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PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » : bien commun, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Notion qui réintroduit la morale dans le domaine public. La morale est bifide, comme la langue de la vipère, ce qui, dans certaines cultures, l’amérindienne par exemple, signale une intention de tromper. Elle est bifide, ou plutôt, on l’a rendue telle. On la subdivise traditionnellement en morale privée et morale publique, deux branches que d’aucuns s’obstinent à voir parallèles et hostiles l’une envers l’autre, alors qu’elles partent d’un tronc commun. La morale est une comptabilité en partie double qui inscrit au débit ce qui met en péril les principes de vie d’un être ou d’un ensemble d’êtres et inscrit au crédit ce qui le ou les soutient. La pensée néolibérale, qui s’évertue à ravaler l’immoralité en amoralité, a du mal à appréhender la morale. Les néolibéraux hésitent sur la place à lui assigner. Ils survalorisent la morale privée, qu’ils imaginent à la fois souple et réglée, et chargent la morale publique, qu’ils associent à la gangue de l’ordre totalitaire, à la glu de la bien-pensance, aux coups de ciseaux de la censure religieuse ou étatique. Ils décrètent que la morale est relative (vice en deçà des Pyrénées, vertu au-delà), qu’on gouverne les hommes par la loi et non par la morale. Si la loi et la morale se touchent fortuitement, c’est bien, mais la loi ne doit pas rechercher le contact. 

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« KANT AVAIT RAISON ! »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

The English version of this post can be found here.

Une lectrice du blog me demande de la tuyauter pour son examen dans une école supérieure de commerce. Je lui ai répondu ceci.

Il me semble important de mettre l’accent sur la possibilité de généralisation des mesures proposées. C’est Martin Wolf qui dans une tribune libre du Financial Times (*) avait attiré l’accent sur le fait que les Allemands (compatriotes pourtant de Kant) semblaient avoir perdu de vue l’impératif catégorique kantien en demandant aux autres nations de la zone euro de devenir exportatrices nettes à l’instar de l’Allemagne. Il y a là une erreur logique : toutes les nations ne peuvent être exportatrices nettes, si certaines sont exportatrices nettes, il faut que d’autres soient importatrices nettes et personne ne peut alors en blâmer ces dernières.

La plupart des mesures proposées par les économistes ne sont pas généralisables et doivent être rejetées au même titre :

– la compétitivité : elle suppose un moins-disant salarial dont l’« attracteur » est le salaire de subsistance dans le pays où le prix des denrées de première nécessité est le plus bas au monde. C’est ce que j’appelle : « aligner tous les salaires (français, belges, suisses, québécois, etc.) sur ceux du Bangladesh ».

– les zones franches : elles supposent un moins-disant fiscal dont l’ « attracteur » est l’imposition zéro.

À ceux qui proposent compétitivité et zones franches comme un idéal, il faut répondre comme le fit Wolf : « Kant avait raison ». Il existe bien sûr une ou plusieurs manières moins polies de dire la même chose.

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(*) « Malheureusement, le débat qui a lieu en Allemagne suppose, à tort, que la solution, c’est pour chaque membre de la zone euro de devenir comme l’Allemagne elle-même. Mais si l’Allemagne peut être l’Allemagne, c’est-à-dire une économie disciplinée sur le plan fiscal, une demande intérieure faible et un surplus colossal à l’exportation, c’est seulement parce que les autres ne le peuvent pas. Son modèle économique viole le principe d’universalité du plus grand philosophe allemand Emmanuel Kant ». Martin Wolf, « Germany’s eurozone crisis nightmare », Financial Times, le 9 mars 2010. Voir mon billet Pourquoi la Grèce peut sauver le monde.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BFM Radio, lundi 12 avril à 10h46 – Pourquoi la Grèce peut sauver le monde

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous vous souvenez peut-être que durant les querelles de chiffonniers des semaines passées à propos de la Grèce et de sa dette, Madame Lagarde a dit à un moment donné que la faute n’était peut-être pas seulement du côté des pays qui importent beaucoup plus qu’ils n’exportent mais aussi du côté de ceux qui exportent beaucoup plus qu’ils n’importent. Le pays dont elle parlait c’était – suivez mon regard – celui qui montait sur ses plus grands chevaux dès qu’il était question de donner un coup de main à la Grèce, dont on découvrait alors la prodigalité : dans quelle mesure elle avait vécu au-dessus de ses moyens.

L’argument de Mme Lagarde, je soupçonne qu’elle l’ait trouvé dans une tribune libre du Financial Times signée Martin Wolf, qui se montrait très insolent envers l’Allemagne en réfutant son argumentation en citant celui qu’elle considère peut-être comme son plus grand philosophe : Emmanuel Kant. Il écrivait le 9 mars, je le cite : « Malheureusement, le débat qui a lieu en Allemagne suppose, à tort, que la solution, c’est pour chaque membre de la zone euro de devenir comme l’Allemagne elle-même. Mais si l’Allemagne peut être l’Allemagne, c’est-à-dire une économie disciplinée sur le plan fiscal, une demande intérieure faible et un surplus colossal à l’exportation, c’est seulement parce que les autres ne le peuvent pas. Son modèle économique viole le principe d’universalité du plus grand philosophe allemand Emmanuel Kant » (1).

