Monnaie et crédit : le point de vue structuraliste

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L’un d’entre vous me demande : « Comment pouvez-vous être aussi sûr de vous sur toutes ces questions monétaires alors qu’il y a un an vous disiez qu’elles ne vous étaient pas familières ? »

Une partie de la réponse est déjà dans la question : un an, c’est considérable quand on s’y consacre quasiment à temps plein. Une autre partie de la réponse, c’est que je n’ai pas travaillé tout seul : ça a été pratiquement un plein-temps également pour certains d’entre vous qui se reconnaîtront. La troisième, je n’en ai pas encore parlé, c’est que je suis allé à la recherche d’économistes qui auraient réfléchi à ces questions : il me paraissait tout à fait invraisemblable qu’il n’en existe aucun. Quand je dis « économistes réfléchissant à ces questions », je ne pense pas bien évidemment à ceux qui se sont contentés de recopier consciencieusement de génération en génération certaines explications comptables capables d’opérer ce que rien d’autre au monde ne peut faire, à savoir des miracles.

Or ces économistes qui ont réfléchi à la question existent, ils représentent le courant dit « structuraliste » de la « science économique monétariste » – je mets tout ça entre guillemets à toutes fins utiles. Ils ne paraissent pas nombreux, sont essentiellement britanniques, et ne représentent en tout cas pas un courant dominant en économie. Ceci dit, si l’envie vous prenait, vous les Julien Alexandre, Shiva, Christophe, Opossum – pour mentionner une recrue récente, et les autres, de vous prévaloir d’une affiliation en économie, la voilà !

Les « structuralistes » s’opposent essentiellement aux « horizontalistes » (je suis sûr que vous pensez déjà aux gros-boutistes et aux petits-boutistes des Voyages de Gulliver), en leur reprochant de ne s’intéresser pour la création monétaire qu’à la demande de crédit et aux taux d’intérêt à court terme, alors qu’eux veulent tenir compte de tas d’autres facteurs. Vous allez voir qu’on est en terrain connu mais avant d’aller plus avant, je précise que par « création monétaire », ils veulent dire « la manière dont la structure bancaire permet d’utiliser les dépôts comme monnaie (money) » (1) Ils insistent – et je trouve ça très intéressant – sur le fait que le système bancaire n’aurait pu exister sans un double assentiment du public : celui des déposants qui déposent de l’argent sur leurs comptes-courants tout en sachant qu’il sera très probablement prêté à d’autres, et celui des emprunteurs qui acceptent cet argent, tout en sachant qu’il s’agit d’argent dû par la banque à ses déposants (je sais : en général ils n’ont pas tellement le choix !).

Parmi les facteurs qui paraissent essentiels aux structuralistes et dont nous n’avons pas ou très peu parlé : la possibilité offerte aux banques d’emprunter sur le marché interbancaire leurs réserves obligatoires ainsi que celles qu’elles constituent dans un but de « relations publiques », voire même de les emprunter à leur banque centrale dans son rôle de prêteur de dernier recours. Essentiel aussi à leurs yeux, le rôle de la titrisation dans la réduction du montant des réserves en fonds propres, ainsi que le fait que la question des réserves s’est essentiellement déplacée du domaine des réserves obligatoires « fractionnaires » à celui des réserves en fonds propres. Autre élément : la capacité des banques à transformer grâce à l’innovation financière un nombre croissant d’« avoirs » en « avoirs monétaires » (monetary assets), c’est-à-dire, à donner à des biens quelconques (« tout ce qui a un prix ») une certaine « liquidité », autrement dit, la capacité à être échangés pour de l’argent « liquide » – après manipulations plus ou moins compliquées, chacune impliquant bien entendu un certain risque.

Ah ! pour finir, principal grief des structuralistes envers les économistes appartenant à d’autres courants : l’usage fait par ces derniers de l’expression « monnaie-crédit », suggérant que les deux pourraient être confondus. Si l’on fait cela, soulignent les structuralistes, on en vient nécessairement à penser que toute injection de monnaie centrale en excès sera utilisée par les emprunteurs pour rembourser leurs emprunts. « Si l’on confond monnaie et crédit, on confond ceux qui possèdent de l’argent (money) avec ceux qui ont obtenu du crédit » (2). Autrement dit, et dans les termes que nous utilisons ici d’habitude, si l’on confond monnaie et crédit, on évacue entièrement la question de la concentration des richesses. Et on considère en particulier le fait que ce soient les banquiers en détresse ou les consommateurs en détresse qui reçoivent de l’argent du gouvernement, comme indifférent.

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(1) Sheila C. Dow, Endogenous money : structuralist, in P. Arestis & M. Sawyer, A Handbook of Alternative Monetary Economics, Edward Elgar, 2006 : 37

(2) Ibid. 44

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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« N’attribue pas à malice… »

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Quand le système bancaire s’est effondré, l’argent qui manquait, on est allé le chercher dans la poche du contribuable. C’est très vilain mais ce n’est pas passé inaperçu : le fonctionnement implicite du système financier est apparu en surface, au vu de tous. Cela n’avait pas été prévu : l’« oligarchie », pour utiliser le terme qu’affectionne Simon Johnson, l’ancien économiste en chef du Fonds Monétaire International, aurait sans aucun doute préféré davantage de discrétion.

Quand je dis « sans aucun doute », certains sont d’un avis contraire, qui pensent que tout cela était prémédité : de l’effondrement au rétablissement sans vergogne. Je ne le pense pas, et vous allez voir pourquoi.

