La monnaie : le point de notre débat (III)

Pour faire avancer notre débat, Jean Jégu a eu l’amabilité de rédiger un Canevas pour un dialogue sur le système monétaire que je reproduis à la suite d’une brève introduction. Comme vous le verrez, Jean propose que nous procédions pas à pas, en nous mettant d’accord à chaque étape sur la manière dont nous comprenons un sous-aspect – bien délimité – de la question. Cela me paraît de très bonne méthode. J’ajouterai à ce programme de clarification, ce qui m’apparaît personnellement comme deux sources majeures de confusion :

1. L’existence de trois théories distinctes de la création de monnaie ex nihilo

– à l’occasion de l’allocation d’un prêt, la création de monnaie ex nihilo porte sur les intérêts qui seront versés par l’emprunteur : ces intérêts constituent une nouvelle source de monnaie (Louis Even) ;

– la création de monnaie ex nihilo résulte de la démultiplication d’une somme déposée sur un compte à vue en raison de la possibilité pour une banque commerciale de prêter les sommes déposées à un tiers en ne conservant que des réserves fractionnaires (Maurice Allais) ;

– la création de monnaie ex nihilo résulte du fait que les banques commerciales peuvent prêter des sommes « fictives » (créées au moment où un prêt est accordé et détruites au moment où il est remboursé) par une simple opération scripturale (Philippe Derudder).

2. L’utilisation d’agrégats dans les discussions relatives à la masse monétaire

M1 est définie comme M0 à quoi s’ajoutent d’autres sommes. Ces « autres sommes » résultent « en dernière instance » de dépôts ponctionnés sur M0. Le calcul de M1 comporte du coup un double compte.

M2 est définie comme M1 à quoi s’ajoutent d’autres sommes. Ces « autres sommes » résultent « en dernière instance » de dépôts ponctionnés sur M0. Le calcul de M2 comporte du coup un double « double compte ». Etc.

Une telle confusion, volontairement introduite, résulte de l’une ou l’autre chose : une très grande naïveté mathématique ou une intention délibérée. L’un d’entre vous sait-il qui a introduit (et quand ?) ces définitions cauchemardesques ?

Après l’avoir trop longtemps mobilisée, je laisse maintenant la parole à Jean :

Jean Jégu
Canevas pour un dialogue sur le système monétaire

Les échanges sur ce blog de Paul Jorion, à propos de la monnaie, mettent en évidence une difficulté de compréhension entre les parties. Il est malaisé de repérer points d’accord et de désaccords, tant ces derniers paraissent omniprésents.

On peut se demander si chacun évoque les mêmes réalités avec les mêmes mots, ou si un vocabulaire apparemment identique ne traite pas de réalités différentes.

Le système monétaire actuel est le résultat d’une histoire plus que centenaire. Ses évolutions, y compris les plus récentes, ont toujours eu une certaine logique du point de vue de ceux qui les ont promues. Un vocabulaire d’usage technique précis a été défini. Il ne doit pas être confondu avec celui de l’usage courant donnant parfois des significations différentes aux mêmes mots.

Pour être efficace le dialogue sur la monnaie devrait donc observer une certaine progressivité. Sous les mêmes mots, entendons-nous bien les mêmes choses ? Sur quoi sommes-nous d’accord et à partir d’où commence notre désaccord ? Traitons-nous bien du même point particulier du système ?

La discussion pourrait donc dégager des thèmes à aborder successivement et méthodiquement. Si au cours de cette discussion il survient une dérive, il faudrait bien afficher le changement thématique correspondant, ou la nouvelle question débattue. C’est dans cette perspective que je proposerais volontiers le canevas suivant. Le but est de placer des balises sur un chemin escarpé, pour que chacun puisse dire de quoi il entend parler. J’indique un repérage et y place les points importants qui me paraissent en relever (dans le contexte européen de la BCE, sans doute largement extrapolable aux autres cas).

C’est le commentaire de Paul du 05/05 dans “Encore Allais” à propos de l’article de Steve Keen qui m’a inspiré ce post, dans la mesure où nous ne comprenons pas ce texte de la même manière.

