AUDITION DE PAUL TUCKER, VICE-GOUVERNEUR DE LA BANQUE D’ANGLETERRE, DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Paul Tucker, Vice-Gouverneur de la Banque d’Angleterre, a fait cet après-midi une déposition devant une commission parlementaire britannique. La raison de sa présence aujourd’hui était que dans la déposition faite le 4 juillet devant la même commission par Bob Diamond, qui était jusqu’il y a quelques jours P-DG de la banque Barclays, ce dernier avait laissé entendre que Tucker avait fait pression sur lui pour que la banque qu’il dirigeait alors mentionne pour les taux réclamés d’elle par d’autres banques pour ses emprunts, des chiffres moins élevés que ceux qu’elle soumettait. Les chiffres en question étant alors utilisés par la British Bankers’ Association pour calculer les taux d’intérêt appelés LIBOR (London interbank offered rate) : « taux interbancaire [en dollar] valant à Londres ». Lors d’une conversation entre Tucker et Diamond, le premier aurait dit au second qu’« il n’y aurait pas de mal » si la Barclays soumettait des chiffres moins élevés qu’elle ne le faisait. Tucker aurait affirmé qu’il subissait lui-même des pressions en ce sens, en provenance de membres du gouvernement de haut rang.

Si l’interprétation par Diamond de ses conversations avec Tucker était correcte, l’une des personnes à la tête de la Banque d’Angleterre enjoignait à l’un des dirigeants de la deuxième banque commerciale du pays de manipuler le LIBOR, un taux de référence faisant foi pour l’ensemble du système financier international.

Mon sentiment après avoir regardé cette audition de bout en bout est que M. Paul Tucker, candidat pressenti au remplacement de M. Mervyn King à la tête de la Banque d’Angleterre, a perdu aujourd’hui toutes ses chances. Mais bon, je suis par ailleurs quelqu’un qui imaginait que le procès de Jérôme Kerviel (le premier épisode : pas le récent procès en appel) déboucherait nécessairement sur un non-lieu.

L’explication que Tucker a offerte des événements est qu’il y avait malentendu quant au sens des conversations qu’il a eues avec Diamond. La Barclays avait à cette époque refusé une aide du gouvernement sous la forme d’une injection massive de capital parce qu’elle craignait qu’une acceptation de ces sommes aurait signifié sa nationalisation. La Barclays serait tirée d’affaire un peu plus tard grâce à un apport en capital en provenance du fonds souverain du Qatar. Le sens des propos de Tucker à l’époque étaient – selon lui hier – de s’enquérir de la bonne santé de la Barclays : les taux plus élevés que ceux de ses consoeurs qu’elle soumettait signifiaient-ils que la banque était en difficulté ?

M. Paul Tucker n’est certainement pas un grand comédien : il se verse machinalement de l’eau et se met à boire aussitôt qu’il est mis en difficulté. Il lui arrive aussi de prendre un air complétement affolé alors que l’un de ses interlocuteurs formule une question, manifestement très inquiet d’où elle pourrait mener. Il manque également d’assurance sur la question de savoir ce qui a conduit à ce qu’il soit là : alors que le président de séance souligne que la commission s’est réunie à sa demande, il commente mi-figue mi raisin que « Vous m’avez demandé de venir de mon plein gré… », ce qui conduira le président à déclarer ironiquement au moment de conclure : « Vous êtes venu à votre propre demande, dans une très large mesure ».

Qu’en tirer ? Qu’au niveau formel, nous vivons encore aujourd’hui en Occident, en démocratie. Lors de l’audition des dirigeants de Goldman Sachs, en avril 2010, j’écrivais ici-même :

À l’heure qu’il est, j’assiste à cette audition depuis deux heures. Ce qui m’épate, c’est la robustesse de ce régime démocratique, en dépit de toutes les forces qui s’opposent à son fonctionnement, en dépit des sommes colossales qui sont déversées pour le dévoyer dans son exercice quotidien. Il me semble quasi-miraculeux que des personnes, tel le sénateur Carl Levin, conservent – en dépit de la machine à broyer de l’argent – l’intégrité qui leur permet de s’opposer comme il le fait sous mes yeux, à ce rouleau compresseur.

Mon sentiment ce soir est identique : nous vivons encore en démocratie, du moins pour ce qui touche à la qualité de l’information à laquelle j’ai accès. Cette information me permet en effet de lire avec une très grande clarté entre les lignes de ce qui est déclaré, et ceci à ma très grande satisfaction.

Pour le reste, il faudrait que je puisse m’expliquer avec une satisfaction aussi grande pourquoi tout cela demeure sans conséquences, pourquoi aucune décision n’est jamais prise ensuite dans la ligne de ce que j’ai pu entendre.