L’un de vous me communique un extrait d’une conversation récente :

Mr. X. responsable du top management de la Rabobank (à propos de l’obligation de brochures informatives en cas de vente de produits financiers) : « Les gens n’y comprennent rien, et de toute façon, ils ne les lisent pas, donc forcément ils ne savent pas à quels risques il s’exposent. Tout ceci est de leur faute, les vendeurs de ces produits respectent leurs obligations »

Le responsable à la Commission Européenne : « Mr X, vous avez déjà essayé de lire une de ces brochures ? Le problème n’est-il pas plutôt lié au fait que vous ne savez pas vous-même ce que vous mettez dans ces produits et que vous êtes incapables de les évaluer et donc de dire clairement au client ce qu’il encourt ? »

Le responsable à la Commission Européenne sait de quoi il parle : il semble très bien connaître le milieu financier. Sa remarque m’a rappelé une expérience personnelle, à l’époque où je travaillais pour la banque commerciale Wells Fargo à San Francisco. Le département marketing interrogeait les clients pour connaître les désidérata des clients en matière de crédit à la consommation, puis il nous communiquait à nous, au département pricing, le résultat de ses investigations comme une « décision ayant été prise » (ultérieurement, la procédure fut moins expéditive et un comité « nouveaux produits » fut créé, dont je faisais partie). J’ai ainsi hérité d’un projet à l’ambition délirante : un prêt convertible à tout moment en ligne de crédit et inversement.

Pour le mettre au point, j’ai créé un modèle à facteurs de risque à six variables, qui calculait soit la rentabilité – le taux étant fixé, soit le taux – pour une rentabilité déterminée, de SmartFit (c’était le nom du produit) pour la formule prêt et pour la formule ligne de crédit, ainsi que les taux de conversion d’une formule dans l’autre, et ceci en fonction du profil du consommateur et du type de logement envisagé. Après que SmartFit ait été lancé, j’ai un jour évoqué lors d’une réunion, le « produit que j’avais conçu ». Quelqu’un du département marketing s’est alors offusqué : « Mais c’est nous qui avons conçu ce produit ! » Un cousin de Mr. X de la Rabobank, sans doute.

Souvenons-nous toujours du vieil adage : « N’attribue pas à malice, ce que crétinerie explique aussi bien ! »

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Un exercice difficile

C’est un exercice difficile, pour les raisons que dit Barbe-Bleue : « Paul n’est pas un mec parfait, surtout lorsqu’il fait des remarques alors qu’il est sur la défensive, et d’ailleurs on sent parfois son manque de sommeil, faut pas le prendre de manière aussi viscérale ».

Un blog, c’est par définition asymétrique, unilatéral. J’ai connu une musicienne, qui n’avait pas que des choses tendres à dire sur les chefs d’orchestre. Combien d’entre vous, avec ses vues bien à elle ou bien à lui, qui ne ressemblent pas à celles des autres, ne me disent pas : « Pourquoi ne vous contentez-vous pas de me donner raison ? »

L’un me dit : « Vous expliquez ailleurs que nous ne sommes que les spectateurs passifs de ce cauchemar, alors pourquoi toute cette peine ? », un autre : « Vous ne voyez pas qu’ils ont gagné, et qu’ils gagnent toujours ? D’ailleurs vous le savez ! », et un troisième : « On avait une belle planète toute bleue et on en a fait une décharge, et il est trop tard ». Ne comptez pas sur moi pour dire que ce n’est pas vrai.

Mais c’est qu’on ne peut pas. On ne peut pas jeter l’éponge, on ne peut pas dire à quoi bon. Pourquoi ? Pas parce que ce n’est pas bien ou que c’est un péché ou que c’est un devoir moral de ne pas le faire, mais parce qu’il en viendra d’autres après, nos enfants et nos petits-enfants et ceux des autres, encore et encore et on ne peut pas se contenter de dire après moi le déluge, ce sera pareil pour eux mais je m’en lave les mains. Parce qu’il n’y a qu’une seule chose qui nous soit offerte, c’est ce petit bout de conscience, cette lucarne sur le monde, pendant un certain nombre d’années, et si on peut faire quoi que ce soit, à petite échelle ou en grand, pour que ce ne soit pas l’enfer, soit toujours pour les mêmes, soit peut-être maintenant pour tout le monde, il faut le faire.

Paul Feyerabend, le philosophe des sciences, disait que si c’était à refaire, il serait clown, pour faire sourire les gens. En disant cela, il n’a pas fait sourire le public du cirque, mais ceux qui se régalaient de ses illustrations du principe du « tout est bon » dans la découverte scientifique. Mais un monde où nous serions tous clowns ne ferait rire personne. Alors il faut faire son truc à soi, comme Feyerabend, du mieux qu’on peut, pour l’amour de l’art, parce que l’art, ça se partage nécessairement et ça donne du courage aux autres.

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La comptabilité créative, par Jean-Pierre

Billet invité.

LA COMPTABILITE CREATIVE

La crise financière actuelle l’a démontré : les fonds propres du système bancaire sont largement insuffisants pour couvrir tous les engagements. Une alternative s’impose : soit on diminue ces engagements, soit on augmente les fonds propres. Partout, on tente de réaliser les deux à la fois. Sans trop de succès jusqu’à présent. Il est donc indispensable de trouver d’autres solutions, de préférence expéditives. Dans ce domaine, la créativité va bon train, surtout quand elle ne rencontre aucune critique.

Ainsi, quand il est apparu que les fonds propres des deux géants de la réassurance que sont Fannie Mae (Federal National Mortgage Association) et Freddie Mac (Federal Home Loan Mortgage), avant de les nationaliser, l’état leur a permis de considérer les arriérés de paiements comme acquis et ceci durant une période de deux ans. Après quoi, les deux firmes devront relever leurs provisions et considérer ces arriérés comme pure perte. Grâce à ce stratagème, Fannie Mae et Freddie Mac évitent de sombrer. Bien sûr, la mesure n’est que temporaire : dès 2010 les deux géants devront divulguer la véritable situation de leurs finances.

Puis, comme ce genre de magouille ne pouvait être généralisé, on a assoupli les règles comptables. Ce qui avant devait être estimé à la valeur marchande ou de remplacement, peut aujourd’hui être valorisé à un prix équitable. En clair, au pifomètre. Depuis, les banques s’en donnent à cœur joie et affichent des bénéfices mirobolants alors que l’économie s’effondre de toutes parts. De telles embellies comptables sont difficilement répétitives. A moins qu’on ait pris soin de ne pas embellir l’ensemble des actifs foireux en une fois. Il faut donc trouver un autre stratagème.

