Revenu universel et partage, par Michel Leis

Billet invité.

L’idée de revenu universel trouve un écho grandissant dans le débat public, elle suppose que deux conditions soient remplies. La première est celle d’un consentement qui serait donné par une majorité de citoyens à la répartition de la valeur ajoutée sur une base ne reposant pas exclusivement sur le travail. La deuxième est celle de la possibilité et de la soutenabilité dans le temps d’une telle mesure. Si l’on ne peut se prononcer à la place des individus, il me semble intéressant de clarifier le débat sur la faisabilité d’une telle mesure ou les questions qu’elle soulève.

On peut réaliser chez soi quelques projections avec un simple tableur en prenant comme base les chiffres de la population active, ceux des personnes en âge de partir à la retraite et ceux en âge de faire des études. Les variables sont nombreuses[i] entre un revenu universel pour tous, par foyer, par tranche d’âge, en faisant varier le différentiel de revenu lié à l’incitation au travail. Apparemment, la valeur ajoutée générée (1 820 900 millions d’euros en France en 2012) permet de verser un revenu universel à l’ensemble des individus, indépendamment du travail, et de verser une incitation supplémentaire quand les individus font le choix de travailler. En retenant des hypothèses assez basses sur les montants distribués et un différentiel qui reste significatif pour inciter les individus à travailler, on peut créer un tel revenu en distribuant un montant compris entre 80 et 100 % de la valeur ajoutée, déduction faite du financement des dépenses de santé (11.8 % de la VA). Si l’on ajoute qu’il reste nécessaire de financer les infrastructures et un service public (éducation, justice, transport…), on doit collecter un impôt sur le revenu ou réduire les montants de l’allocation universelle, ce qui rend un tel projet finalement bien peu attractif.

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Réflexions pour un mouvement néodémocratique (XVII) – De quoi l’avenir devrait-il être fait ?, par Francis Arness

Billet invité.

Esquissons les mesures assurant d’abord la stabilisation de la situation économique, puis le grand tournant. Partons des propositions développées par Paul Jorion dans Misère de la pensée économique [1] ainsi que dans l’ensemble des contributions au blog (particulièrement dans le cadre du projet d’Encyclopédie au XXIème siècle [2]).

Pour stabiliser la situation économique et éviter tout effondrement à court ou moyen terme, il faut :

1. Au niveau européen : régler le problème de l’euro, mutualiser les dettes à l’échelle européenne après avoir organisé un défaut généralisé. Cela ouvrira à une restructuration qui conduira à une refonte de l’architecture de la monnaie unique et à sa transformation en un espace financier, bancaire et fiscal unique (euro numérique, comme le propose Pierre Sarton du Jonchay [3]), avec tout ce que cela comporte d’« euthanasie du rentier ».

2. Au niveau mondial : encadrer strictement les banques par leur nationalisation dans la perspective d’une finance remise au service de la communauté, ce qui implique en particulier la ré-interdiction de la spéculation, mais aussi la création d’une chambre de compensation multilatérale planétaire fondée sur le bancor en étayant ce système sur le réel par la monnaie numérique [4].

3. Au niveau local et plus général, créer des espaces économiques autonomes par rapport aux Etats-Unis – et cela vaut en premier lieu pour l’Europe [5].

4. Dans ce cadre, en Europe (et ailleurs), refonder le partage des richesses.

5. La mise en place d’une chambre de compensation multilatérale planétaire fondée sur le bancor, signifiant automatiquement la fin de la libre circulation des capitaux et la disparition des paradis fiscaux.

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L’ÉCONOMIE POSITIVE : « J’ai des doutes… », par Maurice Lévy, suivi d’une réponse par Paul Jorion

Maurice Lévy, P-DG de Publicis Groupe, fait partie, au même titre que moi-même, du groupe de réflexion sur l’économie positive dirigé par Jacques Attali. Je suppose que les choses se sont passées pour lui de la même manière que pour moi, à savoir qu’il a reçu un jour une lettre de ce dernier lui demandant d’accepter de faire partie du groupe, et qu’il a répondu oui.

Vendredi, Maurice Lévy a adressé une lettre à Jacques Attali intitulée « J’ai des doutes… » Si j’ai eu l’occasion de la voir, c’est que Maurice Lévy en a fait une « lettre ouverte » au sein du groupe en en adressant copie à chacun de ses membres. Ma réaction à ce texte a été d’y apporter une réponse, que les membres du groupe ont reçue hier samedi en début de soirée.

Avec l’aimable accord de Maurice Lévy, et avec les encouragements de Jacques Attali, je publie ici cet échange.

 

L’économie positive : « J’ai des doutes… » par Maurice Lévy.

4 avril 2013

J’avoue mon embarras.

