Tous les articles par Paul Jorion

Quand il est légitime de chanter la Marseillaise

Il est légitime de chanter la Marseillaise quand les circonstances l’exigent et qu’on est seul à pouvoir le faire.

Démonstration.

Au bout de ma première année aux États–Unis, je n’avais plus un rond, aucune perspective d’emploi et quatre enfants à charge. Je m’étais mis à fréquenter les Quakers et l’un d’entre eux m’avait un jour dit : « Il y a une vieille dame qui vient de perdre son mari et son frère. Ce serait bien si quelqu’un pouvait vivre avec elle dans sa maison. Il y aurait un loyer modeste à payer… ».

Evelyn Smith Munro est morte en février dernier à l’âge de 92 ans. « Je suis dans l’Encyclopédie de la gauche américaine », m’avait–elle un jour dit avec fausse modestie. Sa chronique nécrologique dans le Los Angeles Times rappelle qu’elle « accompagnait H. L. Mitchell (un militant socialiste, fondateur du syndicat des métayers des états du Sud) le jour où ils recherchaient le corps d’un syndicaliste apparemment assassiné par les patrons des plantations. Elle participait aux assemblées de métayers, souvent interrompues par les assistants des shérifs accompagnant les « patrons motorisés » – des hommes armés dont le rôle était d’intimider les syndicalistes – elle fut un jour pourchassée par une voiture remplie d’hommes brandissant des fusils et des haches ».

Evelyn était native de la Nouvelle–Orléans où l’on aime la France par principe et sans grand discernement. Le chien qui partageait la maison où je logeais à Laguna Beach (Californie méridionale) de 1997 à 1999, s’appelait « Mardi–Gras ». Evelyne aimait la France mais surtout l’image de la Révolution Française, c’est ce qui la motivait quand elle avait les nervi racistes à ses trousses et c’est pour cette raison que ses filles avaient choisi le 14 juillet pour une commémoration.

Nous sommes arrivés très tard (Adriana travaillait ce jour–là). Il y avait un petit orchestre. Quelqu’un avait–il chanté la Marseillaise ? Ils auraient bien voulu mais personne n’aurait su comment. Alors, samedi dernier, à la mémoire de quelqu’un qui aimait la Révolution Française, et devant un public d’Américains ravis et reconnaissants, d’une voix vibrante, pareil aux héros de Casablanca, j’ai chanté la Marseillaise.

L’Ami du peuple

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La brouille des frères siamois

Le rapport entre les agences de rating – Standard & Poor’s, Moody’s, Fitch, essentiellement – et les compagnies émettrices d’Asset–Backed Securities (ABS) qui rassemblent donc des paquets de prêts au logement individuels
« sous–prime » (subprime) sous forme d’obligations – qui les « titrisent » pour utiliser l’expression consacrée – est un rapport ambigu. En effet, les agences sont rémunérées pour deux types de service distincts : elles aident les firmes émettrices à « structurer » ces obligations et j’ai mentionné hier (Comment fonctionne l’indice ABX) qu’elles fixent par exemple les seuils auxquels des « déclencheurs » permettent à des fonds de réserve d’être réalloués à des « tranches » déficitaires ; elles émettent ensuite une opinion quant au grade de crédit (AAA, AA, A, BBB…) que cette obligation mérite. Il y a là, bien entendu, comme un conflit d’intérêt.

Quand on a commencé de s’apercevoir il y a quelques mois que la performance des ABS récentes était bien moindre qu’initialement prévu, certains y ont vu la preuve d’une collusion entre les firmes émettrices et les agences qui assurent leur rating. Je ne nie pas l’existence d’un conflit d’intérêt, néanmoins je ne pense pas personnellement qu’il y ait eu collusion, d’une part, parce que ces agences ont bien trop à perdre en termes de réputation quand elles se trompent, d’autre part, parce que je connais bien ces milieux où l’on produit des modèles financiers et où le principal souci est d’être consciencieux – sur ce dernier point, je demande qu’on me croie sur parole. Ce qui s’est passé, c’est que les modèles, qui extrapolent les comportements passés en projections pour l’avenir, ne disposaient d’aucune donnée dans le cas de figure où le prix de l’immobilier baisse. À mon sens, les modèles se sont plantés pour cette simple raison.

Reflétant la mauvaise performance de leurs prévisions, la cote en bourse de titres des agences s’est mise à baisser. La rumeur courait que les investisseurs en ABS pourraient les poursuivre en justice pour les pertes qu’ils subissent. Il y a huit jours (Débâcle ? Vous avez dit débâcle ?), pour redresser la barre, Standard & Poor’s annonçait son intention de revoir le grade d’un grand nombre d’ABS (avec des implications pour les Collateralized Debt Obligations qui en contiennent des « tranches »). Moody’s et Fitch lui emboîtaient le pas. L’objectif était bien entendu que cette nouvelle fermeté permette à leur réputation de se refaire une santé.

C’était oublier les firmes émettrices : une nouvelle de l’agence Bloomberg annonçait hier : « À la suite du resserrement de ses directives, Moody’s a été exclue du rating de 70 % des nouvelles Mortgage–Backed Securities commerciales ». Dans un communiqué, l’un des directeurs de l’agence déclarait : « Il ne fait aucun doute à mon sens qu’il s’agit là d’une conséquence de notre nouvelle politique » et il ajoutait : « Un bienfait ne doit pas rester impuni ! »

Le bel équilibre, sur le fil du rasoir du conflit d’intérêt potentiel, avait été rompu. Les deux parties, les agences d’un côté, les firmes de l’autre demeurent cependant dans ce genre d’affaires comme des frères siamois. Si je devais faire un pronostic, j’avancerais que quand les cendres de la crise actuelle (je parle de l’immobilier en général et pas seulement de son secteur
« sous–prime ») seront refroidies, le visage du rating des instruments financiers quant au risque de crédit qu’ils présentent, aura changé du tout au tout.

Nouvelles du baromètre : nous avions laissé hier l’ABX (BBB– 2007–1) à 45 %, il était aujourd’hui à 44,86 %. donc quasiment stationnaire. La nouvelle du jour n’était pas là : le panier d’ABS pour le second semestre cotait aujourd’hui pour la première fois et l’on attendait le résultat avec appréhension. Appréhension justifiée : ABX (BBB– 2007–2) = 50,33 %. Au premier jour de sa cotation, ce panier a déjà perdu, aux yeux du marché, la moitié de sa valeur. Bonjour les dégâts !

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Comment fonctionne l’indice ABX

Je mentionne souvent l’indice ABX, mon baromètre de la santé des marchés financiers américains. J’ai donné ici et là quelques explications de ce qu’il représente mais je ne suis jamais entré dans les détails, je n’en ai en tout cas pas décrit le mécanisme expliquant ses changements de valeur.