Depuis que les banques jouissent de la garantie temporaire de l’état, elles peuvent émettre des emprunts à un taux équivalent à celui des emprunts d’état. Leurs propres obligations, en revanche, s’effritent sur le marché, faute de garantie. Quelques banques ont alors eu l’idée géniale de racheter leurs propres titres à vil prix avec le produit du placement des emprunts garantis par l’état. Elles réalisent de la sorte une fameuse épargne, puisqu’elles ne devront plus amortir ces emprunts.

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La monnaie : le point de notre débat (IV)

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L’hypothèse de la création monétaire « ex nihilo » fait partie d’une analyse débouchant sur un projet de réforme politique et sociale.

Mon entrée dans la discussion relative à la création monétaire a été suscitée, il y a plus d’un an, par un commentateur qui aurait aimé que je me joigne à ce projet et que j’exprime mon soutien à cette hypothèse. J’ai expliqué qu’une telle création « ex nihilo » n’avait pas lieu. Une explication m’a alors été offerte (par Armand) qui, à première lecture, m’a convaincu de changer d’avis. Je l’ai fait savoir.

Une deuxième lecture m’a fait découvrir une contradiction dans cette explication et m’a ramené à ma position initiale. J’ai alors lancé le débat auquel vous avez été nombreux à participer. Chaque partie a pensé pouvoir convaincre l’autre. Je crois pouvoir dire aujourd’hui que nous n’y arriverons pas.

La raison en est, selon moi, la suivante : pour ceux qui souscrivent à l’hypothèse de la création monétaire « ex nihilo », elle constitue un élément-clé dans l’exposé du projet de réforme politique et sociale qu’ils soutiennent, sans lequel il perdrait de son sens. Personnellement je ne pense pas que ce projet ait besoin de cette hypothèse. Mais de cela aussi, je sais maintenant que je ne les convaincrai pas.

Il n’y a pas de raison que la discussion sur la création monétaire s’interrompe. Je me suis contenté – dans les coulisses – de modérer ceux qui, emportés par l’enthousiasme, versaient malencontreusement dans l’attaque ad hominem. Je continuerai quant à moi de vous tenir informés des progrès de ma réflexion personnelle sur la monnaie. Mais je m’abstiendrai de répéter des choses déjà dites, à moins bien sûr que cela ne contribue utilement à la compréhension de mon exposé.

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Immobilier américain : on n’a encore rien vu

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Vous vous souvenez des subprimes ? Vous vous souvenez de l’effet que cela a eu sur la finance américaine en particulier et sur l’économie mondiale en général ? Alors regardez le graphique qui suit (proposé par DoctorHousingBubble.com), qui vaut pour la Californie, l’État le plus riche des États–Unis. En rouge, les saisies de maisons, en vert clair, les mises en demeure de payer envoyées aux emprunteurs en retard de paiement (deux ou trois mensualités impayées). Si la situation n’a pas été régularisée entretemps, la saisie intervient environ six mois plus tard.

Ce n’est pas évident au premier coup d’œil, mais la proportion de mises en demeure qui se terminent en saisie a augmenté de 2007 à aujourd’hui, passant de 60 % à près de 75 %. Mais le plus spectaculaire, c’est évidemment que le chiffre record de 121.000 mises en demeure du 1er trimestre 2008 (portant sur des crédits subprime), vient d’être battu au 1er trimestre 2009, avec 135.000.

Ce ne sont plus les subprimes cette fois-ci, ce sont les prêts Alt-A dont les emprunteurs n’étaient pas requis de justifier leurs revenus et les prêts Pay-Option ARM dont les traites étaient dans 85 % des cas inférieures aux intérêts dus, débouchant sur un accroissement du principal, du montant à rembourser.

C’est la deuxième vague, et elle est plus formidable que la première.

Cliquez sur le graphique pour l’agrandir.

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L’artiste des rues

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La troisième rue à Santa Monica, dans la partie qui va de Broadway à Wilshire est une rue piétonnière : « The Promenade ». On y trouve une multitude d’artistes des rues : chanteurs, musiciens, danseurs, caricaturistes, équilibristes ou contorsionnistes. Chacun est là, faisant ce qu’il sait le mieux faire. Certains passants ont eux mieux à faire que de leur prêter attention. La plupart s’arrêtent un moment pour les regarder ou les écouter, puis repartent en ignorant le chapeau ou la boîte destinés aux oboles, se disant : « Il n’a pas de patron : il est heureux. Il trouve là sa récompense ! ». Certains versent leur écot au moment de repartir, échangeant leur monnaie contre le plaisir qu’ils ont éprouvé ou comme un témoignage d’admiration pour un talent qui n’est pas le leur. Certains encore, peu nombreux, apportent leur contribution, sans même s’attarder, pensant sans doute que toute peine mérite salaire.

Je suis moi aussi l’un de ces artistes des rues. J’ai moi aussi découvert la jouissance de ne plus avoir de patron ou de patronne qui me demande de faire ce qu’on lui avait demandé à lui ou elle et qui me dit de le faire à sa place mais, n’ayant pas la moindre idée de ce que c’est, me complimentera ou me réprimandera au hasard, une fois la tâche achevée. C’est une grande satisfaction certainement, mais celui qui passe son chemin considérant qu’elle suffit, oublie qu’il ne me retrouvera là quand il repassera un jour prochain, que parce qu’un autre avait lui ralentit pour laisser son obole.

Il y a un mois exactement, François Leclerc, lançait l’idée d’une souscription et vous y aviez réagi très positivement. J’avais rejeté cependant toute idée d’accès payant parce que je suis précisément un artiste des rues : je ne compte pas sur tous mais seulement sur quelques-uns – The few, the happy few, et si vous avez appris quelque chose en relentissant le pas ou en vous attardant, c’est là aussi ma récompense à moi, en plus de ne pas avoir de patron. Mais si vous pouvez encore vous permettre ce que vous vous étiez alors permis, cela sera apprécié par moi à sa juste valeur. Je vous signalerai le 1er, pour la fête du travail, ce que j’aurai récolté lors des appels de mars et aujourd’hui d’avril.

