Archives de catégorie : monnaie

La monnaie : le point de notre débat (II)

Sur la « création de monnaie ex nihilo », on m’oppose souvent que sa constatation relève du « simple bon sens » et on ajoute parfois que la dématérialisation de la monnaie implique que de la monnaie est nécessairement créée « ex nihilo », je suppose que l’on veut dire par là la constatation que dans les différentes évaluations de la masse monétaire,
M2 > M1 > M0.

Voici où je me situe aujourd’hui – à la lumière de notre débat :

1. Le « simple bon sens » est de peu de secours en finance. Mieux, comme en mécanique quantique, il constitue souvent un obstacle à la compréhension.

2. La dématérialisation de la monnaie n’a aucune implication sur la conservation des quantités ; la dématérialisation porte sur la qualité du support, la conservation des quantités est un principe (comme l’entropie, par exemple).

3. Les apparentes « créations ex nihilo », de même que les « disparitions ex nihilo » sont communes en finance : le calcul de la « valeur actuelle » d’un produit financier (somme des valeurs escomptées de ses flux futurs) semble impliquer une « disparition ex nihilo ». A l’analyse, aucun des processus où ces créations et disparitions apparentes ont lieu n’enfreint la conservation des quantités.

4. La seule « création ex nihilo » de monnaie est celle qu’opèrent les banques centrales. La création de richesse par le travail détermine la quantité de monnaie qui doit être créée au niveau central.

5. Le niveau des réserves fractionnaires déterminera une démultiplication comptable des sommes déposées dans les banques ; cette démultiplication n’enfreint pas le principe de conservation des quantités : le montant mobilisable instantanément demeure égal à celui des sommes déposées.

6. La création / destruction de monnaie par des opérations scripturales respecte également la conservation des quantités : les intérêts exigés sont prélevés sur des flux extérieurs au processus en-soi.

Ce que je dis là n’invalide en rien les revendications que je vous vois exprimer en rapport avec la création de monnaie, et auxquelles je souscris en général. Ceci dit, je suis dans l’impossibilité de les fonder comme vous le proposez alors, à savoir à partir d’une critique de l’intermédiation opérée par les banques commerciales : j’inscris mon projet, sous tous ses aspects, à l’intérieur d’un cadre unique que je caractériserais comme « épistémologique » et que j’applique de manière universelle pour donner à l’ensemble la forme d’un « système ».

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La monnaie : le point de notre débat

Je propose un point synthétique sur notre débat relatif à la monnaie. J’ai vu trois thèses se développer dans nos discussions. Vous me direz s’il y en a davantage et vous me corrigerez sur la formulation de ces trois thèses.

(1) Résolvons la question de la monnaie et tout le reste en sera – sinon résolu – du moins sérieusement simplifié. Il est impossible de justifier sur un plan théorique le versement d’intérêts.

(2) Les intérêts représentent la part de la création des richesses qui revient à ceux qui ont consenti des avances. Résolvons la question de la manière dont la richesse est partagée et tout le reste sera – sinon résolu – du moins sérieusement simplifié. Il existe un non–dit dans la thèse (1) : dire qu’« il est impossible de justifier sur un plan théorique le versement d’intérêts », est une manière déguisée de dire qu’il faut abolir la propriété privée.

(3) Les thèses (1) et (2) sont prisonnières d’une aporie du type « Qui vient d’abord ? La poule ou l’œuf ? » Les problèmes posés ne pourront être résolus qu’au sein d’un nouveau paradigme qui intégrera la question de la création de richesse dans un espace à quatre dimensions, la quatrième étant bien entendu le temps. Les casse–têtes liés à la monnaie résultent essentiellement du fait que nous examinons les questions liées à la richesse en mêlant les interrogations qui n’ont de sens que dans un espace à quatre dimensions et celles qui n’ont de sens que dans un espace à trois dimensions.

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Surplus et masse monétaire

Je reviens une fois de plus sur cette question de la monnaie parce que j’ai le sentiment d’avoir fait un certain progrès dans ma tentative de clarifier la question. Pour résumer ce qui va suivre, j’ai pu mettre le doigt sur la source de mon malaise et de mon hésitation : j’ai le sentiment maintenant que cette question de la monnaie est en grande partie un leurre : quelque chose qu’on aimerait nous voir débattre à l’infini pour éviter que nous parlions d’autre chose.

L’occasion de (ce qui m’apparaît comme) mon progrès est un article que l’on m’a invité à écrire et dont je vous présente deux paragraphes du brouillon, sachant bien qu’en vous les proposant vous allez – une fois de plus – me permettre de faire un bond de géant dans la formulation correcte du problème. Pour comprendre ma perspective, il faut avoir présent à l’esprit ma théorie de l’inflation comme résultant du rapport de forces entre dirigeants d’entreprises et salariés. Je l’ai présentée dans un billet précédent intitulé Comment les banques centrales triomphent de l’inflation.

Voici l’état actuel de mon brouillon :

L’économie politique qui proposa la description scientifique de l’économie et de la finance jusqu’à la fin du XIXème siècle et qui était produite au sein des milieux scientifiques classiques, plaçait les rapports de forces au centre des activités économiques et financières et décrivait le processus de la formation du prix comme un phénomène de frontière entre une population de vendeurs et une population d’acheteurs, le prix se constituant sur le fil de leur conflit, augmentant lorsque les premiers prennent le dessus et baissant lorsque ce sont les seconds. La « science » économique, produite par les milieux d’affaires en leur sein-même ou dans leurs antennes dans le milieu universitaire, présenta au contraire la formation du prix comme un processus abstrait, né au point de rencontre de quantités, représentant d’une part l’offre et d’autre part la demande. Dans la perspective adoptée par l’économie politique, l’identité des acheteurs et des vendeurs est essentielle à la compréhension de la formation du prix. Dans celle adoptée par la « science » économique, elle est bien entendue indifférente, ce qui assure à ceux qui la commanditent l’anonymat qu’ils recherchent.