J’ai signalé le 11 juillet que la cote de l’indice ABX était dans les trente–sixièmes dessous à 51,42 %. C’était il y a une semaine. Depuis, il a poursuivi sa descente aux enfers et a clôturé aujourd’hui à 45,00 %. La cote dont je parle – à l’instar de l’ensemble de la finance américaine – n’est que l’un des avatars de l’indice : il s’agit de l’indice BBB– pour le contrat le plus récent : le 2007–1. Demain, le 19, un nouvel indice verra le jour, le 2007–2, pour le deuxième semestre. J’ai déjà expliqué que « BBB– » est le plus bas des
« grades d’investissement », celui qui vient immédiatement au–dessous,
« BB », est lui le plus élevé du niveau junk, c’est–à–dire « camelote ». De nombreuses institutions financières, compagnies d’assurance, caisses de retraite, banques, fonds d’investissement, sont statutairement obligés de se cantonner aux grades dits d’investissement. Tout cela je l’ai déjà dit.

Le sous–jacent de l’indice ABX est un panier de vingt Asset–Backed Securities (ABS), ces obligations que l’on construit en agrégeant plusieurs milliers de prêts au logement « sous–prime » (subprime), ceux qui sont accordés aux consommateurs les moins fortunés. Et ce qu’il reflète, c’est la valeur de ce panier de vingt ABS émises par un éventail d’organismes financiers.

La cote de l’ABX est celle d’un « credit swap », c’est–à–dire, et je simplifie un peu, l’équivalent d’une assurance. Lorsque je dis que l’indice vaut 45 %, cela signifie que le prix de l’assurance couvrant les 100 % de la valeur du panier à maturité (quand les prêts auront été entièrement remboursés) est de 55 %
(= 110 % – 45 %). La cote est de 45 %, rappelant que si l’on doit s’acquitter d’une prime d’un montant de 55 % de la valeur initiale, on se retrouvera à l’arrivée avec seulement les 45 % restants. Selon l’expression consacrée : le panier vaut « 45 cents on the dollar » : 45 centimes du dollar.

Le montant de la prime, et partant, la valeur de l’indice, est déterminé par le marché au point de rencontre de ceux qui entendent contracter une telle assurance et ceux qui sont disposés à la vendre. Ce qui détermine le prix demandé comme le prix offert, c’est le sentiment général de ce que le panier vaudra à l’arrivée, autrement dit et en dernière instance, combien de prêts auront été remboursés et combien ne l’auront pas été et, également, dans quelle proportion et à quel moment de leur histoire certains de ces prêts auront été remboursés de manière anticipée, privant les investisseurs de ces obligations de versements d’intérêts sur lesquels ils auraient pu compter.

Ceux qui souscrivent à cette assurance, et ceux qui les vendent, disposent–ils des données objectives pour déterminer une valeur probable du panier quand il arrivera à maturité ? Oui, parce que ceux qui émettent les ABS ainsi que d’autres organismes qui s’intéressent à leur rendement, opèrent mois par mois le suivi des paiements faits par les emprunteurs et attachent une importance toute particulière à certains seuils internes à ces obligations : les
« triggers », les « déclencheurs ». Les deux principaux déclencheurs sont ceux de retards de paiement (60 jours) et de pertes cumulées. J’explique de quoi il s’agit. Les ABS sont divisées en « tranches » (en français dans le texte) qui correspondent à différentes formules de versement aux investisseurs : prioritaire ou non–prioritaire, en début ou en fin de période, portant sur le principal ou sur les intérêts ou sur les deux combinés, etc. Certains des fonds qui sont collectés mensuellement auprès des emprunteurs sont alloués à des fonds de réserve constitués au sein de l’obligation. Certains seuils ont été également préalablement déterminés, conjointement par l’émetteur et par une « rating agency », telles Standard & Poor’s, Moody’s ou Fitch, qui déclencheront (d’où le nom « déclencheur ») s’ils sont atteints, le transvasement de fonds en réserve dans les tranches prioritaires.

Il est aisé de suivre l’évolution des retards de paiement de 60 jours ou davantage qui constituent un signe manifeste de mauvaise santé de l’obligation et d’observer en particulier s’ils se rapprochent du seuil de déclenchement. Et c’est donc ce que chacun fait. L’indice ABX dont tout le monde parle en ce moment est donc le BBB– 2007–1. Il est âgé de six mois. Or à ce très jeune âge, sur les 20 obligations constituant le panier, 8 ont déjà atteint le seuil du déclencheur des 60 jours de retard dans les paiements. Cela ne signifie pas encore des pertes effectives, mais c’est déjà très mal engagé : ni le BBB– 2006–1, ni le BBB– 2006–2 n’avaient atteint ce déclencheur à l’âge de 6 mois – ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils se portent bien en ce moment : 18 des 20 obligations du BBB– 2006–2 ont aujourd’hui atteint le seuil du déclencheur. De plus, il s’agit on s’en souvient de prêts « sous–prime » qui bénéficiaient de taux promotionnels initiaux. Lorsque le « vrai » taux entrera en vigueur, les paiements mensuels dont les emprunteurs devront s’acquitter augmenteront de manière significative, allant parfois jusqu’à doubler. Les investisseurs d’ABS, ceux de Collateralized Debt Obligations (les CDO où des ABS sont recyclées) et dans la conjoncture actuelle, les marchés financiers dans leur ensemble, retiennent leur souffle et comme l’indique le baromètre, s’attendent au pire !

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Qu’est-il raisonnable de dire à propos de l’avenir ?

Le fait qu’il y ait un avenir s’observe dans le fait que toute chose est en devenir : elle change.

Dans une perspective « théologique », l’avenir se lit en découvrant la volonté des dieux par la divination.

Dans une perspective « empirique », on cherche les signes d’événements à venir, c’est–à–dire que l’on s’efforce de repérer ce qui les accompagne habituellement dans le temps et dans l’espace : « C’est ainsi que le blé, le seigle, les fleurs de lys, de ronces, de châtaigniers ou de genêts servent de critères (pour le début du captage du naissain d’huîtres) en Morbihan, les fleurs de vigne à Arcachon, les lys de Saint-Joseph à Marennes, etc. » (*).

Dans une perspective « scientifique », on s’efforce de découvrir des liens entre des événements inexpliqués (et dont le comportement est donc peu prévisible) et des événements expliqués (au comportement du coup hautement prévisible [#]). On explique ainsi de proche en proche en bâtissant sur un acquis. Dans les termes de Stegmüller : on prend une notion pré–systématique et on l’explique entièrement en termes de concepts théoriques ; elle devient alors à son tour concept théorique et est désormais prête à être invoquée dans l’explication d’autres notions pré–systématiques (**).