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L’actualité de la crise : Jeux de défausse à Washington, par François Leclerc

Billet invité.

JEUX DE DEFAUSSE A WASHINGTON

Il y avait un monde fou ce week-end à Washington et pléthore de réunions. Un G7 des ministres de l’économie et des finances, suivi d’un G20 dans le même appareil. Ainsi que, dans la foulée, les traditionnelles « réunions de printemps » du FMI et de la Banque Mondiale.

L’exercice traditionnel qui suit consiste à analyser les virgules et les non-dits des communiqués officiels et à soupeser les déclarations des participants les plus loquaces, afin d’essayer de comprendre ce qui a effectivement été décidé, au terme de quels débats restés confidentiels. Tentative de synthèse, une fois écartées les rituelles certitudes quant à l’avènement d’une prochaine relance économique, ainsi que les références aux démonstrations éclatantes d’unité d’action et aux fermes engagements pris.

On allait voir ce qu’on allait voir, annonçait en ouverture, dès vendredi, le président de la BCE, Jean-Claude Trichet, exprimant, sur fond de bagarre avec les Américains, sa « très grande prudence » (pour ne pas dire son total et véhément désaccord) avec les chiffrages du FMI relatifs aux pertes potentielles du système bancaire international. Car ils mettaient en évidence que les banques européennes étaient très loin du compte en matière de dépréciation de leurs actifs toxiques, impliquant des recapitalisations en conséquence, dont ni elles ni les gouvernements européens ne veulent entendre parler.

Son élan vengeur a été toutefois été brisé, dès le lendemain, par la fuite dont a bénéficié Der Spiegel, l’hebdomadaire allemand, révélant que, selon le Bafin, l’autorité de tutelle du secteur financier allemand, la bagatelle de 816 milliards d’euros d’actifs toxiques étaient engrangés dans le seul système bancaire allemand. Les problématiques méthodologies grâce auxquelles Jean-Claude Trichet se faisait fort de dégonfler les inconvenants chiffrages du FMI ont semblé ne plus avoir, suite à cette parution, la même portée durant le week-end. Le Bafin, pour sa part, portait plainte pour « violation du devoir de confidentialité », tentant de minimiser des chiffres qu’il ne pouvait quant à lui pas contester, car c’étaient les siens, expliquant que les sommes évoquées incluaient « des actifs qui, d’après les banques, ne correspondent plus à leur stratégie commerciale actuelle et qui doivent donc être externalisés ». Il est charitable de ne pas commenter cette pitoyable défausse.

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En quoi les choses sont différentes aujourd’hui du fait de l’internet

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Bien sûr on a toujours pu rendre visite à un voisin ou donner rendez-vous dans un café sur la place du marché à un ami habitant de l’autre côté de la ville. Pour échanger autrefois des idées avec quelqu’un qui habitait ailleurs, il fallait prendre la plume, écrire sa lettre, l’envoyer, attendre qu’elle arrive puis que notre correspondant réponde. Nous avons conservé comme cela des correspondances que nous lisons encore aujourd’hui avec fascination, celle de Hegel par exemple, révélant un personnage étonnamment « jeune », très différent du philosophe systématique et un peu laborieux qui transparaît de ses écrits. Ou celle du chevalier de Méré qui réunit tous les beaux esprits de l’époque pour mobiliser le cerveau collectif qui engendrera la théorie des probabilités.

Les choses sont bien différentes aujourd’hui du fait de l’internet. Beaucoup plus simples et la mayonnaise prend plus vite : on trouve un blog ou un forum qui parle de ce qui vous intéresse – ou on en crée un soi-même – et tournez manège, ça démarre sur les chapeaux de roue. Et sans même qu’il faille par un long et pénible processus découvrir d’abord qui d’autre s’intéresse au même sujet brûlant.

Vous avez pu voir qu’ici, ça se passe le plus souvent en temps réel, au grand désespoir de ceux d’entre vous qui pensent que tout ça est très passionnant mais va beaucoup trop vite : qu’il y a trop de monde impliqué, que ça part dans toutes les directions, etc. On crie au secours : on m’intime sans ménagement de restaurer un semblant d’ordre. Je m’exécute alors… de manière intermittente. Il est clair dans ces moments-là que certains d’entre vous regrettent le temps de la navigation à voile, je veux dire l’époque où il fallait tailler sa plume, écrire sa lettre en s’appliquant, la langue coincée dans l’encoignure des lèvres, en recommençant depuis le début dès qu’il y avait trop de ratures. Refermer l’enveloppe, chauffer la cire…

L’internet a introduit un autre rythme, celui des jeux vidéo : bang-bang-bang, qui nous convient dans l’ensemble mais qui s’accompagne chez vous d’une réelle frustration si l’ensemble du monde n’adopte pas le même temps de réaction supersonique à l’événement. Et tout particulièrement ces derniers temps : si le monde ne s’écroule pas à la rapidité à laquelle nous sommes prêts à le reconstruire.

Patience ! notre monde est le monde de demain – zap ! zap ! – le leur est celui d’hier, qui avance à la vitesse du char à bœufs et quand il s’effondre, le fait de la même manière déchirante et dans le même ralenti majestueux !

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Le temps qu’il fait, le 24 avril 2009

J’écrivais le 23 septembre de l’année dernière, dans Constance ou changement dans les présidentielles américaines :

Interrogé sur qui il placerait à la tête de la Securities & Exchange Commission (SEC), [le régulateur des marchés boursiers], le candidat républicain [John McCain] a prononcé le nom d’Andrew Cuomo, l’Avocat Général de l’état de New York, qui a emboîté le pas à son prédécesseur Eliot Spitzer, dans le rôle de grand pourfendeur de Wall Street. Au choix de McCain, un éditorialiste du Wall Street Journal s’est écrié « Au fou ! »

Et c’est là qu’apparaît ce qui sera peut–être un tournant historique dans l’histoire des élections présidentielles américaines : le soutien du milieu des affaires pour un candidat démocrate. Car, de son côté, Obama s’abstient bien de tonitruer contre Wall Street, et propose une approche « raisonnable » de l’ensemble des problèmes qui se posent en ce moment, appelant bien entendu à la protection du petit emprunteur et condamnant les privilèges excessifs des patrons et des investisseurs, mais tout cela sans hausser le ton.

