Archives par mot-clé : compétitivité

L’EUROPE VICTIME D’ABORD D’ELLE-MÊME, par Jean-Pierre Pagé

Billet invité.

Après l’« Hiver » de l’année 2012, tout se passe comme si le « Printemps » était arrivé avec l’année 2013. Les Bourses remontent, les congratulations entre les puissants de ce monde à Davos (non sans un certain nombre d’inquiétudes récurrentes) suivent des déclarations selon lesquelles « la crise serait derrière nous » et les satisfecit accordés à l’action des autorités européennes donnant l’impression que la zone euro est en voie de guérison. Même Mario Draghi, d’ordinaire plus prudent, ose annoncer une « reprise de la croissance » au deuxième semestre. Ceci contraste, au demeurant, avec la véritable déprime –  le « French bashing » – de nos compatriotes.

Cette autosatisfaction est pourtant extrêmement trompeuse. Les espoirs d’amélioration de la situation relèvent pour une grande part du « wishful thinking ». Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, les programmes d’austérité n’ont pas rétabli les équilibres (cf : les propos de Christine Lagarde, directrice du FMI, et de Olivier Blanchard, le « chief economist » de cet organisme). Quand ils ont réduit les déficits et l’endettement publics, c’est généralement, au prix d’une perte de substance des économies considérées manifestée par des baisses significatives du PIB et une augmentation dramatique du chômage, comme en témoignent les cas de la Grèce, bien sûr, mais aussi de l’Espagne, du Portugal et, même, de l’Italie. Même si la montée du chômage en France y est inquiétante, la situation est différente, car la « doxa » de l’austérité n’y a pas été appliquée avec la même rigueur, comme nous le reprochent tant de « bons esprits ».

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UNE CRISE PEUT EN CACHER UNE AUTRE, par Michel Leis

Billet invité

Les chiffres communiqués dans l’excellent billet de FOD illustrent bien la contradiction entre le discours porté par les instances patronales et la réalité des chiffres. Mais comme toujours, au-delà des statistiques, il y a plusieurs réalités superposées et le renvoi à l’article d’Arnaud Parienty ne peut tenir lieu de seule explication, d’où les quelques réflexions qui suivent.

Réduit à la seule dimension de la compétitivité, le débat actuel est un malentendu de plus entre le monde économique et le monde politique sur les objectifs de ces « indispensables » réformes. Le monde économique pense avant tout au retour d’une rentabilité mise à mal, alors que les attentes de profits ne se sont pas ajustées à la baisse[i] lors de la dernière crise. Pour le monde politique, les objectifs affichés ne reflètent que très partiellement les attentes réelles. Le discours sur l’emploi et la croissance retrouvée grâce à la compétitivité ne peut que laisser sceptique, surtout quand l’on cite en exemple la « vertueuse » Allemagne[ii]. Cela fait bien longtemps que la croissance peine à créer des emplois. Imaginer le retour au niveau de chômage qui prévalait il y a quarante ans semble hors de portée des pays développés. L’accumulation de cadeaux fiscaux qui ont pris le relais des baisses substantielles de l’impôt sur les sociétés[iii] ne permet pas non plus d’envisager un comblement des déficits par le retour de la croissance. La vraie préoccupation du monde politique, ce sont les déficits commerciaux et les besoins de financement extérieur qui lui sont associés dans le contexte d’une dette publique et privée de plus en plus difficile à financer.

Dans ce jeu de dupe, la position des uns et des autres est loin d’être équilibrée. Le ratio entre les dividendes distribués et les rentrées fiscales présenté dans le billet de FOD illustre parfaitement le rapport de force entre le monde politique et le monde économique que j’évoquais dans un précédent billet. Toutefois, restreindre les tensions à l’œuvre à cette seule dimension est bien insuffisant. Dans l’économie réelle, les rapports de force ont toujours caractérisé les relations entre les acteurs. Ce qui est nouveau, ce sont les changements opérés à la fin des 30 Glorieuses qui ont accentué les tensions, jusqu’à les rendre potentiellement destructrices pour les économies nationales. En ce sens, analyser les acteurs de l’économie de marché comme une seule entité donne une image faussée d’une réalité plus complexe.

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Compétitivité et coût du travail : le mauvais débat, par FOD

Billet invité. 30/11 à 00h08 : deux paragraphes modifiés entre le 1er graphique et le second.

Un graphique remplaçant parfois avantageusement un long discours, ce billet a pour objectif de donner des arguments visuels à partir de graphiques établis sur la base des statistiques de l’Insee, et donc de corroborer ou d’invalider certains propos ou idées reçues, au risque d’enfoncer quelques portes ouvertes. Cette analyse porte essentiellement sur les sociétés non financières pour la raison simple qu’elles totalisent presque 65 % des rémunérations versées et 86 % des dividendes distribués (1). Cliquer sur les graphiques pour les agrandir

Comme tout le monde, nous entendons parler de compétitivité à longueur de journée, parfois jusqu’à la nausée. Devenu argument d’autorité, ce terme ne souffre aujourd’hui aucune discussion, aucune remise en question, alors qu’il y aurait certainement beaucoup à dire et à discuter autour de la conception guerrière qu’il sous-entend. Mais mon propos n’est pas là. Que cela nous plaise ou non, ce mot, répété en boucle dans les médias, colonise les cerveaux et les discussions jusqu’à « psycholeptiser » toute critique sur son bien fondé. Et force est de constater que ce nouveau leitmotiv, fer de lance de la guerre idéologique, accapare aujourd’hui toutes les énergies du Medef et concentre ses tirs, essentiellement, sur le coût du travail. Or, comme certains l’ont déjà fait remarquer, cet argument équivaut à de la pure propagande dont le seul objectif est d’introduire un rapport de forces favorable au patronat et aux actionnaires – en d’autres termes le capital – face aux salariés.