De même, pour l’économie politique, le rapport de forces entre trois populations, les salariés qui apportent au processus de production, leur travail, les investisseurs qui font les avances en moyens de production (équipement, matières premières) et les dirigeants d’entreprises qui contractent avec les investisseurs, organisent et supervisent le processus de production, préside à la redistribution du surplus généré par l’activité humaine. Tout comme la formation du prix est un phénomène de frontière où le prix se constitue sur le fil du conflit entre acheteurs et vendeurs, l’intérêt est lui un phénomène de frontière entre investisseurs et dirigeants d’entreprise où le taux d’intérêt se constitue sur le fil de leur conflit, et l’inflation est un phénomène de frontière entre dirigeants d’entreprises et salariés où son taux se constitue sur le fil de leur conflit. Pour la « science » économique le surplus n’existe cependant pas et n’existant pas, la question de sa redistribution ne se pose pas, ni a fortiori celle du conflit entre les parties impliquées dans le processus de sa création. Là où elle aurait dû parler du surplus, elle parle à la place de masse monétaire et là où elle aurait dû évoquer la part du surplus revenant aux salariés, elle met en avant les revendications salariales comme la principale cause de déséquilibre des systèmes économiques car source d’inflation, laquelle est présentée comme un phénomène de nature monétaire pouvant être combattu en manipulant les taux d’intérêt en raison de l’impact de ceux–ci sur la masse monétaire.

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2008 et 1929

Le rapprochement est souvent fait aujourd’hui entre la situation que nous connaissons en ce moment et le marasme qui caractérisa la première moitié des années 1930 et dont bien des nations n’émergèrent que lorsqu’elles se reconvertirent à une économie de guerre. Le rapprochement est amplement justifié : les symptômes des deux crises sont les mêmes et les causes en furent pratiquement identiques. Même origine en effet dans une spéculation immobilière débutant dans les deux cas en Floride et résultant d’une disparité croissante des revenus aboutissant à la concentration de la richesse entre quelques mains. En 1929 les grandes fortunes étaient à la recherche de rendements élevés pour leurs placements et déléguaient leurs efforts à des établissements financiers dont le nom a simplement changé : appelés à l’époque « investment trusts » et « hedge funds » aujourd’hui. Ces officines avaient alors trouvé le moyen de découpler leurs opérations de leur responsabilité financière et utilisaient massivement l’effet de levier pour multiplier leurs chances de gain. Rien de nouveau donc sous le soleil.

Au moment où la crise éclata en 1929, la disparité des revenus s’était dramatiquement creusée. Dans son ouvrage intitulé The Great Crash – 1929, John Kenneth Galbraith expliquait pourquoi la catastrophe de 1929 ne pouvait plus, selon lui, se reproduire en 1954, l’année où il publiait son livre : « La répartition des revenus n’est plus aussi déséquilibrée. Entre 1929 et 1948, la part des revenus attribuée aux 5 % de la population aux revenus les plus élevés, qui était de près d’un tiers, est tombée à moins d’un cinquième du total » (1954 : 196). Les choses évoluèrent rapidement cependant dans les années qui suivirent : la part attribuée aux 5 % de la population américaine la plus riche grimperait régulièrement pour atteindre 54,42 % en 1989 puis 57,70 %, selon les chiffres du recensement de 2000. La finance a joué un rôle particulier dans la disparité croissante des revenus : en 1980, les salariés du monde financier touchaient 10 % de plus que ceux des autres secteurs ; en 2007, l’écart était passé à 50 %. Les profits du secteur financier américain représentaient 13 % du total en 1980 ; en 2007, la proportion avait plus que doublé avec 27 %. La part de la croissance consacrée aux salaires représentait aux États–Unis 56,5 % en 1981 ; en 2006, elle était tombée à 51,7 %. Au premier rang des facteurs déclencheurs des deux crises donc : la part croissante du produit de la croissance aboutissant entre les mains des patrons et des investisseurs, au détriment bien entendu des salariés.

L’actuel Président de la Fed, Ben Bernanke, est reconnu comme l’un des grands spécialistes des événements de 1929. Son livre Essays on the Great Depression (2005) fait, nous dit-on, autorité sur la question. Qu’a-t-il apporté de plus à notre compréhension de la Grande Crise ? Son approche est en fait essentiellement monétariste et pour lui la cause des événements de 1929 se situe dans la décision de la Fed de maintenir la parité du dollar avec l’or, parité à laquelle Nixon renoncerait en 1971. Bernanke met en avant, comme facteur aggravant, la résistance des employeurs à utiliser l’arme du licenciement pour recourir de préférence à la réduction du temps de travail journalier.

Dans la recension qu’il a consacrée aux Essays on the Great Depression, en réalité un recueil d’articles, Robert Margo, professeur d’économie à Vanderbilt University, souligne le glissement qui s’opère au fil des années sous la plume de Bernanke quand il évoque la décision des patrons de réduire le temps de travail journalier plutôt que de recourir à la suppression de postes : présentée initialement comme non-significative d’un point de vue statistique, elle finit par devenir cause déterminante (Margo 2000). Bernanke a donc substitué à l’expérience commune de la Grande Crise – que Galbraith reflétait lui dans son livre – une interprétation de « science économique », essentiellement monétariste, et mettant en avant les revendications salariales comme la principale cause de déséquilibre des systèmes économiques. On est en droit, me semble-t-il, d’appliquer à ses analyses l’expression qu’utilise Galbraith pour caractériser la politique du Président Hoover en 1929 : « le triomphe du dogme sur la pensée » (1954 : 191). L’avenir de la Fed est en de bonnes mains.

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Ben S. Bernanke, Essays on the Great Depression, Princeton University Press, 2000

John Kenneth Galbraith, The Great Crash – 1929, Houghton Mifflin, 1954

Robert A. Margo, recension de Ben S. Bernanke, Essays on the Great Depression, H-Net Reviews in the Humanities and Social Sciences, 2000

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4 principes et 9 propositions II – Le niveau des principes

Imprimés, les Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières de Frédéric Lordon font quatorze pages. J’avais donc le choix : j’écrivais les 28 pages (au moins) de commentaires que son texte m’inspirait ou bien je réagissais à chaud : j’amorçais la pompe en proposant quelques éléments de discussion et on démarrait à partir de là. C’est cette seconde approche que j’ai choisie.