S’agissant de se projeter à l’horizon 2030 l’exercice devrait pourtant s’avérer facile. Il suffit de se laisser porter par l’utopie d’une économie « qui ferait du bien à tous » et du mal à personne. Une économie respectueuse des ressources, de l’égalité entre les hommes (ils naissent et vivent égaux).

Mais,

Il y a une situation de départ qui est de plus en plus déprimante, où la France perd chaque jour des points (ce n’est pas d’aujourd’hui : cette situation trouve son origine dans l’incapacité du modèle social français de s’adapter à un monde qui change..).

Il y a un monde ouvert à la concurrence où la guerre économique a remplacé (pour partie) les guerres de conquêtes de territoires.

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LA RÉPARTITION DU PATRIMOINE AUX ÉTATS-UNIS

Dans La crise du capitalisme américain (2007 ; 2009 : pp. 121 à 134), je présentais cela comme l’une des raisons pourquoi nous aurions nécessairement une crise des subprimes.

Merci à Lannister Tyrion pour la traduction française.

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L’ORIENT EST « PRINTANIER », par Daniel Pol

Billet invité

L’année du Serpent dont l’Asie vient de fêter l’avènement, sera-t-elle porteuse de bouleversements comme celles qui l’ont précédée ? C’est ce que semblent penser les analystes de JP Morgan. C’est aussi ce que prévoient certains économistes en annonçant la faillite de l’économie américaine et la chute de sa monnaie d’ici à l’été prochain. Une faillite qui risque bien de provoquer un tsunami dans la zone dollar dont l’Asie constitue justement l’un des piliers !

Désormais première économie mondiale, la Chine a depuis longtemps pris les devants et investi ses énormes réserves en USD… dans les pays occidentaux ! la technique de la « patate chaude » dont les Asiatiques sont les maîtres. Suivi par d’autres pays de la région, l’Empire du Milieu a ainsi relativement mis à l’abri des turbulences à venir sa puissance de tir.

Ce n’est pas le cas du Vietnam. Empêtré dans une politique économique peu cohérente, et déstabilisé par des affaires de corruption et de fraude au plus haut niveau des grandes entreprises étatiques, le gouvernement navigue à vue et se félicitait récemment d’avoir pu maintenir le taux de change du Vietnam Dong avec le dollar… Belle performance en effet, mais qui risque de coûter très cher à une économie en perte de vitesse et qui parvient de moins en moins à maintenir son avance et sa compétitivité face à des voisins plus performants, tels le Cambodge et maintenant la Birmanie, sans parler de la Thaïlande.

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« LE PRIX DES INÉGALITÉS » ET POURQUOI NOS DIRIGEANTS SONT DÉTERMINÉS À CONTINUER DE NOUS LE FAIRE PAYER

Ceux d’entre vous qui lisent aujourd’hui Le prix des inégalités de Joseph Stiglitz et qui ont eu l’occasion de lire mon livre La crise du capitalisme américain (2007), auront été frappés par la quasi-identité des thèmes évoqués et par la parfaite identité des thèses centrales à ces deux ouvrages : la crise des subprimes a été causée par la concentration de la richesse et ses deux facettes : pouvoir d’achat insuffisant pour la majorité de la population américaine, fortunes démesurées pour une petite minorité, argent en excès allant se placer dans la spéculation, faute de débouchés dans la production, et dérèglant là le mécanisme de la formation des prix, et en particulier, celui des matières premières.

J’ai développé depuis le thème de « la machine à concentrer la richesse » et le rôle que joue celle-ci dans les phases ultérieures de la crise, dans L’argent, mode d’emploi (2009) et Le capitalisme à l’agonie (2011), et j’y reviens de manière plus systématique encore dans Misère de la pensée économique, qui sera en librairie le 3 octobre.

Le fait que, si je suis lu et bien lu, le message que j’ai délivré en 2007 et que je martèle depuis dans mes ouvrages, n’a lui aucun impact sur les politiques économiques telles qu’elles sont pratiquées (la Troïka – BCE, UE, FMI – sera aujourd’hui à Nicosie et continuera d’ânonner et d’imposer des mesures qui sont le contraire exact de ce que je préconise), s’explique aisément : je ne suis pas même économiste et, à l’exception de la chronique mensuelle que je rédige depuis 2008 pour Le Monde-Économie, j’ai été jusqu’à très récemment privé de toute la visibilité que procure une affiliation institutionnelle,

Or, toute vraisemblable qu’elle soit, cette explication s’avère inadéquate si l’on pense au fait que Joseph Stiglitz défend depuis de nombreuses années des thèses semblables aux miennes, et n’a pas davantage d’impact que moi sur les politiques mises en vigueur.

« Prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, Professeur à Columbia, ex-directeur de la Banque mondiale et conseiller de Clinton, est sans conteste l’économiste le plus respecté et le plus lu au monde », constate la jaquette de son plus récent livre. « Le plus respecté » et « le plus lu au monde », sans que cela ait la moindre conséquence dans le monde réel, et ceci prouve que la reconnaissance et les affiliations prestigieuses ne font en réalité rien à l’affaire : c’est le message lui-même que nous délivrons lui et moi qui est irrecevable par ceux, « de gauche » tout aussi bien que « de droite », qui décident de notre sort, et nous enfoncent aujourd’hui toujours davantage dans la crise, alors que la teneur des mesures qu’il faudrait prendre est connue, et qu’en plus, toute la ville en parle.

 

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“La macchina per concentrare la ricchezza”

Une version italienne par Alessio Moretti de mon billet pour Le Monde-Économie de ce mois-ci : La machine à concentrer la richesse.

(articolo apparso in: Le Monde Économie, 06-07 febbraio 2012 e nel blog di P. Jorion)

In un’allocuzione pronunciata il 12 gennaio, Alan B. Frueger, presidente del Consiglio dei consiglieri economici del presidente Obama, ha esaminato “L’aumento e le conseguenze della disuguaglianza negli Stati Uniti”.

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LE MONDE-ÉCONOMIE, La machine à concentrer la richesse, lundi 6 – mardi 7 février 2012

La machine à concentrer la richesse

Dans une allocution prononcée le 12 janvier, Alan B. Krueger, président du Conseil des conseillers économiques du président Obama, a examiné « La montée et les conséquences de l’inégalité aux États-Unis ».

Alors que de 1947 à 1979, les revenus de l’ensemble de la population américaine croissent annuellement d’un peu plus de 2%, toutes catégories économiques confondues, sur la période qui s’étend ensuite de 1979 à 2010, les 20% les plus riches voient leurs revenus bruts augmenter de 1,2% par an, alors que, parallèlement, ceux des 20% les plus pauvres baissent eux de 0,4%. Les cadeaux fiscaux consentis par les deux administrations Bush aux ménages les plus fortunés viennent encore renforcer la tendance : si dans l’ensemble, les 20% les moins riches voient leurs revenus après impôts augmenter de 18% sur la période 1979-2007, ceux du 1% le plus fortuné, grimpent pendant ce temps-là de 278%.

À quoi attribuer le creusement des écarts ? Premièrement, à la part toujours croissante de la richesse ponctionnée par le secteur financier. Krueger cite les chiffres suivants : la part du secteur financier et de l’immobilier dans les revenus du 1% le plus riche double entre 1979 et 2005. En fin de période, ces deux secteurs constituent désormais un quart des revenus du 0,1% le plus fortuné. Deuxièmement, les gains de productivité dus à l’informatisation et à l’automation au cours des trente dernières années sont essentiellement ponctionnés par les classes les plus aisées. Krueger ne s’attarde pas sur le mécanisme de ce transfert, se contentant de citer les résultats d’un sondage de 1997 auprès de ses collègues économistes selon lesquels le facteur technologique rend compte à 45% des disparités de revenus, mais les raisons en sont bien connues : sur cette période, les salaires en dollars constants stagnent tandis que s’envolent les gains du capital et la rémunération des dirigeants des grosses entreprises. Dans la pratique, le travailleur remplacé par un robot ou un ordinateur est remercié et son espoir de retrouver un jour un emploi va diminuant à mesure que la technologie progresse ; sitôt remplacé, la machine travaille uniquement au profit des actionnaires et des patrons de l’entreprise. Cet effet pervers, Sismondi (1773 – 1842) l’avait déjà dénoncé dans les années 1820, proposant que tout ouvrier remplacé par une machine bénéficie d’une rente indexée sur la richesse créée désormais par celle-ci. Une proposition ancienne qu’il faudra, un jour ou l’autre, réexaminer.

Les disparités dans la répartition des revenus et du patrimoine ne doivent pas être considérées comme de simples curiosités : la concentration excessive de la richesse grippe la machine économique jusqu’à provoquer son arrêt par deux effets combinés. D’une part, la baisse du pouvoir d’achat pour la grande masse de la population force à un développement du crédit qui fragilise à terme le secteur financier en raison du risque croissant de défaut de l’emprunteur, d’autre part, les capitaux disponibles au sommet de la pyramide sociale, iront, faute de débouchés suffisants dans la production, se placer dans des activités spéculatives, dérèglant entièrement le mécanisme de la formation des prix.

Tant que la concentration de la richesse n’aura pas été inversée, la machine économique ne pourra pas véritablement repartir. De ce point de vue, l’austérité, qui accroît encore la disparité des revenus, est bien entendu la pire des politiques.

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