Le vieux plus cher que le neuf

Les promoteurs américains ont la migraine. Leurs recettes pour le premier trimestre 2007 sont en baisse par rapport à la fin 2006 : de 85 % pour le numéro un, D. R. Horton, de 84 % pour K. B. Home et de 79 % pour Toll Brothers, qui fait dans le haut de gamme. Du coup, ils freinent des quatre fers : le nombre de nouveaux chantiers de maisons individuelles est en baisse de 16 % par rapport à l’année dernière à la même époque, et les demandes de permis de construire, de 28 %. Ceci n’empêche pas le marché d’être engorgé et ils sont obligés pour faire face à leurs échéances de trésorerie de brader, voire même de procéder à la vente aux enchères d’une partie de leur stock en excédent. D’une année sur l’autre, le prix de la construction neuve a baissé de 10,9 %, chiffre qui ne tient pas compte des cadeaux en nature, tels qu’équipements en option qu’ils ajoutent au plateau de la balance, comme argument de vente. Il faut rapprocher ces 10,9 % de baisse pour la construction neuve (15 % des ventes), des 1,4 % de baisse constatés sur le marché des maisons existantes (85 % des ventes).
Evolution des demandes de permis de construire aux Etats-Unis
Evolution des demandes de permis de construire aux Etats-Unis

À l’époque où Alan Greenspan ne croyait pas encore à l’existence d’une bulle de l’immobilier américain, il expliquait que la hausse du prix des habitations existantes s’expliquait par leur réalignement constant sur celui de la construction neuve. Comme, disait–il, le secteur du bâtiment est moins sensible aux gains de productivité que les autres, le prix de maisons neuves grimpe constamment pour refléter le coût croissant de la construction, et celui des autres s’aligne sur lui (*). J’ai montré dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » que cet effet ne pouvait rendre compte que d’une partie modeste de l’augmentation des prix constatée (page 218). Quoi qu’il en soit, le mécanisme opère–t–il dans l’autre direction : le prix des logements existants s’aligne–t–il sur celui du neuf quand celui–ci est à la baisse ? C’est ce qu’imagine en tout cas Mike Larson de Weiss Research qui déclare au Wall Street Journal (25 mai 2007) : « Le marché immobilier souffrira d‘un excès d’offre jusqu’à ce que les vendeurs deviennent réalistes et se mettent à baisser leur prix de manière draconienne – à l’exemple des promoteurs ».

(*) Alan Greenspan, The Home Mortgage Market, Remarks by Chairman Alan Greenspan at the annual convention of the Independent Community Bankers of America, Orlando, Florida, 4 mars 2003

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La petite fille pauvre

Pour certaines religions ou certaines de leurs variantes, la pauvreté relève d’un système éthique simple fait de punitions et de récompenses : le pauvre est celui qui a « pêché » ou a enfreint quelque principe apparenté, le riche au contraire a été récompensé pour sa vertu. Que pense alors en son for intérieur celui qui sait devoir sa fortune à sa malhonnêteté ? Il perd probablement sa religion. Encore qu’il y ait dans chacun de ces systèmes place pour les situations paradoxales, selon le principe des « accommodements avec le ciel ». Ainsi, les samouraïs étaient zen et certains pirates anglais étaient quakers. Quant au vertueux qui ne voit pas sa vertu récompensée et crève la dalle, Dieu merci pour le maintien de l’ordre au sein de ces sociétés, il continue d’espérer.

Quand j’avais sept ans, j’étais amoureux de Marie-Rose Mertens (*), une amie de ma soeur. Marie-Rose était une petite fille comme dans les livres, toute pimpante avec une robe rose comme son nom et un grand noeud dans ses cheveux blonds.

Une cuisine-cave dans les étroites maisons belges, c’est un sous–sol partiel entre la rue et le jardin. La fenêtre qui donne sur la rue est dans sa moitié supérieure au-dessus du niveau de la chaussée et dans sa moitié inférieure, en-dessous. Il existe donc une fosse dans le trottoir, comme un très large soupirail, qu’une grille recouvre en général pour éviter que les détritus de la rue ne s’y accumulent, sans jamais y parvenir complètement. Seule consolation, la partie arrière donne sur le jardin et débouche sur celui-ci par une courette, suivie d’une demi-volée d’escaliers. Il y avait une cuisine-cave dans la maison de mes grands-parents : du côté de la rue, mon grand-père avait un petit atelier de cordonnerie, et vers le jardin, du côté gauche, il y avait une cave à charbon.

