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L’Est Républicain, samedi 17 juillet, « Un discours invendable »

Paul Jorion

Paul Jorion, pourquoi à votre avis François Fillon « lâche »-t-il soudain le mot rigueur qui fait tellement peur à ceux qui le prononcent ?

– C’est un lapsus, une erreur… Il n’a pas fait attention. Il y avait un consensus avec Nicolas Sarkozy et Christine Lagarde pour éviter d’employer ce mot. Le chef de l’Etat avait listé une série de critères pour définir la rigueur, une manière de dire qu’on ne remplissait pas ces conditions. La France ne renvoyait pas de fonctionnaires, etc. Or, dans les discussions entre eux (NDLR : les dirigeants) ils emploient ce mot car c’est de ça qu’il s’agit ! Le mot est chargé, comme celui d’austérité, ils savent qu’il vaut mieux ne pas l’utiliser.

– Comment éclairer les distinctions ?

– Elle est légère entre les plans de rigueur classiques où l’on élimine un certain nombre d’avantages sociaux, et ceux de rationalisation où il faut faire baisser les coûts de fonctionnement qui pèsent sur la dette publique. Or, récemment, les aides au logement ont été rabotées, même si ça a été fait discrètement. Tout le monde sait que ces mesures sont très importantes en période électorale.

– Pourquoi ce mot « rigueur » fait-il aussi peur ?

– Il y a eu un mini-krach aux USA le 6 mai. Or, quand on interrogeait les auteurs d’opérations boursières, ils voyaient en boucle à la télé les émeutes en Grèce, où il y a eu plusieurs victimes. En Europe, on veut surtout éviter cette dramatisation. Une manière de dire : ce qui se passe ici n’a rien à voir avec la Grèce…

– Mais Fabius lâchait déjà le mot en 1983…

– Certes, mais à ces époques les schémas d’austérité et de rigueur découlaient d’une lente et régulière dégradation de la situation. Dans le même temps, il y avait donc une prise de conscience de la population. Cette fois, tout le monde connaît le processus qui a mené à la crise actuelle : les subprimes, le tarissement du crédit, le sauvetage du secteur bancaire grâce au contribuable… Et d’un seul coup, un discours tombe de nulle part qui nous dit : mais non, la crise, ce n’est pas ça du tout ! C’est parce qu’on a vécu au-dessus de nos moyens. C’est un discours invendable. La vérité, c’est que ce sont les sommes extraordinaires accordées au secteur bancaire qui ont poussé la dette au-delà de ce qui pouvait se faire d’habitude. Le seul secteur qui a vécu au-dessus de ses moyens, c’est le secteur financier. Mais ce n’est pas à lui qu’on demande de réparer les choses, on se retourne vers le contribuable.

– Ce mot peut-il annoncer une inflexion politique à venir ?

– Non, la politique en place avance sur des œufs, on va continuer sur la même voie. Fillon était loin de la France, le terme lui a échappé.

Recueilli par Antoine PETRY

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La Bourse : le krach du 6 mai 2010, par Frédéric 2

Billet invité

L’actualité récente de la bourse a rappelé que les cours boursiers pouvaient varier fortement d’une séance à une autre et au sein d’une même séance. Rappelons-nous les faits.

Tout d’abord le jeudi 6 mai, au cours d’une séance nettement baissière (environ 2,7% de baisse) le Dow Jones Industrial Average (appelé également Dow Industrials et souvent appelé le Dow Jones), un des indices boursiers majeurs du NYSE, le principal marché boursier américain (et du monde) a chuté brusquement à partir de 14h38 heure locale, (20 h38 heure de Paris) de 10553 points à 9883.6 points soit une baisse de 6,3% en relatif par rapport au dernier cours avant chute (plus de 9% par rapport au cours d’introduction). Le cours plancher de la séance a été atteint à 14h46 heure locale soit en 8 minutes. Une fois le cours plancher atteint, le cours est remonté tout aussi brusquement jusqu’à un cours de 10489 points atteint à 14h57, soit en 9 minutes une hausse de 6.1% en relatif par rapport au plancher. Le cours a ensuite fortement oscillé autour de cette valeur jusqu’à la clôture à 16h00 (22h00 heure de Paris). Cette brutale chute constatée durant la journée du 6 Mai constitue de loin la plus grande chute intraday (c’est-à-dire au cours d’une même séance) de l’histoire de cet indice créé en 1884. La remontée qui a suivi cette chute tient également le record.