La philosophie grecque analyse sous le nom de « logique modale », deux couples conceptuels d’usage général dans le discours sur l’avenir, substituts du couple vrai / faux qui n’est pas d’application pour les événements futurs (***) :
1. nécessaire / contingent (non-nécessaire) ; selon que des configurations en entraînent d’autres dans tous les cas ou seulement dans certains. La mécanique classique va concentrer son effort de modélisation sur le nécessaire, appelant la configuration antérieure la « cause » et la postérieure, son « effet ».
2. possible / impossible (non-possible) ; selon que certaines configurations sont compatibles ou non avec des configurations existantes. Leibniz caractérise le monde comme maximisant les « com-possibles », autorisant dans un état–de–fait le plus grand nombre de choses possibles simultanément. Stephen Jay Gould réactualisa la même conception en paléontologie : le domaine biologique manifeste la variabilité maximale (le plus grand nombre possible de types de vivants simultanés).

La « théorie des probabilités » proposera à partir du XVIè siècle une quantification « fine » de la logique modale, attribuant aux événements à venir un degré intermédiaire entre, d’une part, le nécessaire (de probabilité « 1 ») et le contingent et, d’autre part, entre le possible (le nécessaire comme le contingent sont tous deux des « possibles ») et l’impossible (de probabilité
« 0 »).

Le « calcul différentiel » qui apparaît au XVIIè siècle sera l’instrument de modélisation mathématique du nécessaire. Il contraint cependant la manière d’examiner le changement :

1. Tout changement peut être caractérisé comme une trajectoire, exprimée comme équation différentielle, dans un espace (par dérivations successives, on obtient les degrés de changement, d’abord la distance, puis la vitesse qui est la distance par unité de temps, puis l’accélération qui est la vitesse par unité de temps, etc.)
Au XVIIè siècle, quand débute la physique dynamique, l’espace en question n’est autre que l’espace « quotidien » à trois dimensions. Hermann Minkowski (1864–1909) montre à la fin du XIXè siècle que le temps est une quatrième dimension indissolublement liée aux trois dimensions de l’espace. Depuis, les savants envisagent les trajectoires d’objets étudiés en physique dans des
« espaces de configuration » dont le nombre de dimensions est défini uniquement par le nombre d’« influences » subies par l’objet.

2. La trajectoire décrite par une équation différentielle est le plus aisément déterminée quand l’objet décrit est « inerte », c’est-à-dire lorsque son comportement peut être défini entièrement comme un ensemble d’
« influences » qu’il subit (les paramètres de l’équation). Plus l’objet dispose d’une certaine « autonomie », plus il a tendance à influencer lui-même ce qui l’influence, plus le calcul devient difficile (d’où un glissement vers la cointégration qui ne privilégie pas l’action de l’un sur l’autre). Quand l’état d’un système dépend essentiellement de ses propres états antérieurs, on a affaire à un système dynamique discret.

3. La physique dynamique implique automatiquement une régression à l’infini : il doit exister un objet en amont dont le comportement est parfaitement « autonome » : il ne subit lui-même aucune influence. Aristote avait prévu cette contrainte quand il analysait les causes, il l’appela « moteur premier ». La possibilité existe évidemment, dans une perspective
« théologique » qui invoque des agents sur–naturels, de situer ce primus movens en–dehors de la nature et de l’identifier à la « volonté divine ».

(*) Marteil (sous la direction de), La conchyliculture française. Troisième partie : L’ostréiculture te la mytiliculture, Nantes : ISTPM, 1979, p. 340.

(**) Wolfgang Stegmüller, The Structure and Dynamics of Theories, New York : Springer-Verlag, 1976

(***) Voir mon Principes des systèmes intelligents, Paris : Masson, 1990, p. 134.

(#) De nombreux savants, dont Albert Einstein et René Thom, considèrent qu’un processus stochastique (« hasardeux ») n’est pas réellement
« expliqué » et requiert d’être examiné dans un espace contenant un certain nombre de dimensions supplémentaires.

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Quels sont les types d’explications ?

Les explications sont soit « scientifiques » quand elles expliquent la nature en ses propres termes, soit « théologiques », quand elles évoquent pour expliquer la nature, des causes et des agents sur–naturels. Les explications scientifiques sont contraintes : chacune est réfutable de deux manières, soit en montrant un aspect de la nature qui contredit ce qu’elle avance, soit en montrant qu’elle invoque des causes et des agents sur–naturels. Les explications théologiques ne sont pas contraintes : toute contradiction peut être sauvée en postulant l’intervention d’un agent sur–naturel.

Les grands schémas explicatifs « scientifiques » appartiennent eux à quatre familles,

1. Les schémas « empiriques » pour qui le monde s’explique toujours localement soit en termes de connexions dans le temps : les phénomènes invoqués sont liés par la simultanéité, ils sont obligés d’apparaître en même temps (corrélation, covariation) soit en termes de connexions dans l’espace : si des phénomènes se ressemblent, c’est que leurs acteurs sont essentiellement les mêmes (ils partagent la même identité au sein des genres, des espèces).

2. Les schémas « réductionnistes » qui supposent des domaines réglés par leurs propres principes : le physique, le chimique, le biologique et le rationnel et où l’on explique l’un par l’autre, le chimique à partir du physique, le biologique à partir du chimique, le comportement rationnel à partir du biologique. Le réductionnisme est apparenté à l’épistémologie dite
« positiviste » qui privilégie comme mode d’explication la modélisation mathématique, en termes de nombres et de configurations. Le premier grand théoricien du positivisme en philosophie des sciences est Ernst Mach (1838–1916) dont le nom fut retenu comme celui de l’unité représentant la vitesse du son.

3. Les schémas « idéalistes » qui définissent la Raison comme principe essentiel et caractérisent le biologique, le chimique, le physique comme des formes de plus en plus dégradées du Rationnel. L’idéalisme est apparenté à l’épistémologie dite de « philosophie naturelle » qui privilégie l’explication déductive à partir de concepts et à l’aide de phrases, et en termes de qualités plutôt que de quantités. Les premiers grands représentants modernes de la philosophie naturelle sont J. W. von Goethe (1749–1832) et G. W. F. Hegel (1770–1831), le premier connu surtout comme romancier et poète, le second comme philosophe.

4. L’idéalisme platonicien pour qui les mathématiques ne constituent pas une méthode de modélisation du monde mais reflètent sa réalité profonde. « Pour Platon les choses participent aux nombres », écrit Aristote. Ce schéma implique que « Le monde sous tous ses aspects est la matérialisation des nombres », il s’apparente de cette manière aux explications théologiques. Davantage que positivistes ou tenants de la philosophie naturelle, un très grand nombre de savants sont en réalité des idéalistes platoniciens.