Je me suis un jour rendu chez Marie-Rose pour son anniversaire. La famille entière logeait dans une cuisine-cave.

Marie-Rose, j’espère que la vie t’a été douce.

Je ne me fais guère d’illusions.

Quelques années plus tard, alors qu’il neigeait, j’ai rapporté à la table familiale, comme une bizarrerie, que Plachaud (*) venait à l’école en chaussures de tennis. La réponse de mes parents fut un grand silence. Le silence de ceux qui ont censément accès à toutes les réponses, engendre chez l’enfant, le désespoir. Cette découverte de la manière dont le monde fonctionne en réalité – les coulisses de l’arbre de Noël – on l’appelle le désenchantement, un mot qui renvoie à l’innocence mais signale le dévoilement à l’enfant des temps encore préhistoriques où il est né.

(*) Ce n’est pas son vrai nom.

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Marcinelle 1956

L’actualité ce matin, c’est un accident qui fait 38 morts dans un charbonnage en Sibérie. La journaliste dit « une explosion due au méthane » et le vocabulaire de la mine me revient aussitôt : le « coup de grisou ».

Mon père, Edmond Jorion, était du pays minier, de Fontaine–l’Évêque, dans la région de Charleroi. Je me souviens m’être rendu dans son village, à l’âge de quatre ou cinq ans, accompagnant mes grand–parents. À la descente du train, je n’avais pas compris le ciel anthracite et tumultueux malgré la belle journée : la poussière de charbon et la fumée des usines. Je suis retourné à Fontaine–l’Évêque vingt ans plus tard : j’ai vu le gazon poussant entre les pavés de la grand–rue, les terrils désormais verts, l’herbe folle recouvrant les buttes de scorie noire du charbonnage abandonné.

1956 fut une année de parents aux visages graves : Marcinelle en août, Budapest en novembre. Le feu avait éclaté au puits du Bois du Cazier. Je me souviens de la une du Soir de Bruxelles : les familles aux nouvelles, massées sur le carreau de la mine.

La catastrophe fit 262 morts, des Belges bien sûr : 95, mais surtout des immigrés italiens : 136, calabrais pour la plupart.

Sur le bureau de l’instituteur à l’école communale, « Le Mineur », éreinté, du sculpteur Constantin Meunier : la réplique des écoles laïques au crucifix des écoles catholiques. Dans les attendus du procès en responsabilité du Bois du Cazier, on trouve la phrase suivante : « L’économie, quelle que soit son importance pour le bien général, ne peut prétendre étouffer les autres valeurs, la vie étant le plus grand de tous les biens et devant être protégée jusqu’aux limites les plus extrêmes ».

Les Romains avaient supplicié le Christ et l’économie, les mineurs.

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La symbiose Chine – États-Unis. Nouvelles du front

Le Vice-Premier Ministre chinois, Madame Wu, est à Washington à la tête d’une délégation de quinze personnalités de haut rang. Du jamais vu !
La semaine dernière, le Wall Street Journal a publié une opinion libre de Madame Wu. On pouvait y lire ceci : « Bénéfice mutuel et « chacun y gagne », voilà de quoi sont faites les relations commerciales entre la Chine et les États-Unis […] La croissance rapide des marchés chinois stimule les exportations américaines. La Chine exporte vers l’Amérique tandis que ses investissements en titres obligataires américains aident les États-Unis à maîtriser leur inflation et leurs taux d’intérêt, encourageant ainsi chez eux une croissance accélérée et la création d’emplois ». Dans son message de bienvenue (sic) prononcé ce matin, le ministre des finances américain, Henry Paulson, déclarait : « Les Américains ont de nombreuses vertus – nous sommes un peuple innovant et travailleur – mais nous sommes également impatients. Même la notion de « dialogue » peut sembler trop passive aux yeux de l’éthique orientée vers l’action des Américains ». Inutile de se demander qui des deux était de bonne et qui de mauvaise humeur.
Chang-Hai 2007
Il y a deux ans, le gouvernement chinois avait tenté d’acquérir par l’entremise de la société d’état Cnooc, la firme pétrolière américaine Unocal, provoquant une levée de boucliers. Les États-Unis avaient invoqué leurs intérêts stratégiques et l’affaire ne s’était pas faite. On a annoncé hier une prise de participation du gouvernement chinois d’un montant de 3 milliards de dollars dans la « private–equity » Blackstone, une de ces sociétés de placement qui achètent des compagnies battant de l’aile, les rabibochent et les revendent au prix fort, autrement dit, le type même d’entreprise financière qui bénéficie en ce moment des taux d’intérêt bas que la Chine contribue à maintenir en achetant à tire–larigot des bons du Trésor américains. La participation chinoise équivaut à 9,7 % de la capitalisation de la firme, juste au–dessous des 10 % fatidiques qui exigeraient une ratification du gouvernement américain ; la Chine renonce également à réclamer un ou plusieurs sièges au conseil de direction. Un commentateur financier parlait hier d’humiliation pour la Chine. Ah oui ? Je ne mettrais pas ma main à couper que ce soit là la manière dont les Chinois eux perçoivent la chose.