Le monde des affaires dirige la nation américaine depuis ses origines, depuis en tout cas que les conceptions d’Hamilton, représentant la banque, prirent le dessus sur celles de Jefferson, représentant le peuple. Les moyens dont dispose le monde des affaires lui ont permis au fil des siècles de se maintenir confortablement au pouvoir par le simple biais d’élections démocratiques. Dans ce contexte, le message farouchement anti-Wall Street de McCain, fait de lui un outsider. Le paradoxe de ces élections présidentielles est donc que ce serait la victoire d’un candidat républicain qui apporterait la preuve que l’Amérique a bien changé.

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L’actualité de la crise : L’acte II, par François Leclerc

Billet invité.

L’ACTE II DE LA CRISE

Une semaine sans contact ou presque avec l’actualité de la crise et que découvre-t-on au retour de cette abstinence forcée ? Sans surprise, tous les signes d’un approfondissement de la crise économique, alors qu’aucune mesure décisive n’est toujours pas prises au plan financier. Rien n’est réglé, tout empire, aucune véritable leçon n’est tirée. Que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe, les deux principaux foyers de celle-ci. C’était déjà acquis, cela reste inchangé.

Pire, il commence à se dire qu’un deuxième épisode de la crise financière pourrait prochainement intervenir, qui toucherait cette fois-ci plus fortement l’Europe, alors qu’en Espagne, en Grande-Bretagne et même en RFA l’économie se délite pans par pans et que la récession s’amplifie. « C’est une pluie de désherbant qui s’est abattue sur les germes de la reprise », a déclaré à l’AFP de Londres, Manoj Ladwa, courtier chez ETX Capital, après une flambée boursière sans lendemain. Et, pendant ce temps-là, les politiques continuent de se raccrocher aux faibles signaux avant-coureurs des lueurs d’une possible et prochaine éclaircie, dépassant les sommets du ridicule et frisant bientôt ceux du pathétique. Ne voulant reconnaître que les nouvelles leur permettant de justifier leurs atermoiements, ignorant les autres, car elles leur commanderaient d’accomplir des actes qu’ils ne veulent pas assumer.

La situation du gouvernement allemand, qui ne parvient pas même à faire décoller son offre de rachat des actions de la banque HRE, les actionnaires lui tournant le dos, est significative d’une situation aberrante. Il faudra sans doute en venir au final à leur expropriation, après avoir tout essayé, mais que de temps perdu ! Quand au dossier des « bad banks » allemandes, il est finalement revenu à la surface, dans l’attente de la mise au point d’un montage qui a été promis pour avant les prochaines élections législatives, en septembre prochain. Cela donne le temps de réfléchir.

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États-Unis : Chantage assorti de menaces

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Imaginez que vous soyez le P-DG d’une très grosse banque américaine et que le Secrétaire au Trésor, l’équivalent d’un Ministre des Finances, vous dise : « Faites ce que je vous dis : si vous ne le faites pas, il y a risque systémique et tout le système financier s’écroule… Oh ! Et j’ai oublié de vous dire : si vous ne me croyez pas, ça n’a aucune importance parce que si vous ne faites pas ce que je vous dis, vous êtes viré, vous et tout votre conseil d’administration… Ah ! Encore une chose, l’idée n’est pas de moi : elle vient du président de la banque centrale ».

Que feriez-vous ? Si c’était moi, je répondrais : « Vos menaces me concernant personnellement, je n’en ai rien à ficher, mais si vous ne vous trompez pas pour ce qui touche au risque systémique, je considère qu’il s’agit d’un cas de force majeure (en anglais : « act of God »), et je m’incline ».

Bien entendu, tout dépend de ma capacité à me mettre dans la peau du P-DG d’une très grosse banque américaine mais je ne vous rapporte pas cet incident sans raison : je vous le raconte parce que Mr. Andrew Cuomo, Procureur Général de l’État de New York, a expliqué aujourd’hui que ce scénario s’est vraiment déroulé en décembre de l’année dernière avec, dans le rôle du P-DG d’une grande banque américaine, Ken Lewis de Bank of America, dans celui du Ministre des Finances américain, Hank Paulson, et dans celui du président de la banque centrale, Ben Bernanke, le président de la Federal Reserve. L’occasion, c’est quand Lewis se rendit compte que les pertes qu’allait essuyer la banque d’investissement Merrill Lynch, qu’il s’était engagé à acquérir au nom de Bank of America dépasseraient les 10 milliards de dollars et qu’il tenta de faire machine-arrière.

Le blogueurs américains s’interrogent : « Qui des trois a le plus mal agi ? Que diront les actionnaire de Bi of É (Bank of America en américain) ? » Personnellement, je ne pense pas que ce soit là la bonne question à poser. Les choses ont commencé à aller mal en août 2007 et très très mal en septembre de l’année dernière. Depuis, c’est la panique au niveau des autorités financières américaines. Seul le rebond anémique de la Bourse amorcé le 10 mars (et en perte de vitesse depuis lundi dernier) a constitué une relative embellie. La question à poser c’est celle-ci : « Ont-ils encore la moindre idée de ce qu’ils font ? »

Bonne nouvelle en tout cas pour un corps de métier entièrement à l’abri des pertes d’emploi dans les quelques années à venir : les avocats d’affaires.

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« Eppur si muove ! »

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Christophe écrit à propos de l’un d’entre vous qui, convaincu il y a quelque temps que les banques commerciales ne créent pas d’argent ex nihilo, n’en est plus aussi sûr aujourd’hui :

C’est comme si on vous expliquait tous les jours que c’est la terre qui tourne autour du soleil avec toute la difficulté que cela suppose à vous l‘expliquer car il faut aller plus loin que les apparences et vous vous dites : « C’est compliqué mais c’est vrai : cela permet d’expliquer beaucoup de choses » mais dès que vous sortez dehors vous constatez que non : c’est bien le soleil qui tourne autour de la terre, c’est là devant vos yeux, le soleil tourne d’Est en Ouest et cela est bien la preuve que ces savants sont vraiment fous !