Les épistémologies « positiviste » et de « philosophie naturelle » sont

1. partiellement réversibles l’une dans l’autre. Les grandes théories physiques sont apparentées à l’une ou à l’autre : la mécanique classique et la mécanique quantique sont proches du « positivisme » dans la mesure où elles sont centrées sur des modèles mathématiques (Poincaré, dans La science et l’hypothèse les appelle « sciences constructives »), la thermodynamique et la relativité sont elles au contraire proches de la « philosophie naturelle » dans la mesure où elles constituent le développement d’un concept central (Poincaré les appelle « sciences à principe »). Le concept central de la thermodynamique est le degré d’organisation, équivalent à une quantité d’information, celui de la relativité est l’impossibilité de définir un cadre de référence absolu (*). La « sémiophysique » développée par René Thom à partir de sa théorie des catastrophes est elle aussi proche de la « philosophie naturelle »,

2. partiellement incompatibles. La gravitation relativiste a une explication géométrique, la gravitation quantique s’explique par le comportement de particules. Cette incompatibilité souligne que si les épistémologies
« positiviste » et de « philosophie naturelle » génèrent l’une et l’autre une explication complète, cohérente et satisfaisante du monde, les explications qui remontent des faits par la modélisation mathématique et celles qui descendent des concepts jusqu’aux faits de manière déductive, ne coïncident que partiellement, révélant l’irréductibilité ultime des mondes construits à partir de nombres et à partir de mots.

(*) Utilisant la distinction de Poincaré, Einstein caractérisait lui–même le style de sa démarche de « science à principe ». Dans une allocation en hommage à Max Planck, prononcée en 1918, il soulignait l’affinité entre la relativité et l’épistémologie de « philosophie naturelle » : « La tâche suprême du physicien est de parvenir à ces lois élémentaires universelles à partir desquelles le cosmos peut être bâti par déduction pure » (in Edward M. MacKinnon. Scientific Explanation and Atomic Physics, Chicago : Chicago University Press, 1982 : 307).

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Les petits pays

On me demande souvent en Amérique s’il y a des Belges célèbres. Et je dis « Oui : Jacques Brel, Tintin et Jean–Claude van Damme ».

« Jacques Brel ? Est–ce qu’il n’était pas Français ? » Et je réponds « Non, non, il était Belge, c’est une chose bien connue. Vous savez on chante en français en Belgique. On écrit aussi et on pense en français, comme en Suisse d’ailleurs, ou au Québec, au Sénégal, en Guinée, en Côte–d’Ivoire, au Togo, au Bénin, au Gabon, au Congo, en Nouvelle–Calédonie… »

– Et des musiciens célèbres ?
– César Frank, Roland de Lassus, à la Renaissance…
– Et des peintres ?
– Breughel bien entendu, Rubens.
– Ils n’étaient pas Flamands ?
– Si, mais la Flandre, c’est essentiellement en Belgique. Il y a aussi un petit bout en France. Rubens était d’Anvers et Breughel de Bruxelles.
– Ah ! Et est–ce que les Belges ont inventé des choses importantes ?
– Mercator : la carte moderne. Zénobe Gramme : la dynamo. Baekeland…
– Baekeland ? Qu’est–ce qu’il a inventé ?
– Le plastique.
– Le plastique, vous êtes sûr ?
– Ah oui, j’en suis sûr : Leo Baekeland a inventé le plastique il y a exactement cent ans, il l’a appelé la « bakélite ».

C’est un problème que nous avons dans les petits pays : on fait cent kilomètres à gauche ou à droite, vers le haut ou vers le bas et on est déjà ailleurs. Alors si vous êtes connu, personne ne sait que vous étiez Belge, ou bien, comme pour Baekeland, on ne connaît même pas votre nom…

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Ce qu’il est raisonnable de comprendre et partant d’expliquer

Mon souci de constituer mes écrits en système résulte d’une préférence personnelle : si j’aime lire des textes purement techniques sur des questions tout à fait singulières, les considérations générales émises par l’un ou l’autre sur des domaines particuliers ne présentent à mes yeux guère d’intérêt. Pour ce qu’il en est des considérations générales, je préfère toujours m’en remettre aux quelques auteurs qui ont eu à coeur de construire des systèmes complets : Aristote, Leibniz, Hegel, ou dont l’ambition fut de cet ordre, même s’ils ne parvinrent à en écrire que les premiers linéaments, tel Wittgenstein ou Kojève.

C’est pourquoi si je consacrerai encore certains textes à des questions singulières, et en général d’ordre empirique, je conçois l’ensemble des autres a venir comme autant de contributions à un système unique, limitant mes ambitions à ce que mon discours soit non-contradictoire et sans me préoccuper surtout du degré de détail dans lequel je suis capable d’entrer sur tel ou tel sujet en particulier. À l’instar de Kojève qui concevait son projet comme une simple réécriture de Hegel, réécrit aujourd’hui à l’intention d’un lecteur contemporain, je ne présente mon propre système que comme un supplément à ceux produits par Aristote et Hegel, qui me semblent chacun complet en soi, et non–contradictoires l’un par rapport à l’autre.

Comme j’entends pouvoir parler de tout, même si c’est seulement à « vol d’oiseau », sans jamais m’abstenir au nom d’une incompétence postulée, j’imagine que l’on voudra bien attribuer à mon discours le statut de
« philosophique », selon le principe que quiconque ambitionne de parler de tout sur un ton d’autorité, est soit fou soit philosophe. Cela ne me dérange en rien, pour autant que ce que dis de neuf puisse, comme ce fut le cas autrefois pour Henri Margenau (1901 – 1997), être pris en considération par les spécialistes de la question, au cas où ma contribution s’y avérerait opportune.

Je souscris à l’observation d’Einstein qu’une « science incompréhensible » ne mérite pas le nom de savoir : un savoir doit être compris pour pouvoir être transmis sous forme explicative, c’est à cette condition seulement qu’il peut constituer un apport à la culture commune. Je veux réactualiser aussi une préoccupation de la philosophie stoïcienne pour qui il s’agissait d’être
« raisonnable » et je reformule la remarque d’Einstein, d’une manière qu’il n’aurait sans doute pas désavouée, en affirmant qu’un savoir ne doit pas seulement être compréhensible mai aussi « raisonnable ». Je vais ainsi examiner des questions tout à fait « raisonnables » : des questions que tout le monde se pose mais dont la réponse ne se trouve pas dans les livres, à savoir

1. des questions que la science ne se pose pas (ou ne se pose plus),
2. des questions que la philosophie se pose parfois mais qu’elle résout alors en général en ignorant les apports possibles de la science sur le sujet.

Il va donc de soi que les questions que j’aborderai aient des intitulés qui rappellent ceux des livres (hélas généralement perdus) des anciens philosophes grecs (*), tels que

1. Quels sont les types d’explications ?
2. Qu’est-ce que le changement ?
3. Qu’est-il raisonnable de dire à propos de l’avenir ?
4. Est-il raisonnable de chercher des choses de plus en plus petites ?
5. Quel est le rapport entre la réalité et, d’une part les mots, d’autre part les formules mathématiques ?
6. Qu’appelle-t-on la vérité ?
7. Qu’est-ce que penser ?
8. Quel est le rapport entre la forme et le contenu ?