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La métastase

« Vers la crise du capitalisme américain ? » fut rédigé en 2005. À l’époque, je ne me préoccupais pas de la manière précise dont la crise – qui me semblait pourtant inévitable – se déroulerait, je m’intéressais à son cadre général et j’entendais démontrer son inéluctabilité.

Le secteur « sous–prime » (subprime) de l’immobilier américain, celui qui accorde des prêts au logement à des populations qui ne disposent pas en réalité des moyens nécessaires, se trouvait dans un état que je comparerais à l’état dit de « surfusion » en physique. Du fait que l’on abaisse la température d’un liquide de manière lente et progressive, on parvient à descendre en–dessous du seuil de solidification sans que celle–ci ait cependant lieu. Le liquide est désormais dans un état instable et le moindre incident, tel qu’un choc léger, précipite sa solidification. Le secteur « sous–prime » se trouvait littéralement en état de surfusion et il n’est pas étonnant dans ces conditions que la crise ait débuté précisément là.

La faillite de la société de crédit foncier New Century, que j’évoquais dans mon blog du 10 mars intitulé « Deux semaines plus tard… », fut occasionnée par le désistement soudain des organismes financiers qui l’alimentaient en fonds de roulement à court terme. Sur un espace de vingt–cinq jours, le numéro deux du secteur « sous–prime » passa d’une simple prise de conscience de ses difficultés de trésorerie à sa déclaration de faillite. La débâcle d’Enron en décembre 2001, dans un contexte très similaire, avait elle pris trente–huit jours. Jeffrey K. Skilling, le PDG de la firme, devait comparer lors de son procès cette chute fulgurante à une panique bancaire, quand, à la suite d’une simple rumeur, un nombre trop élevé de déposants se bousculent pour retirer leurs fonds et acculent ainsi une banque, sinon solvable, à devoir déposer son bilan.

L’aspect positif de tels désistements par les prêteurs de fonds est qu’ils contiennent le mal : en retirant brutalement leur mise, les créanciers préviennent tout effet de contagion. S’ils avaient laissé pourrir la situation, ils auraient au contraire multiplié les chances de se voir eux–mêmes bientôt engouffrés. L’aspect négatif de ces réponses rapides est que leur caractère spectaculaire les met à la une de l’actualité, laissant libre cours aux analogies que le public, comme les journalistes qui leur ont révélé l’« affaire », peuvent alors lui découvrir dans des domaines parfois éloignés, permettant ainsi à la panique de métastaser et à un problème purement local de se généraliser.

Dans les semaines et les mois à venir, les secteurs à surveiller comme localisations de métastases éventuelles sont les prêts hypothécaires additionnels permettant de mettre en gage les fonds captifs dans les murs, les « Home Equity Line of Credit » (HELOC), ainsi que les prêts
« Alternative A » (Alt–A) qui se distinguent des cas de « mortgage » classiques par une caractéristique majeure, le plus souvent le fait que l’emprunteur n’a pas soumis de documents établissant la preuve de ses revenus et de ses avoirs ; la presse américaine a qualifié ce type de prêts de « liars’ loans » : « prêts pour menteurs ». Tout un programme !