Je l’ai expliqué déjà : j’ai fait mon enquête pendant plusieurs mois, en votre compagnie et grâce à votre aide, pour voir si mes sens avaient pu être abusés durant la dizaine d’années où je travaillai pour des établissements de crédit parmi les plus grands de la planète. Voici la manière dont je présente les choses dans le manuscrit de mon livre « L’argent », à paraître en septembre chez Fayard :

Quelle ne fut pas ma surprise cependant de découvrir que le désaccord existe parmi les différents auteurs aussitôt que l’on aborde des questions pourtant aussi simples que de savoir si les banques commerciales, celles où nous déposons l’argent dont nous n’avons pas un usage immédiat, créent ou non de l’argent, ou bien si elles prêtent ou non l’argent que nous déposons sur un compte-courant auprès d’elles. La raison de tant de confusion est simple : nous disposons de plusieurs langages pour parler de l’argent et quand il s’agit de traduire de l’un vers l’un des autres, les problèmes de traduction peuvent rapidement devenir très sérieux. Ainsi nous parlons parfois de l’argent en termes purement économiques, et je veux dire par là en termes de flux monétaires : « Il court, il court, le furet : il est passé par ici, il repassera par là … ». Quand nous parlons de l’argent en tant que flux, rien ne se crée, rien ne se perd : quand je dépose de l’argent à la banque, que celle-ci le prête, qu’il lui revient augmenté d’intérêts qui lui ont été versés et qu’une fraction de ces intérêts me sont ristournés à moi, il ne faut pas qu’un seul centime s’en soit perdu : s’applique ici ce que j’appellerai tout au long de cet ouvrage un « principe de conservation des quantités ».

Ce langage économique aurait dû en toute bonne logique suffire à la tâche quand il s’agit de parler d’argent, à ceci près qu’on s’aperçut au fil des siècles que ce langage n’était pas suffisamment strict dans ses termes pour interdire que des sommes n’en soient aisément dérobées au passage par ceux que l’argent tente – à savoir par tout un chacun. On inventa alors ce qui s’appelle la « comptabilité en partie double », un nouveau langage qui présente la particularité que tout s’y équilibre toujours : que le passif y est par définition égal à l’actif mais qui enfreint à tout bout de champ le « principe de conservation des quantités » et qui, du coup, peut faire croire à celui qui ne maîtrise pas parfaitement ses subtilités que des sommes apparaissent, comme du chapeau du magicien, pour disparaître ensuite. Mais malgré les défauts de la langue comptable pour ce qui est de sa compréhension intuitive, elle présente l’avantage infiniment précieux qu’il y est beaucoup plus difficile de faire disparaître des sommes (de véritables « flux monétaires ») sans que rien n’y paraisse, et c’est pourquoi la comptabilité en partie double fut adoptée avec enthousiasme par ceux qui voyaient leurs bénéfices fondre comme neige au soleil au contact de certains de leurs employés industrieux sans doute mais aussi indélicats.

Répétons-le cependant : si le « principe de conservation des quantités » n’avait pas toujours été d’application stricte pour tout ce qui touche de près ou de loin à l’argent, le capitalisme serait mort au berceau et les Bourses ne seraient jamais nées car leur accès aurait été rendu impossible par les cohortes de plaignants encombrant les rues, massés devant les portes du tribunal de commerce.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Pourquoi nous disons en réalité la même chose, réponse à une critique de Jean-Claude Werrebrouck

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Lorsque je défends l’idée d’une « constitution pour l’économie », j’explique que quand la démocratie s’est mise en place, elle s’est arrêtée au bord de l’économie, laissant celle-ci dans un « état de nature » au sens hobbesien du terme, c’est-à-dire où l’homme est un loup pour l’homme. Les événements actuels soulignent la nécessité de sauver l’économie de la loi de la jungle qui y règne en la faisant rentrer dans le giron de la démocratie, ce qui ne peut se faire qu’en la dotant – elle et la finance qui constitue son système sanguin – d’une constitution.

Pourquoi une constitution distincte pour l’économie ? Parce que les marchés fonctionnent d’ores et déjà au niveau global et qu’une constitution pour l’économie qui se contenterait d’ajouter des articles « économiques » aux constitutions politiques nationales existantes se situerait au mauvais endroit et raterait nécessairement son but, le plus moral des États se voyant automatiquement pénalisé au plan économique (c’est ce qui explique que, comme on l’a vu récemment, le problème des paradis fiscaux étant en réalité insoluble dans les cadres nationaux, sa « solution » consista à en réécrire la définition jusqu’à ce qu’elle ne s’applique plus à aucun État). Quand Attali dit qu’il n’y a pas d’état de droit au niveau global, nous exprimons lui et moi la même idée.

Dans A propos du projet de Constitution pour l’Économie, Jean-Claude Werrebrouck présente une critique de mon approche. Werrebrouck lit dans l’histoire un mouvement en trois temps où ce qu’il appelle l’« extériorité » (une notion très proche de ce que les philosophes appellent le « transcendant ») fut successivement la religion, le politique et aujourd’hui l’économique. Au lieu de voir comme je le fais l’économie comme une enclave de brutalité au sein de la démocratie, il voit au contraire l’économique comme ayant pris le dessus sur le politique pour le dominer désormais. Et comme cet ordre économique se confond aujourd’hui avec l’« anarcho-capitalisme » rothbardien qui s’est imposé au cours des trente dernières années, ce que je lis comme une sauvagerie de l’économique au sein de la démocratie, serait en fait pour Werrebrouck, le phagocytage du politique par l’ordre économique « anarcho-capitaliste ». Il écrit :

… si l’économie est l’équivalent de la religion, en ce qu’elle est la forme nouvelle de l’irrépressible extériorité, les économistes sont-ils des clercs ou fonctionnaires de la religion des temps modernes ? Et la théorie économique est-elle l’équivalent de la théologie ?

