout beau serment.

  14. Merci beaucoup pour cet article éminemment ‘intelligent’, au sens où il relie entre eux des idées et des concepts qui au premier regard apparaîtraient étrangers l’un à l’autre, ou hors propos.
    Sur un point seulement je ne partage pas tout à fait votre point de vue. C’est lorsque vous écrivez: « En science, ce n’est bien entendu pas de cette manière que l’on procède : le problème est défini tel qu’il se pose et la simple suggestion qu’il faille le simplifier pour qu’on puisse le résoudre provoquerait l’hilarité : si on ne peut pas le résoudre, si on ne trouve pas la solution, on patiente, comme dans le cas de la « gravité quantique », on cherche et on attend qu’une solution se présente… »
    La question de la « gravité quantique », que vous soulevez dans cette phrase, ne relève selon moi pas du problème de la simplification dont il est question dans l’article. Il s’agit là plutôt d’un problème de cohérence des théories. La gravité quantique est simplement une théorie qui n’existe pas encore. Pour s’en tenir au problème de la simplification, qui l’objet de l’article, il faut regarder comment les scientifiques appliquent les lois existantes aux systèmes réels.
    Les principes de bases et les lois de la Nature ont été établis au cours des siècles par l’étude de système simples, et ont ensuite été vérifiés expérimentalement maintes et maintes fois. Ils font en conséquence l’objet d’un très large consensus.
    Le mot important dans l’avant-dernière phrase est « expérimentalement »: les principes fondamentaux sont validés dans des situations simples et contrôlées. Or, dans leur pratique prédictive quotidienne, les scientifiques sont amenés à appliquer les lois de la Nature, non plus à des situations expérimentales simplifiées, mais bien à des situations réelles, et donc complexes. La modélisation (essentiellement numérique aujourd’hui) d’un système réel nécessite de consentir à des simplifications, parfois considérables (négliger des interactions secondaires, découpler des échelles de grandeurs, simplifier les géométries, etc.), jusqu’à ce que le système devienne possible à résoudre (en fonction des moyens dont on dispose). Cela ne provoque aucune hilarité. C’est juste le boulot, l’art de la modélisation.
    Les scientifiques (sciences de la Nature) sont donc bien dans une situation tout à fait comparable à celle que vous décrivez pour les économistes dans l’article.
    S’il fallait caractériser plus précisément la différence fondamentale entre les deux disciplines, je dirais que le scientifique a toujours le loisir d’asseoir son analyse sur des bases solides et incontestables en considérant d’abord un cas simplifié, puis d’introduire ensuite graduellement la complexité. Son travail consiste à évaluer ce que la complexité apporte de neuf.
    L’économiste, lui, n’a pas ce loisir et est confronté d’emblée à la complexité.

    1. @François Henrotte :
      Je vous rejoins tout a fait ….Prigogine a raison qd il dit que l’erreur est de refuser les modèles complexes . La th. du Chaos a une mauvaise presse par le faux concept du papillon ….La caracteristique principale des systèmes complexe est leur forte stabilté (attracteurs) .

      1. @ Kercoz
        Pour Thom il existe des systèmes dynamiques très complexes et néanmoins très stables. Je ne pense pas qu’il y ait un quelconque théorème stipulant que la complexité implique la stabilité.
        Thom: « On ne peut raisonnablement pas espérer comprendre la morphologie du vivant avant d’avoir bien compris celle des milieux inanimés. Je crois qu’au cours de ces dernières années un effort notoire à été fait dans cette direction: aujourd’hui on accepte plus facilement l’idée que certains milieux inanimés génèrent d’une façon quasi obligatoire, d’une façon très stable, des morphologies extrêmement complexes. C’est la un ordre d’idées qui apportera certainement de nouvelles précisions conceptuelles sur l’ordre biologique, et sur certaines croyances concernant la thermodynamique; le deuxième principe nous dirait que les systèmes vont toujours d’un état ordonné à un état chaotique. En réalité, si l’on regarde de près la démonstration du second principe de la thermodynamique il n’y a absolument rien qui permette d’affirmer que la variation de l’entropie soit nécessairement liée à une évolution vers un état chaotique. L’évolution vers un état plus stable d’un système pourrait en revanche être liée à l’apparition d’un ordre. Ici, il y a évidemment quelque chose de nouveau que les chercheurs n’ont pas toujours compris pleinement. »

  15. Pour moi très beau texte qui va dans le sens de ce que je pense du sujet.

    Quelques remarques.