En chemin, un très grand nombre de problèmes scientifiques et philosophiques seront bien sûr abordés et ils le seront tous, comme je l’ai dit, autant que possible de manière exacte mais non nécessairement approfondie. Mon intention est de les examiner au niveau de leurs principes seulement car je ne vise nullement à écrire une encyclopédie.

Ma formation d’anthropologue transparaîtra dans le fait que je n’hésite jamais à rapprocher les perspectives « primitives » ou anciennes des perspectives scientifiques contemporaines. Cette méthode ne doit cependant pas être confondue avec un relativisme : l’approche scientifique se révèle dans tous les cas la plus complète et la plus cohérente. Ce qui sera éventuellement remis en question, ce sera le caractère « raisonnable » de certaines de ces démarches scientifiques.

(*) Voici les titres d’ouvrages perdus de philosophes grecs mentionnés par Diogène Laërce. Pour Protagoras :
« Les livres que l’on a conservés de lui sont les suivants : Art de la dispute, de la Lutte, des Sciences, du Gouvernement, de l’Ambition, des Vertus, de la Constitution, des Enfers, des Fautes commises par les hommes, des Préceptes, Procès sur le paiement, Discussions (deux livres) » (p. 186),
et pour Zénon de Cittium :
« Quand il écrivit un ouvrage sur la constitution, quelques-uns dirent par plaisanterie qu’il l’avait écrit sur la queue du chien. Outre ce livre, il écrivit encore : De la vie selon la nature, de l’Instinct ou de la nature humaine, des Passions, du Devoir, de la Loi, de l’Education grecque, de la Vue, du Tout, des Signes, les Pythagoriques, les Universaux, des Dictions, Cinq questions homériques, de l’Audition poétique. On a de lui encore : l’Art, Solutions, Deux réfutations, les Mémorables de Cratès, Morale. Voilà quels sont ses
livres » (p. 52).
Diogène Laërce. Vie, Doctrine et Sentences des Philosophes Illustres, II, traduction, notice et notes par Robert Genaille, Paris : Garnier-Flammarion 1965.

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Débâcle ? Vous avez dit débâcle ?

La journée avait commencé calmement. Un article dans les pages intérieures du Wall Street Journal évoquait la baisse du prix des actions de la compagnie Moody’s, une des trois grandes agences de rating, avec Standard & Poor’s et Fitch (une filiale du groupe français Fimalac), qui évaluent le risque de crédit associé aux instruments financiers. Le public reproche à ces agences de ne pas avoir vu venir le risque qui affecte en ce moment la valeur des Asset–Backed Securities (ABS) adossées à des prêts hypothécaires « sous-prime » (subprime) et des Collateralized Debt Obligations (CDO) dont certaines des composantes sont des « tranches » d’ABS recombinées.

Déjà sur la sellette à l’époque de la chute d’Enron dont elle n’avaient pas prévu la rapidité – et dont elles avaient été partiellement responsables (*), les agences se défendaient jusqu’ici en invoquant des arguments « conceptuels » : « Nous offrons des opinions – et non des jugements (qui pourraient impliquer notre responsabilité légale) – lesquelles portent uniquement sur la qualité du crédit : nous évaluons le risque de non–paiement que présentent des débiteurs, mais ce qui n’est pas de notre ressort, c’est le prix que le marché assigne ensuite à des produits dont nous avons évalué le risque de défaillance ! »

Mais à 14 heures, heure de New York, le ton avait changé. Le blog de Dennis K. Berman débutait par ces mots : « « Débâcle. » Nous sommes prudents au Wall Street Journal quand nous utilisons un terme comme celui–là. Ils peuvent avoir leurs propres conséquences pour les marchés » et il ajoutait, « mais éviter le mot qui commence par « d » vient de devenir plus difficile ». Ce qui était intervenu entre–temps, c’était un communiqué de Standard & Poor’s qui sortait de son attentisme et accusait certains organismes de prêt
« sous-prime » de lui avoir communiqué des données falsifiées, l’explication de ses évaluations trop optimistes résiderait là. Le temps était donc venu des doigts accusateurs : en général un très mauvais signe. Pire encore, c’est Standard & Poor’s qui citait certains acteurs présents sur les marchés et qui n’hésitent pas à prononcer le mot ignominieux commençant par « d ».

Les obligations dont Standard & Poor’s entend revoir la cote de crédit représentent à peine 2,13 % des ABS émis en 2005 et 2006 mais le danger pour les marchés financiers ne réside pas dans le volume absolu des obligations revues à la baisse mais dans la plongée éventuelle de leur grade. Les habitués de mon blog sont familiers de mon « baromètre », l’indice ABX pour le grade BBB– (***). Pourquoi BBB– ? Parce qu’il s’agit du grade le plus bas de ce qu’on appelle « investment grade », d’un rating suffisant pour l’investissement : les grades par ordre descendant sont AAA, AA, A, BBB, BB, B, CCC, etc. L’expression qui couvre le reste, « junk bond », « obligation camelote », est mieux connue. Or, il ne s’agit pas avec « investment grade », d’une simple expression : certaines entreprises américaines ayant des responsabilités d’un type spécial – tels les caisses de retraite et les compagnies d’assurance – doivent cantonner leurs investissements au niveau « investment grade », et devraient donc revendre celles dont le rating tomberait au–dessous du niveau BBB (je rappelle qu’on parle ici d’un marché qui se monte à 800 milliards de dollars pour les ABS et à 1.000 milliards pour les CDO). Et c’est ici que les choses se corsent puisque Standard & Poor’s annonçait son nouveau barème : toute obligation dont la simulation révélerait une perte probable d’une partie de son principal dans l’année à venir serait rétrogradée au niveau CCC+, dans le créneau 13 à 24 mois : B, dans le créneau 24 à 30 mois : BB et BBB dans celui qui va de 30 à 36 mois. De tout cela, seul BBB atteint le « grade d’investissement ». On va donc retenir son souffle dans les jours à venir : si les compagnies d’assurance et les caisses de retraite se voient obligées de revendre de grandes quantités d’ABS et de CDO désormais jugés de grade « camelote », les prix s’effondreront et ceux qui en détiennent dans leurs portefeuilles se verront obligés de les comptabiliser à ce niveau. Pour désigner la situation qui en résulterait, le mot qui commence par « d » ne serait certainement pas trop fort.