Bernard, qui avait été l’un des premiers à réclamer un débat autour des 4 principes et 9 propositions, se dit déçu de mes quatre points rapides et pour s’assurer de ne pas rester sur sa déception, il me provoque en caricaturant mes quatre points, je le cite sur le premier :

On ne peut rien faire au niveau européen (?), et d’ailleurs ce n’est pas souhaitable (pourquoi ?)

Ai-je dit qu’on ne pouvait rien faire au niveau européen ? Ce que j’ai écrit, c’est ceci :

1) la finance est d’ores et déjà globale et il ne me paraît ni possible, ni souhaitable, de vouloir la réformer à la seule échelle de l’Europe ;

Ce que j’affirme, c’est que des questions comme la mise au pas de l’effet de levier, le négoce des produits dérivés ou la titrisation des crédits, ne peuvent plus se traiter à une échelle nationale ou continentale. Va-t-on interdire les futures de produits céréaliers en Europe, et permettre à la spéculation dont ils sont l’objet de se regrouper aux États–Unis – quitte à encourager les courtiers européens qui voudraient continuer de spéculer sur ces produits à s’exiler ? Pour quel bénéfice ? Pour avoir le droit de se draper dans sa dignité offensée ? Pour pouvoir dire : « La spéculation sur le maïs et le riz, ce n’est plus nous : nous avons fait amende honorable » ? Et quid des céréaliers européens qui avaient l’habitude de s’assurer contre les fluctuations spéculatives du prix de leurs produits par une vente à terme ? C’est ce qui m’a motivé à écrire :

3) les produits financiers dérivés jouent un rôle d’assurance très positif sur les marchés à terme ; interdire tous les dérivés, sous prétexte qu’ils permettent également des paris directionnels, me paraît excessif : seuls ces derniers sont en cause ;

Est-ce à dire que je considérerais que le bilan des produits dérivés est « globalement positif » – pour reprendre les terme de Bernard ? Pas du tout ! L’activité de couverture est aujourd’hui noyée sur les marchés dans le flot des positions spéculatives directionnelles, lesquelles se contentent de parier à la variation du prix sans se soucier du tout si celui–ci est à la hausse ou à la baisse – et ceci tout simplement, parce que la nature du produit leur est parfaitement indifférente. Les traders prennent position sur les Treasury Bonds américains, sur l’or, sur le CAC40, sur le taux de change dollar / yen et que sais-je encore, mais tout cela pourrait tout aussi bien s’appeler A, B, C, D… ce sont des jeux abstraits auxquels jouent les traders au nom de leur banque : des jeux abstraits qui présentent la particularité bizarre que des gens puissent mourir de faim dans un coin de brousse ou dans un bidonville s’ils devaient tourner mal.

Le fait que l’activité légitime de couverture et les paris directionnels aient lieu simultanément et au même endroit est dû à l’existence pour ces contrats à terme d’un marché organisé : à partir du moment où ils peuvent être revendus et rachetés par d’autres tant qu’ils n’ont pas atteint leur terme mensuel ou trimestriel, cela permet aux spéculateurs qui n’en ont rien à foutre du produit, de venir jouer dans la même cour de récré que ceux pour qui le produit compte vraiment parce qu’ils sont eux les représentants de l’économie réelle. Et c’est pourquoi il n’est pas possible de simplement clamer haut et fort : « A partir de demain, on interdit ! » : il faut faire dans la subtilité, dans la nuance – quitte à se faire traiter de mollasson.

Dans Tirer les conclusions qui s’imposent qui a paru dans La Tribune le 20 mars, j’écrivais :

Les ressorts de la tendance à l’emballement et de l’« effet domino » sont connus : les prix spéculatifs qui décollent de la valeur de leurs fondamentaux, l’effet de levier qu’autorise l’emprunt, ainsi que les produits dérivés qui encouragent les paris directionnels sur l’évolution des marchés financiers. Est-ce à dire qu’il faille fixer les prix ? La mesure serait certainement excessive. Mais cela signifie-t-il pour autant qu’il ne faille en fixer aucun ? Prohiber l’emprunt serait excessif. Mais interdire certains usages des sommes empruntées ne le serait peut-être pas, en particulier si l’usage envisagé était précisément de spéculer sur les prix. Prohiber les produits dérivés serait excessif et même malvenu puisqu’ils favorisent les stratégies de couverture qui réduisent les risques accompagnant les variations de prix. Mais faut-il pour autant autoriser les positions « nues » sur les dérivés qui créent artificiellement du risque là où il n’y en avait pas ?

Bien entendu, « faire dans la nuance », ça peut aussi vouloir dire mettre des emplâtres sur des jambes de bois : faire voter de nouveaux règlements qui ajoutent une virgule ici et un point virgule là, et que le gouvernement suivant s’empressera d’ailleurs de faire sauter. Et c’est pour cela que je propose personnellement que l’on règle toutes ces questions à un niveau plus élevé : au niveau des principes, en en faisant les articles d’une constitution pour l’économie, comme dans notre projet de réforme de la monnaie :

Dans une perspective assurantielle, les banques ont le droit de couvrir leurs positions mais les positions nues, équivalentes à des paris directionnels sur l’évolution des marchés, leur sont interdites.

C’est court, c’est bref et ça restitue aux produits dérivés leur finalité originelle, sans toutefois les interdire. Au niveau des principes cela pourrait se formuler ainsi :

L’activité économique de la nation n’est pas ouverte aux paris.

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Encore Allais

On continue de m’envoyer des courriels où l’on s’interroge : comment puis–je être à ce point borné que je ne comprenne pas que les banques commerciales créent de l’argent ex nihilo ? Ma réponse est, comme vous le savez, que les banques ne créent pas d’argent ex nihilo et que la croyance qu’elles le font a son origine dans une erreur de raisonnement de Maurice Allais (Le monde enchanté de Maurice Allais), qui compte deux fois la même somme et puis s’indigne. Maurice Allais dit : « J’ajoute les animaux domestiques aux animaux sauvages, puis les animaux de la ferme, et j’arrive à un chiffre plus élevé que celui des animaux de la planète ! Cela prouve que les fermiers créent des animaux ex nihilo : c’est un scandale ! » Je sais, c’est peut–être difficile à imaginer venant de la part d’un « Prix Nobel » d’économie mais ce n’est pas plus compliqué que cela.

