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Le temps qu’il fait, le 14 mai 2010

Le billet auquel je renvoie dans la vidéo est le précédent : L’instinct de survie des peuples.

Carmen M. Reinhart & Kenneth S. Rogoff, This Time Is Different. Eight Centuries of Financial Folly, Princeton : Princeton University Press, 2009

Michael Lewis, The Big Short. Inside the Doomsday Machine, London : Allen Lane, 2010

Naomi Klein, The Shock Doctrine (La stratégie du choc : La montée d’un capitalisme du désastre), 2007

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L’instinct de survie des peuples

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un système sain présente en général une très grande capacité à supporter la présence de parasites. Mais si ceux-ci pullulent alors, passé un certain seuil dans l’affaiblissement, leur présence peut tuer l’animal. La mort de l’hôte n’est pas dans l’intérêt du parasite mais comme il ne sait rien faire d’autre que d’être ce qu’il est selon sa nature, il n’interrompt pas son effort, provoquant la perte de son hôte ainsi que la sienne propre.

On en a eu l’illustration en 2009 : alors que l’économie était toujours dans les derniers dessous, le secteur bancaire, sauvé par les aides étatiques, retrouvait la santé et dispensait à nouveau ses largesses à ses dirigeants et à ses employés les plus talentueux dans l’accumulation du profit. Largesses qui ne trahissaient pas la folie, mais ne faisaient que refléter la proportion colossale dans laquelle ce secteur parvenait à nouveau à détourner vers lui la richesse. Quand les politiques proposèrent de plafonner les bonus, ils choisirent d’ignorer que ces primes indécentes n’étaient que des commissions relativement modestes sur des sommes elles à proprement parler pharamineuses. Quand des velléités apparurent de taxer ces profits monstrueux, les financiers firent immédiatement savoir que toute charge ponctionnée sur leurs opérations serait automatiquement répercutée par eux sur leurs clients. Vu l’impunité de principe dont ils bénéficient, cela aurait sûrement été le cas.

Au cours des semaines récentes, le travail d’investigation des régulateurs et les bureaux des procureurs d’États américains a mis toujours davantage en lumière le rôle joué par la simple cupidité dans le déclenchement de la crise. L’économie étant devenue au fil des années l’otage du secteur financier – et ceci, d’intention délibérée, par choix idéologique – s’effondra dans son sillage. Les États se précipitèrent alors au secours de ce secteur financier, en raison du risque systémique que son écroulement faisait courir. Mais en se refusant à opérer dans les activités financières un tri entre celles utiles à l’économie (ce que Lord Adair Turner, président de la FSA, le régulateur des marchés britanniques appelle les transactions « socialement utiles ») et celles dont la seule fonction est de siphonner une partie de la richesse vers les plus grosses fortunes. Les États ayant épuisé leurs ressources, imposent ce qu’ils appellent l’« austérité » ou (pourquoi se gêneraient-ils ?) la « rigueur », c’est-à-dire se tournent vers les classes populaires et les classes moyennes en exigeant d’elles par un impôt non-progressif et en opérant des coupes sombres dans les mesures de protection sociale en place, de rembourser les sommes manquantes.

La logique en marche est implacable : une évolution a eu lieu, d’une situation où le parasitisme de la finance était relativement tolérable à une autre où il a cessé de l’être. Les États, et les organismes supranationaux peut-être encore davantage, au lieu de tenter d’exterminer le parasite, se tournent au contraire vers l’animal et exigent de lui un effort supplémentaire. Comme c’est de sa propre survie qu’il s’agit désormais, la réaction de celui-ci est prévisible.

Imbécillité profonde des États, encouragée par les « vérités » charlatanesques de la « science » économique, ou complicité caractérisée avec les ennemis de leurs peuples ? Au point où l’on en est arrivé, la distinction a cessé d’être pertinente. Facteur aggravant : ces mêmes États ne manqueront pas de considérer que les sursauts des peuples, réaction saine de leur instinct de survie, sont excessifs et les condamneront, sans penser à leurs erreurs et à leur propre responsabilité dans l’aggravation de la crise.