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Expliquer la nature en ses propres termes

On trouve sous la plume de Schelling cette pensée merveilleuse que l’Homme est le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même. Les manifestations de cette prise de conscience ont adopté des formes diverses selon les lieux et les époques, et au sein d’une culture particulière, telle la nôtre, révèlent un processus en constant devenir. Faut-il alors reconnaître l’ensemble de ces manifestations comme également valides, la nature ayant eu autant de manières de prendre conscience d’elle-même qu’il y eut d’opinions exprimées?
Aux débuts historiques de notre culture occidentale (la Chine est différente), un trait des représentations que l’Homme se fait de la nature et de lui–même en son sein, est que les explications produites ne parviennent pas à rester confinées dans le cadre qu’offre la nature elle–même, elles ne peuvent s’empêcher de s’en échapper constamment et invoquent un au–delà de son contexte : une mythologie d’agents inobservables et proprement « sur–naturels ». La plupart des systèmes de croyance traditionnels sont de ce type, qui doivent couronner leurs chaînes explicatives par un « primus movens », un dieu introduit à un niveau arbitraire de la chaîne et censé rendre compte en dernière instance d’une famille de phénomènes liés entre eux pour des raisons essentiellement affectives.
C’est là qu’il convient de situer le critère de qualité minimum que doit présenter une conscience de la nature par elle–même : qu’elle trouve à se déployer entièrement au sein de son cadre, sans aucun débordement. La distinction est simple et permet d’écarter une multitude de tentatives ne présentant sur le plan conceptuel qu’un intérêt « documentaire »– même si elles jouèrent un rôle dramatique dans l’histoire de la race humaine.
La pensée chinoise traditionnelle (essentiellement athée) a accompli cette tâche et, au sein de notre tradition, Aristote est le premier qui réussit cette gageure en proposant un système complet, composé d’une part d’observations empiriques de la nature, et d’autre part de « raisonnements » fondés sur celles–ci. Avec la philosophie d’abord, puis avec la philosophie naturelle qu’offre la science ensuite, des représentations de la nature sont produites qui ne requièrent rien d’autre comme termes d’un raisonnement, que sa décomposition en ses éléments et la description de l’interaction de ceux–ci à différents niveaux d’agrégation.
Le raisonnement, c’est évidemment pour Aristote, la faculté d’engendrer le syllogisme, c’est-à-dire, la possibilité d’associer deux concepts par le truchement d’un troisième – le moyen terme – auquel chacun d’eux est lié. La Raison s’assimile à la puissance du syllogisme d’étendre par ce moyen la
« sphère d’influence conceptuelle » de chaque terme de proche en proche, de syllogisme en syllogisme, de manière potentiellement infinie ; ce pouvoir, c’est celui d’exporter une certitude acquise au–delà de son cercle immédiat. C’est dans la prise de conscience de la puissance du syllogisme par Socrate, Platon et Aristote mais aussi par leurs adversaires sophistes, Protagoras et Gorgias, que réside le miracle grec (*), la capacité d’expliquer la nature en ses propres termes.

(*) « Le miracle grec », Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, Reconstitutions, 2000 :17-38 ; également sur mon site Internet.

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L’Amérique étonnera le monde par sa nouvelle ouverture

L’entretien avec les internautes de Télérama : « L’Amérique étonnera le monde par sa nouvelle ouverture ».

« L’Amérique étonnera le monde par sa nouvelle ouverture »
Paul Jorion, anthropologue, sociologue et auteur de « Vers la crise du capitalisme américain ? » (ed. La Découverte), était notre invité le jeudi 10 mai pour un débat sur le déclin de l’empire américain.

Mitsuko : Cela fait plus de vingt ans que l’on parle de l’effondrement de l’économie américaine, pourtant, malgré des hauts et des bas, elle subsiste. Y a-t-il de nouveaux arguments, pour ou contre cet effondrement ? Et comment cette économie a-t-elle pu subsister aussi longtemps ?

Paul Jorion : L’économie américaine montre les signes d’une très grande vitalité. En même temps, du fait qu’elle est à la pointe de l’expérimentation, dans le domaine de la finance en particulier, elle se trouve au front de difficultés éventuelles. Comme dans tout système complexe, on y voit s’affronter des forces contradictoires, ce qui fait que l’économie américaine se trouve en permanence confrontée à des difficultés inédites et inventant aussi des solutions inédites pour y parer. Contrairement aux économies qui peuvent se permettre de prendre exemple sur des systèmes inventés ailleurs, l’Amérique se trouve obligée à la fois d’inventer les nouvelles solutions et de payer les pots cassés le cas échéant. Les Etats-Unis sont entrés dans une période de grandes turbulences, mais l’Histoire les a également montrés capables de changer de cap de manière quasi instantanée.

