Expliquer la nature en ses propres termes

On trouve sous la plume de Schelling cette pensée merveilleuse que l’Homme est le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même. Les manifestations de cette prise de conscience ont adopté des formes diverses selon les lieux et les époques, et au sein d’une culture particulière, telle la nôtre, révèlent un processus en constant devenir. Faut-il alors reconnaître l’ensemble de ces manifestations comme également valides, la nature ayant eu autant de manières de prendre conscience d’elle-même qu’il y eut d’opinions exprimées?
Aux débuts historiques de notre culture occidentale (la Chine est différente), un trait des représentations que l’Homme se fait de la nature et de lui–même en son sein, est que les explications produites ne parviennent pas à rester confinées dans le cadre qu’offre la nature elle–même, elles ne peuvent s’empêcher de s’en échapper constamment et invoquent un au–delà de son contexte : une mythologie d’agents inobservables et proprement « sur–naturels ». La plupart des systèmes de croyance traditionnels sont de ce type, qui doivent couronner leurs chaînes explicatives par un « primus movens », un dieu introduit à un niveau arbitraire de la chaîne et censé rendre compte en dernière instance d’une famille de phénomènes liés entre eux pour des raisons essentiellement affectives.
C’est là qu’il convient de situer le critère de qualité minimum que doit présenter une conscience de la nature par elle–même : qu’elle trouve à se déployer entièrement au sein de son cadre, sans aucun débordement. La distinction est simple et permet d’écarter une multitude de tentatives ne présentant sur le plan conceptuel qu’un intérêt « documentaire »– même si elles jouèrent un rôle dramatique dans l’histoire de la race humaine.
La pensée chinoise traditionnelle (essentiellement athée) a accompli cette tâche et, au sein de notre tradition, Aristote est le premier qui réussit cette gageure en proposant un système complet, composé d’une part d’observations empiriques de la nature, et d’autre part de « raisonnements » fondés sur celles–ci. Avec la philosophie d’abord, puis avec la philosophie naturelle qu’offre la science ensuite, des représentations de la nature sont produites qui ne requièrent rien d’autre comme termes d’un raisonnement, que sa décomposition en ses éléments et la description de l’interaction de ceux–ci à différents niveaux d’agrégation.
Le raisonnement, c’est évidemment pour Aristote, la faculté d’engendrer le syllogisme, c’est-à-dire, la possibilité d’associer deux concepts par le truchement d’un troisième – le moyen terme – auquel chacun d’eux est lié. La Raison s’assimile à la puissance du syllogisme d’étendre par ce moyen la
« sphère d’influence conceptuelle » de chaque terme de proche en proche, de syllogisme en syllogisme, de manière potentiellement infinie ; ce pouvoir, c’est celui d’exporter une certitude acquise au–delà de son cercle immédiat. C’est dans la prise de conscience de la puissance du syllogisme par Socrate, Platon et Aristote mais aussi par leurs adversaires sophistes, Protagoras et Gorgias, que réside le miracle grec (*), la capacité d’expliquer la nature en ses propres termes.

(*) « Le miracle grec », Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, Reconstitutions, 2000 :17-38 ; également sur mon site Internet.

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2 réflexions sur « Expliquer la nature en ses propres termes »

  1. « Le raisonnement, c’est évidemment pour Aristote, la faculté d’engendrer le syllogisme, c’est-à-dire, la possibilité d’associer deux concepts par le truchement d’un troisième – le moyen terme – auquel chacun d’eux est lié. La Raison s’assimile à la puissance du syllogisme d’étendre par ce moyen la « sphère d’influence conceptuelle » de chaque terme de proche en proche, de syllogisme en syllogisme, de manière potentiellement infinie ; ce pouvoir, c’est celui d’exporter une certitude acquise au–delà de son cercle immédiat. »

    Et, pour vous suivre, sans même, parfois, que la que la conscience s’en aperçoive.

  2. Truchement ; de « dragoman » – interprète du Divan-. Au plus près d’un sens «altéré» on trouve : celui qui interprète la volonté de Dieu, (Cf. Französiches Etymomogishes Wörterbuch, Lieferung Nr.122, p 182. Librairie des Méridiens, 1968. Paris.)

    A propos du « divan ».
    En persan le mot divan et le mot fou se ressemblent (persan : ديوانه dīvāneh, fou et ديوان dīvān, recueil de poèmes; tribunal) et peut faire penser au mot div qui désigne un démon (persan: ديو dīv, démon; gnome).
    C’est ce qui a fait dire à Khosrô, lorsqu’il a remarqué la perspicacité et l’intelligence de ses secrétaires: « Dîvâneh », c’est-à-dire qu’ils sont des démons et des fous… De là dérive le mot dîvân, qui désigne les secrétaires.

    (Copié/collé de Wiki).

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