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Comment déconstruire un krach

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Ont été entendus hier devant le sous-comité du Congrès américain pour les services financiers, Mary Schapiro, la présidente de la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des marchés boursiers américains, Gary Gensler, le président de la CFTC (Commodity Futures Trading Commission), le régulateur des marchés américains à terme, et Robert Cook, directeur des opérations boursières à la même SEC.

On leur a demandé d’expliquer ce qui s’était passé lors du « flash crash », le krach éclair de jeudi dernier à la Bourse de New York. L’explication qu’ils en ont donné est la même que celle que je vous ai offerte vendredi dans ma vidéo Le temps qu’il fait. Quand je vous ai dit ce qui s’était passé selon moi, je n’avais pas accès à l’enregistrement des centaines de millions d’opérations qui avaient eu lieu ce jour-là – comme la possibilité en est donnée à ces officiels, j’offrais une explication à partir de ma simple connaissance du fonctionnement des mécanismes boursiers. Si je pensais pouvoir le faire, c’est que je n’avais décelé aucune anomalie dans le mouvement de baisse ayant provoqué un krach de près d’une dizaine de pourcents. La seule chose qui me semblait requérir éventuellement une explication, c’était – comme je l’ai signalé alors – le rebond ensuite de près de sept points. Sur ce rebond, je n’ai vu poser aucune question et rien ne me laisse penser que la SEC ou la CFTC planchent à son sujet en ce moment. J’ai envisagé que ce soient les ordres associés à des prix anormalement bas qui ont alors relancé la machine, et c’est apparemment à partir de cette hypothèse (même s’ils ne la formulent pas explicitement) que tous raisonnent. Un rebond de 7 % après une chute de 10 % reste quand même assez étonnant par sa vigueur et je n’exclus pas personnellement l’hypothèse du coup de pouce à la remontée.

Donc, il ne s’est rien passé de spécial, en tout cas à la baisse : les ventes se sont accélérées en raison des événements en Grèce et du refus de Jean-Claude Trichet de recourir à l’assouplissement quantitatif (Gensler a utilisé l’image des turbulences sur un vol d’avion), les prix ont baissé, le mouvement s’accélérant du fait de la liquidité de plus en plus raréfiée quand on s’éloignait à la baisse du prix d’ouverture (les « trous d’air », l’expression n’est pas neuve pour décrire ces cas-là), jusqu’à ce que soient décelées à nouveau de bonnes occasions à saisir (sans, ou avec coup de pouce).

Le plus étonnant je dirais, c’est la mécompréhension du mécanisme boursier que révèlent les questions que pose son fonctionnement normal au profane et dont les questions des parlementaires américains sont représentatives. « La chute de 10 % résulte-t-elle d’un acte terroriste ? », les déposants ont dû répondre sans rire : « Non ». Résulte-t-elle de la confusion par un opérateur de chiffres en millions avec des chiffres en milliards ? Non : aucun doigt gourd au bataillon. Était-elle due au High Frequency Trading ? Bien sûr que non : ces programmes scalpent – comme on dit dans le jargon – des centimes, et quand les prix bougent de manière significative comme c’était le cas jeudi, ils sont sans objet et se sont d’ailleurs volontairement mis hors-course.

Et voilà donc un mécanisme que l’on a raffiné pendant cent cinquante ans d’essais et erreurs pour être sûr que les cotations bougent le plus possible, pour que la jouissance des parieurs soit maximale, et à propos duquel on s’étonne qu’il puisse arriver un jour que tous les joueurs parient sur le même cheval ou – dans ce cas-ci – que vu la catastrophe qui se dessine sur l’euro, tous s’accordent à penser que la meilleure stratégie dans les dix minutes qui viennent soit de vendre. Que ces parieurs soient des êtres humains ou des machines que l’on a programmées pour qu’elles jouent comme des hommes est bien entendu indifférent.

J’ai eu un jour l’occasion de montrer dans une simulation, qu’un marché boursier n’évolue dans une zone de stabilité que dans un seul cas de figure : quand la moitié des intervenants pense que le prix est à la hausse et qu’il faut acheter, et l’autre moitié, qu’il est à la baisse et qu’il convient de vendre. Imagine-t-on vraiment qu’une telle condition soit facile à réunir en mai 2010 ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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« Séismes et bulles financières : quelle prévision ? », débat avec Didier Sornette (suite)

Pour ceux d’entre vous qui ont vainement tenté de visionner le débat qui eut lieu mercredi dernier, à l’initiative de l’IHEST, entre Didier Sornette et moi sur le thème « Séismes et bulles financières : quelle prévision ? », voici un lien qui est – me dit-on – beaucoup plus résistant.

