Archives par mot-clé : morale

PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » : bien commun, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Notion qui réintroduit la morale dans le domaine public. La morale est bifide, comme la langue de la vipère, ce qui, dans certaines cultures, l’amérindienne par exemple, signale une intention de tromper. Elle est bifide, ou plutôt, on l’a rendue telle. On la subdivise traditionnellement en morale privée et morale publique, deux branches que d’aucuns s’obstinent à voir parallèles et hostiles l’une envers l’autre, alors qu’elles partent d’un tronc commun. La morale est une comptabilité en partie double qui inscrit au débit ce qui met en péril les principes de vie d’un être ou d’un ensemble d’êtres et inscrit au crédit ce qui le ou les soutient. La pensée néolibérale, qui s’évertue à ravaler l’immoralité en amoralité, a du mal à appréhender la morale. Les néolibéraux hésitent sur la place à lui assigner. Ils survalorisent la morale privée, qu’ils imaginent à la fois souple et réglée, et chargent la morale publique, qu’ils associent à la gangue de l’ordre totalitaire, à la glu de la bien-pensance, aux coups de ciseaux de la censure religieuse ou étatique. Ils décrètent que la morale est relative (vice en deçà des Pyrénées, vertu au-delà), qu’on gouverne les hommes par la loi et non par la morale. Si la loi et la morale se touchent fortuitement, c’est bien, mais la loi ne doit pas rechercher le contact. 

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LA DETTE PRODUIRAIT-ELLE DU LIEN SOCIAL ? La leçon de Maître Rabelais, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de poser ceci : le Marché n’échappe pas à la morale. D’abord, démythifions à gros traits le Moloch. Le Marché est un ensemble d’opérations et d’opérateurs économiques. Certes, les ressorts de ces opérations sont cryptiques pour une large part du public et des économistes eux-mêmes. Celles-ci n’en reposent pas moins sur des hommes, faillibles et mortels, et des machines, complexes autant que fragiles, puisqu’une pression sur un bouton peut les arrêter à tout instant. Quant aux opérateurs, on peut les situer, voire, à l’occasion, les rencontrer. En tant que citoyens et justiciables, ils sont comptables et responsables de leurs actions. Même aveuglée, sa balance faussée et son glaive ébréché, Thémis saura toujours les retrouver, si besoin est.

Le Marché est un faux dieu, une idole pétrie dans la glaise de nos renoncements. La majuscule, qu’elle soit écrite ou à l’oreille, façonne une entité transcendantale, surplombante. Cette entité serait présente depuis que l’homme est homme. Le bel invariant anthropologique que voilà, dont nous serions condamnés à subir la tyrannique évidence jusqu’à la consommation des temps ! Fallacieuse majuscule ! La grandeur véritable se passe de ce genre de béquille. Elle n’est pas constamment préoccupée de se hausser. Le Marché cristallise le débat politique et nous obsède dans des proportions jamais vues (comme en témoignent les contributions à ce blog, y compris celle-ci). Sont-ce là les signes de sa toute-puissance ? Ce sont surtout les signes de sa puissance invasive, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. L’invasion est toujours le produit d’une double défaillance : défaillance de l’envahisseur qui, atteint d’un mal débilitant, méconnaît ses propres forces et va puiser, toutes griffes dehors et à pleines paumes, dans celles d’autrui, défaillance de l’envahi qui, par paresse ou égoïsme, a laissé trop longtemps son voisin sans secours et commence à raisonner quand la sauvagerie déferle. Bien souvent, ce sont les individus eux-mêmes, victimes et victimaires mêlés, qui s’offrent au Moloch, soit par empressement à lui ressembler, soit par effet d’entraînement, soit par ignorance de sa colossale fragilité. Or ce dieu-là devrait être facile à renverser, puisque nous l’avons fabriqué. Une fois dispersé le collège de vautours qui défend l’accès du saint des saints, une fois le verbe séparé du verbiage et le chiffre du chiffrage, la tâche sera plus aisée.

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LA DOMINATION QUI VIENT, par Jean-Luce Morlie

Billet invité

Dans son numéro de novembre, la revue Books consacre un dossier de vingt-quatre pages aux divers aspects de « la Russie, l’État-mafia » ; l’ensemble des textes qui y sont rassemblés montre l’inverse de ce que nous pourrions considérer, de loin, comme la reconstitution d’un « État autoritaire ».

