LE RETOUR DE L’IMPRÉVU

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Ce sont les commentaires haineux au billet d’Asami Sato sur le festival de Woodstock, qui m’ont donné envie de rendre une actualité, par une « piqûre de rappel », au splendide texte consacré par Christian Laval à l’Insistance de 68.

Mêmes réactions de haine alors de la part de certains au 68 français, qu’envers le mouvement hippie américain. Si j’avais évoqué également le mouvement néerlandophone Provo, nous aurions observé, j’en suis sûr, le même type de réaction, venant des mêmes. Ce sont les mêmes aussi qui se réjouissent depuis quelques jours des malheurs de Julian Assange à Londres et des Pussy Riot à Moscou : « On dira ce qu’on voudra, mais ils l’ont bien cherché ! ». Nous avons affaire ici aux partisans farouches du profil bas.

Les conservateurs aiment à dire qu’ils ne sont ni de gauche ni de droite. Ils ne se trompent pas mais nullement pour la raison qu’ils imaginent, de se situer au centre, un centre neutre et bienveillant, mais au contraire, et comme on l’a vu ici : parce que si le conservatisme se situe aux extrêmes, il s’accommode aussi bien d’être d’extrême-gauche que d’extrême-droite. Les conservateurs ne sont ni de gauche ni de droite parce que les valeurs leur sont en réalité indifférentes, ce qui compte à leurs yeux, c’est la défense de l’ordre existant, quelle que soit sa nature.

Nous avons pu noter ici chez ces ennemis de la contestation, la contradiction existant entre leur affirmation péremptoire que les mouvements de la fin des années soixante étaient marginaux, et leur attribution ensuite des malheurs qui en ont résulté, à une génération entière. Tout le monde, ou une minorité infime ? Cela ne peut être les deux à la fois ! La vérité est autre : courants représentés massivement au sein d’une génération, sans cependant l’englober entièrement.

Cette contradiction n’est évidemment qu’un symptôme : parler de génération entière, c’est trahir sa peur présente du monde que l’on voit autour de soi, prétendre qu’il ne s’agissait que d’une frange infime, c’est tenter d’exorciser la peur que l’on ressentait autrefois : « Ouf ! c’était en réalité moins grave que je ne le craignais à l’époque ! ».

Le mot d’ordre de ces ennemis de la contestation, c’est : « Il y a toujours plus à perdre qu’à gagner ». Leur posture est celle de la rigidité et qu’importe alors que l’ordre qu’ils défendent soit le produit d’un bouleversement dont les motifs furent en son temps de droite ou de gauche puisque l’essentiel, c’est qu’on cesse de bouger.

Dans l’un des tout premiers écrits de John Maynard Keynes, son Traité de probabilité, publié en 1920 mais rédigé dix ans plus tôt, il décortique la notion-même de probabilité et attire l’attention sur la différence essentielle entre événements prévisibles et imprévisibles : un véritable calcul de leur probabilité est envisageable pour les premiers, alors qu’un tel calcul n’a aucun sens pour les seconds. Or la tentation de les confondre est grande.

Dans tout ce qu’écrivit Keynes, la moquerie à l’égard de ceux qui ne partagent pas son point de vue n’est jamais très éloignée de la surface. Dans ce traité de probabilité, ses victimes de choix sont les mathématiciens qu’on appelle « laplaciens », Laplace (1749–1827) étant l’archétype des ennemis de l’imprévisible. Il écrivait par exemple :

Nous devons donc envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’Analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle et l’avenir, comme le passé serait présent à ses yeux.

L’ensemble de la « science » économique qui naîtrait à partir de la fin du XIXe siècle, partagerait avec Laplace, l’incroyance à l’imprévisible – l’un des traits distinctifs bien entendu du conservatisme.