    Syllogisme, analogie, moyen terme:
    « Aristote ira beaucoup plus loin en affirmant qu’à partir de deux propositions dont on juge qu’elles sont vraies on peut en tirer une troisième, neuve celle-ci, dont la vérité découle de celle des deux premières. Le principe selon lequel cette théorie du syllogisme fonctionne c’est l’analogie, autrement dit la proportion. »
    Plus loin dans le texte: « L’analogie se distingue du syllogisme en ayant quatre termes. »
    Pour moi et à la suite de Jakobson, Frazer, etc., il y a deux grands modes d’organisation de la pensée -par continuité et par similarité- qui se retrouvent dans la logique sous forme catalogique et analogique. L’important est ama de pouvoir juger de la validité d’un syllogisme ou d’une analogie. Le syllogisme est pour moi à ranger dans le catalogique et je ne vois pas ce que vient faire l’analogique là-dedans. C’est cette partie catalogique de la logique aristotélicienne qui a été développée par les logiciens dits modernes (Tarski, Gödel, …) dans un cadre initialement très restreint (logique du tiers exclu qui permet d’identifier « contraire » et « contradictoire »), interprétation très réductrice de la notion de prédicat, etc. (la distinction entre contraire et contradictoire, cad le passage à (par ex) l’intuitionnisme, met bien en évidence les lacunes de l’approche booléenne). Quant à la partie analogique je ne vois pas autre chose que la théorie des catastrophes de Thom comme critère permettant de juger de la validité d’une analogie.
    Pour moi le « mariage » entre raisonnements catalogiques et analogiques n’est pas clair. Est-ce que Paul Jorion le réussit avec ses P-graphes et ses treillis de Galois?

    Pour moi le moyen terme a à voir avec l’analogique (le moyen terme entre a et b est un x tel que a soit à x ce que x est à b, typiquement en contexte additif (a+b)/2), mais n’a rien à voir avec le syllogisme (Socrate n’est pas à homme ce que homme est à mortel).

    Analytique et dialectique:

    « L’analytique est propre à la science… »
    « L’analytique a des modes de preuves qui lui sont propres, particulièrement rigoureux ».
    Je pense plus précisément que l’analytique est liée au scientisme post-galiléen qui a connu son apogée à la fin du XIXème siècle grâce (ou à cause) de l’utilisation des fonctions analytiques (le choix du même terme n’est pas fortuit): la validité d’un énoncé se propage rigoureusement à toutes ses conséquences obtenues par syllogisme de la même façon qu’une fonction analytique que l’on connaît ainsi que toutes ses dérivées en un point se propage (ie se prolonge) à tout son domaine d’analycité. Le déterminisme laplacien vient de là et il a fallu attendre Poincaré (Maxwell avait vu le problème de la stabilité) pour s’apercevoir de l’instabilité des fonctions analytiques et pour ruiner l’idéal laplacien. Je crois que l’on commence à percevoir (grâce à Paul Jorion en particulier) l’insuffisance de la seule approche catalogique.

    Pour moi il y a un rapport entre dialectique et analogique qui se fait via la théorie des catastrophes de Thom: c’est en effet une théorie du conflit et si l’on dialogue c’est parce qu’il y a conflit. Cette théorie nécessite l’emploi de fonctions différentiables, plus souples que les trop rigides fonctions analytiques, fonctions différentiables qui, elles, autorisent la stabilité structurelle (Malgrange vs Weirstrass).
    La dialectique parle « de choses qui sont communément admises, […] probables […] sur lesquelles on s’entend en général. »
    ll y a là une profonde bifurcation entre ce que les matheux peuvent entendre par « en général »: soit « de mesure de probabilité 1 » soit « partout dense ». Le matheux doit choisir (il y a cependant de minces passerelles) entre le quantitatif et Lebesgue ou le qualitatif et Baire. Thom a choisi le qualitatif (le théorème de Baire est essentiel en théorie ds catastrophes). Malgré ma totale incompétence en économie il me semble manifeste que le qualitatif y a été (complètement?) évacué au profit du quantitatif (proba et stat). C’est peut-être dommage puisque l’économie et la politique sont les lieux de conflits permanents et que Thom a ébauché une théorie du conflit…

    Remarque technique sur le temps:

    « On utilise beaucoup en finance le calcul différentiel qui suppose par nécessité que le temps est réversible. »

    J’avoue ne pas voir pourquoi. Une fois évacué le problème de la modélisation du temps par la droite réelle j’ai appris que l’irréversibilité du temps dans une équation différentielle ou aux dérivées partielles se lisait sur la parité de l’ordre des dérivées: les équations de Maxwell sont indifférentes à la flèche du temps au contraire de l’équation classique de la diffusion et de l’équation de Schrödinger.