Note : Standard & Poor’s a annoncé qu’il ne réviserait pas seulement le grade d’obligations BBB mais aussi des AA et A. L’indice ABX pour le grade AA (en rouge) a accusé le coup comme le montre le diagramme.
ABX - AA 10 juillet 2007

(*) Les agences de rating s’étaient retrouvées dans un petit ballet imprévu où une décote de la qualité de la dette d’Enron par l’une d’entre elles constituait un facteur objectif dont les autres étaient obligées de tenir compte et les forçait elles–mêmes à revoir à la baisse le grade qu’elles accordaient à la compagnie. J’ai expliqué ceci de manière détaillée dans mon Investing in a Post–Enron World (McGraw–Hill [**] : 2003), aux pages 181 à 197.

(**) L’agence de rating Standard & Poor’s est une filiale de la compagnie McGraw–Hill.

(***) Tombé aujourd’hui à son plus bas niveau historique : 51,42 % (il valait encore 54,54 % dans le blog le plus récent où je l’évoquais, le 30 juin).

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Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres

On aura noté que quatre de mes blogs récents, au ton uniformément hégélien, constituaient un tout (*). Leur suite est publiée comme un texte autonome dans la Gazette Permanente du MAUSS. En voici la conclusion :

L’Homme est non seulement le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même mais aussi celui qu’elle a découvert pour se surpasser grâce au dessein intelligent qui, à notre connaissance, caractérise notre espèce seule au sein de l’univers. La sphère de l’économie demeure elle encore réglée par la nature laissée à elle–même, à savoir par une sélection fondée sur le rapport de force où le plus puissant écrase le plus faible, principe agressif dont l’emprise déteint alors sur l’ensemble des rapports humains.

De manière tendancielle, les inquiétudes touchent à leur fin, les frayeurs qui avaient conduit l’Homme à croire aux dieux ont perdu petit à petit de leur urgence et finiront par s’effacer. Bien que les injonctions de ces dieux furent, sinon totalement absentes, tout au moins, sibyllines, nous demeurions convaincus qu’une mission nous avait été confiée par eux. Notre foi dans l’existence de celle–ci s’évanouit avec le crépuscule des dieux. Il nous est néanmoins loisible de constater quel a été le destin objectif de notre espèce jusqu’ici et de tirer de ces observations une ligne de conduite pour la suite, autrement dit, de définir quelles sont, au temps où nous vivons, les tâches qui nous attendent et les responsabilités qui sont les nôtres. Il s’avère que notre responsabilité essentielle est précisément d’assumer sans états d’âme ces tâches où le sort a voulu nous appeler (**).

Constatant quelle fut notre destinée, nous ne pouvons nous empêcher de comparer le pouvoir qui est devenu le nôtre à celui que nous avions attribué autrefois aux êtres surnaturels que nous avions imaginés. Ces dieux créateurs situés à l’origine, nous apparaissent maintenant n’avoir été rien d’autre qu’une image de nous–mêmes projetée dans l’avenir, un avenir qui ne nous apparaît plus désormais aussi lointain. Il reste cependant à éliminer de nos sociétés le règne de la nature non–domestiquée en son sein telle qu’il s’exerce encore dans la sphère économique et celles autour d’elle qu’elle parvient à contaminer. Du moyen d’y parvenir, nous ne savons presque rien. Lorsque l’Homme aura réussi dans cette tâche, il sera devenu le moyen que la nature s’est donnée de créer le Dieu qui lui fit jusqu’ici tant défaut.

(*) 1. « Expliquer la nature en ses propres termes », 2. « Le moyen que la nature s’est offerte pour se surpasser », 3. « Le dessein intelligent », 4. « Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique ».

(**) « Gémir, pleurer prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
(Alfred de Vigny, La mort du loup).

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Je te salue, vieil océan

Ma relation avec l’océan a changé du tout au tout après les jours passés à la pêche. Avant, c’était la bonne mer, source infinie de gratification, après, la mauvais mer, la mer jalouse, comme Dieu-le-Père : capricieuse, et dans l’ensemble, n’aimant pas les hommes. J’avais eu peur, une fois ou deux, en faisant de la voile, mais ça n’avait jamais été bien loin : jamais la certitude de mourir dans l’heure que je devais découvrir ensuite. La pêche m’a fait perdre le goût de la voile : j’avais fait confiance à l’océan et il l’avait trahie, il en avait profité pour me faire un sale coup.

Je m’étais un jour fâché en lisant dans Libération un article consacré à un chalutier disparu corps et biens. C’était théorie du complot et compagnie : la faute en était à un prétendu sous-marin, protégé par le secret défense. Il n’était évidemment pas totalement exclu que les choses se soient passées de cette manière, je n’en sais rien, le fait est cependant qu’il n’est pas nécessaire d’invoquer des événements extrêmement improbables pour expliquer qu’un bateau de pêche soit allé par le fond. J’avais donc pris la plume pour expliquer aux lecteurs du journal qu’un bateau de pêche a toujours mille raisons pour sombrer : un écueil, un incendie à bord, un chalut qui croche dans la roche et qui tire le chalutier vers le bas. Je me souviens avoir écrit que le miracle n’est pas le bateau qui coule mais celui qui rentre au port. Malgré tous ces bons sentiments, ma lettre ne fut pas publiée.

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De la prière

Le peu de religion que j’ai, c’est à la pêche que je l’ai trouvé. Dans les circonstances ordinaires de la vie quotidienne, on dispose toujours d’un certain contrôle sur ce qui est en train de se passer. Ce n’est pas le cas en prison, ni non plus sur une coquille de noix avec les vagues qui déferlent par–dessus, et qu’on n’a pas la moindre idée où on se retrouvera quand la prochaine aura achevé son cours. Juste avant que Bush ne déclare la guerre à l’Irak, j’avais été irrité lors d’une réunion des Quakers par une femme qui s’était levée pour dire « Mes amis, prions ! » ou quelque chose à l’avenant. J’avais pris la parole et j’avais mentionné l’offrande accompagnant une maquette de navire offerte à Sainte Anne d’Auray. Je cite de mémoire : « Ayant fait tout ce que les hommes peuvent faire, nous nous mîmes en cercle, et nous tenant par la main, nous recommandâmes notre âme à Sainte Anne ». Ceux-là bien sûr, eurent la chance de rentrer. Je mettais délibérément l’accent sur le « Ayant fait tout ce que les hommes peuvent faire » : l’équipage en détresse avait très bien compris quelle était la condition préalable à remplir avant de se tourner vers la prière. J’essayais de faire comprendre à cette brave dame que se tourner vers la prière de manière prématurée, c’était souffrir de prière précoce.

Je dois préciser à la décharge des Quakers que, de manière générale, ils n’aiment guère la prière. L’athéisme d’un grand nombre d’entre eux, voire de la majorité, constitue bien entendu une partie substantielle de la réponse mais il existe une dimension plus subtile, qui n’est pas très éloignée de la philosophie des marins rendant grâce à Sainte Anne : prier Dieu, c’est « faire suisse », vouloir faire l’économie du rapport aux autres pour obtenir quelque chose et c’est surtout cela qui les dérange.