Un conseil : ne dites pas « M2 est plus grand que M1, j’exige de voir le responsable ! » ou bien « M3 est supérieur à M2, des têtes doivent tomber ! ». Oui, quelqu’un en est responsable mais c’est l’économiste qui calcule M1, M2 et M3 : ce sont des jeux de l’esprit d’économistes, des jongleries comptables qui présentent un certain intérêt car elles constituent des perspectives différentes sur la masse monétaire mais n’allez pas les prendre trop au sérieux : la même somme est comptée plusieurs fois, comme quand j’ajoute les animaux de la ferme aux animaux domestiques.

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La démocratie réclame une science économique authentique

Comme le geai qui se pare des plumes du paon, la « science » économique actuelle se donne, à l’aide d’un objectivisme dévoyé, les caractères extérieurs de la scientificité mais elle échoue à en capturer véritablement l’essence. Comme certains d’entre vous le font remarquer : elle se trahit en n’étant pas, comme il le faudrait, descriptive et explicative mais normative : elle parle de ce qui se passerait dans des situations irréelles : si les agents économiques étaient rationnels, si les prix tendaient vers un équilibre, si toute l’information était disponible sur un marché, et ainsi de suite.

En lisant vos commentaires sur la « science » économique, je me suis rappelé un article intitulé « Reprendre à zéro », que j’avais lancé il y a une vingtaine d’années comme un pavé dans la mare aux canards de mes collègues anthropologues. Peu de temps après, je m’étais proposé le même programme pour bâtir une authentique « science économique ». Il n’a heureusement pas été nécessaire de repartir véritablement à zéro parce qu’il existait déjà chez Aristote une théorie scientifique du prix et j’ai pu rebâtir un édifice entier sur cette base. Ce que j’ai découvert – une fois la tentative aboutie – c’est un tout autre paradigme que celui qui sert de cadre à la « science » économique actuelle : rien de normatif par exemple, et les mêmes critères de scientificité que ceux qui ont cours dans les sciences authentiques.

C’est à partir de ce nouveau paradigme que j’interpelle certains de vos propos en vous disant « Non ! Ce que vous me proposez là, c’est encore la même vieille soupe refroidie ! » Un exemple : j’ai lu quelque chose du genre : « l’intérêt constitue la rétribution de l’investisseur pour l’inconvénient de s’être temporairement départi de son capital ». Je sais : vous avez entendu répéter cela quelque part, mais vous êtes-vous jamais demandé ce que cela voulait dire ? J’explique – à l’aide d’une véritable démonstration – dans Monnaie – intérêt – croissance que l’intérêt est la « part » que reçoit dans un système de métayage celui qui a fait les avances, c’est sa rétribution pour avoir consenti des avances, et à ce titre, ce n’est pas du vol (à moins que la propriété privée ne le soit) : c’est une part de la nouvelle richesse qui a été créée par la combinaison des avances faites par le prêteur, du travail fourni par l’emprunteur et de l’énergie dispensée par le soleil. Relisez ce billet et la question de l’intérêt vous apparaîtra plus clairement. De même, relisez Comment les banques centrales triomphent de l’inflation et la question de l’inflation vous apparaîtra plus clairement.

Nous cherchons à déterminer le rapport entre monnaie et démocratie, et il nous faut reconnaître que la « science » économique est impuissante à nous aider : elle n’a rien à nous offrir ici que des remarques sans pertinence et des cul-de-sac de la pensée. Aucun raccourci n’est malheureusement possible : pour réaliser cette tâche, une science économique authentique s’avère indispensable.

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Gérer la monnaie en vue du bien général

A la lecture du commentaire de Laurent S il m’était venu la même idée qu’à Stilgar : le thème mérite un développement séparé – d’autant que le débat où ce commentaire se trouve sera bientôt clos. Alors voici, en invité : Laurent S.

Si c’était possible je préfèrerais un monde sans inflation, qu’on la définisse par l’augmentation générale des prix sur les marchés des biens, du travail ou des capitaux, ou par une surabondance de monnaie. Mais je suis sceptique d’abord car il n’y a pas de mesure objective de celle-ci : l’indice de l’INSEE est un indice composite arbitraire, j’en préfèrerais un qui mesure le coût de la vie du premier décile des revenus par exemple.

Ensuite je me demande si vouloir piloter l’économie avec des instruments monétaires ce n’est pas chercher à résoudre la quadrature du cercle, car il n’existe pas de théorie économique naturelle, comme l’est la relativité générale qui est valable aussi bien dans les dictatures, que dans les démocraties et chez les Papous. Toute théorie économique est avant tout une construction politique ainsi la proposition de Maurice Allais n’est valable que dans un type de société donné : pour la mettre en application il faudrait d’abord définir celle-ci : est-ce que ça doit être une démocratie ? suppose-t-elle une sécurité sociale publique ou privatisée, fonctionne-t-elle dans une société très inégalitaire, très pauvre, analphabète, avec des médias très concentrés… On ne trouvera jamais d’équation à l’aune de laquelle on jugera justifiées ou pas les revendications des riches et des pauvres, la taille de la masse monétaire… Ce sera toujours un combat politique, un rapport de forces entre intérêts divergents.

Cependant s’il est peut-être vain de mesurer et combattre l’inflation d’une manière générale, on est capable de mesurer celle de certains marchés particuliers et on devrait s’y attaquer à chaque fois par des moyens spécifiques : ce n’est pas parce que c’est un phénomène monétaire que l’on doit les résoudre par des moyens financiers. Le pilotage des taux ou de la masse monétaire c’est comme la saignée des médecins de Molière, c’est souverain contre tout mais ça ne guérit rien.

Continuer la lecture de Gérer la monnaie en vue du bien général

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Clôture de « La monnaie : projet de réforme »

La vie de La monnaie : projet de réforme est nécessairement limitée dans le temps. Ce soir à minuit (heure de Paris), le débat quant au texte proprement dit d’une recommandation sera clos et le texte affiché, définitif.