Deux courts extraits permettront d’en mesurer l’enjeu.

« …ce que les Occidentaux appellent corruption n’est pas un fléau affectant le système, mais le fondement même de sa marche normale. »

Vladislav Inozemtsev [1], La dictature des médiocres, Books  p.31

« La corruption est un puissant moyen d’intégration du bas en haut et du haut en bas de la société. »

 Lev Goudkov [2], – La vraie nature du système, Books, p.28

Le reste du dossier est à l’avenant ; il dit l’avenir qui nous attend après l’effondrement, lorsque  nous avons un cousin dans l’administration, dans la police ou simplement : « bien avec Untel ».  Que pouvons-nous espérer ? Que faire quand nous n’en n’avons pas ?

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DIRECT 8, Les enfants d’Abraham, mercredi 2 novembre à 23h55

Les enfants d’Abraham sur Direct 8. La vidéo est en ligne.

Aux côtés de Jean-Marc Sylvestre, et face au grand rabbin Haïm Korsia, au père Alain de la Morandais et à Malek Chebel.

Fallait-il y aller ou ne pas y aller ? Je me pose chaque fois la question bien entendu. Parmi mes 142 interventions (je tiens une liste !) à la radio ou à la télé depuis que je suis rentré en Europe, je n’ai encore regretté qu’une seule fois d’y être allé (le « modérateur » n’avait qu’une intention : monopoliser le temps de parole, et l’un des intervenants se contentait de ricaner), mais il était imprévisible dans ce cas-là que ce serait une erreur (heureusement, les « organisateurs » perdirent (?) aussi la vidéo !).

Dans ce cas-ci, je suis très content d’y être allé (outre le fait que je me suis bien amusé – ce qui compte aussi !) : qui aurait rêvé de voir ces trois autorités « spirituelles » se faire les VRP du capitalisme et ajuster leur boniment chaque fois que je les défiais de se poser en « autorités morales » ? Personnellement, je ne m’y attendais pas, mais une fois que la chose est devenue claire, je ne me suis plus gêné.

Les gentilles dames du public « made my day » comme dit l’inspecteur Callahan, quand elles m’ont dit dans l’ascenseur qui nous emmenait après l’émission : « C’est bien Monsieur, il fallait le leur dire ! », « Il faut qu’on parle de nouveau de morale ! »

P. S. :

Comme personne n’a l’air de comprendre ma réponse à la question posée par le rabbin, ni les trois représentants des religions, ni vous ici, les lecteurs du blog, je l’explique.

Le présentateur me rappelle que le rabbin m’a demandé : « Que faudrait-il mettre à la place ? », et je réponds : « Le royaume de Dieu ! »

Dans le tumulte qui suit, je précise : « C’est pour leur rappeler qu’ils savent où il faut aller. Ils le savent. S’ils l’ont oublié, il faut qu’ils réfléchissent, et qu’ils retrouvent la réponse en eux-mêmes ! Je suis sûr qu’ils la possèdent ». Pour ceux qui ont lu les Évangiles (je sais, cela se perd), la référence est claire, Luc 17:20-21 : « Le Royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards. On ne dira point : Il est ici, ou : Il est . Car voici, le Royaume de Dieu est en vous ».

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Marat – Sade

Le dialogue imaginaire est un moyen très puissant pour faire réfléchir. On exprime la thèse et l’antithèse par la bouche de personnages célèbres dont le caractère est par ailleurs connu.

Comment mieux faire comprendre ce qu’est la vertu qu’en faisant discourir à son propos Socrate et un militaire de premier plan comme Alcibiade ?

Faire bavarder aux Enfers Machiavel et Montesquieu, comme le fit Maurice Joly en 1864, ce n’est pas seulement démontrer comment manipuler le peuple, c’est aussi faire dire par Machiavel que du bourgeois on ne pourra jamais rien tirer car propriété privée et morale sont contradictoires, et par Montesquieu, que les institutions permettent de faire s’épanouir le citoyen qui loge en nous et de contenir le bourgeois, son jumeau siamois, dans les limites de la décence.