Et de ce point de vue, j’avais trouvé très révélateur un message qui transparaissait du film « A Perfect Storm ». On vous rebat les oreilles à propos du fait que les Américains seraient des gens très religieux. Il s’agit là des conséquences d’une confusion sémantique souvent faite par les Américains eux–mêmes qui appellent « religieuse » toute considération d’ordre « éthique » mais il est dommage que cela soit répété sans examen à l’étranger. « A Perfect Storm » est un film très américain, et il l’est aussi en ce que je vais dire et qu’aucun commentateur (à ma connaissance) n’a noté. Voilà un bateau qui va par le fond après un long combat désespéré et pendant tout ce temps-là, personne, je dis bien personne, n’a prié, ni même esquissé un tout petit signe de croix : personne n’a pensé une seconde à se tourner vers Dieu.

J’ignore comment les choses se passent dans la pratique sur les bateaux de pêche américains ; j’ignore également si le livre dont le film est tiré mentionne ou non la prière. Il me suffit de savoir qu’Hollywood n’a pas jugé utile de mentionner la prière, ni par conséquent son récipiendaire habituel, dans l’histoire d’un bateau en train de sombrer. Dans ces moments où, effectivement, rien de ce que l’on puisse faire n’a d’impact sur la suite des événements, quand on a le sentiment, autrement dit, de pisser dans un violon, on prie. Il y a deux cas de figure : soit on croit en Dieu et on lui présente une requête, soit on n’est sûr de rien et le moment paraît propice pour tester ce qu’il est possible ou non d’obtenir par des moyens surnaturels en ces temps difficiles où les moyens naturels ont fait la preuve de leur insuffisance. Et comme on est dans une situation pascalienne où le risque en se trompant est nul tandis que la rétribution, la vie sauve, est infinie – à sa propre échelle, si l’on avait raison, je peux vous assurer qu’on n’hésite que très peu.

C’était un soir, durant ces années tristes où certains espéraient mon désespoir et auraient réussi dans leur entreprise s’il n’y avait eu la foi de Rosella, Minerve, seule, indifférente à la croyance des autres car possédant sa cause en elle-même. Et j’étais là, assis, dans ce studio minuscule de la rue Saint-Paul, sur mon divan qui me servait aussi de lit. Je ne faisais rien de précis : si l’on m’avait demandé, j’aurais dit que je pensais. Si ce n’est qu’à un moment donné je me suis rendu compte de ce que je faisais réellement : je fixais l’un des coins du plafond. Et je prenais en même temps conscience du fait qu’il y avait certainement un long moment que j’étais perdu dans cette contemplation. Je me suis alors interrogé : qu’est-ce qui pouvait bien retenir ma réflexion dans cette encoignure ? Et j’ai rapidement compris : les trois arêtes qui la constituent : trois en un : le Père, le Fils et le Saint-Esprit : le mystère de la Sainte Trinité résolu pour moi, un soir de la rue Saint-Paul où, de la manière abstraite qui me caractérise, je priais.

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Comment le Grand Programmeur se trahit

Dans un article paru il y a quelques années dans le New Scientist, le physicien britannique John Barrow examinait une question suscitée par le film The Matrix : si le monde où nous nous trouvons est une simulation générée par un logiciel, comment nous, héros virtuels, pouvons-nous en faire la preuve ? La réponse qu’il apportait était intéressante : comme le Grand Programmeur ne disposera pas de ressources illimitées (aussi grand soit–il), on peut supposer qu’il sera tenté d’opérer des raccourcis pour les données périphériques ou inessentielles, comme cela se fait, précisait Barrow, dans les films d’animation. À cette lecture, je pensai immédiatement à la « masse noire » des astronomes, ces énormes quantités de matière dans l’univers qui manquent à l’appel de nos théorisations physiques et qui révèlent en effet (s’il ne s’agit pas d’un artefact de nos théories) ce genre de travail bâclé.

J’ai eu l’occasion de repenser à cet article quand, il y a quelques jours, j’ai eu la curiosité de rechercher sur l’Internet quelques amis et connaissances des années 1970. Comme on peut s’y attendre, mes vrais amis ont eu des vies aussi compliquées que la mienne. Mes simples connaissances au contraire sont apparemment toutes restées assises sur leur cul, répétant inlassablement les mêmes gestes au sein de leur village natal. Là aussi, du travail bâclé, comme dans la cas de la « masse noire », et pour certaines, un degré de simplification proprement stupéfiant atteint par le Grand Programmeur.

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Un train qui déraille, filmé au ralenti…

James Cayne, le PDG de Bear Stearns a déclaré à la presse que sa firme a encaissé un coup de poing d’une puissance formidable et que sa réputation a été « foulée au pied ». Il est vrai que la saisie par Merrill Lynch d’obligations mises en gage par un « hedge fund » appartenant à Bear Stearns pour une somme qui se monte à 850 millions de dollars constitue un camouflet de taille. En fin de compte, il en fut vendu à hauteur de 100 millions de dollars seulement. Mais la nouvelle n’est pas là : l’information essentielle c’est qu’on ignore combien furent vendues pour ce montant : la cote n’a pas été divulguée. Et chacun retient son souffle.

Les organismes de tutelle exigent que les ABS (Asset–Backed Securities) adossés à des prêts hypothécaire « sous–prime » (et les CDO [Collateralized Debt Obligations] remplis d’ABS) soient comptabilisés « au juste prix », c’est–à–dire, soit au prix du marché lorsque celui–ci est connu, soit à défaut, lorsqu’il n’existe qu’une « faible liquidité », c’est–à–dire – comme dans le cas présent – lorsque ces titres sont rarement échangés, « au prix du modèle » : au prix que détermine le modèle mathématique utilisé par l’organisme financier pour évaluer ses avoirs. Or, un confrère blogueur américain révèle ce qu’il appelle « un sale petit secret » : que les ABS et CDO ne sont comptabilisés par ceux qui les détiennent ni au prix du marché ni au « au prix du modèle » mais tout simplement au prix auquel il les ont achetés. Cette situation a inspiré à un autre blogueur une longue parabole que je résume en quelques phrases : Un banquier se rend chez un paysan qui lui doit cent dollars. Quand il arrive à la ferme, le paysan, qui tient un cochon par la longe, se prépare à se rendre au marché. Il explique qu’il ne dispose pas de la somme mais qu’il remboursera le banquier sur le produit de la vente. Le banquier propose alors de l’accompagner. Arrivés au marché, ils s’aperçoivent qu’il y a là des centaines de paysans, chacun accompagné d’un cochon. La vente commence : pas d’acheteur à cent dollars du cochon. « Qui est preneur à quatre–vingt dix dollars ? » Personne. Personne à quatre–vingt, personne à soixante–dix… « Rentrons ! » dit le banquier au paysan. « Non, non : il y a encore une chance ! », répond celui–ci. « Tu ne comprends pas ! », dit le banquier qui le tire alors par la manche : « Chacun de ceux que tu vois là me doit cent dollars ! »

La cote de l’indice ABX suggère que le prix du marché des ABS de la qualité la plus basse est maintenant de 55 cents du dollar et celle des CDO de 75 cents du dollar. Le jour fatidique viendra où il faudra bien que ceux qui en possèdent dans leur portefeuille ré–évaluent celui–ci sur cette base. Un autre blogueur décrit le marché des ABS et des CDO (503 milliards de dollars émis en 2006) comme celui d’« un train qui déraille, filmé au ralenti », et il précise : « le déroulement complet [de la tragédie] prendra beaucoup de temps – probablement des mois ».