Zevon : Ni l’éclatement de la bulle internent, ni la guerre en Irak, ni les mauvais choix des ses présidents, etc. ne semblent faire chuter cet empire (il vacille mais ne tombe pas). Quels éléments, signes, faits peuvent être aujourd’hui interprétés comme annonciateur d’un déclin économique et/ou social des Etats-Unis ? Merci de votre réponse.

Paul Jorion : Les Etats-Unis ont laissé d’autres nations prendre le relais dans le domaine industriel. Le pays s’est spécialisé dans le tertiaire, le secteur des services, et plus spécialement celui de la finance. Le danger auquel il se trouve confronté aujourd’hui est dû au foisonnement des initiatives qui ont été prises au cours des vingt dernières années dans le domaine financier. On découvre aujourd’hui, avec l’éclatement de la bulle financière, que la quasi-absence de réglementation dans ce domaine a créé un risque systémique à de très nombreux endroits.

Le nouveau Congrès démocrate s’efforce de colmater les brèches, mais s’aperçoit que la mise en place de nouveaux règlements prend un temps infiniment long par rapport à l’instantanéité des crises éventuelles dans le domaine de la finance. Ce qui risque de se produire, ce sont des crises locales mais systémiques qui demanderaient des solutions dans un espace de jours, et non de semaines.
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L’argent avec lequel les Américains s’achètent une nouvelle télé

La Federal Reserve, la banque centrale américaine, a publié il y a quinze jours, une étude relative aux sommes dégagées par les ménages grâce au capital que représente leur logement (*) : plus–value réalisée à l’occasion de la vente de la maison, du refinancement à la hausse d’un prêt hypothécaire existant ou encore, prêts hypothécaires additionnels adossés aux fonds propres captifs dans le logement, où l’on met en gage la différence entre la valeur marchande de l’habitation et le prêt au logement qui la grève déjà. L’étude s’intéresse aussi à l’usage fait des sommes ainsi libérées.
La première originalité de l’étude est que toute analyse en est pratiquement absente : le lecteur se voit offrir essentiellement un ensemble de données statistiques brutes. La seconde originalité est que l’un des co–auteurs du texte n’est autre qu’Alan Greenspan, l’ancien Président de la Fed. Les deux traits sont en réalité liés, l’ex–Président s’étant fait taper sur les doigts pour avoir continué, passé son terme, à commenter l’actualité économique américaine, ce qui n’a jamais manqué de provoquer des remous sur les marchés financiers.
L’aspect le plus intéressant de l’étude, c’est ce qu’elle révèle de la manière dont la bulle de l’immobilier résidentiel – qui se dégonfle depuis le milieu de l’année 2006 – a alimenté les dépenses de consommation des ménages américains, contribuant au déficit aujourd’hui monumental de la balance commerciale des États–Unis.
Les deux diagrammes que je présente ici doivent s’interpréter en ayant à l’esprit une distinction importante : la différence qui existe entre, d’une part, l’argent dépensé qui provient d’une vente effectivement réalisée et, d’autre part, l’argent dépensé grâce à la mise en gage d’une plus–value dans la valeur du logement, plus–value qui demeure toute théorique tant qu’une vente effective n’a pas eu lieu. Ce qui corse l’affaire, c’est que, depuis le début de cette année, le prix de l’immobilier résidentiel américain ne stagne plus comme en 2006 mais baisse réellement. Une des conséquences de cette baisse est qu’une partie de l’argent déjà dépensé – sur la base d’un prix qui n’existait que sur le papier – n’est plus garanti que par du vent et que, viendrait–il à revendre sa maison, le propriétaire pourrait très bien en être de sa poche, ayant emprunté une somme plus importante que celle que la vente de son logement permettra de réaliser.
Le premier diagramme représente de l’argent réel : les recettes résultant de la vente de logements existants. Les sommes sont exprimées en milliards de dollars. Une partie importante de ces sommes est bien entendu réinvestie par les ménages dans un nouveau logement. Une autre part est consacrée à ce que l’étude appelle « investissements financiers, etc. » et dont une portion est, comme on le verra sur le second diagramme, affectée par les ménages au remboursement d’autres emprunts, en particulier les découverts sur les cartes de crédit.
Recettes résultant de la vente de logements existants
On voit la bulle enfler à partir de 1996 jusqu’à ce qu’elle amorce son dégonflement en 2006. Au cours de cette période, des quantités considérables d’argent liquide ont été générées par la spéculation. La part consacrée aux dépenses de consommation n’est a priori pas très impressionnante – encore qu’il s’agisse de milliards de dollars – le second diagramme en dira plus.
Liquidités extraites
Le second diagramme reprend l’information contenue dans le premier, à l’exclusion des sommes réinvesties dans l’achat d’un nouveau logement. Y ont été ajoutées, les liquidités dégagées par les particuliers en obtenant une seconde hypothèque sur leur logement, c’est–à–dire en mettant en gage le montant de leur apport personnel augmenté de la bulle ; ici, de l’argent a été potentiellement créé à partir d’une valeur n’existant que sur le papier, avec pour conséquence qu’à l’échéance, les sommes à rembourser devront éventuellement devoir être trouvées ailleurs. Sur ce second diagramme, les sommes dégagées et qui ont été consacrées aux dépenses de consommation n’apparaissent plus aussi minces.
Une distinction a cette fois été opérée entre les investissements proprement dits, utiliser cet argent pour jouer en bourse par exemple, et les sommes affectées au remboursement de dettes autres que celles afférentes aux prêts hypothécaires. La catégorie « travaux effectués sur le logement » comprend aussi bien les réparations que les embellissements.
En 2005, au sommet de la bulle, 890 milliards de dollars créés par elle avec du vent spéculatif furent donc consacrés aux dépenses de consommation des ménages. Le montant total des prêts hypothécaires secondaires adossés à du capital captif dans le logement (Home Equity) atteignait alors 914 milliards de dollars, la progression se poursuivait en 2006, et le chiffre atteignait alors 1.019 milliards de dollars. Les premières données pour 2007 indiquent un coup d’arrêt. L’économie mondiale en prendra un coup !