Le débat lui–même sur une réforme de la monnaie n’est bien entendu pas clos, et dans un premier temps pourra se poursuivre comme commentaire à ce billet-ci. Un certain nombre de questions restent ouvertes et je cite pêle-mêle : Banque Centrale / démocratie / Etat ; le rôle des Banques Centrales dans la prévention des bulles financières ; monnaie et politique de l’emploi ; comment contenir la spéculation ? ; monnaie et inflation ; vous compléterez sans peine.

Merci d’avoir permis à ce blog d’avoir été le lieu d’un débat qui – à mon sens – a fait progresser de manière décisive notre compréhension sur une question qui, nous le savions, est loin d’être simple ! Mais le moment est bien choisi car – nécessité fait loi – les oreilles sont attentives et la formule du blog permet de rassembler les meilleurs esprits sans préoccupation ni de lieu, ni même de temps !

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La monnaie : projet de réforme

Bon, les gars, je crois qu’on est prêt. Allez, j’avoue, je me suis un peu fait l’avocat du diable… mais la fin veut les moyens (les Américains ajouteraient « Don’t quote me on this ! »).

Alors voilà ce qu’il faut : un paragraphe sur une réforme nécessaire de la manière dont la monnaie est créée. Ce paragraphe fera partie d’un article publié dans la presse écrite. Une seule contrainte : il faut que cela puisse être lu par un gouverneur de banque centrale sans qu’il hausse les épaules en se disant « Encore un zozo ! ». Non, il faut qu’un directeur de banque centrale puisse lire cela et dire « Mérite examen ! ». Il faut que les mesures proposées soient pratiques et puissent être appliquées aussitôt leur promulgation.

Voilà : je serai modérateur. Envoyez-moi les contributions comme commentaires à ce billet. Je communiquerai avec vous de la même manière. Je mettrai à jour le paragraphe suivant.

Dernière mouture :

Une réforme de la manière dont la monnaie est créée est indispensable. Cette réforme devrait prendre la forme suivante.

Toute création de monnaie doit relever de l’État et de l’État seul par l’intermédiaire de la Banque Centrale indépendante du pouvoir politique mais oeuvrant dans le cadre de la démocratie.

La monnaie créée et prêtée par la Banque Centrale à l’Etat ou aux collectivités publiques ne peut financer que des dépenses d’investissement, d’aide à des secteurs à vocation d’intérêt collectif tels que l’éducation, la santé et la protection de l’environnement, et en cas de crise ou de catastrophe naturelle. A l’exception de cela, les dépenses de fonctionnement et d’amortissement doivent être financées par les recettes fiscales.

La Banque Centrale détermine, afin de contenir l’inflation dans des limites raisonnables, de viser un objectif de plein emploi et de faciliter le développement durable de l’économie, la quantité de monnaie proposée et les taux d’intérêt auxquels les banques commerciales peuvent emprunter entre elles et auprès d’elle-même.

Le réseau des banques privées comporte 3 types de banques :
1. – Banques de dépôts : encaissements, paiements, garde de dépôts de leurs clients.
2. – Banques de prêts : le montant global des prêts ne peut excéder le montant global des fonds empruntés (épargne préalable ou émission monétaire de la Banque Centrale). Les financements proposés par les banques de prêts doivent être assurés par des emprunts dont le terme est au minimum de même durée.
3. – Banques d’affaires : investissent dans les entreprises les fonds empruntés au public ou aux banques de prêts.

Dans une perspective assurantielle, les banques ont le droit de couvrir leurs positions mais les positions nues, équivalentes à des paris directionnels sur l’évolution des marchés, leur sont interdites.

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Bonne question et mauvaise hypothèse

Quand j’ai commencé à lire sur cette question de l’argent créé ex nihilo (suite à un commentaire sur le blog), j’ai constaté que le monde se partageait en deux : ceux qui « savaient » que c’était un scandale et ceux qui niaient qu’il y ait un scandale et qui se recrutaient essentiellement parmi les employés de banque.

En fac j’avais appris que l’« illusion » de création de monnaie était due au multiplicateur reflétant la vitesse de circulation de l’argent (c’était en Belgique et il y a longtemps et personne ne parlait de Maurice Allais). Ensuite, j’ai travaillé au cours des 18 dernières années dans des banques : j’ai travaillé en particulier dans le secteur du crédit des plus grands organismes de prêt américains. Jamais au grand jamais aucune des activités qui furent les miennes n’a impliqué d’une manière ou d’une autre de la création de monnaie – et pourtant je travaillais dans des secteurs clés.

Alors quelle explication possible ?

1. S’agit-il d’un complot si bien caché au cœur des banques que même les spécialistes n’y voient que du feu ?

2. Le cadre théorique au sein duquel le personnel des banques travaille est-il aveugle à cette création de monnaie qui aurait cependant lieu ?

3. Ou bien au contraire, les profanes en manière de finance « telle qu’elle fonctionne dans les banques » – y compris certains professeurs de finance – interprètent-ils mal l’effet multiplicateur de la monnaie dû au fait qu’elle circule ?

Réponses :

1. Première hypothèse : un complot si bien caché. Cela m’étonnerait. J’ai l’esprit assez critique et au cours de ces 18 années j’ai découvert – à vue de nez – une bonne cinquante de choses – importantes, voire très importantes – que l’on essayait de me cacher dans les banques. La création de monnaie n’en faisait pas partie.

2. Deuxième hypothèse : travailler dans une banque rend bête. C’est possible mais cet aveuglement dépasse alors le cadre des employés de banque puisque, comme je l’ai dit, mes propres professeurs d’économie partageaient cette interprétation. Inversement, je ne connais que Maurice Allais, parmi les professeurs d’économie, qui défende le point de vue du « scandale ». Irving Fisher est parfois invoqué à ce propos mais il me semble à tort, car je n’ai rien trouvé chez lui de ce genre. Pour ce qui touche à Allais, comme je l’ai montré dans Le monde enchanté de Maurice Allais, il commet une erreur qui découle d’un usage laxiste de la phrase « X considère que Y » qui est utilisée par lui deux fois, la première pour renvoyer à « X considère [à raison] que Y » et la seconde pour « X considère [à tort] que Y ».