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Le soir d’une bataille (*)

Je n’ai jamais été proche de mon père, et je fus surpris d’apprendre il y a quelques années qu’un de mes neveux le fut bien davantage que moi. J’ai une idée, une hypothèse, conçue à partir d’un certain mystère, d’un certain flou qui envahissait aussitôt la conversation dès que le mot « guerre » avait fait son irruption obscène, car ses mots à lui se tarissaient alors pour faire place au silence. Il avait été au front durant la campagne belge dite « des dix-huit
jours » – pas trop mal pour un pays minuscule – et y avait été blessé. Il faisait parfois allusion à ses carnets, aux notes qu’il avait prises au moment-même, en particulier durant les trente mois d’attente à Eben-Emael.

J’ai le sentiment que quelque chose a dû casser en lui à cette époque. Oh, il a vécu, il a eu une belle carrière comme on dit dans l’administration et dans le monde universitaire, et il a eu des enfants : la preuve. Mais est-ce qu’il y croyait encore fondamentalement à la vie et à la vie familiale ou est-ce qu’il avait désespéré d’une certaine manière de la race humaine ? C’est bien possible.

Comment m’est venue cette hypothèse ? Sans doute parce que je crains n’être moi-même qu’à un demi-millimètre d’envisager les choses de cette manière. Alors, quand il est mort, et davantage encore quand ma mère est morte et qu’il a fallu vider la maison, j’aurais pu les mettre sur la piste, ceux qui étaient là à Plougoumelen, au pays, à vider les armoires : j’aurais pu leur dire « Trouvez les carnets ! », mais je m’en suis bien gardé. Et si je les avais moi-même découverts ou si on me les avait un jour fait parvenir, je les aurais probablement brûlés sans les ouvrir. Parce que mon hypothèse me paraît la bonne et qu’il n’existe chez moi que ce demi-millimètre.

(*) Le soir d’une bataille
Leconte De Lisle (Charles Marie René)

Tels que la haute mer contre les durs rivages,
A la grande tuerie ils se sont tous rués,
Ivres et haletants, par les boulets troués,
En d’épais tourbillons plein de clameurs sauvages.

Sous un large soleil d’été, de l’aube au soir,
Sans relâche, fauchant les blés, brisant les vignes,
Longs murs d’hommes, ils ont poussés leurs sombres lignes
Et là, par blocs entiers, ils se sont laissés choir.

Puis ils se sont liés en étreintes féroces,
Le souffle au souffle uni, l’oeil de haine chargé.
Le fer d’un sang fiévreux à l’aise s’est gorgé ;
La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.
Continuer la lecture de Le soir d’une bataille (*)

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Le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires

Mon entretien avec Adrien de Tricornot paru dans Le Monde – Economie, édition du mardi 3 juillet : Le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires

Qu’est-ce qu’un modèle libéral, en économie ?

Historiquement, la question du libéralisme ne se pose jamais à l’intérieur d’un vide. Il s’agit toujours de supprimer des réglementations en place, dans un contexte où existent déjà des règles écrites, ou tacites. Si l’on supprime certaines règles écrites, on se retrouve dans le contexte des règles restantes et des principes tacites, c’est-à-dire que l’on renforce les pouvoirs de ceux qui en disposent déjà.

Déjà en 1776, dans La Richesse des nations, Adam Smith faisait remarquer qu’il y a énormément de réglementations qui interdisent aux travailleurs de se concerter et très peu qui interdisent aux patrons d’en faire de même. La raison en est, disait-il, qu’il est beaucoup plus simple pour les patrons, qui sont en nombre réduit, de se rencontrer secrètement que ça ne l’est pour les ouvriers, qui doivent nécessairement se concerter en très grand nombre et dans des lieux publics. Ainsi, tout effort de déréglementation, de privatisation, revient à renforcer le pouvoir de ceux qui le possèdent en réalité déjà, en l’occurrence, pour reprendre Adam Smith, les patrons. Les débats sur le libéralisme ont toujours eu lieu à des moments historiques où la suppression de certaines lois conduit à éliminer les barrières mises en place pour contenir les excès de ceux qui disposent déjà du pouvoir.

A quelles époques faites-vous référence pour les Etats-Unis ?

Après vingt-cinq ans de « reaganisme » et de déréglementation à tout-va, le système financier américain s’est énormément fragilisé, les hedge funds, les private equity (fonds d’investissements) et certains des établissements financiers de Wall Street ont découvert l’ensemble des failles et s’y sont installés pour y trouver leur profit.

Le libéralisme vise-t-il à supprimer toutes les régulations ?

Non, car s’il intervient toujours après un effort de réglementation dont l’application est ressentie par l’opinion comme excessive, afin d’en éliminer certaines, la conception selon laquelle on pourrait supprimer toutes les règles ou même leur majorité, est illusoire. Une fois instaurées, les règles sont rapidement intériorisées, deviennent tacites, voire une seconde nature, et, à ce titre, invisibles. C’est ce qui permet, malgré les vagues de déréglementations et de privatisations, un certain progrès : un retour au statu quo ante serait toujours perçu comme excessif et insupportable.

Quelles réglementations le libéralisme choisit-il de garder et pourquoi ?

Il faut appeler un chat un chat, le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires : laissez-moi poursuivre mon intérêt particulier et l’intérêt général en bénéficiera. De fait, paradoxalement, cela marche toujours, jusqu’à un certain degré, parce que même l’exercice d’une avidité égoïste oblige celui qu’elle motive à consacrer une partie de ses efforts à maintenir en état de marche le contexte général au sein duquel elle s’exerce. C’est ce qu’évoque Adam Smith avec la « main invisible ». Si l’on veut jouer au football avec l’intention ferme de gagner, il convient quand même de se mettre d’accord avec les autres joueurs pour savoir qui louera le terrain, qui s’occupera d’entretenir le gazon. L’être humain est social, quoi qu’il en pense, et même son intérêt égoïste exige la collaboration, la coopération. Peut-on laisser aux seuls hommes d’affaires le soin de définir l’intérêt général ? Non, parce que quand les affaires marchent, ils sont bien trop occupés !

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