(*) Alan Greenspan and James Kennedy, Sources and Uses of Equity Extracted from Homes, Finance and Economics Discussion Series, Divisions of Research & Statistics and Monetary Affairs, Federal Reserve Board, Washington, D.C., 2007-20

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Les Jones ont plus de chance que les Sanchez

Sous la plume de Vincent Remy, un excellent article tirant le meilleur parti de l’information contenue dans mon « Vers la crise du capitalisme américain ? »

Télérama n° 2991 – 12 Mai 2007
L’économie américaine va-t-elle s’effondrer ?
Vincent Remy


N’empêche, pour [Emmanuel Todd], la messe est dite : « Qu’est-ce que cette économie dans laquelle les services financiers, l’assurance et l’immobilier ont progressé deux fois plus vite que l’industrie entre 1994 et 2000 ? » Les services comptabilisés dans le PNB américain, sans valeur d’échange sur les marchés internationaux, sont « lourdement surestimés ». Conclusion : « Nous ne savons pas encore comment, et à quel rythme, les investisseurs européens, japonais et autres seront plumés, mais ils le seront. Le plus vraisemblable est une panique boursière d’une ampleur jamais vue suivie d’un effondrement du dollar, enchaînement qui aurait pour effet de mettre un terme au statut “impérial” des Etats-Unis. »

Cinq ans plus tard, la prédiction d’Emmanuel Todd ne s’est pas réalisée. Mais la situation financière de l’Amérique s’est encore aggravée, à cause d’un facteur que Todd n’avait pas prévu – l’émergence de la Chine – et de l’emballement du marché immobilier. Quel rapport entre les deux ? C’est justement ce que nous révèle, dans un fascinant ouvrage, l’anthropologue belge Paul Jorion, installé en Californie, où il est devenu spécialiste du crédit… Revenons aux Jones, puisque c’est d’eux, ces citoyens de la classe moyenne, que parle Paul Jorion. Comme les deux tiers des ménages (contre 40 % en 1945), les Jones sont devenus récemment propriétaires de leur maison. Enfin, pas vraiment : ils ont emprunté 80 % du prix et se sont tournés vers Fannie Mae, organisme semi-gouvernemental qui a hypothéqué leurs murs. Fannie Mae, deuxième entreprise du pays, et son petit frère, Freddie Mac, garantissent à eux seuls pour 4 000 milliards de prêts immobiliers !