Un retour à la progressivité de l’impôt est souhaitable. Pourrait-elle seulement être réinstaurée – ce qui paraît peu probable vu le pouvoir historique de l’argent à prévenir un tel rééquilibrage – qu’elle ne parviendrait encore qu’à figer la concentration de la richesse dans son état présent. Or cette concentration est telle aujourd’hui qu’aucune économie ne peut plus fonctionner dans son cadre : les ressources font à ce point défaut là où elles sont requises comme avances dans la production des marchandises ou comme soutien à la consommation des ménages, que le montant des intérêts versés compris dans le prix de tout produit ou service rend celui-ci excessif. Il faudra donc remédier à la concentration des richesses telle qu’elle existe dans son état présent. C’est seulement après qu’une certaine redistribution aura été opérée qu’une imposition progressive pourra s’assurer que le processus de concentration ne reprenne une nouvelle fois son cours mortifère. Bien sûr, ceux qui ont accumulé des fortunes colossales s’affirmeront spoliés (le mot « liberté » sera sans aucun doute galvaudé par eux une fois encore) et prétendront que la possession de ces sommes leur est indispensable pour être ceux qu’ils sont à leurs propres yeux. La réponse qu’il faudra leur opposer est que l’image qu’ils se font d’eux-mêmes importe peu puisque leur fonction est claire désormais : ils se contentent de pomper le sang de leur hôte. Quant à celui-ci, la dégradation généralisée du capitalisme l’a acculé à faire un choix entre sa propre survie et celle des parasites qui l’infestent. Et ce choix, il l’a fait.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le bon grain et l’ivraie, par Jean-Pierre Pagé

Billet invité

De la lecture des divers commentaires des évènements qui se sont produits au cours du dernier week-end émane un sentiment mélangé emprunt d’une certaine confusion. Devons-nous nous en réjouir ? Sommes-nous sortis de l’impasse qui emprisonnait l’Europe, il y a quelques jours encore ?

Saluons tout d’abord la réactivité, tardive mais bien réelle, des autorités européennes (chefs d’Etat et de Gouvernement et institutions confondues). Elles ont su prendre les mesures qui s’imposaient, même les plus radicales comme la possibilité de prise en pension par la BCE de titres des dettes souveraines de certains Etats. Si cela ne résout pas tout, cela marque l’engagement ferme et effectif que l’on attendait dans un processus de mutualisation des risques visant à doter la zone euro d’instruments de solidarité financière et de gouvernance économique. Il s’agit donc de gestes forts qui constituent un évènement marquant dans l’histoire de la construction européenne. Une fois de plus, l’Union européenne a montré qu’elle était capable d’avancer quand elle était au pied du mur. Ceci est sans prix. L’hypothèse d’un démantèlement de la zone euro doit être actuellement écartée, si les dirigeants européens mettent en œuvre rapidement les dispositions qu’ils ont arrêtées durant le dernier week-end.

Toutefois, le problème, né de l’accumulation de la dette publique des pays de l’Union européenne, demeure. L’accent mis très fortement, sous la menace de sanctions, sur l’assainissement des finances publiques et la surveillance des déficits publics, pour tous les pays de la zone euro, laisse craindre une polarisation excessive sur des politiques d’austérité déjà manifeste dans certains pays. Or tous les économistes savent que l’application conjointe de telles politiques risque, d’abord, de briser la très timide et fragile reprise espérée, ensuite, de déboucher sur une profonde récession. Ceci est confirmé par l’expérience : à chaque fois qu’une telle politique a été appliquée dans un pays, elle a commencé par entraîner un arrêt de la croissance – quand il y avait croissance – ou une récession, et ceci pour des raisons mécaniques, à cause de la diminution de la demande intérieure qu’elle a provoquée. Ajoutons que l’effet sur les recettes publiques de la diminution de l’activité économique vient contrecarrer celui de la baisse des dépenses. Une telle politique ne saurait avoir d’effet positif que si elle permet d’accroître la compétitivité du pays concerné, en général par la dépréciation de sa monnaie, et d’augmenter ses exportations. Dans le cas de la zone euro, le risque de dépression est très élevé car le processus cumulatif produira inévitablement une diminution de la demande intérieure à la zone qui représente une part très importante de la demande extérieure de chacun des pays-membre, donc de leurs exportations.

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