A. Etat des lieux :

A.1 La théorie courante du système monétaire :
A.1.a. Les agrégats monétaires : M0, M1, M2, M3 … P1, P2, …

– “il n’est de monnaie que dans M1” car, en dehors du troc financier, tous les moyens de paiements sont dans M1. Les transactions se font toujours, en principe, en euros-monnaie de M1 (ou tout autre devise évidemment).

– Bien distinguer la monnaie et la finance ; celle-ci se nourrit de celle-là mais ne s’y réduit pas. X euros-monnaie valent X euros-valeur, mais X euros-valeurs ne sont pas X euros-monnaie. Les euros-monnaie existent en vertu d’une convention sociale ; les euros-valeur sont une appréciation individuelle plus ou moins partagée (le marché) de la valeur d’un bien ou d’un service à un moment donné. Cette appréciation estime le nombre d’euros-monnaie contre lesquels je peux espérer les échanger.

– La vitesse de circulation de la monnaie : la vitesse de circulation dans l’économie réelle reste assez stable ; la vitesse dans la sphère financière s’accroit probablement beaucoup plus vite.

A.1.b La monétisation des crédits

– distinguer le concept de “crédit mutuel » dans lequel un épargnant prête son épargne et le concept de “crédit créateur de monnaie” qui ne préjuge d’aucune épargne préalable mais est soumis à certaines contraintes. Ce sont essentiellement : l’obligation des “Réserves obligatoires” en Banque Centrale ; l’obligation de fourniture d’espèces (billets, pièces) qui conduisent à la notion de “refinancement” ; les contraintes des “Règles Prudentielles” édictées par la profession bancaire.

– Il est essentiel de comprendre la liaison entre la monnaie centrale M0 et la monnaie bancaire M1. La théorie dit que la Banque Centrale contrôle la création de monnaie bancaire M1 en agissant sur les taux directeurs qui règlent le coût imposé aux banques pour leur refinancement et, plus rarement, sur le niveau des Réserves Obligatoires.

A.2 En y regardant de plus près ; les faits contre la théorie

A.2.a. Ce n’est pas M1 qui est piloté par M0 mais M1 qui force M0 autant que de besoin.
En d’autres termes, les banques sont devenues incontrôlables par la Banque Centrale. C’est très exactement à cette opinion que Steve Keen se rallie dans l’article cité “The Mysterious Money Machine” : “As a result, Loans Create Deposits, which in turn forces the government to produce the amount of currency needed to meet depositors demands for cash. This explains the empirical reality that changes in Credit Money precede, and empirically cause, changes in Fiat Money.” En Europe, au lieu de “government”, il faudrait lire “ ECB”. Ce constat, s’il est exact, est celui du pouvoir total(itaire) des banques et de ce fait une condamnation du système. ( Restent les critiques faites à Geoff Davies, mais ceci est une autre histoire)

A.2.b Deux oublis fréquents mais majeurs :

– la monétisation des actifs et la démonétisation des dettes des banques.
Ainsi les banques font des crédits créateurs de monnaie et encaissent les intérêts correspondants. Certes, mais du point de vue comptable, les banques n’encaissent jamais d’intérêts ni d’ailleurs de capitaux remboursés : elles détruisent la monnaie correspondante. Ceci améliore directement leur bilan, puisque les dépôts de leur clientèle y apparaissent comme des dettes. A la démonétisation des dettes, il faut associer la monétisation des actifs. Une banque qui acquiert un lot de titres financiers et les porte à l’actif de son bilan, inscrit la même montant au passif en dépôt à vue sur le compte du vendeur. Son bilan reste donc équilibré ; elle ne s’est aucunement enrichie. Bien entendu, à ce compte, n’importe quelle banque pourrait se payer le monde entier. Il y a donc des contraintes : en gros, la banque ne peut acquérir que des actifs “en rapport “ avec ses fonds propres. Ce sont les fameuses Règles Prudentielles.

– la monétisation des devises étrangères.
Quand une banque rachète de telles devises à l’un de ses clients, celui-ci voit son compte crédité de la somme équivalente ( en M1). Elle revend ensuite ces devises à sa Banque Centrale et se voit à son tour créditée de la somme équivalente (en M0) . Les devises en question n’ont pas pour autant disparu : elles sont à l’actif de la Banque Centrale. N’y a-t-il pas ici aussi réplication de valeur, c’est à dire création monétaire ? Ceci ouvre à l’analyse de la circulation des devises entre économies qui est un chapitre décisif de l’économie mondialisée.