Le cadre général décrit par Werrebrouck est donc différent du mien. Les événements récents aux États-Unis, où l’on voit les financiers que l’on pouvait penser en déroute en raison du désastre dont ils ont été la cause, prendre au contraire les rênes du pouvoir, semblent lui donner raison : il ne s’agit même pas d’un coup d’état et l’ordre économique avait bel et bien remplacé l’ordre politique, le subordonnant simplement à ses propres exigences : celles du marché, et ceci à l’échelle de la planète toute entière.

Mais cette différence dans l’analyse entre Werrebrouck et moi débouche-t-elle sur une conclusion différente ? En fait non : une constitution pour l’économie se révèle également nécessaire dans l’un et l’autre cas. Seule l’interprétation exacte de ce qu’elle représente diffère quelque peu. Pour moi une constitution pour l’économie comble un vide existant, celui que constitue l’existence d’une plage d’« état de nature » au sein de la démocratie et va se situer là où le « désordre » économique règne d’ores et déjà, à savoir au niveau supranational. Dans la perspective de Werrebrouck, une constitution pour l’économie porte nécessairement sur l’« extériorité », sur ce qui constitue actuellement un ordre transcendant et, le politique ayant été récemment subordonné à l’économique, il s’agit simplement avec une constitution pour l’économie d’une restauration du politique dans ses droits.

Mais réfléchissons-y, dans une analyse comme dans l’autre, l’économique était hors de portée du politique, soit, selon moi, parce que la démocratie l’avait abandonné à la loi de la jungle, soit, selon Werrebrouck, parce que c’est l’économique qui avait pris le pouvoir et, dans une analyse comme dans l’autre, une constitution pour l’économie parfait la démocratie, chez moi en en étendant le principe à l’économie, et chez Werrebrouck parce qu’elle rétablirait l’empire du politique sur l’économique.

Bien sûr une constitution pour l’économie ne peut se situer que là où le pouvoir économique a déjà pris ses aises : au niveau global. Les temps que nous vivons et notre capacité aujourd’hui à en analyser les tenants et les aboutissants nous font cependant comprendre à quel point nous avions pris pour la démocratie ce qui n’en était encore que les balbutiements et à quel point nous sommes encore éloignés de son idéal. Une constitution pour l’économie constituerait cependant un pas de géant dans sa direction.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Un autre aspect de Bob Dylan

Nous regardions ce soir le documentaire de Martin Scorsese, « No Direction Home » (2005) consacré à la carrière de Bob Dylan entre 1961, moment de sa percée à Greenwich Village, et 1966, marqué par l’album « Highway 61 Revisited » où il joue pour la première fois entièrement accompagné par un groupe de rock des morceaux comme « Like a Rolling Stone » ou « Desolation Row ».

Pour ceux qui n’ont pas vu ce documentaire, c’est une sorte d’autobiographie centrée sur un très long entretien. Dylan y parle longuement de ceux qui l’ont influencé et l’on entend donc parler de Woody Guthrie, Muddy Waters ou Hank Williams, ce qui n’étonnera personne. J’ai été beaucoup plus surpris de le voir mentionner Odetta pour sa manière d’utiliser la guitare comme instrument de percussion, Johnnie Ray, le chanteur de charme sourd, pour le sanglot dans sa voix où le curieux John Jacob Niles, dont il est vrai qu’il emprunta un vers à son morceau le plus célèbre : « Go Away From My Window » pour en faire l’entrée en matière de son propre « It Ain’t Me Babe ». Alors voilà, pour votre plaisir et le mien, another side of Bob Dylan.

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Réédition de « Vers la crise du capitalisme américain ? »

« Vers la crise du capitalisme américain ? » est épuisé depuis plusieurs mois. Bonne nouvelle : le livre sera réédité au mois d’octobre aux Éditions du Croquant qui publient la revue savoir / agir, la revue de l’association raisons d’agir. Je vous le rappellerai en temps utile. En attendant, voici la quatrième de couverture.

« La crise du capitalisme américain » parut en février 2007, soit six mois avant que la crise n’éclate véritablement. L’ouvrage avait été rédigé par Paul Jorion en 2005 alors qu’il travaillait pour Countrywide, le principal établissement de crédit immobilier américain, bientôt au cœur de la tourmente.

Le capitalisme américain étant alors triomphant, le manuscrit se chercha vainement un éditeur pendant plus d’un an. Quand la décision de le publier fut prise, l’éditeur, un peu sceptique, en modifia le titre, qui devint « Vers la crise du capitalisme américain ? » Le livre a repris son titre original dans la présente réédition.

La « crise des subprimes » éclata en août 2007. Le crédit s’était soudain tari sur les marchés interbancaires quand les prêts immobiliers américains, plusieurs milliers d’entre eux étant reconditionnés à la fois sous forme d’une obligation unique (« titrisation »), cessèrent de trouver acheteurs. La raison en était simple : ils essuyaient désormais de lourdes pertes, de trop nombreux emprunteurs appartenant au fameux secteur à risque des « subprimes », se révélant incapables de faire face à leurs engagements.

Limitée au départ aux États-Unis, la crise devait bientôt déferler sur le monde. Le portrait dépeint ici est celui d’une Amérique aux consommateurs surendettés s’engouffrant avec l’aide d’organismes de prêt complaisants et de banques d’investissement rapaces, dans une gigantesque bulle immobilière.

Si les États-Unis étaient bien les principaux responsables du drame, ils n’étaient cependant pas seuls car la Chine avait financé la bulle par ses achats massifs de Bons de Trésor et de titres immobiliers américains, poussant les taux d’intérêt à la baisse et encourageant du fait même le consommateur américain à acheter les produits Made in China en quantités colossales.

Lorsque la bulle creva, le capitalisme américain, entraînant le monde à sa suite, plongea dans une crise historique qui risque désormais de lui être fatale.