Dans le cas du premier procès Kerviel, le verdict a semblé ignorer entièrement ce qui avait été dit durant les audiences. Ou plutôt, a ignoré tout ce que j’avais pu lire entre les lignes de ce qui avait été dit. Et c’est là sans doute que se situe le point essentiel : la classe dirigeante est-elle incapable elle de lire entre les lignes ? Ou bien sait-elle le faire mais compte essentiellement sur le fait qu’elle sera à peu près seule à pouvoir le faire et que le reste du monde – et tout particulièrement l’électeur lambda – n’y arrivera jamais lui de son côté, et ne lui réclamera du coup jamais de comptes ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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64 réflexions sur « AUDITION DE PAUL TUCKER, VICE-GOUVERNEUR DE LA BANQUE D’ANGLETERRE, DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE »

  1. sur la transparence,la collusion elite finance,etc.. un magistral opuscule de Michel Surya ,
    L Argent tome3 de la serie sur la Domination.A lire pour tous les lecteurs du blog,pour devenir des politiques.

  2. Peut-être que lire entre les lignes ne suffit pas, il faut pouvoir le traduire en éléments juridiques. Ce qui ne doit pas être évident.

  3. « La Boétie a montré, dans le Discours sur la servitude volontaire, comment le pouvoir d’un tyran doit rencontrer de nombreux appuis parmi les cercles concentriques des individus qui y trouvent, ou croient y trouver, leur avantage. Et de même beaucoup de gens, parmi les politiques ou médiatiques qui sont flattés qu’on ne puisse les soupçonner d’être des irresponsables, connaissent beaucoup de choses par relations et par confidences. Celui qui est content d’être dans la confidence n’est guère porté à la critiquer ; ni donc à remarquer que, dans toutes les confidences, la part principale de réalité lui sera toujours cachée. Il connaît, par la bienveillante protection des tricheurs, un peu plus de cartes, mais qui peuvent être fausses ; et jamais la méthode qui dirige et explique le jeu. Il s’identifie donc tout de suite aux manipulateurs, et méprise l’ignorance qu’au fond il partage. car les bribes d’information que l’on offre à ces familiers de la tyrannie mensongère sont normalement infectées de mensonge, incontrôlables, manipulées. Elles font plaisir pourtant à ceux qui y accèdent, car ils se sentent supérieurs à tous ceux qui ne savent rien. Elles ne valent du reste que pour la comprendre effectivement. Elles constituent le privilège des spectateurs de première classe : ceux qui ont la sottise de croire qu’ils peuvent comprendre quelque chose, non en se servant de ce qu’on leur cache, mais en croyant ce qu’on leur révèle ! »

    Guy Debord. Commentaires sur la société du spectacle. 1988.

  4. Quelles sont les conséquences dans le monde réel de cette manipulation du Libor ??
    Bien difficile de trouver l’info, même ici !
    Et pourtant le savoir est capital..

     » la classe dirigeante compte essentiellement sur le fait qu’elle sera à peu près seule à pouvoir le faire et que le reste du monde – et tout particulièrement l’électeur lambda – n’y arrivera jamais lui de son côté, et ne lui réclamera du coup jamais de comptes ? »

    L’a-symétrie de l’info est une arme majeure du pouvoir.

  5. Certes les banques , y compris la banque centrale , ne sont pas de blanches colombes .
    Dans le contexte actuel où commence à s’établir le bilan des politiques menées depuis au moins trente ans , elles se présentent comme le bouc émissaire idéal ( çà un rapport avec émission ) .
    çà occulte tous le reste , en particulier les énormes fortunes accumulées par affairistes et politiques , d’un coté et les distrayeurs proffessionnels , ‘journalistes’ , ‘artistes’ et ‘sportifs’ .
    Je ne fais pas trop de souci pour la carriére de Tucker , entre les lignes je comprends qu’il les
    comprends les entre lignes , à moins que ces auditions ne le compromette . Il est peut étre excellent comédien , à boire de l’eau comme çà . L’affaire du crédit Lyonnais n’a pas porté tord à
    Trichet , il vaut nommer un dirigeant qui traine des casseroles , il est beaucoup plus maléable
    qu’un saint homme qui pourrait vite se transformer en statue du commandeur , il faut alors avoir
    recours à un accident . En période de méfiance de l’opinion c’est trés risqué .

  6. Le mark to market est une vaste pantalonnade . Une sempiternelle question théorique revient en comptabilité : faut-il compter les actifs à leur cout d’achat , où leur cours actuel .
    Au cout d’achat évidemment puisqu’il s’agit d’un acte réel , d’une dépense réelle .
    C’est également à partir de cette farce qu’on a remis en cause le schéma de la reproduction de Marx à propos de la péréquation des tx de profits . Il est clair que cette péréquation ne s’effectue pas par une réévaluation des actifs , on sait comment ( ou plutot on devrait savoir) elle s’effectue :à la Bourse pour ce qui est des sociétés par actions , et autrement pas divers traficotages , ententes , sur les marchés , sans compter les lois et impots ad’hoc de l’état qui joue un role trés actif sur tout ce qui dépasse .
    L’opération mark to market a fait long feu , elle n’a méme pas eu un commencement d’application en Europe , Bouton de la SG chargé de l’appliquer s’en est bien gardé , il aurait du déclarer la SG en faillite . Cette opération a soit été lancée par d’incroyables Candides universitaires , soit par des esprits trés malveillants , surtout désireux d’éliminer quelques clans adverses .

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