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LE MONDE-ÉCONOMIE, Le retour de l’opinion publique, lundi 27 – mardi 28 août 2012

Finance : Le retour de l’opinion publique

Le 6 août, Standard Chartered, cinquième banque britannique, se voit accusée par l’État de New York d’opérations illicites avec l’Iran pour un montant de 250 milliards de dollars. Elle réagit alors brutalement : l’accusation est selon elle sans fondement et pour porter un coup d’arrêt à des pratiques attentatoires à la bonne réputation des banques, elle envisage une réplique inédite : poursuivre le régulateur américain devant les tribunaux.

Quelques jours plus tard, la banque reconnaît que des opérations proscrites ont bien eu lieu mais à hauteur de 14 millions de dollars seulement, une fraction négligeable de la somme évoquée dans l’accusation.

Le 14 août, coup de théâtre : Standard Chartered annonce qu’un accord à l’amiable est intervenu et qu’elle s’acquittera d’une amende de 340 millions de dollars. Elle admet également avoir engagé des opérations avec l’Iran pour le montant mentionné initialement.

Que s’est-il passé ? Les principaux actionnaires de la banque, effarouchés par la publicité négative qui pourrait résulter des passes d’armes à venir, lui ont enjoint de mettre un point final à l’affaire.

Parallèlement, dans un autre secteur de la finance, les fonds d’investissement portant sur des denrées alimentaires connaissent une défection massive. Le mouvement s’est amorcé au cours du premier trimestre 2012 pour s’accélérer au cours du second, alors qu’il était pourtant déjà clair que des opportunités spéculatives apparaissaient sur le marché des céréales en raison de la sécheresse sévissant aux États-Unis, en Russie, en Ukraine et au Kazakhstan.

Volksbanken en Autriche, Commerzbank en Allemagne, annoncent qu’elles cessent d’offrir à leurs clients des produits financiers indexés sur le prix des denrées alimentaires. Deutsche Bank fait savoir qu’elle gèle son activité dans ce secteur en attendant le résultat d’une étude relative à l’impact éventuel de la spéculation sur les prix – une concession inédite dans le monde financier où l’on clamait jusqu’à très récemment que l’innocence de la spéculation dans ce domaine était une chose démontrée.

CalSTRS, le fonds de pension des enseignants californiens, le second en taille aux États-Unis, a réduit en deux ans ses investissements dans les matières premières, de 2,5 milliards à 150 millions de dollars, en raison de protestations d’initiative citoyenne.

Ici aussi donc, une question d’image. Le fait que les investisseurs en matières premières s’étaient retrouvés au banc des accusés durant l’été 2008 en raison de hausses spectaculaires, alors que se déroulaient des émeutes de la faim aux quatre coins du monde, avait laissé un souvenir cuisant.

On imaginait à l’automne 2008, dans la période qui avait suivi l’effondrement des marchés financiers, que l’opinion publique serait entendue. Elle avait au contraire été mise K.O. par le monde de la finance rapidement requinqué par l’aide publique qui lui avait été accordée sans conditions. Bob Diamond, le PDG de la Barclays, forcé à la démission le 3 juillet à la suite du scandale du LIBOR, avait déclaré dans une allocution fameuse en janvier 2011 : « Il y eut pour les banques une période de remords et de plates excuses, selon moi cette période doit maintenant prendre fin ».

C’est l’opinion publique qui reprend aujourd’hui du poil de la bête à l’occasion d’une nouvelle série de scandales bancaires auxquels participent en sus de celles déjà citées, la banque américaine J.P. Morgan Chase en raison d’une gestion du risque catastrophique et la britannique HSBC, inculpée pour blanchiment d’argent de la drogue. Au point d’ailleurs que ce retour en force de l’opinion commence à inquiéter les régulateurs, ainsi que ceux qui les supervisent. Ainsi M. Andrew Tyrie, le président du comité parlementaire britannique qui enquêta sur l’affaire du LIBOR, déclarant le 18 août à l’occasion de la publication du rapport produit par son comité que « Les régulateurs ne doivent pas déterminer la composition des comités de direction en fonction des gros titres des journaux ». Un paragraphe de ce rapport explique :

Il n’est pas dans les attributions de la FSA (Financial Services Authority : le régulateur britannique), ni de la Banque d’Angleterre, de révoquer des dirigeants de banques en vue de satisfaire l’opinion publique, médiatique ou parlementaire. Des situations ne manqueront pas d’apparaître où il leur sera nécessaire d’intervenir sans que le soutien de l’opinion publique soit requis pour justifier leur initiative. En d’autres occasions, les autorités de régulation devront au contraire se montrer fermes et s’abstenir d’intervenir en dépit des pressions exercées par l’opinion publique ou par le pouvoir politique.