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Le vrai et le faux canard

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Jeudi dernier, dans son plus récent rapport, Nouriel Roubini expliquait avec force détails que les chiffres utilisés par les autorités américaines dans les « tests de détresse » auxquels sont soumises les dix-neuf principales banques américaines, étaient d’ores et déjà enfoncés, qu’il s’agisse des chiffres du chômage (à la hausse), du PIB (à la baisse) ou de la chute du prix de l’immobilier résidentiel (à la baisse). Il recommandait du coup que l’on cesse de parler de « stress tests » pour parler de « fudge tests » : tests bidouillés.

Aussi, quand ce matin un blogueur et animateur de radio, Hal Turner, affirma être en possession des résultats catastrophiques des tests et publia le verdict : 16 des 19 banques insolvables, il fut pris extrêmement au sérieux par les marchés qui vacillèrent aussitôt. Le Trésor américain démentit dans l’heure et, selon Turner, un représentant de la Securities & Exchange Commission (SEC), le régulateur des marchés boursiers américains, l’appela personnellement au téléphone pour lui demander quelle était la source de ses informations.

Il s’agit peut-être d’un canard (non, Nungesser et Coli n’avaient pas traversé l’Atlantique), le blogueur en question n’étant pas particulièrement digne de confiance : un propagandiste d’extrême-droite ayant prôné des actes de violence contre les noirs, les juifs et les immigrants, ainsi que le précisèrent rapidement les agences de presse. Interrogé par Bloomberg en particulier, Turner ne chercha pas à nier les faits qui lui sont reprochés : « Ces propos correspondent au contenu des émissions de l’époque », s’est-il contenté de commenter.

N’empêche, son coup était bien préparé : les chiffres qu’il avance sont en effet très convaincants, produisant en particulier un bilan très précis de l’exposition des banques américaines aux produits dérivés et si les experts de Wall Street les prirent très au sérieux c’est qu’ils confirmaient ceux des analyses qui circulent en ce moment dans les milieux bien informés.

Le 4 mai, le Trésor annoncera le résultat de ses « fudge tests », pardon « stress tests » : on apprendra que 19 banques sur 19 passent l’épreuve haut la main et avec un peu de chance, le marché de New York – bien déprimé aujourd’hui (-3,56 %) – repartira à la hausse. On entendra cependant des bruits bizarres en arrière-fond : coin-coin-coin-coin ! Le vrai canard, c’est là qu’il sera.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Espace collaboratif pour une « constitution pour l’économie »

L’un d’entre vous a créé un espace collaboratif pour une « constitution pour l’économie » (merci, JLM !), telle que décrite initialement en septembre 2007 dans L’économie a besoin d’une authentique constitution. Avant de pouvoir le lancer effectivement, un collège de quatre membres doit être constitué, qui gérera collectivement les « pages de structures » – la table des matières de cet espace.

Que les candidats éventuels aient l’amabilité de me contacter par courriel ici (plutôt que par un commentaire à ce billet). Il serait bon que l’un ou l’une d’entre vous ait un peu d’expérience dans la gestion d’un Wiki. Merci d’avance !

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L’écharpe rouge

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il y a un peu plus de trente ans, je suis allé interviewer les Provos d’Amsterdam pour écrire un mémoire de sociologie. J’en suis revenu avec une grande tendresse pour le penseur de Provo, Roel van Duyn, et une grande admiration pour l’un de ses soutiens les plus précieux, le poète Simon Vinkenoog. J’ai beaucoup aimé aussi les grandes écharpes de deux mètres que les étudiants hollandais portaient repliées en deux pour former une sorte de nœud coulant et qui remplaçaient un manteau en hiver. De retour, j’ai demandé à ma mère de m’en tricoter une semblable.

Quinze ans plus tard, jeune professeur à Cambridge, je portais toujours ma longue écharpe rouge. Je l’ai examinée un jour sans sollicitude et comme elle était pleine de trous, je l’ai mise à la poubelle. A cette époque, j’avais un étudiant thésard, italien, qui ne ratait aucun de mes cours et qui, à la fin de l’un d’eux, me prit à part pour me dire avec une gravité inhabituelle : « Paul, je voudrais te parler ! » Je lui dis « Bon ! », et nous sommes allés nous asseoir à l’écart. Je m’attendais à une révélation dramatique sur sa vie personnelle, mais ce n’était pas ça : « Paul », me dit-il avec une certaine solennité, « tu ne portes plus ton écharpe rouge. Faut-il y lire une signification politique ? »

Si vous êtes familier des échanges récents sur ce blog, vous comprenez pourquoi cette anecdote de l’écharpe rouge me revient aujourd’hui à l’esprit. Je suis anthropologue et sociologue de formation et je me pose des questions sur le monde où nous vivons et tout spécialement où il va. J’aimerais dire : « C’est mon métier ! » Bien sûr je n’aurais jamais choisi ce métier si j’étais allergique au fait de me poser ce genre de questions. Sur la réponse qu’il faut apporter à la plupart de celles-ci, et comme vous pouvez le constater, je n’ai encore qu’une idée très vague et je réfléchis tout haut en votre présence. C’est peut-être ce flou qui permet à mes bribes de réponses de devenir pour certains d’entre vous le support à un test projectif comme les taches du Rorschach, où chacun lit ce qui lui passe en réalité par son propre esprit.

Vous n’avez accès qu’aux commentaires du blog, moi je reçois en sus des courriels où l’un me dit que la révolution mondiale n’attend qu’un signal de moi pour se déverser sur le monde, un autre que la Terre n’a jamais connu pire crapule vendue à la finance. Et ceci, bien entendu, à la lecture des mêmes billets. Le jour viendra peut-être où ce sera le même qui m’écrira le premier message le matin et le second dans la soirée, ayant lu sur mon blog un « peut-être », là où il espérait un « c’est bien possible ».

Je caricature bien sûr, mais vous m’avez compris : il en va là comme de l’écharpe rouge. Certaines idées, j’en conviens, sont capitales, et doivent être traitées à ce titre. Faites-moi plaisir cependant, si jamais la tentation vous effleure de lire dans ce que j’écris davantage que ce qui y est dit, repoussez-la avec vigueur !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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