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Comment déconstruire un krach

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Ont été entendus hier devant le sous-comité du Congrès américain pour les services financiers, Mary Schapiro, la présidente de la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des marchés boursiers américains, Gary Gensler, le président de la CFTC (Commodity Futures Trading Commission), le régulateur des marchés américains à terme, et Robert Cook, directeur des opérations boursières à la même SEC.

On leur a demandé d’expliquer ce qui s’était passé lors du « flash crash », le krach éclair de jeudi dernier à la Bourse de New York. L’explication qu’ils en ont donné est la même que celle que je vous ai offerte vendredi dans ma vidéo Le temps qu’il fait. Quand je vous ai dit ce qui s’était passé selon moi, je n’avais pas accès à l’enregistrement des centaines de millions d’opérations qui avaient eu lieu ce jour-là – comme la possibilité en est donnée à ces officiels, j’offrais une explication à partir de ma simple connaissance du fonctionnement des mécanismes boursiers. Si je pensais pouvoir le faire, c’est que je n’avais décelé aucune anomalie dans le mouvement de baisse ayant provoqué un krach de près d’une dizaine de pourcents. La seule chose qui me semblait requérir éventuellement une explication, c’était – comme je l’ai signalé alors – le rebond ensuite de près de sept points. Sur ce rebond, je n’ai vu poser aucune question et rien ne me laisse penser que la SEC ou la CFTC planchent à son sujet en ce moment. J’ai envisagé que ce soient les ordres associés à des prix anormalement bas qui ont alors relancé la machine, et c’est apparemment à partir de cette hypothèse (même s’ils ne la formulent pas explicitement) que tous raisonnent. Un rebond de 7 % après une chute de 10 % reste quand même assez étonnant par sa vigueur et je n’exclus pas personnellement l’hypothèse du coup de pouce à la remontée.

Donc, il ne s’est rien passé de spécial, en tout cas à la baisse : les ventes se sont accélérées en raison des événements en Grèce et du refus de Jean-Claude Trichet de recourir à l’assouplissement quantitatif (Gensler a utilisé l’image des turbulences sur un vol d’avion), les prix ont baissé, le mouvement s’accélérant du fait de la liquidité de plus en plus raréfiée quand on s’éloignait à la baisse du prix d’ouverture (les « trous d’air », l’expression n’est pas neuve pour décrire ces cas-là), jusqu’à ce que soient décelées à nouveau de bonnes occasions à saisir (sans, ou avec coup de pouce).

Le plus étonnant je dirais, c’est la mécompréhension du mécanisme boursier que révèlent les questions que pose son fonctionnement normal au profane et dont les questions des parlementaires américains sont représentatives. « La chute de 10 % résulte-t-elle d’un acte terroriste ? », les déposants ont dû répondre sans rire : « Non ». Résulte-t-elle de la confusion par un opérateur de chiffres en millions avec des chiffres en milliards ? Non : aucun doigt gourd au bataillon. Était-elle due au High Frequency Trading ? Bien sûr que non : ces programmes scalpent – comme on dit dans le jargon – des centimes, et quand les prix bougent de manière significative comme c’était le cas jeudi, ils sont sans objet et se sont d’ailleurs volontairement mis hors-course.

Et voilà donc un mécanisme que l’on a raffiné pendant cent cinquante ans d’essais et erreurs pour être sûr que les cotations bougent le plus possible, pour que la jouissance des parieurs soit maximale, et à propos duquel on s’étonne qu’il puisse arriver un jour que tous les joueurs parient sur le même cheval ou – dans ce cas-ci – que vu la catastrophe qui se dessine sur l’euro, tous s’accordent à penser que la meilleure stratégie dans les dix minutes qui viennent soit de vendre. Que ces parieurs soient des êtres humains ou des machines que l’on a programmées pour qu’elles jouent comme des hommes est bien entendu indifférent.

J’ai eu un jour l’occasion de montrer dans une simulation, qu’un marché boursier n’évolue dans une zone de stabilité que dans un seul cas de figure : quand la moitié des intervenants pense que le prix est à la hausse et qu’il faut acheter, et l’autre moitié, qu’il est à la baisse et qu’il convient de vendre. Imagine-t-on vraiment qu’une telle condition soit facile à réunir en mai 2010 ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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