Comme tous leurs compatriotes, les Jones sont affublés depuis 1989 d’une cote de crédit, la « cote Fico », qui situe chaque consommateur en fonction de ses revenus et de son passé d’emprunteur – dettes, retards de paiement, saisies. Par chance, les Jones ont une bonne cote et ont donc obtenu un bon taux. Pour l’heure, on ne leur demande que de verser les intérêts, ils rembourseront le capital plus tard… Et comme ils n’ont pas d’économies, la banque leur a proposé un prêt à la consommation pour acheter leur Nissan en gageant le « capital captif dans les murs », c’est-à-dire leurs 20 % d’apport. La maison se retrouve ainsi entièrement hypothéquée, mais les Jones vont pouvoir l’équiper en mobilier chinois ! D’autant qu’on leur a aussi proposé en 2006, à côté de leur carte de crédit classique, une carte au taux moins élevé, mais gagée elle aussi sur la maison…

Bref, les Jones ont beaucoup plus de chance que les Sanchez. Eux, comme la plupart des Noirs et des Hispaniques, ont une mauvaise cote Fico et n’ont pu obtenir qu’un contrat « sub-prime », à un très mauvais taux, mais sur… 125 % du prix de leur maison. Ils ont donc un « capital propre captif négatif » ! C’est-à-dire une montagne de dettes.

Ainsi va l’Amérique de Bush : 1 % de la population détient un tiers de la richesse du pays, cette infime proportion ayant bénéficié de la moitié de la richesse créée de 1990 à 2006. Les 50 % les moins riches n’en détiennent que 2,8 % : c’est pourtant ces gens-là que le gouvernement Bush a voulu rendre propriétaires, contribuant ainsi massivement à leur précarité. Insolvables, ils sont la proie de compagnies qui tirent parti de leur dénuement : 900 000 saisies ont été effectuées l’an dernier.
Pendant ce temps, Freddie Mac a « empaqueté » les milliers de prêts hypothécaires de ces dernières années sous forme d’obligations, lesquelles sont à l’origine d’un nouveau marché financier, coté en Bourse. Et qui achète ces obligations ? Les Chinois, qui, non contents de soutenir la dette du gouvernement américain en achetant les bons du Trésor, financent désormais de façon massive l’immobilier résidentiel. Pourquoi ? « La Chine a encore besoin de la locomotive que constitue la consommation des ménages américains », répond Paul Jorion. Lesquels ménages ont une dette moyenne égale à 120 % de leur revenu annuel. A ce niveau de surendettement, toute hausse des taux d’intérêt exposerait la moitié de l’Amérique à des difficultés financières très sérieuses.

Dans son livre, écrit avant l’accélération de la crise immobilière, avant l’effritement du dollar et avant la montée des tensions sino-américaines, Paul Jorion cite Jeffrey A. Frankel, professeur à Harvard : « Quand les Orientaux se retireront de nos marchés, les Américains découvriront que les taux d’intérêt grimpent et que la valeur des actifs (valeurs boursières, logements, sociétés) baisse. Lorsque d’autres pays ont subi des crises de ce type, leurs populations ont été prises de panique. » Pour Attali, la fin de l’empire américain ne se produira « pas avant 2025 ». Mais les phénomènes qu’il décrit – désindustrialisation, hypertrophie de la finance, autonomisation d’Internet, crise écologique – semblent déjà bien amorcés. L’Amérique, rappelle Emmanuel Todd, « s’est toujours développée en épuisant ses sols, en gaspillant son pétrole, en cherchant à l’extérieur les hommes dont elle avait besoin pour travailler ». Et en s’endettant… Une fois tournée la page désastreuse de l’ère Bush, saurat-elle se sauver et engager à temps une indispensable révolution idéologique ?

A LIRE
Vers la crise du capitalisme américain ? de Paul Jorion, éd. La Découverte, 254 p., 20 €.

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L’homme qui n’en revenait pas

J’ai un projet de livre en tête (*). C’est l’histoire d’un type qui est amnésique mais qui souffre d’une amnésie d’un genre très particulier. Dans le cas ordinaire, le malade a perdu la mémoire de son histoire personnelle mais le contexte général lui demeure familier. Mon héros au contraire se souvient parfaitement de qui il est et de tout ce qui lui est arrivé, mais il n’a plus le souvenir du monde au sein duquel toute cette histoire s’est déroulée et ce qu’il vit lui est étranger. Du coup, tout l’étonne, et le plus souvent lui déplaît, voire même l’écoeure ou lui répugne carrément. Il est choqué par exemple quand il (re–)découvre la manière dont on fait les enfants : d’une part ce qu’on est obligé de faire pour les produire et d’autre part la façon dont ils envahissent comme d’énormes parasites un organe qu’ils subordonnent à leur grossier projet. Quand il comprend pour la première fois qu’on est obligé de faire pipi et caca, il a envie de vomir. Le fait qu’on mange les animaux qu’on voit autour de soi, demeure pour lui un scandale permanent. Et ainsi de suite : le monde tel qu’il est ne laisse pas de le sidérer et constitue pour lui une source constante de consternation.