Dont acte. De tels principes devraient-ils toutefois être rappelés si les régulateurs ne s’étaient montrés aussi inefficaces durant la période qui déboucherait sur les événements dramatiques de l’automne 2008 ? C’est Benjamin Lawsky, le Procureur de l’État New York qui vient de faire plier Standard Chartered, qui observait en juin que les relations entre régulateurs et les établissements financiers dont ils supervisent l’activité évoquent jusqu’ici celles qui prévalent « dans un dîner aux chandelles entre amoureux ».

 

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AFFAIRE LIBOR : AUDITIONS DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE

Je rendrai compte tout à l’heure de l’audition hier devant une commission parlementaire britannique de Jerry del Missier, ancien Chief Operating Officer (N° 3) de la banque britannique Barclays. Je vous signale que j’ai ajouté les vidéos à mes deux billets précédents relatifs à ces auditions.

AUDITION DE BOB DIAMOND, P-DG. DÉMISSIONNAIRE DE BARCLAYS, DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE

AUDITION DE PAUL TUCKER, VICE-GOUVERNEUR DE LA BANQUE D’ANGLETERRE, DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE

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AUDITION DE PAUL TUCKER, VICE-GOUVERNEUR DE LA BANQUE D’ANGLETERRE, DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Paul Tucker, Vice-Gouverneur de la Banque d’Angleterre, a fait cet après-midi une déposition devant une commission parlementaire britannique. La raison de sa présence aujourd’hui était que dans la déposition faite le 4 juillet devant la même commission par Bob Diamond, qui était jusqu’il y a quelques jours P-DG de la banque Barclays, ce dernier avait laissé entendre que Tucker avait fait pression sur lui pour que la banque qu’il dirigeait alors mentionne pour les taux réclamés d’elle par d’autres banques pour ses emprunts, des chiffres moins élevés que ceux qu’elle soumettait. Les chiffres en question étant alors utilisés par la British Bankers’ Association pour calculer les taux d’intérêt appelés LIBOR (London interbank offered rate) : « taux interbancaire [en dollar] valant à Londres ». Lors d’une conversation entre Tucker et Diamond, le premier aurait dit au second qu’« il n’y aurait pas de mal » si la Barclays soumettait des chiffres moins élevés qu’elle ne le faisait. Tucker aurait affirmé qu’il subissait lui-même des pressions en ce sens, en provenance de membres du gouvernement de haut rang.

Si l’interprétation par Diamond de ses conversations avec Tucker était correcte, l’une des personnes à la tête de la Banque d’Angleterre enjoignait à l’un des dirigeants de la deuxième banque commerciale du pays de manipuler le LIBOR, un taux de référence faisant foi pour l’ensemble du système financier international.

Mon sentiment après avoir regardé cette audition de bout en bout est que M. Paul Tucker, candidat pressenti au remplacement de M. Mervyn King à la tête de la Banque d’Angleterre, a perdu aujourd’hui toutes ses chances. Mais bon, je suis par ailleurs quelqu’un qui imaginait que le procès de Jérôme Kerviel (le premier épisode : pas le récent procès en appel) déboucherait nécessairement sur un non-lieu.

L’explication que Tucker a offerte des événements est qu’il y avait malentendu quant au sens des conversations qu’il a eues avec Diamond. La Barclays avait à cette époque refusé une aide du gouvernement sous la forme d’une injection massive de capital parce qu’elle craignait qu’une acceptation de ces sommes aurait signifié sa nationalisation. La Barclays serait tirée d’affaire un peu plus tard grâce à un apport en capital en provenance du fonds souverain du Qatar. Le sens des propos de Tucker à l’époque étaient – selon lui hier – de s’enquérir de la bonne santé de la Barclays : les taux plus élevés que ceux de ses consoeurs qu’elle soumettait signifiaient-ils que la banque était en difficulté ?