En fait mon hypothèse aujourd’hui est la suivante.

Les « gens qui travaillent dans les banques » sont conscients qu’il est difficile de maintenir en permanence une équivalence entre la masse monétaire et la richesse effective, où les intérêts payés représentent plus ou moins bien la plus-value créée par l’activité humaine mais, à la différence des profanes en matière de finance, ils voient dans cette difficulté une peccadille par rapport aux problèmes énormes que pose le fonctionnement du système financier par ailleurs et quand on leur dit qu’il y a un « scandale » au cœur du système financier, il leur vient à l’esprit des dizaines de meilleurs candidats avant qu’ils ne pensent à celui-là !

Quant aux « gens qui disent que les banques créent de l’argent ex nihilo », la question qu’ils entendent réellement poser est celle-ci : « Est-il légitime que les banquiers soient les autorités en charge de maintenir en permanence une équivalence entre la masse monétaire et la richesse effective, où les intérêts payés représentent plus ou moins bien la plus-value créée par l’activité humaine ? ». Que leur réponse soit « Non ! », m’apparaît maintenant très clairement. Leur question est excellente et se passe en réalité très bien de l’hypothèse de la création d’argent ex nihilo, alors pourquoi ne pas la poser dans ces termes, sans chercher à la fonder sur cette base douteuse ?

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Le scandale des banques qui « créent » de l’argent – Le retour !

Jean Jégu m’envoie un extrait me dit-il d’un livre, « La monnaie dévoilée », de Gabriel Galand et Alain Grandjean publié aux éditions L’Harmattan – Logiques Economiques en 1996. J’en reproduis une partie:

Quant à la banque secondaire, les opérations d’épargne et de prêt sont nettement dissociées. Elle accorde des crédits d’une part et accueille de l’ épargne d’autre part. En général les crédits accordés dépassent l’épargne collectée, de sorte que pour cet excédent il y a création monétaire, qui entraîne un gonflement des comptes courants et des demandes de billets (pp. 45-46).

Jean Jégu a la gentillesse d’ajouter : « Dès que vous aurez bien compris tout cela, Paul, je pense que vous pourrez l’expliquer encore plus clairement aux sceptiques que vous ne le faites de la technique du « trailing stop-loss » ! ». Voici la réponse que je lui apporte.

Mon problème reste le même : ce type d’analyse me semble faux. Il confond une multiplication apparente de la masse monétaire due à la vitesse de sa circulation avec une multiplication due à une augmentation réelle de son volume. Qu’une banque prête ses fonds propres ou les dépôts de ses clients est indifférent : il s’agit toujours d’argent qui existait préalablement.

La phrase-clé dans le passage cité est celle-ci : « En général les crédits accordés dépassent l’épargne collectée ». J’ignore d’où vient cette supposition : je n’ai non seulement jamais vu cela se passer dans une banque mais je ne parviens pas même à imaginer par quel mécanisme cela pourrait se produire.

Vous avez raison : le jour où je serai convaincu, je pourrai faire passer le message mieux que quiconque, mais on ne m’a encore rien présenté qui me convainque.

Le processus appelé « création de monnaie par les banques » est un simple effet mécanique du fait qu’elles doivent conserver des réserves fractionnaires et ne peuvent reprêter tout l’argent déposé dans leurs coffres. Ce multiplicateur de « création de monnaie » m, se calcule comme ceci : m = 1 / Rés. Fract.

C’est intéressant mais c’est une outil d’économiste : c’est une construction théorique qui exprime la vitesse de circulation de l’argent – mais rien de plus et surtout pas l’existence d’un complot. Imaginons que la banque centrale décide que pour une journée les prêteurs ne doivent pas conserver de réserves fractionnaires, alors la prétendue « création monétaire par les banques » durant cette journée devient infinie, en effet : 1 / 0 = infini. C’est ridicule : la masse monétaire n’aurait pas changé en volume, la situation serait strictement la même que le jour précédent – et que le jour suivant quand on retournera à la normale.

Si l’on veut utiliser cette formule, il faut être extrêmement prudent et toujours parler de « « création » monétaire par les banques », pour souligner qu’il s’agit d’une « construction conceptuelle intéressante d’un certain point de vue ». Sans quoi certains iront imaginer qu’ « en général les crédits accordés dépassent l’épargne collectée », ce qui, dans l’état actuel de mes connaissances et jusqu’à ce qu’on me fasse la preuve du contraire – à l’aide d’autre chose qu’un raisonnement fondé sur une interprétation erronée de la formule m = 1 / Rés. Fract. – est tout simplement faux.

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Monnaie – intérêt – croissance

Ben on avance ! Du moins, c’est mon sentiment. Il y a cependant encore un certain nombre d’aspects sur lesquels l’indignation de certains d’entre vous m’échappe. Je vais donc faire deux choses : je vais prendre un exemple simple et puis je vous poserai quelques questions.

Je pose les termes dans une perspective que j’ai déjà traitée : on trouve tout ça dans le manuscrit « Le prix » qui est sur mon site Internet et qui reprend des articles que j’ai publiés durant la décennie 1990 –2000. Je repars de la vieille notion de métayage (en anglais « sharecropping »). Au départ j’ai un rapport de force : j’ai deux acteurs, l’un qui dispose de ressources qu’il peut avancer : de la terre, des outils, etc. et l’autre qui ne dispose que de sa force de travail. Ils concluent un contrat : le propriétaire met ses ressources à la disposition du métayer et, un an plus tard, celui–ci lui retourne une part de ce qu’il a pu produire ; disons une part sur 10 de sa récolte. Ce système de métayage est traditionnel à la petite pêche, il est représenté dans le monde entier : on l’appelle alors « système à la part » (en anglais « share system »).