Aux yeux de cette « science » économique, religion de toutes les Troïkas du monde, le risque n’a qu’une origine possible : une méconnaissance partielle des circonstances. Améliorons la connaissance par une collecte plus complète de l’information et une plus grande transparence dans sa diffusion, et le risque disparaîtra de lui-même. La logique tout entière des « mesures prudentielles » est fondée sur un tel postulat : l’avenir est calculable à la septième décimale, tout n’est qu’une question de moyens et de transparence de l’information.

Les temps présents sont cruels pour ce genre de naïveté épistémologique, et globalement, pour tous les conservateurs d’extrême-gauche comme d’extrême-droite : de grands pans de ce qu’ils auraient voulu voir inscrit dans le marbre et dans l’airain s’écroulent en ce moment tout autour de nous. Quand il ne restera plus rien de ce à quoi leur peur de le voir disparaître s’attachait, ils finiront alors par se joindre à nous : ils nous aideront à bâtir le monde meilleur qui viendra à sa place. Mais ne nous réjouissons pas : ils se spécialiseront rapidement une fois de plus dans sa défense farouche contre ceux qui auraient le toupet de contester alors sa validité éternelle – de peur qu’il ne change.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Michel de Certeau (1925 – 1986)

Michel, je l’ai déjà dit ici : je chérirai toujours nos conversations « at The Backs » à Cambridge. Je lis ce soir avec consternation certains commentaires sur mon blog relatifs à Mai 68 et tu me pardonneras de te ressusciter un peu, vingt-quatre ans après ta mort, toi qui en parlais si bien.

« On n’était pas du même bord
On n’était pas du même chemin
Mais on cherchait le même port »

Jacques Brel

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Opinion: les coupables se rebiffent !, par François Leclerc

Billet invité.

LES COUPABLES SE REBIFFENT !

Mai 1968 a duré un mois. Cette singulière évidence doit sans doute être rappelée, car il semblerait que la marque laissée par cet événement soit telle qu’on lui attribue beaucoup, et de manière un peu disproportionnée, pour ne pas dire tout de go injustifiée.

Certes, il ne s’agit pas de faire de ce mois-là une intouchable icône et de se réunir tous les ans, dans la cour de la Sorbonne ou ailleurs, pour la vénérer drapeaux sortis des étuis. Avec le recul, les innombrables débats qui ont porté sur sa signification et le sens qu’il fallait lui accorder pouvaient peut-être enfin trouver leur conclusion, aurait-on pu penser. Mais non, Mai 68, à peine entré dans les livres d’histoire à la grande horreur de ceux qui y ont participé, est immédiatement « revisité ». Avec l’étonnante intention d’en faire l’origine de nos maux actuels, et de mettre au pilori une génération entière pour faire bonne mesure. Une situation que chacun s’accordera à trouver inconfortable.

Que d’incompréhension et de méconnaissance ! Que de rancoeur rentrée, dans certains cas extrêmes, qui pour avoir été si longtemps contenue peut enfin se libérer ! Qu’il est dommage que d’autres grands épisodes de notre histoire n’aient pas été si rapidement l’objet d’une telle réévaluation : l’antisémitisme profond de la société française, ou bien le pétainisme de la « vieille France », le mythe de la résistance au nazisme de tous, ou enfin le black-out sur la meurtrière et traumatisante guerre d’Algérie. Tellement de cadavres dans nos placards et un seul en est exhumé, alors que c’est le plus présentable !

« Révolte ou révolution  ? ». Cette question qui peut sembler scolastique a fait dans les années qui suivirent couler beaucoup d’encre et de salive. Il paraît aujourd’hui que ni l’une ni l’autre de ces deux analyses n’est acceptable. « Une révolution, pourquoi faire ? Une révolte, que fait la police ? » Le fil est alors trouvé qui va permettre de pendre haut et court le prévenu : l’individualisme dont il a été porteur, qui détruit la société, l’éthique et la morale à la fois. « Tout fout le camp, mon bon Monsieur ! »

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