J’ai déjà rédigé quelques chapitres de ce livre et je me propose de les publier en feuilleton, comme billets dans ce blog. J’appellerai le narrateur par exemple « Paul Jorion » et il renverra à lui–même comme à « moi ».

Oui, je sais ce que vous allez dire, la publication de « L’homme qui n’en revenait pas » a débuté il y a plusieurs semaines déjà et ici–même !

(*) Avertissement : La législation mondiale relative aux droits sur la propriété intellectuelle couvre cette idée hautement originale.
Warning : International copyright law applies to this stunningly original concept.

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La tache d’huile (de moteur)

Surprise ! Avec un prix de l’immobilier résidentiel en baisse, les Américains ont perdu deux sources de fonds favorites pour les dépenses de consommation des ménages : l’argent frais que procure le refinancement de son prêt hypothécaire par un nouveau d’un montant plus élevé (cash–out), et le Home Equity Line of Credit (HELOC) qui consiste à emprunter en mettant en gage la plus–value de la valeur de la maison depuis son achat.
Résultat : l’évolution des ventes des compagnies automobiles au cours des deux derniers mois (mars et avril 2007).

General Motors : – 9,3 %
Ford : – 13,0 %
Daimler–Chrysler : + 1,6 %
Toyota : – 4,3 %
Honda : – 9,1 %
Nissan : – 18,0 %

Les économistes s’accordaient sur une baisse probable de 3 %. Le chiffre réel est de – 7,6 %.

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L’escapade

J’ai deux ou trois ans, la scène se passe dans la maison de ‘s Gravenweg à Rotterdam, où il est désormais possible de se rendre à nouveau en train. C’est l’âge où l’on ne peut se soustraire à la vue des adultes que quelques minutes à la fois, parce qu’aussitôt une voix se fait entendre qui dit « Paul (Pa-ol, en hollandais), wat ben je aan ‘t doen ? » : « Paul, qu’est-ce que tu fais ? » Je parviens quand même à m’esquiver régulièrement, je sors de la salle à manger, je prends le corridor vers la droite, je dépasse les portes vitrées du sas qui le séparent de la porte d’entrée (on est dans un pays froid), et je me rends dans la petite pièce qui possède une penderie pour les manteaux des visiteurs, et où se trouve aussi le téléphone, et je reste là indéfiniment, du moins jusqu’à ce que résonne le fatidique « Paul, qu’est-ce que tu fais ? »
Hélas, je cale dans ma psychanalyse, incapable de me souvenir pourquoi je me rendais dans cette petite pièce. Et c’est ma mère qui vient à mon secours : « Tu allais là parce qu’il y avait un tableau que tu aimais beaucoup, un très beau tableau d’ailleurs, du XVIIè ou du XVIIIè siècle. C’est le Christ debout de profil, et devant lui, il y a un groupe d’enfants qui le regardent et à qui il s’adresse ». Et au moment où elle me dit cela je revois en effet le tableau : le Christ, les paumes levées, dans la direction des bambins, et sa grande auréole jaune, plutôt comme un halo, irradiant le beau fond bleu de sulfate de cuivre, le but secret de mes expéditions.
« Il ne faut en aucune circonstance commettre de représailles, ni rendre le mal pour le mal, quel que soit le dommage que l’on ait soi-même subi. Ce principe n’a jamais été admis, et ne sera jamais admis par le plus grand nombre » (Platon, Criton). Socrate avait raison, puisque quatre cents ans plus tard, en répétant les mêmes paroles, le Christ créa à nouveau le scandale et paya lui aussi de sa vie. Seule différence entre les deux, que Jésus invoquait comme garant de son message, son Père qui est aux Cieux, tandis que Socrate, lui, se fiait à une voix qu’il attribuait à l’« oracle que chacun possède à l’intérieur de soi-même », ce qu’on appellera plus tard la conscience, ou plus simplement encore, la raison.

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