A la fin de l’année le propriétaire récupère sa terre, son matériel, etc. je simplifie ici, je ne parlerai pas de dépréciation, d’amortissement, etc. plus sa part sur 10, tandis que le métayer garde ses 9 parts, moins la graine dont il aura besoin l’année suivante, etc. Au début de l’année on avait terre + outils, à la fin, on a terre + outils + récolte (qui se redistribue en 1 part pour le propriétaire et 9 parts pour le métayer). Il y a surplus et le surplus c’est la récolte.

D’où vient la moisson ? Les physiocrates le savaient et Bataille a repris l’idée dans « La part maudite » (1949) : de l’action combinée des avances du propriétaire, du travail du métayer, de la pluie et du soleil, Bataille appelait cela « ébullition du monde ». La moisson c’est donc en gros : avances + travail + soleil.

La croissance si je ne me trompe, c’est ce que j’ai appelé « surplus » : ce qu’on a obtenu à l’arrivée moins les avances, donc : travail + soleil. Le propriétaire reçoit sa part : (travail + soleil) / 10.

Deuxième temps. Le propriétaire dit au métayer : « Ecoutez je n’ai pas de place chez moi pour tout ce foin. Allez vendre ça au marché et vous me donnerez 10 % de ce que ça vous aura rapporté ». Le métayer vend sa récolte et revient avec un paquet de billets dans sa poche : il a transformé sa récolte en monnaie : le paquet dans sa poche représente toujours – comme la moisson qu’il a vendue – travail + soleil.

Troisième temps. Le propriétaire dit au métayer : « Ecoutez je n’ai pas le temps de m’occuper de vérifier ce que vous gagnez à la fin de l’année. Je reçois parfois plus et parfois moins, en fonction de votre récolte. J’aimerais mieux qu’on regarde ce que vous m’avez versé, disons au cours des cinq dernières années, qu’on fasse la moyenne et que vous me versiez cela désormais comme un fixe ! » Le système a désormais changé : on est passé d’une logique de métayage à une logique de location. Du point de vue de la récolte, le propriétaire recevra parfois (travail + soleil) / 11, parfois (travail + soleil) / 9, etc.

Dans le cas de la location, où le loyer est cette fois un fixe, il est alors plus simple d’utiliser comme étalon la valeur des avances plutôt que celle du surplus. On dira alors que le loyer est, disons, (avances) / 20. Soit, traduit en termes de taux d’intérêt : 5 % par an. Inversement, si l’on voulait exprimer l’ancienne « part » par rapport aux avances, selon la récolte, la part serait parfois de 6 %, parfois de 4 %, etc. Ce qui n’aurait pas changé, ce serait le fait que ces 6 %, ces 4 %, sont toujours ponctionnés de la même manière sur travail + soleil.

Quatrième temps : intermédiation. Le propriétaire demande à un intermédiaire de collecter le loyer du métayer. Celui–ci verse les intérêts à cet intermédiaire, que j’appellerai pour la commodité « banquier ». La source des versements, c’est toujours travail + soleil. Le banquier se rémunère au passage : le métayer lui verse 5,5 % et il reverse 4,5 % au propriétaire, conservant 1 % pour lui.

Bon, une remarque : oui, pour que cela fonctionne comme un système « généralisé », il faudrait que de la masse monétaire soit créée pour refléter la création du surplus – encore appelé « croissance » – et éliminée pour refléter sa destruction par l’usure, etc. Il y aurait « décroissance » quand le bilan entre création et destruction est négatif.

Ma question : y a–t–il « scandale » dans mon illustration ? Si oui, réside–t–il entièrement dans le rapport de force inégal au départ entre le propriétaire et le métayer (qu’on pourrait alors appeler « prolétaire » pour emprunter à un vocabulaire connu) ? Si la réponse à cette question est oui, le problème peut être entièrement reformulé dans les termes de Jean–Jacques Rousseau :

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne » ».

S’il y a scandale, et s’il est ailleurs, il faudrait m’expliquer où.

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La Mère Michel et le Père Lustucru (économistes et financiers)

A Armand,

Essayons de régler notre désaccord. Tu écris :

« Et pour rejoindre ton autre fil sur une constitution économique, j’avais répondu qu’il faut, à mon sens, d’abord établir une monnaie saine et honnête (le sol stable), ensuite bâtir un système bancaire solide (les fondations en béton) puis un système économique (la maison), dont la finance, très amaigrie ne serait qu’une composante (la charpente). Pour le moment le système monétaire / bancaire / financier n’est, pour moi, qu’une escroquerie pyramidale, comme je l’ai écrit. D’ailleurs le poids de la finance est passé de 5% à 25% dans l’économie US (DowJones). Des « money makers », dont la traduction littérale de « faiseurs d’argent » s’impose, ne créent pas de richesse, juste une illusion … une promesse mensongère et intenable ».

Je ne sais pas qui tu es (je le précise à l’intention de ceux qui imagineraient à ce stade–ci que nous sommes comparses), mais je te soupçonne d’être un économiste, moi – du moins en ces matières – je suis, comme je l’ai déjà dit, un ingénieur financier élevé dans le sérail. Nos deux affiliations distinctes expliqueraient pourquoi nous nous invectivons des deux bords d’un fossé : toi disant « Vous les banquiers, nous avez mis dans le pétrin en créant de l’argent de toutes pièces ! », moi te répondant

« Non : c’est vous les économistes, en étant obsédés et en nous distrayant par des calculs sans grand intérêt sur la masse monétaire, avec vos M1, M2, M3, quand vous additionnez l’argent « éveillé » que Casimir a dans sa poche à celui « endormi » qu’Eusèbe a sur son compte en banque, c’est–à–dire n’a plus en réalité que « sur le papier ». C’est vous les vrais « money makers » et pas ces malheureux courtiers en position vendeuse et acheteuse faisant leur beurre en scalpant l’écart entre le ask et le bid ».

Tu dis « 1) sol stable = monnaie saine et honnête ; 2) béton = système bancaire ; 3) maison = système économique avec finance très amaigrie ». Et tu ajoutes : « Mais il faut commencer par la monnaie ».