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SÉMANTIQUE COMPARÉE

Paris, 8 juillet 2012 (AFP) :

« La présidente du Medef, Laurence Parisot va demander lundi à François Hollande lors de la conférence sociale d’inscrire la « liberté d’entreprendre dans la Constitution », de mettre « la compétitivité » au centre des débats, estimant aussi qu’il faut « pacifier » la question des licenciements. »

Pacification de l’Algérie (Wikipédia en anglais) :

« À la suite de la conquête de la Régence d’Alger, la Pacification de l’Algérie consista en une série d’opérations militaires en vue de mettre fin à diverses rébellions, razzias et massacres de colons français, qui éclatèrent sporadiquement dans les campagnes algériennes. La Pacification de l’Algérie constitue l’un des premiers exemples de guerre non-conventionnelle ».

Je sais que nous sommes en période de vacances, mais si une station de radio ou une chaîne de télévision est intéressée par un exercice de sémantique comparée où Mme Parisot et moi-même confronterions le sens que nous attribuons à différents mots et expressions, je suis partant.

(Je rappelle, à titre d’exemple, que ma définition de « compétitivité » est : « alignement des salaires européens sur ceux du Bangladesh ».)

 

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« KANT AVAIT RAISON ! »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

The English version of this post can be found here.

Une lectrice du blog me demande de la tuyauter pour son examen dans une école supérieure de commerce. Je lui ai répondu ceci.

Il me semble important de mettre l’accent sur la possibilité de généralisation des mesures proposées. C’est Martin Wolf qui dans une tribune libre du Financial Times (*) avait attiré l’accent sur le fait que les Allemands (compatriotes pourtant de Kant) semblaient avoir perdu de vue l’impératif catégorique kantien en demandant aux autres nations de la zone euro de devenir exportatrices nettes à l’instar de l’Allemagne. Il y a là une erreur logique : toutes les nations ne peuvent être exportatrices nettes, si certaines sont exportatrices nettes, il faut que d’autres soient importatrices nettes et personne ne peut alors en blâmer ces dernières.

La plupart des mesures proposées par les économistes ne sont pas généralisables et doivent être rejetées au même titre :

– la compétitivité : elle suppose un moins-disant salarial dont l’« attracteur » est le salaire de subsistance dans le pays où le prix des denrées de première nécessité est le plus bas au monde. C’est ce que j’appelle : « aligner tous les salaires (français, belges, suisses, québécois, etc.) sur ceux du Bangladesh ».

– les zones franches : elles supposent un moins-disant fiscal dont l’ « attracteur » est l’imposition zéro.

À ceux qui proposent compétitivité et zones franches comme un idéal, il faut répondre comme le fit Wolf : « Kant avait raison ». Il existe bien sûr une ou plusieurs manières moins polies de dire la même chose.

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(*) « Malheureusement, le débat qui a lieu en Allemagne suppose, à tort, que la solution, c’est pour chaque membre de la zone euro de devenir comme l’Allemagne elle-même. Mais si l’Allemagne peut être l’Allemagne, c’est-à-dire une économie disciplinée sur le plan fiscal, une demande intérieure faible et un surplus colossal à l’exportation, c’est seulement parce que les autres ne le peuvent pas. Son modèle économique viole le principe d’universalité du plus grand philosophe allemand Emmanuel Kant ». Martin Wolf, « Germany’s eurozone crisis nightmare », Financial Times, le 9 mars 2010. Voir mon billet Pourquoi la Grèce peut sauver le monde.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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ASCENSEUR POUR L’ÉCHAFAUD, par Michel Leis

Billet invité

Le caractère devenu hautement spéculatif des dettes souveraines, la multiplication des bulles, le nombre toujours croissant d’instruments et d’outils financiers sophistiqués dont il est si souvent question dans ce blog, tous ces constats renvoient à une vérité première : la spéculation est avant tout la quête d’un surprofit. Oui, mais voilà, en référence à quoi ? Si l’on met de côté l’aspect jeu (que l’on ne peut pas évidemment totalement écarter), le minimum de rationalité que l’on puisse attendre des acteurs du marché est qu’ils aient une idée des rendements pour un capital équivalent placé dans l’économie réelle.

Ma première hypothèse, c’est qu’il existe un référentiel collectif sur les attentes de profit. C’est celui qui s’exprime au travers des articles d’une certaine presse économique, qui se construit par l’observation des entreprises équivalentes, dans les dîners en ville, au travers des coteries d’anciens élèves et dans cette multitude de lieux d’échanges plus ou moins structurés qu’adorent fréquenter les élites. Les commentateurs boursiers expriment finalement une idée similaire quand ils expliquent la variation d’un cours par l’annonce de résultats supérieurs ou inférieurs aux « attentes » du marché. Ce référentiel a un caractère normatif, tant il influence la décision des investisseurs et des dirigeants d’entreprise tout en restant du domaine de l’ordre de grandeur.

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