B.1. Les flux de valeur entrainés par les flux monétaires.
Si la situation n’est pas satisfaisante, (ce qui semble le cas !) voir les remèdes :

B.2 Les remèdes

B.2.a – Ne rien faire sur le système monétaire. Le problème est ailleurs ( Paul Jorion ? )
B.2.b – Ne rien changer : mieux piloter le système ( nos banquiers centraux et nos politiques )
B.2.c – Ajouter des “contraintes prudentielles” ( Frédéric Lordon )
B.2.d – Modifier les règles : ne plus interdire l’émission monétaire aux Etats( Chômage et Monnaie)
ou la lui réserver totalement ( James Robertson ).
B.2.e – Reconstruire pour sauver l’avenir.

– repérer les principes acceptables aujourd’hui : émission comme reconnaissance de dette de l’émetteur vis à vis du receveur ? le couple intérêt-inflation comme variables de pilotage ? les relations de change entre devises ?

– Imaginer des solutions possibles, les “simuler”, les “noter”

– Etudier et proposer aux politiques des transitions et cheminements viables vers la (r)évolution monétaire.

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32 réflexions sur « La monnaie : le point de notre débat (III) »

  1. @ Stilgard

    Je n’ai malheureusement pas d’avis sur les causes du ralentissement de la vitesse de circulation de la monnaie (en France ?), car je ne dispose pas des éléments qui entrent dans son calcul. J’ai la manie de toujours vouloir vérifier les calculs moi-même, sans doute par déformation professionnelle !

    J’ajouterai que la vitesse de circulation à mon avis n’est pas significative puisqu’elle ne distingue pas l’activité de production de l’activité financière et monétaire.

    Pour ce qui est de la présence de l’épargne bancaire dans les parkings monétaires, je crois qu’ils ont une incidence à la baisse sur l’activité de production d’autant plus forte que le crédit qui pourrait la réduire est insuffisant. L’épargne produit un effet de frein, tandis que le crédit fait effet d’accélérateur; c’est le résultat de mes travaux de recherche.

    A mon avis, notre société a besoin que le PIB augmente : parce que son augmentation est aussi celle des revenus, et sans elle il n’y a ni croissance ni relèvement du pouvoir d’achat. Tout le problème se trouve alors dans la répartition des revenus entre les différents agents, et là je vous rejoins. Mais, la répartition qui résulte de conflits, disons sociaux, ne peut être que plus difficile en période de contraction du PIB (des revenus, donc) qu’en période de croissance (de relèvement des revenus et du pouvoir d’achat). Les tentatives faites actuellement sur les prix pour dégager du pouvoir d’achat au bénéfice de la population ont un impact sur la répartition des revenus à activité comparable, mais n’ont pas d’effet direct sur les revenus, sauf si pour obtenir la baisse des prix il faut abaisser les salaires ou améliorer les rendements du personnel, dans les grandes surfaces par exemple, ce qui est malheureusement trop souvent le cas et inadmissible. Mais là, nous abordons un autre sujet.
    Les conséquences de l’égalité, généralement admise du PIB et des revenus, et leur lien, semblent passer totalement inaperçues. Je ne sais pourquoi.

    jb

  2. Jean B.

    L’épargne produit un effet de frein, tandis que le crédit fait effet d’accélérateur ; c’est le résultat de mes travaux de recherche.

    Je suis tout à fait d’accord, au moins intuitivement (je n’ai pas approfondi ce sujet).. ça me semble d’ailleurs rejoindre l’idée de la monnaie fondante (par « timbre » ou simplement par l’inflation), et ça rejoint la notion de vitesse de rotation de la monnaie (PIB/M1)… je parlais de la zone euro dans mon intervention précédente.

    Nous sommes un peu hors sujet en ce qui concerne le PIB (augmentation ou diminution). Je pense seulement que le PIB est un très mauvais thermomètre… et qu’on peut donc avoir plus de « bonheur » avec moins de PIB. Mais si on reste sur le PIB, à PIB constant, c’est la répartition des richesses (qui ne sont pas toujours comptabilisées dans le PIB) qu’il faut privilégier…

    AJH

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