Je te réponds : le problème n’est pas la monnaie, ce que tu proposes reviendrait à cantonner les banques dans un rôle de coffre–fort en leur retirant la fonction très positive qu’elles ont dans le « price discovery », quand elles font se rencontrer les épargnants qui peuvent se passer provisoirement de leur argent et les entrepreneurs qui ont une idée sur comment le faire fructifier.

Là où nous sommes d’accord, c’est sur la « finance très amaigrie ». Tu dis « le poids de la finance est passé de 5% à 25% » et tu as raison mais ça n’a rien à voir avec la monnaie : c’est parce qu’on a laissé la finance parasiter l’économie réelle de la production, de la distribution et du partage des revenus. C’est là qu’il faut concentrer l’effort et de manière urgente parce que c’est l’obésité de la finance qui fait qu’elle est en train de s’écrouler sous son propre poids. Et ce à quoi il faut s’attaquer, selon moi, c’est aux trois facteurs que je mentionnais dans Les processus financiers enclins à l’emballement :

1) la valorisation spéculative : le fait que le prix d’un produit soit autorisé à évoluer selon sa propre dynamique, en décollant du prix de ses fondamentaux, c’est–à–dire de ses composantes.

2) l’effet de levier : le fait que l’on puisse multiplier ses chances de gain et son risque de pertes, essentiellement en empruntant l’argent que l’on utilise alors pour spéculer.

3) les produits dérivés : la possibilité offerte de répliquer dans un nouveau produit « synthétique », et dans un simple pari, les chances de gain et le risque de pertes d’un produit déjà existant.

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Le monde enchanté de Maurice Allais

Dans son premier commentaire au « scandale » des banques qui créent de l’argent ?, Guillaume reproduit le passage clé du texte de Maurice Allais. Prix Nobel ou pas, qu’est–ce qui ne marche pas dans son raisonnement ? Relisons–le :

« Fondamentalement, le mécanisme du crédit aboutit à une création de moyens de paiement ex nihilo, car le détenteur d’un dépôt auprès d’une banque le considère comme une encaisse disponible, alors que, dans le même temps, la banque a prêté la plus grande partie de ce dépôt qui, redéposée ou non dans une banque, est considérée comme une encaisse disponible par son récipiendaire. À chaque opération de crédit il y a ainsi duplication monétaire. Au total, le mécanisme du crédit aboutit à une création de monnaie ex nihilo par de simples jeux d’écriture ».

La confusion réside dans le mot « considère ». Le fait que quelqu’un « considère » quelque chose ne veut pas dire que ce soit vrai, à preuve : « Oscar considère qu’on fabrique le gruyère en coulant le fromage autour des trous ». Maintenant, « Le détenteur d’un dépôt auprès d’une banque le considère comme une encaisse disponible » : Eusèbe a de l’argent sur son compte à vue et est convaincu qu’il peut retirer cet argent s’il se rend à la banque. La banque a en réalité prêté l’argent qui se trouvait sur son compte à Casimir : « la banque a prêté la plus grande partie de ce dépôt qui, redéposée ou non dans une banque, est considérée comme une encaisse disponible par son récipiendaire ». Voilà donc deux larrons, Eusèbe et Casimir, qui « considèrent » qu’ils possèdent le même argent. Quel scandale s’écrie Maurice Allais : la banque a dupliqué l’argent d’Eusèbe ! Pas vraiment : le « même argent » ne se trouve jusqu’ici que dans les « considérations » de nos deux compères. Le lendemain matin ils vont tous deux à la banque et retirent « leur » argent. Casimir reçoit l’ex– argent d’Eusèbe et celui–ci reçoit de l’argent qu’il « considère » le sien mais qui n’est en réalité pas le sien, le sien étant dans la poche de Casimir. Quel argent reçoit–il ? Je suppose que, selon Maurice Allais, la banque exécute une opération « scripturale » et donne à Eusèbe cet argent ex nihilo.

Voici maintenant l’explication du mystère « épistémologique » que plusieurs commentateurs ont mentionné et que je formulerai ainsi : « Les gens normaux se laissent aisément convaincre que les banques commerciales créent de l’argent ex nihilo tandis que les employés de banque affirment être certains que ce n’est pas le cas ». Les employés de banque savent que quand Casimir « considère » qu’il possède l’argent d’Eusèbe, il a raison parce que cet argent est effectivement dans sa poche. Ils savent aussi que quand Eusèbe « considère » que l’argent qu’il a déposé sur son compte à vue, y est toujours, il se trompe. Quand il se présente à la banque le lendemain matin, il existe deux possibilités : ou bien on lui donne « son » argent quand il le réclame, ou bien on le lui refuse. Je commence par le premier cas de figure, celui où on lui donne l’argent qu’il réclame. Il y a deux tactiques possibles pour la banque : ou bien elle lui donne de l’argent qu’elle est allée puiser sur le compte d’un troisième larron, d’Oscar par exemple, celui qui a une théorie curieuse sur le gruyère, ou bien elle utilise de l’argent qu’elle a obtenu en s’endettant, par exemple en émettant des certificats de dépôt. Deuxième cas de figure, Eusèbe se présente à la banque et celle–ci lui refuse l’argent qu’il « considérait » pourtant être sur son compte. Pourquoi ? Parce que ce matin–là, il y a une panique bancaire : il y a des milliers d’Eusèbes à faire la queue et à qui on explique que leurs « considérations » sont sans objet parce que les caisses sont vides. Voilà pour le monde réel. Dans le monde de Maurice Allais, terni au contraire par le « scandale » de la « multiplication des petits pains » – ce qu’il appelle « duplication monétaire » – il n’y a jamais de panique bancaire : à chacun qui se présente on dit « Attendez une seconde ! », hop ! petit tour de passe–passe « scriptural » et voici de l’argent frais créé ex nihilo ! Les employés de banque n’ont malheureusement jamais assisté à cela : le monde où ils vivent est beaucoup moins poétique, où les banques n’ont pas plus d’argent que ce qu’elles ont en caisse !

Gilbert Rachmuhl nous rappelait que le Prix Nobel d’économie est en fait décerné par la Banque Centrale suédoise. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les banquiers suédois ne sont pas très rancuniers, à moins, plus simplement, qu’ils ne lisent pas le français !

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