Archives par mot-clé : Warren Buffett

LE MONDE-ÉCONOMIE, C’est aux États-Unis qu’a lieu le débat droite-gauche, lundi 14 – mardi 15 janvier 2013

C’est aux Etats-Unis qu’a lieu le débat droite-gauche

On avait l’habitude de dire qu’il n’existe pas, aux Etats-Unis, une gauche et une droite comme en France, les partis démocrate et républicain étant pratiquement interchangeables. Pour autant que l’opinion ait été justifiée à l’époque où on l’émettait, les événements récents, outre-Atlantique, autour de la « falaise fiscale », et en France, avec le cadeau de 20 milliards d’euros offert aux entreprises par le pacte de compétitivité, suggèrent qu’elle a en tout cas cessé d’être vraie, voire même que la situation s’est entièrement inversée.

Un accord est intervenu aux États-Unis durant la nuit de la Saint-Sylvestre sur ce qu’on appelle en effet, la « falaise fiscale » : un ensemble de mesures dont la liste avait été rédigée en août 2011 comme entrant automatiquement en vigueur le 1er janvier 2013 au cas où un accord entre démocrates et républicains ne serait pas intervenu entre-temps pour maîtriser la hausse inexorable de la dette publique.

Le plafond de la dette publique est déterminé aux États-Unis par la loi or, ayant été atteint au printemps 2011, il fallait impérativement le relever. Un accord de dernière minute était intervenu au début du mois d’août, consistant essentiellement à remettre la solution des questions épineuses à plus tard. Pour encourager Congressistes et Sénateurs à ne pas temporiser davantage, un brouet empoisonné et dissuasif avait été concocté : un ensemble de mesures inacceptables aux uns et aux autres, qui entrerait automatiquement en vigueur le 1er janvier 2013. Pour dégoûter les démocrates : des atteintes à l’État-providence – ou l’État de Bien-Être, comme l’on dit plus respectueusement là-bas ; pour écœurer les républicains : des coupes sombres des dépenses militaires, des bénéfices des cliniques privées et de l’industrie pharmaceutique dans le cadre de Medicare, l’assurance maladie-invalidité des retraités.

Vu la polarisation de la vie politique aux États-Unis depuis le début de la crise, aucun progrès n’intervint durant la période de dix-huit mois, les deux partis campant sur leurs positions respectives.

Du côté républicain, l’objectif est celui de la réduction progressive de la dette, assorti d’une contrainte supplémentaire : la baisse de l’impôt. Conjointement, les deux soucis impliquent une réduction des dépenses de l’État. La seule variable d’ajustement étant dans ce cas de figure la protection sociale, c’est elle qui ferait nécessairement les frais de l’opération.

Du côté démocrate, dont l’électorat est aujourd’hui constitué massivement de la partie féminine de la population américaine et des minorités hispanique, afro-américaine et asiatique, l’objectif est unique : assurer l’intangibilité de la protection sociale.

La minorité asiatique étant aujourd’hui plus riche que la majorité blanche, l’électeur moyen républicain est plus âgé et plus pauvre que celui du parti démocrate.

L’irréductibilité des positions est évidente : un clivage net existe aujourd’hui aux États-Unis entre une droite et une gauche sur la question de l’État de Bien-Être, dont les modalités et l’extension-même sont considérées négociables par la droite et non par la gauche. Les choix sont désormais des choix de société reposant sur deux analyses aux conclusions irréconciliables : pour les uns, la société est saine mais pénalisée par des impôts excessifs et une protection sociale à la fois inutile et trop coûteuse, pour les autres, le système de partage de la richesse nouvellement créée est déséquilibré : une moitié de la population se partage 2% du patrimoine, tandis qu’1% de la population en détient le tiers, celui-ci, faute d’opportunités d’investissement productif en raison du trop faible pouvoir d’achat de la population dans son ensemble, spécule, déréglant le mécanisme de formation des prix.

Dans un tel contexte d’affrontement, les prétendues « solutions de compromis », qu’il s’agisse de celle intervenue le 2 août 2011 ou le 1er janvier 2013, n’en sont pas véritablement : l’irréductibilité des points de vue interdit tout compromis, et les seuls accords qui puissent être conclus portent sur le fait de reporter à plus tard la recherche d’authentiques compromis, aujourd’hui introuvables, les deux modèles de société en présence étant irréconciliables.

Warren Buffett, le milliardaire d’Omaha, Nebraska, déclarait il y a quelques années que la lutte des classes existe aux États-Unis, que ce sont les riches comme lui qui la mènent, et qu’ils l’ont déjà gagnée. M. Obama disposait d’une majorité de rêve au moment de sa première élection à la Présidence, une majorité authentiquement de gauche pour la première fois dans l’histoire récente des États-Unis. Or son alignement systématique sur des positions de droite, provoquant le découragement de ses partisans, permit au parti républicain de regagner en peu de temps une majorité au Congrès. Paradoxe de plus, mais l’histoire en est faite, c’est la cohabitation qui s’ensuivit et qui se poursuit durant son second mandat, qui a permis aux hostilités de reprendre dans cette lutte dont M. Buffett jugeait prématurément sans doute qu’il s’agissait d’une affaire réglée.

 

Partager :
Email This Post Email This Post

Marianne, « Renverser la loi de la jungle », le 21 août 2010

Un entretien que j’ai accordé à Hervé Nathan et Alexis Lacroix. On le trouve en facsimilé ici.

MARIANNE.- Deux ans après le début de la « grande crise » et trois mois après la crise grecque, c’est la question qui agite tous les acteurs politiques et économiques européens. Peut-on encore « moraliser » le capitalisme, c’est-à-dire concilier la morale et le capitalisme ?

Paul JORION. – Je ne le crois pas. Car, à partir du moment où l’éthique est introduite dans le capitalisme, on obtient un autre système que le capitalisme. Depuis que le capitalisme existe, de nombreuses crises auraient dû constituer des occasions de tout remettre à plat. Mais manifestement, l’animal résiste à toutes les tentatives d’instaurer de l’éthique. La logique sous-jacente au capitalisme échappe à ce que l’anthropologue Johann Friedrich Blumenbach a appelé le processus d’auto-domestication de l’espèce. Avec, comme conséquence, une disparition partielle de l’agressivité, par l’invention d’institutions nous permettant de domestiquer nos pulsions les plus dangereuses. L’élaboration de la notion de démocratie depuis l’antiquité grecque, par moments successifs, avec, entre autres, la Révolution anglaise et la Déclaration d’indépendance américaine, fut l’occasion d’un apaisement progressif de l’agressivité par l’auto-domestication de l’espèce.


Continuer la lecture de Marianne, « Renverser la loi de la jungle », le 21 août 2010

Partager :
Email This Post Email This Post