En 1964, cent ans plus tard, Peter Weiss publia La Persécution et l’Assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de monsieur de Sade, pièce plus connue sous son titre abrégé de Marat-Sade.

La représentation au cœur de la pièce, est jouée par des fous et, du coup, pleine de fureur et de bruit. Le dialogue est écrit sans ponctuation, interrompu à tout bout de champ par des indications scénographiques. L’objectif de Weiss est évident : que ce qui est dit ne soit perçu que de manière subliminale. J’ai voulu au contraire casser cela dans l’extrait que je reproduis : j’ai rendu le texte audible, pour qu’on entende clairement ce qui est dit. J’ai repris la traduction que fit Jean Baudrillard en 1965, à l’exception de deux mots que j’ai traduits autrement, d’un mot que j’ai ajouté et d’une expression où j’ai mis des majuscules.

MARAT : Ces mensonges qui circulent sur l’État idéal, comme s’il y avait la moindre chance que les riches renoncent d’eux-mêmes à leurs richesses ! Quand d’ailleurs la force des choses les oblige à céder parfois, ils le font parce qu’ils savent qu’ils y gagnent encore.

Le bruit court aujourd’hui que les travailleurs pourraient s’attendre bientôt à de plus hauts salaires…

Pourquoi ? C’est qu’on espère un accroissement de la productivité et donc un plus gros chiffre d’affaires, et tout cela ira remplir les poches des patrons.

Non, ne croyez pas que vous les ferez plier autrement que par la force ! Ne vous laissez pas tromper. Si notre Révolution a été étouffée et si on vient vous dire que les choses vont mieux, si la misère se voit moins parce qu’elle est camouflée, si vous gagnez de l’argent et pouvez vous offrir ceci ou cela de tout ce dont la production industrielle vous inonde, et s’il vous semble que le bien-être est à portée de la main, sachez que ce n’est qu’un bluff de ceux qui, de toutes façons, en ont bien plus que vous.

Ne vous y fiez pas lorsqu’ils vous tapent amicalement sur l’épaule et disent qu’au fond, il n’y a plus de différences, que ça ne vaut plus la peine d’en parler, et de se battre pour si peu. Car alors, c’est qu’ils sont au comble de leur puissance dans leurs nouvelles citadelles de marbre et d’acier, d’où ils rançonnent le monde entier, sous prétexte d’y faire régner la civilisation.

Prenez garde, car dès qu’il leur plaira, ils vous enverront défendre leur capital à la guerre, où leurs armes toujours plus destructrices grâce aux progrès rapides d’une science à leur solde, vous anéantiront en masse.

SADE : Ainsi toi, écorché tuméfié, du fond de ta baignoire, qui est tout ton univers, tu peux croire encore que la justice est possible, que tous peuvent être également tenus responsables ?

Aujourd’hui, vous couchez untel sur la liste noire, vous l’expropriez, vous distribuez ses biens à d’autres. Et que font-ils ? Ils spéculent dessus et les font rapporter. Comme leurs prédécesseurs ! Crois-tu encore que chacun, partout, fasse preuve des mêmes talents ? Que personne ne veuille se mesurer aux autres ?

Souviens-toi de la chanson :

Untel est une gloire de la pâtisserie,
Tel autre est le prince de la coiffure,
Celui-ci est le roi des bouilleurs de cru,
Et cet autre est maître en diamanterie,
Untel te massera avec le plus grand art,
Tel autre fait fleurir les roses les plus rares,
Celui-ci cuisinera les mets les plus sublimes,
Celui-ci te taillera les plus beaux pantalons,
Tel autre enfin sait faire valser le couperet,
Et celle-ci a le cul le plus délicieux du monde.

Crois-tu faire leur bonheur en leur refusant le droit d’être les meilleurs ?

Et s’ils doivent toujours se casser le nez sur l’égalité, crois-tu que ce soit un progrès si chacun n’est plus qu’un maillon dans une longue chaîne ? Et peux-tu croire encore qu’il soit possible d’unir les hommes, quand tu vois ceux-là mêmes qui se sont dressés au nom de l’Harmonie Universelle, se crêper le chignon, et devenir des ennemis mortels, pour des bagatelles ?

Peter Weiss, Marat-Sade, traduction : Jean Baudrillard, Paris : L’Arche 2000 : 63-66.

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