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« Séismes et bulles financières : quelle prévision ? », débat avec Didier Sornette

Je vous ai signalé dans « Paroles de chercheurs », le 25 novembre 2009, le débat auquel j’ai participé mercredi dernier à Paris sur le thème « Séismes et bulles financières : quelle prévision ? ». Débat organisé par l’Institut des Hautes Études pour la Science et la Technologie, et qui m’opposait à Didier Sornette, Professeur à l’Institut Polytechnique de Zurich, chaire des Risques entrepreneuriaux, professeur de physique et de géophysique, auteur de « Why Stock Markets Crash » (2003).

Le débat est désormais en ligne ici. J’y ai l’occasion de parler de

* « Raisons » et « causes » : que pense un individu dont une « loi physique » rend compte du comportement ?

* Nous sommes des particules d’un type très spécial puisque nous pouvons formuler et faire appliquer des règles qui modifieront notre comportement.

* « Interdire les paris sur les fluctuations des prix ».

* Etc.

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BFM Radio, le lundi 23 novembre à 10h46

Les krachs sont-ils évitables ?

Si vous passez mercredi à 18h30 devant le Conseil Supérieur du Notariat au 60 du boulevard de La Tour-Maubourg à Paris, n’hésitez pas à pousser la porte : vous m’y verrez et vous m’entendrez débattre de « Séismes et bulles financières : quelle prévision ? », et mon interlocuteur sera Didier Sornette, Professeur de risque entrepreneurial à l’Institut Fédéral Suisse de Technologie à Zürich.

Ce sera un débat – même si Didier et moi, nous nous connaissons depuis pas mal d’années : du temps de Los Angeles, et même si j’ai déjà dit beaucoup de bien de ses travaux dans « Vers la crise du capitalisme américain ? », mon livre publié en janvier 2007 : celui où j’annonçais la crise.

Je ne vais pas préjuger de ce que Didier dira mercredi, mais sur cette question : « Les krachs sont-ils évitables ? », j’ai le sentiment qu’il aurait plutôt tendance à dire « Non », alors que je dirais moi plutôt « Oui ». Il écrivait en effet dans son livre « Why stock markets crash », publié en 2003 : « Si les traders apprenaient comment déchiffrer et utiliser [l’information contenue dans les prix de marché], ils en tireraient parti, et tireraient également parti du fait que les autres sachent aussi comment en tirer parti ; ce qui n’empêche que les krachs auraient probablement tout de même lieu » (*)

C’est que, en tant qu’anthropologue et sociologue, j’attache une énorme importance à ce qu’on appelle la « prise de conscience », le fait qu’ayant compris un processus, nous avons, en tant qu’êtres humains, la capacité de réagir : de modifier notre comportement en fonction de ce que nous avons compris. Nous pouvons poser des actes – en tant qu’individus – en tenant compte de ce que nous comprenons, mais nous pouvons faire encore beaucoup mieux : nous pouvons élever notre prise de conscience à un niveau collectif en édictant – attention à ce que je vais dire – en édictant des « règles » : des règlements ou des lois – qui interdisent certains comportements. Et certaines de ces règles peuvent être mises en place dans le but précis – pourquoi pas ? – d’éviter les krachs.

En fait, il se pourrait bien après tout que Sornette ait raison et que j’aie tort : il se peut que les krachs soient effectivement in-évitables. Si c’était le cas, le meilleur argument possible aurait été trouvé en faveur d’une proposition que je défends depuis quelques années : qu’il faudrait cantonner les produits dérivés dans leur fonction assurantielle mais qu’il faudrait les interdire dans les cas où ils créent de toutes pièces un risque qui n’existait pas auparavant, autrement dit : quand ils constituent de purs paris sur les fluctuations des prix.

Tout bien réfléchi, le débat de mercredi constitue pour moi une situation idéale de « win-win », comme on dit : ou bien les krachs sont évitables et j’ai raison contre Sornette, ou bien ils sont inévitables et dans ce cas-là la conclusion est claire : il faut absolument interdire les paris sur les fluctuations de prix… autrement dit appliquer une mesure que je préconise par ailleurs !

–––––––––
(*) Didier Sornette, Why Stock Markets Crash. Critical Events in Complex Financial Systems, Princeton : Princeton University Press, p. 279.

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