M. Paul Tucker n’est certainement pas un grand comédien : il se verse machinalement de l’eau et se met à boire aussitôt qu’il est mis en difficulté. Il lui arrive aussi de prendre un air complétement affolé alors que l’un de ses interlocuteurs formule une question, manifestement très inquiet d’où elle pourrait mener. Il manque également d’assurance sur la question de savoir ce qui a conduit à ce qu’il soit là : alors que le président de séance souligne que la commission s’est réunie à sa demande, il commente mi-figue mi raisin que « Vous m’avez demandé de venir de mon plein gré… », ce qui conduira le président à déclarer ironiquement au moment de conclure : « Vous êtes venu à votre propre demande, dans une très large mesure ».

Qu’en tirer ? Qu’au niveau formel, nous vivons encore aujourd’hui en Occident, en démocratie. Lors de l’audition des dirigeants de Goldman Sachs, en avril 2010, j’écrivais ici-même :

À l’heure qu’il est, j’assiste à cette audition depuis deux heures. Ce qui m’épate, c’est la robustesse de ce régime démocratique, en dépit de toutes les forces qui s’opposent à son fonctionnement, en dépit des sommes colossales qui sont déversées pour le dévoyer dans son exercice quotidien. Il me semble quasi-miraculeux que des personnes, tel le sénateur Carl Levin, conservent – en dépit de la machine à broyer de l’argent – l’intégrité qui leur permet de s’opposer comme il le fait sous mes yeux, à ce rouleau compresseur.

Mon sentiment ce soir est identique : nous vivons encore en démocratie, du moins pour ce qui touche à la qualité de l’information à laquelle j’ai accès. Cette information me permet en effet de lire avec une très grande clarté entre les lignes de ce qui est déclaré, et ceci à ma très grande satisfaction.

Pour le reste, il faudrait que je puisse m’expliquer avec une satisfaction aussi grande pourquoi tout cela demeure sans conséquences, pourquoi aucune décision n’est jamais prise ensuite dans la ligne de ce que j’ai pu entendre.

Dans le cas du premier procès Kerviel, le verdict a semblé ignorer entièrement ce qui avait été dit durant les audiences. Ou plutôt, a ignoré tout ce que j’avais pu lire entre les lignes de ce qui avait été dit. Et c’est là sans doute que se situe le point essentiel : la classe dirigeante est-elle incapable elle de lire entre les lignes ? Ou bien sait-elle le faire mais compte essentiellement sur le fait qu’elle sera à peu près seule à pouvoir le faire et que le reste du monde – et tout particulièrement l’électeur lambda – n’y arrivera jamais lui de son côté, et ne lui réclamera du coup jamais de comptes ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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AUDITION DE BOB DIAMOND, P-DG. DÉMISSIONNAIRE DE BARCLAYS, DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE

J’ai regardé en direct l’audition de Bob Diamond, qui a démissionné hier de son poste de P.-DG de la banque britannique Barclays.

Diamond est extrêmement poli mais sa tactique dans ses réponses aux questions qui lui sont posées est très habile : plus un parlementaire britannique l’interroge brutalement, plus il souligne dans sa réponse la complicité qui les liait antérieurement, recourant abondamment aux prénoms de ses interrogateurs dans les réponses qu’il fait (jouant du fait que ceux-ci seront obligés d’excuser cette familiarité comme étant un « américanisme » pardonnable au nom des bonnes relations internationales), ou disant par exemple : « John, c’est là un sujet dont, tu le sais bien, nous avons déjà eu l’occasion de discuter dans le passé, toi et moi, en de très nombreuses occasions … », etc.

L’intention de Diamond est évidemment de sauver sa réputation et ses bonus passés (dont la responsabilité, affirme-t-il, n’est pas la sienne mais celle de la Barclays). Mais pour vous et moi, qui ne les connaissons personnellement ni lui ni les autres, le sentiment qui émane de tout cela est que tous ces braves gens, accusé comme accusateurs, sont en réalité copains comme cochons et théâtralisent pour des raisons de « com » essentiellement, une hostilité convenue, un antagonisme de pure façade.

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LIBOR : LE RETARD À L’ALLUMAGE DE L’INDIGNATION

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La version chinoise de ce billet se trouve ici.
The English version of this post can be found here.

