PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » : bien commun, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Notion qui réintroduit la morale dans le domaine public. La morale est bifide, comme la langue de la vipère, ce qui, dans certaines cultures, l’amérindienne par exemple, signale une intention de tromper. Elle est bifide, ou plutôt, on l’a rendue telle. On la subdivise traditionnellement en morale privée et morale publique, deux branches que d’aucuns s’obstinent à voir parallèles et hostiles l’une envers l’autre, alors qu’elles partent d’un tronc commun. La morale est une comptabilité en partie double qui inscrit au débit ce qui met en péril les principes de vie d’un être ou d’un ensemble d’êtres et inscrit au crédit ce qui le ou les soutient. La pensée néolibérale, qui s’évertue à ravaler l’immoralité en amoralité, a du mal à appréhender la morale. Les néolibéraux hésitent sur la place à lui assigner. Ils survalorisent la morale privée, qu’ils imaginent à la fois souple et réglée, et chargent la morale publique, qu’ils associent à la gangue de l’ordre totalitaire, à la glu de la bien-pensance, aux coups de ciseaux de la censure religieuse ou étatique. Ils décrètent que la morale est relative (vice en deçà des Pyrénées, vertu au-delà), qu’on gouverne les hommes par la loi et non par la morale. Si la loi et la morale se touchent fortuitement, c’est bien, mais la loi ne doit pas rechercher le contact. 

Pour justifier la séparation entre morale privée et morale publique et achever de flétrir cette dernière, les néolibéraux s’appuient sur Machiavel. Machiavel était acquis à la morale républicaine transcendante au fond de son coeur, mais c’est en peintre fasciné et possédé par son objet qu’il décrit, dans son traité politique Le Prince, la morale instrumentale, morale déchue, immanente, assujettie à l’exercice du pouvoir. En somme, Machiavel, dans ses idéaux, n’était pas machiavélien mais il ne pouvait que constater le fonctionnement machiavélique des sociétés humaines. Cette dernière idée se rencontre chez Kant, dans Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine : « C’est par le mal que commence l’histoire de la liberté, car elle est l’oeuvre de l’homme. Si on la raconte empiriquement, l’histoire de l’humanité ne peut donner lieu qu’à un récit privé de sens, plein de bruit et de fureur. Quant au problème de la constitution des sociétés humaines, il est si peu d’ordre rationnel et moral qu’il pourrait être résolu par un peuple de démons pourvu qu’ils fussent intelligents, puisqu’il s’agirait de trouver un système garantissant leurs vies et leurs biens à des êtres dont chacun voudrait s’exempter des lois permettant d’y parvenir. » La Camorra se reconnaîtra dans le « peuple de démons ». Kant met toutefois une condition à ce que les vices privés fassent malgré tout société : que les vicieux soient « intelligents ». Vu l’état de dégradation avancé, irrémédiable en quelques endroits, de notre environnement naturel et civique, il est permis de douter des vertus socialisantes de nos vices modernes et partant, de la supériorité de notre intelligence. Du reste, on notera la contradiction qui consiste d’un côté à dévaluer la morale publique, voire à la chasser du forum, et de l’autre à lier intérêt privé et intérêt collectif par le joint d’une morale négative qui transmute un « moi » pervers en « nous » fraternel. Les néolibéraux admettent, outre qu’on ne se dépêtre pas comme cela de la morale, que la cloison entre privé et public est perméable. On ne peut être bon ou mauvais dans le domestique sans qu’il en transpire quelque chose à un moment ou à un autre, qui aura forcément une incidence sur la vie de nos voisins et instruira notre procès. Pensez à l’ignoblement belle Mme de Merteuil, dans Les Liaisons dangereuses, que la petite vérole finit par retourner, en sorte que « son âme [se trouve] sur sa figure ». Ce que les libéraux omettent de dire, en revanche, c’est que si le « moi-je-vous-emmerde » accouche d’un « nous », c’est le plus souvent d’un « nous-vous-emmerdons ». L’égoïsme ne se vit pas à l’échelon individuel uniquement. Une partie de la collectivité peut jouer égoïstement contre une autre partie. Il arrive qu’une société se comporte comme un individu asocial. Qu’est-ce qui distingue le 1 % des plus riches des parrains mafieux ? Ne me dites pas « la violence », car le libéralisme économique a des millions de morts à son actif et des milliards de zombies à son service. 1 % de bad guys, mais les 99 % restants, dans quelle mesure, par un mimétisme plus ou moins conscient, ne complotent-ils pas les uns contre les autres, dans les ensembles qu’ils constituent ?

La morale, au vrai, a de beaux restes, qui se rassemblent dans le bien commun. L’argument de la relativité n’est pas pertinent, s’agissant du bien commun. Le bien commun ne souffre pas d’inégalités de traitement, pour quelque motif que ce soit. Il vous contraint d’être bon pour le devenir. Il ne demande pas de sacrifier son humanité sur l’autel d’un dieu ou d’un concept supérieur à l’homme. Il ne met au-dessus de l’homme que l’humanité. Il demande à chacun de sacrifier un peu de soi pour permettre à chacun de s’appartenir. Les néolibéraux pensent découpler bien commun et morale en affirmant que le bien commun est une « nécessité naturelle ». L’instinct de survie nous pousserait à nous soucier un tant soit peu du bien commun. La vitesse à laquelle nous courons à l’abîme et ce, malgré la connaissance que nous avons des causes de l’effondrement des civilisations passées, dit la sorte d’empire que la « nécessité naturelle » a sur nous. Eh oui, être moral, c’est être exigeant avec soi-même, c’est être exigeants collectivement. Il faut se retirer un peu de soi pour faire de la place à l’autre, cesser d’empiéter sur l’autre en imaginant que c’est comme cela qu’on devient pleinement soi. Étrange comme cette sorte de dépassement par le retrait fait peu d’émules parmi nous.

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