  16. 3 remarques sur ce bon article, si vous me permettez :

    * comme relevé par un autre intervenant, on n’est jamais complètement certain du passé et surtout ce passé est sans cesse re-interprété en fonction de ce que l’on a appris depuis, ou encore en fonction de repères subjectifs ayant évolué dans le temps. En fait, le temps passant, rien ne garantit que l’interprétation se fasse meilleure objectivement : plusieurs cas historiques démontrent que la connaissance peut régresser et vous citez vous-même le cas de la linguistique qui aurait besoin de plusieurs siècles pour atteindre un niveau disparu depuis les Scholastiques.

    * concernant la « science » économique qui n’a rien vu venir, n’existe-t-il pas des indicateurs de sur-achat comme le RSI ou les stochastiques qui auraient pu être applicables chez Country Wide ? A une autre échelle, les outils mathématiques abordés par la théorie du chaos ne sont-ils pas une preuve que la science (objective donc) sait aborder le domaine économique ?

    * « Vous savez qu’en science on s’efforce d’éliminer la part de la subjectivité, pour aller vers un idéal d’objectivité. »
    C’est vrai, mais même les plus grands peuvent tomber dans le piège ; ainsi Einstein s’opposant férocement à la théorie quantique et déclarant « Dieu ne joue pas aux dés », en ne s’appuyant que sur sa propre conviction qui manifestement n’était pas la bonne sur ce sujet.

  17. Bravo pour cet article !
    Faire le lien de Socrate jusqu’à la crise des subprimes, avec érudition, merci M.Jorion.

    Faire du trading et de la philosophie, personnellement ca me ferait kiffer.
    « Global Macro Philosophical Trading » sonnerait bien, après il faudrait aussi trouver des investisseurs assez fous pour investir dans un tel délire.

    L’idée pour générer ce fameux « alpha » serait la suivante: être « short » l’arrogance epistémologique du système et « long » de l’incertitude. Le signal d’entrée dans cette position étant une trop grande divergence historique entre ces deux notions.

    PS : je ne suis qu’un simple singe (trader) qui passe ses journées devant des écrans à observer l’absurdité du monde pour une poignée de cacahuètes.

  18. Superbe article.
    Prevenez-moi de la sortie de votre livre sortira de nouveau, que je cours l’acheter en Librairie sous sur votre blog…

  19. Article prodigieux qui nous conduit tout droit au cadre philosophique de la compensation keynésienne. Compensation = équilibre négociable par la société des personnes de l’universalité singulière par le prix en monnaie.

  20. Rien n’est vrai, tout est permis, comme on dit depuis longtemps à Alamut…

    … Ce qui importerait donc, c’est de démasquer la non scientificité de la pensée économique, et de la refonder sur des critères valides de scientificité.

    … Encore faut-il démasquer une imposture qui généralement s’ignore elle-même comme imposture. Et puis le problème du vrai débouche invariablement sur celui du réel…

    Soit dit en passant, il ne suffit pas de parler du vrai et du faux selon les penseurs de l’Antiquité grecque, il faut également indiquer, un tant soit peu,ce qu’ils pensent de l’économie (et pourquoi pas de la finance, si tant est qu’elle existât en ce temps-là). Cela permettrait d’assurer la transition d’une partie à l’autre du raisonnement que vous tenez.

    Cela étant, bravo pour cet effort d’il y a trois ans, en espérant que votre chaire vous permette de démêler tout cela encore mieux.

  21. Les choses dont les notions de vrai et de faux parlent subissent précisément elles-aussi les effets de l’éternel retour. Une assertion vraie (ou fausse) sur quelque chose a donc une naissance (l’Eléate découvre que Théétète est assis), un développement (qu’il reste assis), et une fin (qu’il se lève). C’est une autre façon de nommer une concordance juste entre ce que l’un des sens de l’Eléate perçoit et l’état de ce qui est perçu. Ce qui est vrai (ou faux) pourrait ainsi s’analyser en autant d’états de conscience qu’il y a de phénomènes perçus, qu’ils soient matériels ou spirituels. Ces états sont discontinus par nature puisqu’étant le résultat d’une coproduction dépendante : plusieurs facteurs se lient pour créer cet état (Théétète est assis) et ces facteurs sont sans autre fondement que la relation qui s’est créée entre eux. Dire le vrai, c’est dire les choses comme elles sont, et dire le faux c’est dire les choses autrement qu’elles ne sont. Les choses se gâtent un peu lorsque l’on passe au stade suivant, celui de la conceptualisation de cette correspondance (la vérité, l’erreur), qui n’est plus vraiment le domaine de l’être. Lorsque sont évoquées les notions de vrai et de faux il semble qu’elles le soient souvent dans un éternel présent, ouvrant alors la voie à la création d’un système de pensée et d’une forme de réalité.

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