Le paradoxe du « scandale du LIBOR » de 2008 – en plus de son goût de réchauffé en 2012 – c’est que, comme j’y faisais allusion à l’époque, et comme je l’ai rappelé il y a quelques jours, la fraude découlait pour une fois d’un bon sentiment : la « philia » aristotélicienne, la bonne volonté mise par chacun pour que l’activité commune puisse se poursuivre, en l’occurrence, l’existence-même du système financier.

La « surprise » de la journée d’hier a été que ce serait M. Paul Tucker, Vice-Gouverneur de la Banque d’Angleterre, qui aurait conseillé à Bob Diamond, P-DG démissionnaire hier de la Barclays, de mettre la pédale douce quand la banque transmettait le montant des taux que ses consœurs exigeaient d’elle pour lui prêter à diverses échéances.

Dans un mémorandum adressé par Diamond le 29 octobre 2008 à John Varley, P-DG de la Barclays à l’époque, il expliquait que Tucker l’avait appelé la veille pour lui demander pourquoi la banque mentionnait souvent des taux plus élevés que les autres banques dont l’avis contribue à déterminer le montant du LIBOR. Tucker expliquait que son appel était motivé par le fait qu’il recevait de nombreux coups de fil de membres du gouvernement. « M. Tucker a déclaré que le niveau dont proviennent les appels du gouvernement est « haut placé », rapportait Diamond, et que, bien qu’il soit certain que nous n’avons nul besoin d’être conseillés, il n’est pas toujours nécessaire que les taux mentionnés par nous soient aussi élevés que ceux transmis récemment ».

J’ai expliqué vendredi dans La manipulation du LIBOR pourquoi il était de l’intérêt des banques telles la Barclays, de l’intérêt de la Banque d’Angleterre, de l’intérêt des personnalités haut placées du gouvernement, de l’intérêt de la Grande-Bretagne et de l’intérêt des marchés financiers tout entiers, de mentir à la baisse à cette époque-là puisque chacun à sa manière courait à sa perte s’il en avait été autrement.

C’est le propre du retard à l’allumage de l’action pénale (l’amende de 359 millions d’euros infligée à la Barclays le 27 juin) et de l’indignation populaire, que le scandale, pourtant connu dès avril 2008 (voir mon billet : L’affaire du LIBOR), éclate sur le plan médiatique seulement quatre ans plus tard, emportant dans la bourrasque (certains diront « enfin ! »), dirigeants de banques commerciales, de Banque Centrale, et politiques de haut niveau, tous rassemblés par une inhabituelle « bouffée de philia », dont ils sont – quelle ironie ! – bien punis.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : TOUT FOUT LE CAMP ! par François Leclerc

Billet invité

Comme l’a rappelé Paul Jorion en mentionnant ses articles de l’époque, l’affaire du Libor trainait depuis des années, mais l’abcès vient finalement de crever avec la mise en cause officielle de la banque Barclays. Dans son papier du Financial Times, Gillian Tett rappelle comment elle avait commencé il y a cinq ans à poser des questions à ce sujet et suscité alors les réactions furieuses de la British Bankers’ Association (BBA) et de… Barclays.

La question est désormais posée de savoir jusqu’où cette nouvelle affaire va aller, si l’on ne s’en tient pas aux déclarations outrées de circonstance qui rivalisent d’indignation, dans l’attente d’une audition parlementaire de Bob Diamond, le patron de Barclays. George Osborne, le chancelier de l’Échiquier (ministre des finances anglais) donne le ton en déclarant que « la cupidité a été élevée au dessus de toute autre considération » et Ed Miliband, le leader travailliste, que « lorsque les gens ordinaires ne respectent pas la loi, ils doivent faire face à des poursuites et encourent des peines ». Ken Clarke, le ministre de la justice, vient d’annoncer que « des investigations doivent bien sûr encore être menées, mais une fois que ces enquêtes seront terminées, si des délits ont été commis, leurs auteurs devront être traduits en justice ». Il a poursuivi en déclarant : « Nous ne traitons pas comme il le convient les délits financiers au plan judiciaire dans ce pays. Je pense qu’il est plus facile de s’en tirer quand on commet un délit financier que pratiquement n’importe quel autre délit ».

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