Kant avait dit en effet qu’une règle ne peut être érigée en principe moral que si elle est généralisable : si elle peut être suivie par tous. Or tous les pays ne peuvent pas être simultanément exportateurs nets : ce serait comme à Lake Wobegon où Garrison Keilor nous assure que « tous les enfants ont des résultats au-dessus de la moyenne » (2).

On aura d’ailleurs reconnu au passage un discours que les États-Unis ont tenu à la Chine au cours des années récentes : « Bien sûr, nous avons jeté l’argent par les fenêtres, mais c’est de l’argent que vous nous aviez prêté, parce que vous en aviez en trop ! »

L’argument vaut ce qu’il vaut mais il rappelle une chose que l’on ferait bien de garder à l’esprit : il vaudrait mieux pour tout le monde qu’à une monnaie – « à une devise » faudrait-il dire – corresponde une zone économique telle que ses importations et ses exportations s’équilibrent, ce qui éviterait qu’ensuite – à intervalles réguliers – on n’aie à parler de protectionnisme et de tarifs douaniers. On n’a pas l’impression que ceux qui ont créé l’euro, et ont décidé ensuite quels pays appartiendraient à la zone euro, y ont beaucoup réfléchi. On a plutôt l’impression qu’ils se sont dit : « Allons-y et advienne que pourra ! ».

Il aurait fallu y réfléchir avant mais, mieux vaut tard que jamais. D’autant que la solution existe et – comme d’habitude – elle fut envisagée à une époque, avant d’être rejetée. Elle s’appelle le « bancor », et elle fut proposée par Keynes à Bretton Woods en 1944. Avec le bancor, les échanges internationaux passeraient par une chambre de compensation et les pays qui importeraient trop seraient pénalisés, mais également ceux qui exporteraient trop. On rééquilibrerait si nécessaire en dévaluant ou en réévaluant les devises.

L’année dernière, Monsieur Zhou Xiaochuan, le Directeur de la banque centrale chinoise, a dit qu’il faudrait repenser au bancor. On n’a pas assez prêté attention à ce qu’il disait mais j’ai l’impression que cela va changer – en tout cas en Europe : la Grèce nous oblige à repenser le rapport qui existe entre une devise et une économie, et du coup, à repenser au bancor.

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(1) Martin Wolf, « Germany’s eurozone crisis nightmare », Financial Times, le 9 mars 2010

(2) Garrison Keilor, Lake Wobegon Days, 1985

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Une métaphysique qui voulait se présenter comme science, par Claude Roche

Billet invité.

C’est devenu une banalité que de pointer la crise de la science économique. La cause en est bien sûr la récente crise financière dont l’éclatement a à ce point surpris les experts que cela met en cause toute une profession. Et l’on n’oubliera pas de sitôt la formule du chairman de la Fed affirmant en 2007 que les marchés étaient désormais assez purs pour s’autoréguler.

On partira donc de l’échec de ce courant de pensée comme d’un fait acquis. Mais que faire de ce constat ? Faut-il chercher aujourd’hui une autre théorie pour l’économie, une autre construction de la science économique ? C’est un réflexe que l’on a déjà eu lors de périodes analogues : on a souvent cherché dans les apories de l’homo oeconomicus ou celles de l’équilibre économique le secret de ces erreurs récurrentes. Keynes, après tout est issu de tels débats.

Mais disons-le d’entrée, il s’agit là d’une impasse. Car lorsqu’on cherche à construire une autre science économique, on part forcément d’un présupposé implicite qui se trouve être le même que celui des auteurs que l’on critique : on suppose qu’une science économique est quand même possible. Autrement dit, car telle en est la définition, on pose par hypothèse qu’il est possible de construire une connaissance objective et surtout autonome de l’univers économique : autonome signifiant que l’on s’abstrait du champ de la philosophie politique et morale (rigoureusement parlant : l’on proscrit tout jugement moral ou normatif). Keynes disait souvent « en ce qui me concerne je suis un amoraliste ».

Or c’est justement ce dernier point – cette indépendance proclamée du savoir économique – qui doit être aujourd’hui remise en question. Elle le sera d’ailleurs de façon inexorable puisque la crise actuelle touche au rapport intime qu’entretient la monnaie et l’univers marchand qu’elle est censée servir : et comme on le verra ce rapport est politique avant que d’être économique. La question soulevée par la crise n’est donc pas de contester telle ou telle hypothèse, de rejouer en quelque sorte la guerre des keynésiens et des monétaristes, mais elle est celle de la légitimité de cette science économique : id est sa finalité et les principes de sa méthodologie et au-delà les modes de connaissance économiques qu’elle nous a cachés.

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